Mozarabe
Mozarabe (de l’arabe musta’rib, مستعرب, qui signifie « arabisé ») est le nom donné dans le monde latin aux chrétiens vivant sur le territoire d'Al-Andalus.
En Al Andalus, il a probablement désigné l'ensemble des populations arabisées n'ayant pas de filiation arabe : l'ensemble des chrétiens, mais aussi des juifs ou des berbères islamisés et arabisés[1].
Signification du terme
modifierSens originel
modifierLe terme dérive de l'arabe al-musta’rib, décrit par le lexicographe irakien al-Azharī du Xe siècle comme « celui qui n'a pas d'ascendance purement arabe mais qui s'est introduit parmi les arabes, parle leur langue et imite leur apparence[1] ». Aucun texte andalou le mentionnant ne nous est parvenu. En Al-Andalus, il est probable que ce terme ait été utilisé de façon large, pour désigner les individus parlant arabe mais n'ayant pas de filiation arabe : l'ensemble des chrétiens, mais aussi des juifs ou des berbères islamisés et arabisés[1].
« [En Alandalus]
La palabra, por tanto, estaba desprovista de cualquier significación religiosa, designando “tan solo” al arabizado lingüística y culturalmente.
[...]
Es decir, los cristianos andalusíes eran, en su mayoría, mozárabes, pero no eran los únicos mozárabes. Los judíos arabizados también lo eran, al igual que los bereberes islamizados y arabizados, o los hispanos convertidos al islam y, una vez más, arabizados.
[...]
En el caso cristiano, Eva Lapiedra ya recogió en su Cómo los musulmanes llamaban a los cristianos hispánicos (Alicante, 1997) todos los términos que en las crónicas árabes se referían a ellos, destacando como referencia religiosa el de naṣrānī, nazareno/cristiano. »
« [En Alandalus]
Le mot, donc, est dépourvu d'une quelconque signification religieuse, et désigne « seulement » l'arabisé linguistique et culturel. [...] C'est-à-dire que les chrétiens andalusis étaient, en majorité, mozarabes, mais ils n'étaient pas les seuls mozarabes. Les juifs arabisés l'étaient aussi, tout autant que les berbères islamisés et arabisés ou les hispaniques convertis à l'islam, et, une fois encore, arabisés. [...]
Dans le cas chrétien, Eva Lapiedra a déjà listé dans « Comment les musulmans appelaient les chrétiens hispaniques » (Alicante, 1997) tous les termes des chroniques arabes qui leur faisaient référence, mettant en évidence pour la partie religieuse les termes « naṣrānī, nazaréen/chrétien » »
Historiographie chrétienne
modifierHors d'Al-Andalus, dans les territoires sous domination chrétienne, le terme est utilisé spécifiquement pour désigner les chrétiens mozarabes, c'est-à-dire les chrétiens de langue arabe vivant en territoire d'Islam. Il s'agit de « la “christianisation” historiographique du terme “mozarabe” » qui aboutit au binôme christianisme/arabisation qui perdure jusqu'à aujourd'hui[1].
Statut des chrétiens mozarabes
modifierL'historien Cyrille Aillet précise que le terme « mozarabe » est principalement utilisé par les chrétiens eux-mêmes et s'appliquait à l'origine également aux populations chrétiennes de langue arabe vivant en Afrique du Nord. En Al-Andalus, ces populations sont rarement évoquées en tant que groupe distinct dans les sources arabes de l'époque ; elles y apparaissent plutôt sous les vocables de نَصَارَى naṣāra (nazaréen ou chrétien) ou de عجم ‘ajam (étranger, non-arabe), ce dernier terme étant parfois employé, selon Aillet, « comme s’il s’agissait d’un grumeau d’ignorance en voie de liquidation »[2].
Au VIIIe siècle, dans les premières décennies suivant l'installation du pouvoir musulman dans la péninsule ibérique, les chrétiens — qui composent alors la majorité démographique du pays — deviennent une minorité religieuse légalement reconnue. Les juifs bénéficient d'un cadre similaire en tant que minorité protégée, intégrée au fonctionnement socio-économique de la société[3].
L'émergence d'une identité spécifiquement « mozarabe » s'affirme au IXe siècle, une période marquée par une arabisation et une islamisation profondes de la société. Cyrille Aillet explique que cette époque, troublée par des guerres civiles (la fitna)[4] impliquant notamment les muladis (convertis à l'Islam), voit le déclin des communautés chrétiennes de langue latine au profit de chrétiens de langue arabe[5]. Ce sont ces derniers qui sont qualifiés de « mozarabes » lorsqu'ils migrent ou entrent en contact avec les royaumes chrétiens du Nord. Le recul du christianisme s'accentue : l'Église mozarabe se concentre principalement en Bétique, et les sources textuelles ou archéologiques ne mentionnent aucune présence chrétienne structurée à Tolède entre 893 et 1067.
Au Xe siècle, les mozarabes sont devenus minoritaires tant sur le plan démographique que religieux. Ils vivent sous le statut de dhimmi, qui leur confère une protection légale et la liberté de culte en tant que Gens du Livre, en échange du versement d'impositions spécifiques, notamment la djizya. Si les traités de jurisprudence islamique (notamment malékites) préconisent d'imposer des restrictions et des marques de subordination aux dhimmis[6], les historiens soulignent que la loi était appliquée avec une grande variabilité selon les régions (villes ou campagnes), les époques et le statut social des individus (proximité du pouvoir, esclaves, femmes)[7].
Ce processus d'exclusion et de précarisation s'intensifie au XIe siècle. Les historiens Bernard Lewis, Shlemo Dov Goitein et Norman Stillman s'accordent à dire que le statut de dhimmi, bien qu'assorti d'une protection légale et d'une tolérance de leur culture et de leur culte, plaçait les minorités dans une situation d'infériorité manifeste. Celle-ci s'est dégradée au fur et à mesure de l'effondrement démographique des chrétiens et de l'augmentation de la pression militaire des États chrétiens du Nord sur les royaumes de taïfas.
L'arrivée au pouvoir de la dynastie berbère des Almoravides à la fin du XIe siècle marque un tournant radical. Face aux avancées de la Reconquista (notamment la prise de Tolède en 1085), le pouvoir musulman se raidit et la tolérance relative dont bénéficiaient les dhimmis s'effondre. Le climat de suspicion s'aggrave lorsque des communautés chrétiennes locales soutiennent activement les incursions des armées chrétiennes, comme le raid d'Alphonse Ier le Batailleur en Andalousie en 1125-1126[8].
En représailles, le souverain almoravide Ali Ben Youssef ordonne en 1126 la déportation massive d'une grande partie des Mozarabes d'Andalousie (notamment ceux des régions de Grenade, Cordoue et Malaga) vers le Maroc, principalement à Meknès et Salé[9]. Parallèlement, d'importantes vagues d'exil volontaire poussent les chrétiens restants à fuir vers les royaumes du Nord (León, Castille, Aragon), y apportant leur culture arabisée et leurs traditions architecturales.
Sous les Almohades au XIIe siècle, la politique religieuse devient intransigeante : le statut de dhimmi est théoriquement aboli, n'induisant plus que le choix entre la conversion à l'islam ou l'exil[10]. Au milieu du XIIe siècle, la chrétienté mozarabe a pratiquement disparu en tant que communauté vivante au sein d'Al-Andalus. Le terme ne survit plus dès lors que pour désigner les chrétiens d'origine andalouse installés dans les territoires reconquis par le Nord, où ils préservent une identité liturgique spécifique (le rite mozarabe) jusqu'à l'époque moderne.
Les chrétiens mozarabes
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Les chrétiens mozarabes avaient été rattachés à l'archevêché de Tolède. Leur culte étant toléré, l'Église mozarabe se concentre dans la Bétique avec 9 puis 5 évêchés, et de nombreux monastères. Elle reste présente dans la marche supérieure et est déstructurée dans le Levant.
Leur liturgie, celle d'Isidore de Séville, est connue sous le nom de rite mozarabe : cette liturgie en latin reste en vigueur dans le diocèse de Tolède, avant son remplacement progressif par le rite romain au XIe siècle. Ce rite est aujourd'hui célébré dans la chapelle mozarabe de la cathédrale. Même si elle maintient un temps le latin comme langue liturgique, l'arabe devient rapidement la langue des lecteurs. Les clercs de Cordoue traduisent en arabe les Psaumes en 889. Il est probable que la plupart de ses membres parlaient mal ou pas du tout le latin mais arabe comme l'attestent les lexiques annotés en arabe retrouvés. L'influence de l'art islamique dans l'art religieux mozarabe est majeure, notamment s'agissant des représentations humaines, mais aussi des représentations zoomorphes et naturalistes (statues, fresques, piliers en forme de palmier, etc). Elle appelle toutefois les questions politiques soulevées par l'iconoclasme : les personnages au sommet des chapiteaux de la mosquée de Cordoue, caractéristiques du dernier agrandissement du temple par Almanzor, peuvent passer tant pour des sages musulmans que pour des saints chrétiens.
L'art mozarabe témoigna de cette époque, avec un style islamique mais des thèmes qui restèrent chrétiens. Les influences de l'art des musulmans se ressentaient particulièrement dans l'utilisation des entrelacs végétaux, taillés dans le stuc pour décorer une architecture, par exemple. Il reste aujourd'hui très peu d'édifices de pur style mozarabe, excepté quelques églises, disséminées sur le territoire espagnol, en particulier aux environs de Tolède, San Sebastián, Santa Eulalia et surtout Santa María de Melque, la plus remarquable du IXe siècle.
Une longue rébellion se produisit entre 852 et 886. On accusa un certain nombre de chrétiens d'avoir publiquement blasphémé contre Mahomet et l'islam : la répression fut brutale et l'émir Mohammed Ier (852 - 886) ne laissa d'alternative à ses sujets rebelles que la conversion à l'islam, la mort ou la fuite. À la suite de ce régime de terreur, les villes comme Burgos et Urbiena en 882, Zamora en 893, durent être repeuplées par des mozarabes venus de Tolède. L'Église mozarabe est proche des rébellions des muladis (chrétiens islamisés) suspects d'être des chrétiens occultes et qui tentent de faire sécession de 899 à 928 sous le commandement d'Omar Ben Hafsun[2].
De nombreux mozarabes, comme l'évêque Recemund, parlaient l'arabe et beaucoup adoptèrent des noms et des coutumes arabes, exerçant en retour une influence certaine sur leurs suzerains. Le phénomène allant en s'accentuant : la langue mozarabe, évoquée dès le VIIIe siècle, décline fortement au profit de l'arabe et semble disparaître d'Al-Andalus avec l'expulsion des mozarabes du cœur d'Al-Andalus en 1126[11],[12].
Politiquement, de nombreux mozarabes participent activement à la Reconquista, semblent fidèles aux idéaux de l'empire romain et assument leur identité[13]. À Valence, ils collaborent avec le Cid. En 1124, ils lancent un appel depuis la Bétique au roi d'Aragon Alphonse le Batailleur. Celui-ci mène une expédition à travers le Levant, la vallée du Guadalquivir et jusqu'à Grenade (1125-1126) et de nombreux mozarabes le suivent à son retour en Aragon. En réaction, les autorités almoravides décident en 1126 l'expulsion vers le Maroc des mozarabes du centre d'Al-Andalus refusant de se convertir[13],[12].
Parmi les mozarabes célèbres se trouve Sisnando Davidiz (en) (mort le ), comte de Portugal et dont Abdallah ben Bologhin (roi de Grenade) explique qu'il lui a prophétisé l'expulsion des Arabes de la péninsule[13].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 Javier Albarrán 2018.
- 1 2 Aillet Cyrille, Les Mozarabes. Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule ibérique (IXe – XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2010 (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 45), p.3
- ↑ Mikel de Epalza, « Les mozarabes. Etat de la question", in Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée n° 63-64 (1992), pp. 39-50. »
- ↑ Cyrille Aillet, « L’ère du soupçon : l’identification de la frontière ethnique et religieuse dans les récits de la fitna andalouse (iiie/ive-ixe/xe siècles) », Revue des mondes musulmans et de la méditerranée, no 127, janvier 2010)
- ↑ Cyrille Aillet, Les Mozarabes : Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule ibérique, Casa de Velázquez, 2010, 418 p.
- ↑ Niclós y Albarracin 2001, chap. Déclin de la communauté juive à Cordoue.
- ↑ Tixier du Mesnil 2019, p. 71.
- ↑ Cyrille Aillet, *Les Mozarabes*, 2010.
- ↑ Vincent Lagardère, *Les Almoravides jusqu'au règne de Yusuf b. Tasfin (1039-1106)*, L'Harmattan, 1989.
- ↑ Évariste Lévi-Provençal, *Histoire de l'Espagne musulmane*, Maisonneuve et Larose, 1999.
- ↑ Pierre Guichard, « Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée n° 40, 1985, p. 17-27, », sur persée, (consulté le )
- 1 2 Christine Mazzoli-Guintard, « Cordoue, Séville, Grenade : mythes et réalités de la coexistence des trois cultures, in Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire (L’héritage de l’Espagne des trois cultures - Musulmans, juifs et chrétiens) pp. 22-29 Fait partie d'un numéro thématique : », sur persée, (consulté le )
- 1 2 3 Aillet Cyrille, Les Mozarabes. Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule ibérique ( IXe – XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2010 (Bibliothèque de la Casa de Velázquez, 45), p.3
Annexes
modifierBibliographie
modifierOuvrages
modifier- Cyrille Aillet, Les Mozarabes : Christianisme, islamisation et arabisation en péninsule Ibérique (IXe – XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, , 418 p. (ISBN 978-84-96820-30-2 et 84-96820-30-0, lire en ligne) [présentation] [aperçu]
- (es) José-Vicente Niclós y Albarracin, Tres culturas, tres religiones : convivencia y diálogo entre judíos, cristianos y musulmanes en la peninsula iberica, Salamanque, Editorial San Esteban, (ISBN 84-8260-074-5)
- (es) Emilio Cabrera, « Musulmanes y cristianos en Al-Andalus », Mozárabes. Identidad y continuidad de su historia, Universidad de Córdoba, (lire en ligne)
- Javier Albarrán, « Los supuestos «mozárabes» y el destino de los cristianos de al-Andalus », Al Andalus y la Historia, Universidad Autónoma de Madrid, (lire en ligne)
Articles
modifier- Pierre Guichard, « Les Mozarabes de Valence et d'Al-Andalus entre l'histoire et le mythe », Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée, no 40, , p. 17-27 (lire en ligne)
- Vincent Lagardère, « Communautés mozarabes et pouvoir almoravide en 519 H/1125 en Andalus », Studia Islamica, no 67, , p. 99-119 [première page]
- Mikel de Epalza, « Les mozarabes. État de la question », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, nos 63-64, , p. 39-50 (lire en ligne)
- Adnan Sebti, « L'histoire oubliée des mozarabes », Zamane, nos 10-11, , p. 54-57
Articles connexes
modifier- Mozarabe (langue romane)
- Muladi
- Mudéjar, en terre chrétienne, avant et après l'année cruciale.
- Art mozarabe
- Chant mozarabe
- Rite mozarabe
- Langue mozarabe
- Chroniques mozarabes, se diffusant depuis le repli des Asturies
- Cyrille Aillet
Liens externes
modifier- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- C. Naudin, « Les Mozarabes en Al Andalus », Histoire pour tous,