Monachisme orthodoxe dans la Russie moscovite
Le monachisme orthodoxe russe connaît un renouveau aux XIVe – XVIe siècles, période qui constitue un tournant dans l'histoire politique, religieuse et spirituelle russe. Moscou met en place un État national et centralisé[1] à un moment où la Russie du Nord-Est est encore divisée en principautés rivales[2]. La ville devient l'héritière symbolique de Byzance suite aux fiançailles d'Ivan III et de Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin, le 12 novembre 1472. En parallèle, l'Église orthodoxe russe est proclamée autocéphale en 1448 et est reconnue comme telle par le patriarche de Constantinople en 1589[1]. Comme l'écrit Pierre Gonneau, "tandis que s'édifient en Russie un État national et une Église nationale, se forge une 'Idée russe' où la foi orthodoxe occupe une place essentielle. Le véhicule principal de cette foi, incarnant, puis transcendant les particularismes des anciens pays russes, est le monachisme cénobitique, réformé par Serge de Radonège"[3]. On voit la dimension nationale et fédératrice de cette foi monastique à travers les pèlerinages d'Ivan le Terrible aux abbayes de Saint-Cyrille-du-Lac-Blanc, Saint-Théraponte-du-Lac-Blanc, Saint-Paphnuce-de-Borovsk, Saint-Joseph-de-Volokolamsk, Saint-Macaire-du-Kaljazin, Saints-Boris-et-Gleb-de-Rostov, et surtout à la Trinité-Saint-Serge[2].
Naissance et essor du cénobitisme
modifierAvant le XIVe siècle, la plupart des abbayes russes sont fondées par des princes ou des boyards en zone urbaine (ville et alentours). La vie commune s'y réduit en général à la participation aux offices, instituant une idiorythmie. Les riches conservent la disposition de leurs biens dont dépendent le logement, le vêtement, la nourriture de chaque frère[3].
Dès le milieu du XIIIe siècle, et surtout à partir du XIVe siècle, les monastères se déplacent vers des zones désertiques ou peu peuplées, surtout dans le nord. La figure la plus emblématique de ce mouvement est celle de saint Serge[4], qui fonde au milieu du XIVe siècle l'abbaye de la Trinité en zone rurale, dans les environs de Radonège. "Cet établissement est ensuite choisi par le métropolite russe Alexis, encouragé par le patriarche de Constantinople, pour y tenter l'introduction du cénobitisme, vers 1356". Plus de 150 abbayes sont alors fondées dans la seconde moitié du XIVe siècle, et d'autres sont encore bâties dans les deux siècles qui suivent. Certaines jouent dans la vie économique, sociale et politique du pays un rôle comparable à celui de Cluny ou de Cîteaux dans la France des Xe – XIIe siècles[5].
Michèle Toucas-Bouteau décrit Serge de Radonège en ces termes : "Désireux de concilier pauvreté, vie ascétique et charité active, il voulait la vie communautaire tournée vers le monde pour que le monastère soit un centre vivant à l'influence éducative"[4]. En effet, c'est à ce moment que les monastères parviennent à exercer une emprise locale[6]. La multiplication des abbayes pallie la faible densité du réseau paroissial de diocèses extrêmement vastes. Ces monastères offrent aux fidèles de nouveaux lieux de culte tout en proposant un modèle de sainteté local à la population dont les éléments les plus âgés ont pu personnellement connaître le fondateur de l'abbaye. La communauté laïque des environs s'associe à la communauté monastique par des dons, parfois des vocations. Deux trajectoires s'ouvrent aux laïcs :
- certains trouvent dans les monastères un refuge matériel voire une carrière ecclésiastique assurant une ascension sociale ;
- certains, qui restent laïcs, trouvent "une meilleure assurance de salut que le pope séculier" via l'inscription des "noms de familles [des] bienfaiteurs [de l'abbaye] dans son Obituaire (Sidonik), son Pitancier (Kormovaya kniga) ou son Livre des dons (Vkladnaya kniga)"[6].
L'installation des communautés monastiques participe à la colonisation de la Russie septentrionale et l'implantation des paysans. Même si protégées par de hauts personnages via des donations et des exemptions diverses, elles conservaient cependant leur indépendance et leur esprit critique comme l'attestent les documents rédigés par certains chroniqueurs des monastères du nord[4].
Hiérarchie
modifierLa personne à la tête du monastère est l'hégoumène (archimandrite). Il est soit choisi par les membres de sa communauté, soit par son prédécesseur. L'hégoumène peut faire l'objet de désapprobations de la part de sa communauté pour ne pas avoir suivi la règle du monastère. En témoigne le cas de l'hégoumène Trifon qui, selon la Vie de saint Cyrille du Lac Blanc, accepta un bien que ce dernier refusa[7]. L'hégoumène est chargé :
- de régir la vie et les affaires du monastère ;
- d'inscrire son nom sur les actes ;
- de rendre justice sur les terres du monastère. Pour les personnes qui relèvent de la justice du prince, il siège au sein d'un tribunal mixte ;
- de servir de médiateur dans des conflits entre princes ;
- et, par le grand prince de Moscou, de mener une mission diplomatique à l'étranger.
Le second de l'hégoumène est le cellérier (kelar'), qui gère les biens du monastère. Dans les grandes abbayes, il est accompagné d'un aide-cellérier. Le trésorier (kaznatcheï) s'occupe des finances de la communauté. "La charge d'économe (klyoutchnik, littéralement détenteur des clés) était souvent confiée à des esclaves, tant dans les domaines princiers que dans les monastères, malgré la désapprobation officielle de l'Église au sujet de l'emploi d'esclaves". Les scribes (pisets) rédigent les actes officiels[8].
Michèle Toucas-Bouteau fait remarquer : "Plus le monastère est grand et riche, plus les fonctions sont nombreuses, plus la communauté est hiérarchisée. Dans les communautés importantes, des tâches spécifiques sont attribuées à chacun ; on trouve le cuisinier (katchevar, povar), l'échanson (tchatchnik), le panetier (stolinik), le sacristain (d'yak), l'écuyer (kraychiï), mais aussi le bibliothécaire (knigokhranitel'), l'infirmier (letchets)..."[9]
Les moines sont généralement hiérarchisés en deux groupes selon leur ancienneté :
- d'une part, les vieillards du chapitre (sobornye startsy), qui :
- forment un conseil des affaires monastiques ;
- nomment les administrateurs des biens du monastère (prikaztchik) ;
- décident des taux de taxe et des redevances dus au monastères, des taxes judiciaires, et des allégements fiscaux pour les nouveaux venus ;
- d'autre part, les moines subalternes, qui exécutent les travaux et missions qui leur ont été confiés[10].
Travail, économie et commerce
modifierLa prière, le silence et le travail représentent l'essentiel de la vie des moines. Par travail, on entend l'ensemble des tâches physiques et intellectuelles obligatoires à accomplir[11]. Dans la Russie ancienne, le travail n'est pas uniquement une activité productive. Pour Michèle Toucas-Bouteau, il revêt deux sens supplémentaires qui correspondent à deux mots :
- rabota, qui en russe contemporain veut dire "travail", renvoie originellement à l'état de servitude (esclavage, captivité, asservissement). Il est réemployé dans la langue religieuse pour désigner la soumission à Dieu ;
- trud, qui renvoie à l'effort difficile, est un terme étroitement lié à l'ascèse[12].
Le travail est étroitement lié à la discipline et donc à la règle monastique. Les trois grandes orientations du travail sont :
- l'organisation et l'administration de la communauté des moines ;
- la production et la commercialisation de biens ;
- le travail de l'esprit (écriture, copie, éducation)[11].
C'est la personnalité de l'hégoumène qui détermine l'organisation du travail dans la communauté. Il peut imposer certaines tâches aux moines pour les punir d'une attitude répréhensible[8]. C'est par exemple le cas d'un moine qui, simulant la folie pour se sentir encore plus humble, est envoyé en punition travailler aux cuisines[13].
Michèle Toucas-Bouteau souligne : "Il est évident à travers les sources que le monastère est un lieu ouvert sur le monde, qui entretient des contacts et des échanges avec l'extérieur. Les actes monastiques ne renseignent pas uniquement sur les communautés religieuses car ils mettent en présence non seulement des membres de la communauté, mais aussi des membres du clergé séculier, des paysans, des propriétaires fonciers, des agents administratifs princiers..."[11] Ainsi, les domaines monastiques sont exploités à la fois par les membres de la communauté et par des paysans. Ces domaines bénéficient de privilèges et d'allègements de la part des princes (par exemple, les sauneries sont exemptes d'impôts), ce qui rend la vie plus facile aux paysans qui y travaillent. Les indigents qui cherchent asile au monastère participent souvent aux tâches agricoles[10]. En outre, de nombreux artisans (forgerons, pelletiers, charpentiers, pêcheurs, potiers, tanneurs, etc.) travaillent sur les domaines monastiques[14].
Au XVe siècle, certains des monastères issus du mouvement cénobitique initié entre autres par Serge de Radonège arrivent à un stade de développement important et sont devenus riches[4]. Les productions de ces monastères visaient d'abord à subvenir aux besoins de la communauté. Mais une fois la prospérité atteinte, ces monastères éloignés des grandes villes ont commercialisé leur excédent de production et ont procédé à l'achat de matières premières ou de biens d'équipement[10]. Très vite, les abbayes cénobitiques s'implantent en ville. Les nouvelles fondations les plus importantes acquièrent des hôtels monastiques (dvory) dans les grands centres du pays. "L'hôtel monastique a presque toujours un rôle économique : il sert d'entrepôt et de marché pour les produits des domaines, d'étape sur les grands axes commerciaux et sur la route de l'abbaye, mais il est aussi une représentation du sanctuaire, un reflet de sa gloire"[15]. Des expéditions sont organisées par des kuptchina (agents commerciaux moines ou laïques)[14] pour procéder à des achats et à des échanges puis administrer le domaine constitué. Ces voyages sont essentiels à la diffusion de la foi monastique dans les villes et villages : les frères envoyés remplissent en effet à l'occasion des fonctions sacerdotales[15]. "Les monastères bénéficiaient de nombreuses exemptions, soit sur les transports, soit sur le commerce, sur tout ou partie (ou catégories) de marchandises"[14].
Malgré l'interdiction de l'Église, les monastères font des prêts d'argent sous la forme d'actes "d'échange", soit des prêts sur gage d'une terre, certes rares au XVe siècle. Quelquefois des prêts sont accordés aux paysans des domaines monastiques. Michèle Toucas-Bouteau explique que ces prêts ont mené de l'endettement de ces paysans à leurs déplacements de plus en plus restreints, et enfin aux débuts du servage[14].
En somme, les "monastères-ermitages, bien qu'assez éloignés des grands centres urbains, furent au XVe siècle [particulièrement] des foyers de culture"[14]. "La pratique d'activités commerciales à grande échelle modifie l'esprit du travail qui n'est plus seulement pour contenter et éduquer le corps et l'esprit, dans une vie de prières consacrée à Dieu"[16].
Saints moines
modifierLes critères de canonisation sont pour la première fois définis au Synode des Cent chapitres en 1551. Ils sont au nombre de trois[17]:
- la rédaction d'une Vie (Zhitie) qui narre l'existence terrestre et la mort du saint homme dans un style élevé ;
- la rédaction d'un canon (kanon) dédié au saint ;
- des attestations de ses éventuels miracles par des personnes jugées dignes de foi.
Le patrimoine littéraire médiéval russe est composé en grande partie de canons et d'écrits hagiographiques. Au sein de cette riche production, il est difficile de distinguer un saint d'un défunt ayant fait l'objet d'une vénération locale. En conséquence Pierre Gonneau préfère parler de "modèle de sainteté". Il dénombre 114 noms de saints entre 1360 et 1600, divisés en sept catégories[17].
| Catégorie | Effectif |
|---|---|
| Boyard | 1 |
| Évêque | 22 |
| Fol en Christ | 8 |
| Laïc | 1 |
| Moine | 57 |
| Prêtre | 1 |
| Prince | 24 |
À noter que les catégories ne sont pas étanches. Par exemple, "le fol en Christ (iurodivyï) Michel de Klopsko est aussi un moine et vit à l'abbaye de la Trinité de Klopsko, près de Novgorod ; il figure pourtant parmi les saints moscovites, parce que sa Vie, écrite en 1478-1479, sitôt après l'annexion brutale de Novgorod par Ivan III, le dépeint comme un partisan du grand prince"[18].
On remarque la prépondérance des moines dans la liste (57 sur 114, cas mixtes exclus)[19]. Vladimir Vodoff explique que jusqu'aux années 1360, le modèle de sainteté dominant dans la Russie kiévienne est celui du saint prince[20]. Pierre Gonneau développe : "les pays de Chernigov, Smolensk, puis Vladimir et Tver' élisent au sein de leur dynastie des figures charismatiques de princes et, là encore, celle d'Aleksandr Nevskij [...] s'affirme bien avant qu'un métropolite, Pierre [...], fasse l'objet d'un culte"[19]. C'est à partir des années 1360 que s'opère un revirement et que les princes saints s'effacent au profit des moines[21].
Pierre Gonneau explique : "Les raisons de la floraison de modèles monastiques en Russie entre 1360 et 1600 sont loin d'être mécaniques. Certes, un nouveau type de vie religieuse, le cénobitisme, qui s'enracine rapidement et profondément dans le tissu économique et social du pays, sécrète, pour ainsi dire, un nouveau type de sainteté : la conscience d'un fort particularisme, le besoin de le défendre et de l'illustrer. Mais il se trouve aussi que l'hagiographie du mouvement monastique demeure sporadique, on serait tenté de dire timide, jusqu'au début des années quarante du XVe siècle [sic]. Cette époque coïncide avec [...] la douloureuse accession de l'Église russe à l'autocéphalie". Les saints hérités de la période kiévienne paraissent à ce moment peu adaptés, car Kyiv est alors sous la tutelle lituanienne. "En définitive, l'Église russe ne peut proposer comme modèle incarnant sa foi et son unité que les métropolites Pierre et Alexis". "La carrière de Pacôme le Serbe est un exemple de réponse d'un talent individuel à cette pénurie conjoncturelle : il défend et illustre 'l'Idée russe' de la sainteté en une période de crise religieuse"[21]. Il écrit notamment sur les principaux réformateurs cénobitiques de la fin du XIVe siècle : Sabas de la Vichera, Cyrille du Lac Blanc, Serge de Radonège et son disciple Nikon[22].
De 1530 à 1565, 40 nouveaux modèles de sainteté essaiment, dont 22 moines. "La fin du siècle, entre 1565 et 1600, voit un ralentissement de l'activité hagiographique, avec seulement 16 œuvres, dont 12 biographies monastiques. [...]. La floraison de saints hommes inaugurée par la réforme cénobitique de l'époque de Serge de Radonège parvient donc à son terme deux siècles plus tard, mais le moine est encore à cette époque la figure de sainteté dominante"[23].
"La conséquence la plus immédiate de l’apparition du saint moine dans la Russie du Nord-Est est la décentralisation de la sainteté et sa propagation sur l’ensemble du territoire de la Russie du Nord-Est, en particulier dans les régions septentrionales. Ainsi, tout en illustrant l’identité locale, le moine et le monastère s’imposent dans l’ensemble de la Russie comme une composante primordiale du paysage matériel et du paysage mental, de ‘l’Idée russe’. L’essaimage du monachisme rural multiplie en effet les étincelles de sainteté hors de quelques foyers traditionnels, c’est-à-dire des sièges épiscopaux et des capitales de ‘pays’, souvent une seule et même ville"[24].
Temps et spiritualité
modifierLa perception du temps par les moines a été en partie façonnée par la règle de Serge de Radonège : "les moines avaient une place et un rôle déterminés à l'office et dans la communauté, il était interdit de parler dans le réfectoire, la nourriture était simple, mais des repas de fête ou de consolation étaient organisés régulièrement". Le silence occupe une place fondamentale dans cette règle, car il est associé à la prière, la méditation, la quiétude. Il est rythmé par des appels à la prière et par les chants liturgiques. Cette répétition du son suspend le temps[25].
La perception du temps par les moines est aussi conditionnée par l'époque : "[l]e temps dans la Russie ancienne paraît double : il recouvre d'une part tous les événements qui entrent dans la catégorie de 'l'éternité', et d'autre part toute une série d'événements moins nobles concernant la vie courante, qui ne changent pas, ne bougent pas. Les premiers sont liés au fait religieux et c'est lui qui détermine leur importance, les seconds semblent organisés et créés une fois et pour toujours par Dieu, dans un autre registre"[26]. D'une part, dans les œuvres à caractère religieux, "les événements ayant au départ un sens symbolique et théologique, leur signification est déjà liée à l'éternité"[27]. D'autre part, les événements du monde temporel, tels que rapportés par les annales par exemple, sont composés d'une face interne (la manifestation de la volonté de Dieu) et d'une face externe (la réalisation de l'événement)[28]. "C'est dans ce contexte, que le moine définit sa place, à la fois lié à l'écrit religieux et à l'écrit historique"[27].
Enfin, les idées de Nil de la Sora sur le temps, exposées dans ses Onze chapitres, se sont répandues dans les monastères au XVe siècle. Selon le théologue hésychaste (mouvement qui renaît alors en Russie), c'est par la répétition qu'on touche à l'éternité. C'est pourquoi il préconise une prière continue et authentique afin d'avoir de l'emprise sur le temps. Pour autant, il ne faut pas être hâtif et respecter le rythme du cheminement spirituel. Michèle Toucas-Bouteau résume : "C'est l'exemple même de cette dualité qui se contredit, se complète et se confond à la fois : le temps qui passe en s'inscrivant dans un rythme et dans une succession et le temps éternel qui n'a ni commencement, ni fin"[29].
Même si les règles varient selon les monastères et qu'il existe peu de sources sur cette période, il est possible d'établir un emploi du temps du moine à partir des sources du XVIIe siècle, les pratiques ayant peu évolué :
- 01h00-02h00 : le moine se lève et se rend à l'église pour l'office. De retour dans sa cellule, il se consacre à la prière individuelle, accomplit les enclins ;
- 05h00 : il rejoint à nouveau ses frères à l'église pour la liturgie. Puis, après une collation, chacun s'adonne à la tâche confiée par le supérieur ;
- 12h00 : les moines se retrouvent dans le réfectoire pour le déjeuner. Ensuite, c'est le retour au travail ;
- tombée du jour : les moines assistent aux vêpres puis dînent. Ils retournent ensuite à l'église pour des prières et des enclins ;
- 19h00 : les moines peuvent se retirer dans leurs cellules et dormir"[25].
Les trois activités essentielles du moine sont la prière, le jeûne et le travail. Ils passent plus de temps à prier qu'à travailler ou dormir[25].
Le temps joue un rôle important dans la gestion des affaires économiques de la communauté. Les moines secrétaires datent les documents en prévision des litiges[25] (contestation de propriétés, étendue de propriétés, contestation au sujet d'exemptions ou de droits dont bénéficient les paysans)[30].
"Les princes, par leurs largesses, contribuent aussi à rythmer la vie monastique : outre l'octroi d'immunité, ils offrent souvent de la nourriture à l'occasion des fêtes générales ou locales". Ces fêtes marquent l'écoulement du temps et sa répétition. "Les moines recopient les calendriers ecclésiastiques, destinés à déterminer la date de Pâques. En introduisant l'idée de la continuité du temps linéaire, les computistes développent une notion qui peut être considérée comme contraire à la représentation eschatologique de son caractère cyclique"[30].
En somme, "le temps ou les temps du moine sont multiples et divers, répondant tantôt à des fonctions, tantôt à des circonstances"[31]. "Le temps [...] intervient [dans la vie monastique] dans une alternance temps-éternité / temps-répétition qui aboutit à la mise hors du temps des événements"[32].
Littérature et arts
modifierAu moment de la naissance des monastères cénobitiques la production de livres en Russie moscovite se développe. Le choix des ouvrages est intrinsèquement lié au fondateur de la communauté et/ou à l'hégoumène. Michèle Toucas-Bouteau distingue deux types de monastère :
- les monastères qui produisent des textes traditionnels ;
- les monastères (surtout du nord de la Russie) qui produisent des textes traduisant une curiosité d'esprit, un sens de la réflexion, de l'analyse, de la critique. On y trouve des recueils à caractère encyclopédique, mais aussi les derniers chroniqueurs indépendants qui écrivent des œuvres critiques et polémiques. Plutôt que de copier, "ils modifient, embellissent, amputent, [...] les textes qui ne les satisfont pas"[14].
En ce qui concerne les miniaturistes et les peintres d'icône, ceux-ci logent plutôt dans les grands centres urbains, d'où les monastères les font venir au besoin[16].
Les productions artistiques monastiques (littérature, icônes, broderies, etc.) véhiculent la spiritualité monastique en Russie moscovite. Elles s'adressent avant tout aux moines eux-mêmes, mais aussi aux cours épiscopales et aux cours princières, au peuple dans une moindre mesure et sous des formes simplifiées[33].
Le mouvement cénobitique de la fin du XIVe siècle a donné un élan décisif au culte de la Trinité en Russie, notamment après la fondation de l'abbaye de la Trinité par Serge de Radonège. Cette popularisation de la Trinité se fait à travers la culture monastique. Au XVe siècle s'opèrent des changements dans la liturgie, par lesquels le Dimanche de Pentecôte devient le jour de la Trinité. La Trinité d'Andreï Roublev répand une iconographie où seuls sont figurés les trois visiteurs d'Abraham[34].
Les thèmes hésychastes, de plus en plus populaires au XVe siècle, sont transmis aux fidèles via des productions littéraires, au premier titre desquels les Vies de Serge, mais aussi des productions artistiques, comme l'icône de la Vie d'un saint (Zhitnyï ikon) situé à l'abbaye de la Trinité représentant l'Apparition de la Vierge à Serge. Dans le compartiment d'icône, un moine assiste à la scène. À travers lui, l'ensemble des frères participent à un ravissement typique de la mystique palamite[35].
Les productions littéraires et artistiques délivrent au public un message hagiographique caractérisé selon Pierre Gonneau par un discours dialectique d'inclusion et d'exclusion, consensuel et contentieux[36] :
- discours consensuel d'inclusion : dans sa Vie, le saint moine fait participer à sa gloire l'ensemble de la population locale car il est représenté avec toutes les couches de la société et humilie les grands ;
- discours contentieux d'exclusion :"chaque jeune moine aspirant à la sainteté décide de vivre en ermite, dans la pauvreté et se retire dans un endroit censé être désolé, mais il doit aussi faire face à des voisins hostiles, à des paysans 'inspirés par le démon' qui tentent de le déloger". Selon les historiens soviétiques, ces épisodes sont des écarts involontaires au milieu du travail d'idéalisation de l'hagiographie. I. U. Budovnic y voit un paradoxe entre la figure de la solitude et la figure de l'épreuve[37]. Pour Pierre Gonneau cependant, ces épisodes participent pleinement de la rhétorique cénobitique. Les "paysans noirs" soumis à l'autorité du prince étaient vus comme des concurrents par les moines. Ces derniers s'imposent comme "éléments moteurs d'une nouvelle symbiose rurale. Ensuite, une fois établie comme pôle de ralliement local, une abbaye peut éventuellement acquérir une reconnaissance plus large et servir de passerelle vers une foi et une vie nationales en Russie, vers une 'Idée russe'"[38].
Notes et références
modifier- 1 2 Toucas-Bouteau 2006, p. 23-92.
- 1 2 Gonneau 1996, p. 481
- 1 2 Gonneau 1996, p. 463
- 1 2 3 4 Toucas-Bouteau 2006, p. 93.
- ↑ Gonneau 1996, p. 464.
- 1 2 Gonneau 1996, p. 473.
- ↑ (ru) « Общинная и келейная жизнь в Кирилло-Белозерском монастыре, в 15 и 16 веках и в начале 17-го - Николай Константинович Никольский - читать, скачать », sur Православный портал «Азбука веры» (consulté le ).
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- ↑ Michèle Toucas-Bouteau, « L’organisation du travail dans les monastères de la Russie ancienne (XIVe et XVe siècles) », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 127, no 7, , p. 95-96 (lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 3 Michèle Toucas-Bouteau, « L’organisation du travail dans les monastères de la Russie ancienne (XIVe et XVe siècles) », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 127, no 7, , p. 96 (lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 3 Michèle Toucas-Bouteau, « L’organisation du travail dans les monastères de la Russie ancienne (XIVe et XVe siècles) », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 127, no 7, , p. 94 (lire en ligne, consulté le ).
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- ↑ Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 395-396 (lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 397 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 396 (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 401-402 (lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 399 (lire en ligne, consulté le ).
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- ↑ Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, , p. 395 (lire en ligne, consulté le ).
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- ↑ Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 476-477 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 478 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 478-479 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 479 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 480 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857, lire en ligne, consulté le ).
Annexes
modifierBibliographie
modifier- Pierre Gonneau, « Monachisme et diffusion de la foi dans la Russie moscovite (XIVe-XVIe siècle) », Annales, vol. 51, no 2, , p. 463-489 (DOI 10.3406/ahess.1996.410857
, lire en ligne, consulté le ) - Michèle Toucas-Bouteau, « L’organisation du travail dans les monastères de la Russie ancienne (XIVe et XVe siècles) », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 127, no 7, , p. 91-100 (lire en ligne, consulté le )
- Michèle Toucas-Bouteau, « « Un temps pour chaque chose sous les cieux » (Ecclé. 3, 1) : temps et spiritualité dans les monastères de la Russie ancienne », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, vol. 129, no 1, 2007, p. 395-404 (lire en ligne, consulté le 28 mai 2026)