Monument des Néréides
Le monument des Néréides est une tombe de Xanthe, en Lycie.


Le monument est de style grec, ressemblant à un temple avec colonnes et frises. Il daterait du début du IVe siècle av. J.-C. et aurait été construit pour Arbinas (en), souverain de Lycie occidentale vers -390/-370. Le monument est constitué d'un haut podium couvert de relief sur lequel est érigé le monument[1].
Il tombe en ruine à l'époque byzantine et n'est redécouvert qu'au XIXe siècle par l'archéologue britannique Charles Fellows, qui en envoie les décombres au British Museum. La façade du monument y est reconstruite en 1969.
Il doit son nom aux statues féminines à l'échelle qui occupent l'espace entre les colonnes sur trois des quatre façades du monument. Plusieurs ont des animaux marins (des dauphins, des oiseaux marins...) à leurs pieds, d'où leur association aux Néréides de la mythologie grecque. Le traitement des plis des drapés met en valeur leur féminité.
Architecture
modifierLe monument était implanté sur une terrasse de Acropole de Xanthos à proximité d'un ravin situé au sud. Son architecture associe un haut soubassement, caractéristique de certaines constructions funéraires lyciennes, à une élévation de type grec[1].
Le soubassement est orné de deux registres de frises sculptées. Il supporte une colonnade ionique tétrastyle, composée de quatre colonnes en façade. Les bases des colonnes présentent deux scoties surmontées d'un tore à vingt cannelures[1].
La cella abritait quatre lits funéraires, interprétés comme les emplacements destinés au dynaste, à son épouse et à leurs deux enfants. L'ensemble architectural était complété par plusieurs frises, des frontons sculptés, des acrotères et des statues indépendantes représentant notamment des Néréides[1].
Décor sculpté
modifierLes frises
modifierLe programme sculpté du monument comprend quatre ensembles principaux : deux frises sur le soubassement, une frise d'architrave et une frise entourant la cella[1].
La grande frise du soubassement représente une scène guerrière composée de nombreux personnages. Son iconographie rappelle les représentations grecques d'Amazonomachie. Plusieurs figures portent des vêtements d'inspiration perse et certaines sont représentées comme des archers. L'identification précise de l'événement demeure incertaine. La scène pourrait relever d'un registre mythologique et mettre en scène un héros local ou le dynaste sous les traits d'un héros[1].
La petite frise du soubassement représente plusieurs épisodes de siège, interprétés comme le siège d'une même ville ou celui de quatre villes distinctes. Son iconographie semble davantage relever d'un événement historique. Les différentes faces présentent des scènes de combat, d'assaut et de capitulation. Sur la face occidentale, le dynaste apparaît sous un parasol, accompagné de deux émissaires. D'autres figures représentent des guerriers, des prisonniers et des habitants quittant ou regagnant la ville[1].
La frise d'architrave associe des scènes de chasse et d'offrandes. Elle représente notamment un personnage portant un cerf, un cheval échappé, un cavalier ainsi que des porteurs d'offrandes vêtus à la manière perse[1].
La frise de la cella représente un banquet collectif. Plusieurs hommes sont allongés sur des lits et accompagnés de serviteurs. Le dynaste occupe une place distincte, allongé à l'écart des autres convives et tenant un rhyton. Un autre personnage, interprété comme son fils, l'accompagne[1].
Certaines plaques présentent également des éléments métalliques rapportés ou incrustés, notamment des éléments de harnachement du cheval figurant sur le bloc BM 863[1].
Les frontons et les acrotères
modifierLes deux frontons présentent des compositions différentes[1].
Le fronton oriental adopte une composition relativement statique. Le dynaste et son épouse y sont représentés face à face, accompagnés d'une jeune fille portant un polos et d'un jeune garçon. Dans l'aile droite, plusieurs jeunes personnages assis ou représentés de profil sont accompagnés d'un chien. L'ensemble est généralement interprété comme une représentation de la famille du dynaste et de ses qualités politiques[1].
Le fronton occidental, aujourd'hui plus fragmentaire, présente une composition guerrière. Au centre, un cavalier victorieux foule son adversaire, dans une scène évoquant le triomphe militaire du souverain. Cette représentation complète le programme du fronton oriental en mettant en avant les qualités guerrières du dynaste[1].
Les acrotères présentent différentes figures humaines. L'un des groupes les plus connus représente un homme et une femme, traditionnellement interprétés comme Pélée enlevant Thétis[1].
Les statues de Néréides
modifierLe monument était également orné de statues en ronde-bosse représentant des figures féminines en mouvement. Neuf statues auraient initialement composé cet ensemble, dont huit sont aujourd'hui identifiées[1].
Les figures sont représentées en course et reposent sur différents animaux marins : dauphin, poisson, oiseau aquatique, coquille, crabe ou seiche. Ces attributs permettent de les identifier comme des divinités marines, généralement assimilées aux Néréides[1].
Dans la tradition mythologique grecque, les Néréides sont associées à Poséidon, à Thétis et au monde marin. Elles interviennent également dans les récits funéraires, notamment en accompagnant les héros vers l'au-delà. Leur présence sur le monument pourrait ainsi être liée à la représentation du passage du défunt vers l'immortalité.
Une des statues, conservée sous le numéro d'inventaire BM 909, se distingue par le port d'un chiton long, qui pourrait permettre de l'identifier à Thétis[1].
La diversité des animaux marins représentés sous les pieds des figures a également conduit à envisager une possible association avec les Elyiana, des divinités ou nymphes aquatiques de tradition lycienne. Cette interprétation témoignerait d'une association entre les traditions religieuses locales et les représentations mythologiques grecques[2].
Deux autres statues, représentant un homme et une femme, pourraient figurer le dynaste et son épouse accompagnés par les Néréides. Leur fonction exacte au sein du programme sculpté reste toutefois incertaine[1].
Style et ateliers de sculpture
modifierLe décor du monument présente une certaine hétérogénéité stylistique, qui se manifeste notamment dans les différences de traitement entre les frises du soubassement et les sculptures de la partie supérieure. Les compositions associent des éléments issus des traditions grecques et lyciennes[1].
Les frontons présentent des figures disposées les unes à côté des autres, selon des compositions qui trouvent des parallèles dans la sculpture grecque classique. La disposition du dynaste et de son épouse sur le fronton oriental rappelle notamment certaines compositions attribuées à l'Hécatompédon de l'Acropole d'Athènes[1].
Les frises se caractérisent par la multiplication de petites scènes et de groupes de personnages, généralement composés de quatre à cinq figures. La grande frise présente un traitement relativement linéaire des corps, tandis que la petite frise privilégie des compositions plus étirées[1].
Les différences techniques et stylistiques observées dans les reliefs ont conduit les chercheurs à proposer l'intervention de deux ateliers distincts, désignés sous les appellations M1 et M2. Cette distinction, notamment étudiée par Schuchhardt en 1927, a ensuite été reprise et discutée par plusieurs spécialistes, parmi lesquels Pierre Demargne et William Childs[1].
L'atelier M1 est généralement associé aux blocs 850, 851, 853, 854, 857, 858, 861, 862, 863 et 864 de la grande frise. Son travail se caractérise par une conception volumétrique des figures, disposées en profondeur dans le relief. Les corps présentent une musculature relativement peu détaillée et les draperies sont larges et sinueuses. Le fond des plaques est généralement aplani à l'aide de ciseaux, laissant parfois apparaître de petites traces de recreusement[1].
L'atelier M2 est associé aux blocs 852, 855, 856, 859, 860 et 865. Son traitement se distingue par des figures plus rigides et plus plates, ainsi que par une utilisation fréquente de cuirasses et d'équipements militaires. Les draperies sont caractérisées par des plis larges et des étoffes enveloppant les corps. Sur le plan technique, cet atelier privilégie le polissage du fond des reliefs[1].
La comparaison des blocs 852 et 863 illustre ces différences. Le bloc 863, attribué à M1, présente une composition plus aérée et des figures moins superposées, tandis que le bloc 852, attribué à M2, privilégie une plus grande densité de formes et une recherche de profondeur. Ces différences se retrouvent également dans le choix des personnages et des sujets représentés, l'atelier M2 semblant accorder une place plus importante aux scènes guerrières et aux figures cuirassées[1].
Influences grecques et traditions lyciennes
modifierLe monument des Néréides témoigne de la rencontre entre les traditions architecturales et artistiques grecques et lyciennes au début du IVe siècle av. J.-C[1].
Sa structure associe des caractéristiques locales, notamment le soubassement monumental et certains éléments de la charpente, à une organisation architecturale inspirée des temples grecs. Le toit et la colonnade relèvent ainsi de modèles grecs, tandis que certains éléments constructifs conservent des caractéristiques lyciennes[1].
Le programme iconographique témoigne également de cette double influence. Les scènes de banquet et les représentations guerrières empruntent largement à la tradition grecque, tandis que les scènes de siège et les représentations du pouvoir reprennent des codes iconographiques orientaux et perses[1].
Le dynaste est d'ailleurs représenté à plusieurs reprises dans des vêtements et des attitudes associés à la tradition perse, y compris dans des scènes inspirées de modèles grecs. Le banquet, par exemple, reprend une iconographie grecque tout en adaptant les vêtements des serviteurs aux conventions locales[1].
Les sculptures présentent également de nombreuses références à des œuvres grecques. Le fronton occidental rappelle notamment la stèle de Dexiléos (en), tandis que certains reliefs ont été rapprochés des sculptures du Parthénon. Le cheval représenté sur le bloc 852 a ainsi été rapproché de la frise du Parthénon. Le personnage allongé du bloc 860 présente quant à lui des similitudes avec une plaque du temple d'Apollon à Bassae[1].
Les statues de Néréides témoignent plus directement de l'influence de la sculpture grecque. Leurs draperies animées, dites « mouillées », laissent apparaître les volumes du corps et produisent des effets de transparence. Ce traitement s'inscrit dans le courant du style riche, caractéristique de la sculpture grecque de la fin du Ve et du début du IVe siècle av. J.-C. Des rapprochements peuvent notamment être établis avec les reliefs des Charites de Cos[1].
L'ensemble du programme témoigne ainsi d'une adaptation des modèles grecs aux traditions artistiques et politiques de la Lycie[1].
Datation et commanditaire
modifierDatation stylistique
modifierLe monument est généralement daté du premier quart du IVe siècle av. J.-C., autour de 390-380 av. J.-C. Cette datation repose notamment sur l'étude stylistique des statues de Néréides et sur leur rapprochement avec plusieurs productions de la sculpture grecque.
Les figures en mouvement, caractérisées par leurs draperies tourbillonnantes, leurs effets de transparence et la mise en valeur des volumes corporels, s'inscrivent dans la continuité du style riche développé à la fin du Ve siècle av. J.-C[1].
Plusieurs œuvres permettent d'établir des comparaisons stylistiques, notamment une statue conservée au Musée national archéologique d'Athènes (inv. 1732), les Néréides découvertes dans le secteur du temple de l'Agora d'Athènes et la Niké S312 de l'Agora. Ces sculptures présentent des similitudes dans le traitement des draperies et des figures en mouvement[1].
Les Victoires en vol du temple d'Asclépios à Épidaure, datées des années 380-370 av. J.-C., constituent également un point de comparaison[1].
Comparaisons avec les monuments lyciens
modifierLa datation du monument peut être précisée par comparaison avec d'autres réalisations architecturales et sculpturales de Lycie. Le fronton occidental présente des rapprochements avec le décor du hérôon de Trysa, généralement daté du premier quart du IVe siècle av. J.-C. Des similitudes peuvent également être relevées avec le pilier inscrit de Xanthos (en), réalisé dans les années 390 av. J.-C. Le monument semble en revanche antérieur au sarcophage de Payava (en), généralement daté des environs de 375 av. J.-C. Ces comparaisons confortent une datation autour de 390-380 av. J.-C[1].
Arbinas
modifierLe monument est traditionnellement attribué à Arbinas (en), également connu sous les formes Erbinna ou Arbanias, dynaste de Lycie occidentale. Son identification repose notamment sur les rapprochements établis avec les inscriptions et les monuments de Xanthos[1].
Les inscriptions découvertes sur le site du Létoon de Xanthos mentionnent les constructions entreprises par Arbinas. Le pilier inscrit de Xanthos évoque également les réalisations du souverain sur l'acropole et témoigne de son intérêt pour les modèles culturels grecs[1].
Les sources épigraphiques indiquent par ailleurs ses relations avec le monde grec, notamment sa fréquentation de conseillers grecs et sa consultation de l'oracle de Delphes. Le dynaste semble ainsi avoir développé une politique de représentation associant les références héroïques grecques aux traditions politiques et artistiques lyciennes[1].
La datation stylistique du monument, rapprochée de la chronologie du règne et de la mort d'Arbinas, traditionnellement située vers 380 av. J.-C., constitue un argument supplémentaire en faveur de cette attribution[1].
Postérité et importance artistique
modifierLe monument des Néréides constitue un témoignage important des échanges artistiques entre le monde grec et l'Asie Mineure au début du IVe siècle av. J.-C. Son architecture associe les formes du temple grec aux traditions funéraires lyciennes, tandis que son décor combine des références mythologiques grecques, des scènes de pouvoir d'inspiration orientale et des éléments iconographiques locaux. Il s'inscrit dans un mouvement plus large d'adoption et d'adaptation des modèles architecturaux grecs en Asie Mineure, qui se poursuit notamment avec des réalisations monumentales comme le Mausolée d'Halicarnasse[1].
Bibliographie
modifierCOUPEL, Pierre, DEMARGNE, Pierre, Fouilles de Xanthos. Tome III, Le monument des Néréides : l’architecture, Paris, Klincksieck, 1969, 159 p. + 62 pl. ; vol. d’études et restitutions, 100 pl.
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Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 Pierre COUPEL, Pierre DEMARGNE, Fouilles de Xanthos . Tome III, Le monument des Néréides, PARIS, Institut français d'archéologie d'Istanbul, , 159 p.
- ↑ Fabienne Colas-Rannou, « Des Néréides aux Eliyãna entre réception et élaboration des statues d’entrecolonnement du tombeau d’Arbinas de Xanthos (Lycie) », Revue archéologique, vol. n° 72, no 2, , p. 259–291 (ISSN 0035-0737, DOI 10.3917/arch.212.0259, lire en ligne, consulté le )