Lucrecia Pérez Matos (Vicente Noble, Barahona, République Dominicaine, 15 décembre 1959 - Madrid, 13 novembre 1992) est une travailleuse domestique immigrante dominicaine assassinée à Madrid par un groupe néonazi[1]. Son assassinat a été le premier reconnu judiciairement comme ayant été motivé par le racisme et la xénophobie en Espagne[2].

Lucrecia Pérez
Fresque murale réalisée par des habitants d'Aravaca en hommage à Lucrecia Pérez inaugurée en 2017 et effacée en 2022 par la mairie de José Luis Martínez-Almeida
Biographie
Naissance

Vicente Noble, Barahona, République Dominicaine
Décès
(à 32 ans)
Madrid
Nationalité
Dominicaine
Activité
Employée domestique

Antécédents de l'assassinat

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Les dominicains, pour la plupart des femmes, se réunissaient sur une place-parc d'Aravaca, particulièrement les jeudis et les dimanches après-midi. Les attitudes individuelles des voisins se sont peu à peu muées en commentaire stéréotypé collectif, puis en protestation sociale organisée, y compris par des écrits publics de certaines associations de voisins. La tension a dégénéré en conflit, des groupes externes y participant, pour et contre. Certains se plaignaient des gênes occasionnées par la présence de nombreuses personnes dans un jardin, d'autres des "immigrants dominicains", connotant négativement cet “espace” et alléguant que se produisaient trafic de drogues, prostitution et insécurité. Les autres, réclamant le droit de réunion avec leurs compatriotes, occupant un espace public parce qu'on leur refusait une salle dans le Centre Culturel que la Mairie avait sur cette même place.

La tension inter-ethnique est devenu un conflit d'ordre public préoccupant, le dimanche 1er novembre 1992, lors d'un choc entre des agents de la Police Municipale et des immigrants, avec cinq blessés et huit véhicules endommagés. Deux cent femmes dominicaines réunies sur la place d'Aravaca ont lapidé la police municipale lorsque celle-ci tentait d'introduire dans la voiture deux d'entre elles, qui n'avaient pas de titre de séjour légal en Espagne.

En une demi-heure elles nous causèrent quatre blessés et nous abîmèrent huit voitures de patrouille... Elles attaquèrent les patrouilleurs à coups de pierres et de bâtons, cassèrent des phares, des pare-brises; elles cabossèrent la carrosserie et quatre agents durent être soignés pour des blessures légères... Quatre dominicaines furent détenues et conduites au Commissariat des étrangers.

Porte-parole de la police municipale

« En media hora nos causaron cuatro heridos y nos destrozaron ocho coches patrulla... Atacaron a los patrulleros con piedras y palos, rompieron faros, parabrisas; abollaron la chapa y cuatro agentes tuvieron que ser asistidos de heridas leves... Cuatro dominicanas fueron detenidas y conducidas a la Comisaría de Extranjería. »

 Portavoz de la Policía Municipal

Il devait être six heures de l'après-midi. Nous étions sur la place, en train de parler tranquillement de nos affaires, quand deux policiers sont arrivés en nous provoquant et nous ont demandé nos papiers. Nous sommes presque toutes parties en courant, mais ils en ont attrapé deux et les ont fait entrer dans une voiture de patrouille. Voyant qu'ils les emmenaient, nous nous sommes mises devant la voiture pour l'empêcher et y avons donné des coups. Ensuite des tas d'autres véhicules de police sont arrivés; j'en ai compté jusqu'à sept. Les policiers sont descendus et ont chargé sur nous, sans ménagements. C'est alors que certaines d'entre nous avons commencé à leur lancer des briques de chantiers voisins. Une dominicaine participante

Assassinat

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Les faits se sont produits vers neuf heures du soir le vendredi 13 novembre, lorsque quatre personnes masquées vêtues de noir ont pénétré dans l'ancienne discothèque Four Roses, un local qui avait été autrefois un centre de divertissement de jeunes de classe aisée, situé sur la route de La Corogne, dans l'arrondissement d'Aravaca. Les assaillants ont tiré de manière indiscriminée sur les dominicains qui dînaient d'une soupe à la lumière d'une bougie et ils ont fui dans une voiture qui les attendait. Lucrecia Pérez Matos, de 33 ans, qui était arrivée en Espagne un mois et trois jours plus tôt, a reçu deux tirs, dont l'un dans le coeur et est arrivée morte à l'hôpital. L'autre blessé grave a été Augusto César Vargas, dominicain lui aussi.

C'est une balle de 9 mm Parabellum, fabriquée en Espagne par Sante Bárbara (appartenant actuellement à General Dynamics), d'usage policier et militaire, qui a tué Lucrecia.

La Garde civile et le délégué du gouvernement de Madrid ont attribué dès le premier moment la responsabilité du crime à des groupes d'extrême droite, liés à certains éléments policiers, étant donnés l'arme et la munition utilisée.

Les groupes politiques d'ultradroite ont nié leur relation avec le crime et tous ont condamné verbalement l'assassinat, introduisant dans l'opinion publique l'hypothèse qu'il s'agissait d'un “règlement de comptes” pour trafic de drogue ou affaires d'argent.

La connexion du crime avec l'ultradroite se défendait, non seulement au vu de l'arme utilisée — indicatrice de la panoplie et du professionnalisme de son exécutant —, mais aussi en raison des peintures et panneaux préalablement répartis sur Aravaca, comme “IMMIGRATION STOP. D'abord les espagnols" (Juntas Españolas); “Se défendre contre l'invasion” (Groupe Covadonga) ou “Dehors les Noirs. N.J.” (Nación Joven).

Les immigrants, dans un communiqué signé par quatre organisations dominicaines, ont manifesté “leur rejet et horreur face à la brutale agression et l'assassinat”, et ont lancé un appel contre le racisme, parce que “ce n'est pas un délit d'être pauvre”. Le communiqué remarque que l'attentat n'est pas un fait isolé, mais le résultat d'un processus initié avec les protestations des voisins contre les réunions des dominicains, et se terminant avec la diffusion d'un pamphlet anonyme qui appelait à “l'action directe” contre les étrangers; il responsabilise aussi pour leur passivité les forces politiques, sociales et religieuses d'Aravaca.

D'autres accusaient la police municipale de harcèlement. “Ce sont eux les principaux instigateurs. Ils nous demandaient constamment nos papiers et toujours de mauvaise façon. Rien de tout cela ne serait arrivé si nous avions eu plus de protection et moins de contrôle”. Entre-temps, l'ambassadeur dominicain appelait au “calme et au bon sens”, pour que “la violence n'engendre pas plus de violence”.

Les assassins

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Le jeudi 27 novembre 1992, à 19h30 était arrêté le garde civil Luis Merino Pérez de 25 ans, alors qu'il était en service dans le 111e Commandement de la Garde civile, basé à Madrid. Le vendredi 28 à 7h45, 8h40 et 10h45 ont été arrêtés trois mineurs: Javier Quílez Martínez, Felipe Carlos Martín Bravo et Víctor Flores Reviejo, de 16 ans, accompagnateurs de l'auteur matériel. Tous ont avoué les faits qu'on leur reprochait dans l'assassinat du vendredi 13 novembre à Aravaca. La preuve sûre a été l'arme utilisée, un pistolet STAR BMK; Merino a échangé le canon de son arme réglementaire avec celle d'un collègue, pour “effacer les traces du crime”, mais le professionnalisme de son propre Corps de la Garde civile a ordonné une inspection “de routine” de toutes les armes de la Compagnie et il y avait “un signe” que Merino n'avait pas pu effacer, l'ongle extracteur, une pièce qui expulse la douille et qui laisse une entaille microscopique, la clef qu'ont utilisée les spécialistes en balistique.

La scène centrale de ce drame sanglant, en bref, fut la suivante: les quatre hommes se trouvaient à boire en fin d'après-midi sur la Place de los Cubos, avec des skinheads néonazis et des “ultras”. Soudain l'un d'eux a suggéré, “nous pourrions aller donner une leçon aux noirs”. Un autre a demandé où il était le plus facile de trouver les étrangers, pour leur donner “une frayeur”. Quelqu'un a signalé la boîte abandonnée de Four Roses, où il a dit que dormaient des noirs dominicains, d'après ce qu'il avait lu dans la presse. Luis Merino et les trois adolescents sont montés dans la Talbot rouge de Merino, qui était pleine d'autocollants ultras et néonazis et sont allés vers Aravaca. À la hauteur du Stade Vicente Calderón, une voiture de la police municipale, remarquant qu'ils brûlaient deux feux rouges, les a arrêtés, mais Merino a montré son identification de garde civil et ils les ont laissés passer. Ils sont arrivé aux alentours de la boîte abandonnée à Aravaca. Ils sont entrés, ont frappé sur une porte par où sortait de la lumière, Luis Merino a avancé et a tiré. Ils sont partis en courant et ont pris la voiture. Au retour le garde civile s'est vanté: “Je leur ai donné trois plombs, qu'ils se les répartissent comme ils peuvent. C'était comme de tirer sur deux côtelettes d'agneau”. Sur le parcours il a rassuré les mineurs, il savait quoi faire pour que l'arme ne soit pas identifiée. Ils sont retournés à la Place de los Cubos, où ils ont commenté pour le reste des ‘‘têtes rasées’’ et “ultras” un peu de ce qui était arrivé: “Vous l'apprendrez demain par les médias”.

L'agent de la Garde civile Luis Merino avait accumulé neuf corrections pour des comportements irréguliers, fondamentalement des attitudes violentes, en cinq ans de service. Et le “curriculum vitae” de son ami Felipe, de 16 ans, est un historique d'agressions et un environnement familial prototypique. Felipe a été expulsé de l'Institut de Torrelodones pour avoir agressé un professeur. Un de ses frères, Óscar, qui était garde civil, s'est suicidé d'un tir le 15 août 1992, après avoir agressé avec un poing de fer les employés et les propriétaires de la discothèque La Playa, dans le village proche de Madrid de Villamanrique de Tajo. Après l'incident, Felipe et sa mère sont allés dans ce village et ont annoncé l'arrivée d'un groupe de têtes rasées pour venger Óscar. La menace a été mise à exécution et le 28 de ce même mois d'août des skinheads sont arrivés à la discothèque et ont attaqué les propriétaires et des employés en criant et en invoquant Hitler. La famille de Felipe est connue par les voisins pour provoquer des conflits et ceux-ci sont “effrayés par les continuelles provocations, menaces et agressions qu'ils subissent”, selon le président de l'urbanisation Montecasino de Torrelodones, où ils habitent. Le jeune et la famille sont connus pour leur idéologie fasciste et pour l'historique d'agressions de Felipe. Le dernier incident est arrivé alors qu'ils voulaient rosser un marocain qui les avait pris en auto-stop, et en ont été empêchés par la police locale.

Le jugement

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Le 11 décembre, 28 jours après le crime, le magistrat du Tribunal 15 de Madrid a prononcé la décision de jugement de Luis Merino et ses trois amis comme “auteurs des délits d'assassinat, l'un commis et l'autre frustré”, ordonnant la détention provisoire des quatre détenus. Le récit judiciaire part de leurs réunions habituelles sur la place de los Cubos, "des groupes de jeunes liés par des idées et des sentiments racistes, sympathisants ou membres de mouvements politiques (comme Bases Autónomas) ou footballistiques (comme les Ultras Sur). Il se poursuit avec la description des évènements sanglants, notant que pour réaliser un acte de vandalisme, Luis Merino était armé, étant “un homme à la gâchette légère, qu'il aimait exhiber et utiliser”. L'homicide y est qualifié d'assassinat en raison de sa préméditation, son mode d'exécution, soudain et intempestif, par surprise et sur des immigrants absolument dépourvus de moyens de défense. Le juge déclare le fait comme une "action de commando", avec une répartition des rôles préalable. L'intention était de faire peur aux immigrants, "il y avait des noirs et ils ont décidé d'aller les chercher". Les quatre inculpés "ont admis les faits et leur participation à ceux-ci" et ont été condamnés[3].

La condamnation fut de 54 ans de prison pour le garde civil Luis Merino (30 pour le délit d'assassinat de Lucrecia Pérez et 24 pour celui de tentative d'assassinat de son compatriote Augusto César Vargas, ainsi que l'inhabilité absolue pendant la durée de la peine) et de 24 ans de réclusion pour les mineurs Felipe Carlos Martín Bravo, Víctor Julián Flores et Javier Quílez Martínez (15 ans pour le délit d'assassinat et neuf pour celui de tentative d'assassinat, compte tenu de la circonstance atténuante de "l'âge juvénile").

Les quatre hommes furent également condamnés à indemniser la fille de Lucrecia Pérez, Kenia, de 20 millions de pesetas; et son compatriote Augusto César Vargas d'un million de pesetas.

Le ministre de l'Intérieur du gouvernment du PSOE de Felipe González — en qualité de responsable civil subsidiaire (étant donnée la situation de membre du Corps de Sécurité de Luis Merino) — est également tenu de verser l'indemnisation de 20 millions de pesetas à la fille de Lucrecia Pérez et de deux millions à Augusto César Vargas.

Le matin du dimanche 14 janvier 2001, la Sixième section du Tribunal Provincial de Madrid a décidé la mise en liberté des trois jeunes condamnés pour l'assassinat, qui jusqu'au 12 janvier se trouvaient en régime pénitentiaire de troisième degré, car ils avaient accompli plus des huit ans d'internement établis par la Loi de Responsabilité pénale du mineur, récemment entrée en vigueur, en cas d'assassinat[4].

Réaction sociale

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L'assassinat de Lucrecia Pérez a déclenché les plus grandes et les plus actives manifestations contre le racisme qui ont eu lieu en Espagne, dans plusieurs villes: Madrid, Barcelone, Valence, Pampelune, Cordoue, Séville, Saragosse. Tous les partis politiques, parlementaires et extra-parlementaires, et tous les syndicats et forces sociales y ont participé.

La Chambre des députés a approuvé à l'unanimité, le lundi 16 janvier, une déclaration institutionnelle:

  1. La Chambre exprime sa condamnation la plus énergique de faits délictueux dont les mobiles vont à l'encontre, non seulement du droit à la vie, mais aussi des sentiments les plus élémentaires de solidarité et de respect envers ceux qui vivent le drame de la migration pour des motifs économiques, sentiments qui doivent être spécialement présents au sein du peuple espagnol qui a vu émigrer tant de ses enfants au long de son histoire.
  2. Elle manifeste son refus total de toute expression de racisme et de xénophobie et alerte la société sur la nécessité de renforcer la culture du respect de la cohabitation plurielle sans concessions d'aucun type à toute tentative de rendre responsable publiquement des collectifs ou des races, généralement les plus faibles.
  3. Elle exprime son désir d'un prompt éclaircissement des faits et appelle toutes les institutions et tous les citoyens à concentrer leurs efforts pour éviter que les sentiments de division et de violence sociale qui sont toujours derrière le racisme et la xénophobie ne grandissent dans notre société et pour étendre et enraciner les valeurs constitutionnelles du plein respect de toute personne, sans discrimination pour motifs de naissance, race, sexe, religion, opinion ou toute autre condition ou circonstance personnelle ou sociale. (16 novembre 1992).

L'Assemblée de Madrid a approuvé à l'unanimité (PSOE, PP, IU) la “condamnation de l'exécrable acte criminel d'Aravaca” et a exprimé “sa douleur solidaire avec les innocentes victimes, leurs compatriotes et leurs familles”. Le vice-président du gouvernement et le ministre de la Justice ont exprimé “la ferme volonté du gouvernement de lutter contre tout foyer de racisme ou de xénophobie. Cet évènement est l'un des plus graves qui ont eu lieu en Espagne”.

Le groupe espagnol Ska-P a sorti une chanson dédiée à Lucrecia et contre le racisme dans son album Planeta Eskoria. Le chanteur compositeur Carlos Cano a aussi écrit “Canción para Lucrecia” qui lui est dédiée. En 2024 est sortie la série documentaire Lucrecia, un crimen de odio (Lucrecia, un crime de haine)[5].

Un Espace d'Égalité de Madrid dans l'arrondissement de Fuencarral-El Pardo porte son nom.

Notes et références

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