Natanaël al-Fayyūmī
Natanaël al-Fayyūmī (en hébreu : נתנאל אלפיומי ; en arabe : ناتانئيل الفيومي), parfois orthographié Nathanaël ibn al-Fayyoumi ou Natanaël b. Fayoumi, est un écrivain, théologien et philosophe juif yéménite ayant vécu vers 1090 – vers 1165[1]. Il est l'auteur du Bustān al-ʿuqūl (en arabe : بستان العقول), « Le Jardin des Intellects » (en hébreu : גן השכלים, Gan ha-Sikhlim), rédigé en judéo-arabe. Cet ouvrage constitue le plus ancien texte juif yéménite qui nous soit parvenu, ainsi que la seule tentative connue de traité systématique de théologie juive issue de cette communauté.
Chef de la communauté juive du Yémen, probablement établi à Sanaa, il composa son œuvre sur le modèle des Devoirs du Cœur (Ḥobot ha-Lebabot) de Baḥya ibn Paquda, dont il entendait toutefois nuancer certains principes. Sa pensée se distingue par un pluralisme religieux marqué : à l'instar de l'islam ismaélien alors influent en Arabie du Sud, il soutient que Dieu a envoyé des prophètes différents aux divers peuples du monde, chacun porteur d'une législation adaptée au tempérament propre de chaque nation. Chacun doit dès lors demeurer fidèle à sa propre religion. Il va jusqu'à reconnaître explicitement le statut prophétique de Mahomet, position rare, voire unique, dans la pensée juive médiévale.
Son fils, Jacob ben Natanaël, lui succéda à la tête de la communauté. Confronté à une vague de persécutions et de conversions forcées, ce dernier sollicita l'avis de Maïmonide, ce qui donna naissance à la célèbre Épître au Yémen. L'œuvre de Natanaël demeura largement inconnue hors du Yémen jusqu'à l'époque moderne.
Contexte historique
modifierLes Juifs du Yémen avant le XIIe siècle
modifierLa présence juive au Yémen est ancienne, et la communauté y connut une influence notable durant l'Antiquité tardive : au début du VIe siècle, le roi ḥimyarite Dhu Nuwas s'était converti au judaïsme. Son règne s'acheva par une défaite face à une expédition éthiopienne (vers 525), épisode après lequel les Juifs yéménites disparaissent en grande partie des sources historiques pendant plusieurs siècles[2].
À l'avènement de l'islam, les communautés juives d'Arabie, dont celles du Yémen, refusèrent de reconnaître la prophétie de Mahomet. Elles n'émergent de nouveau clairement dans la documentation qu'au XIIe siècle, époque de Natanaël[2].
La situation au temps de Natanaël
modifierAu XIIe siècle, les Juifs du Yémen vivaient sous une domination islamique pesante et aspiraient à la venue messianique. Les controverses religieuses avec leurs voisins musulmans étaient fréquentes : ces derniers soutenaient notamment que la Torah avait été abrogée au profit du Coran, argument auquel le Bustān répond longuement[2].
La situation s'aggrava après 1165. Le gouverneur du Yémen, qui s'était soulevé contre Saladin, sultan d'Égypte, mena une politique d'intolérance religieuse, contraignant les Juifs à choisir entre la conversion à l'islam et l'exil. Ces persécutions furent aggravées par les écrits d'un converti, Samuel ibn Abbas, hostile à ses anciens coreligionnaires, ainsi que par l'apparition d'un agitateur messianique dont l'exécution scella le sort de la communauté[2].
Biographie
modifierOn sait peu de chose de la vie de Natanaël al-Fayyūmī. Il vécut au Yémen au XIIe siècle, probablement à Sanaa, où il fut le chef (nagid) de la communauté juive[2].
La date de composition de son œuvre, et par suite les repères de sa vie, peuvent être établis grâce à un indice interne. Le Bustān cite un poème de Salomon ibn Gabirol (v. 1020 – v. 1070) déplorant que « Ismaël a tué et dévasté » durant un certain nombre d'années. Là où le texte original d'Ibn Gabirol portait un chiffre correspondant à l'an 1069, Natanaël lui substitue un nombre d'années qui, compte tenu du calendrier lunaire musulman, situe le texte en 1165 : il a donc actualisé le poème pour l'appliquer à son propre temps. Le Bustān est ainsi daté de 1165 et constitue le plus ancien ouvrage juif yéménite conservé[2].
Natanaël mourut peu après la rédaction de son livre. Dans l'Épître au Yémen (1172), Maïmonide évoque en effet son destinataire comme le fils d'un homme déjà décédé : « le maître très honoré, le rabbin Natanaël (de mémoire bénie) bar Fayyūmī ». L'auteur du Bustān est ainsi mort dans les sept années qui suivirent la composition de son œuvre. Son fils, Jacob ben Natanaël, lui succéda à la tête de la communauté[2].
Le nom « al-Fayyūmī »
modifierL'origine de la nisba « al-Fayyūmī » fait l'objet d'un débat entre spécialistes.
Selon l'historien Yehuda Ratzaby, il s'agit d'un gentilé renvoyant au lieu d'origine de la famille, le Fayoum, en Égypte[3] — région qui était aussi le berceau de Saadia Gaon, surnommé lui-même « al-Fayyūmī ».
À l'inverse, Yosef Qafih, éditeur et traducteur du Bustān, conteste cette interprétation. Selon lui, « Fayyūmī » n'était pas employé au Yémen comme nom de famille mais comme prénom, donné en hommage à Saadia Gaon, tant la communauté vénérait ce dernier ; le nom serait ainsi celui du père de Natanaël. Qafih note d'ailleurs que le nom était écrit sans l'article défini « al- »[4].
Le Bustān al-ʿuqūl (Le Jardin des Intellects)
modifierPrésentation et objectif
modifierLe Bustān al-ʿuqūl (« Le Jardin des Intellects ») se présente comme une imitation des Devoirs des cœurs de Baḥya ibn Paquda. Natanaël entendait toutefois en infléchir certains principes : au troisième chapitre, il affirme par exemple que l'unité de Dieu est bien plus absolue que ne le décrit Ibn Paquda[4].
L'auteur conçut son ouvrage comme une introduction accessible à la théologie juive, un « abrégé pour notre jeunesse et pour tous nos frères entre les mains de qui il pourrait tomber ». Il s'efforça donc d'en rendre l'exposé simple, évitant délibérément les raisonnements trop abstraits[2].
Sources de l'œuvre
modifierLes sources du Bustān peuvent être réparties entre sources juives et sources non juives[2].
Parmi les sources juives, Natanaël recourt à la Bible — non comme source de savoir scientifique, mais pour confirmer des thèses philosophiques préétablies, à la manière de nombreux auteurs juifs médiévaux —, au Talmud, aux responsa, aux poèmes d'Ibn Gabirol et de Juda Halevi, ainsi qu'aux Croyances et opinions de Saadia Gaon et aux Devoirs des cœurs de Baḥya ibn Paquda[2].
Parmi les sources non juives figurent le Coran, divers poètes et « hommes pieux » anonymes, et surtout l'Encyclopédie des Frères de la Pureté (Ikhwan al-Safa). Conformément à une habitude yéménite consistant à omettre les noms, Natanaël ne cite jamais ces derniers explicitement, les désignant comme « les philosophes », « les savants » ou « les auteurs solidement établis dans la science ». Il en tire l'essentiel du cadre philosophique et scientifique de son œuvre, qu'il met au service du judaïsme. Il représente probablement, parmi les Juifs du Yémen, le dernier représentant des doctrines des Frères de la Pureté[2].
Pluralisme religieux et prophétie
modifierLe trait le plus original de la pensée de Natanaël est son pluralisme religieux. À l'image de l'islam ismaélien — religion des dynasties des Banū Hamdān qui dominaient alors une grande partie de l'Arabie du Sud —, il soutient que Dieu a envoyé des prophètes différents aux divers peuples du monde, chacun porteur d'une législation adaptée au tempérament propre de chaque nation. Chaque individu doit donc rester fidèle à sa propre religion, les enseignements universels ayant été ajustés aux conditions et à l'expérience particulières de chaque communauté[5].
Cette position rejoint la doctrine ismaélienne selon laquelle une unique vérité religieuse universelle se trouve à la racine des différentes religions, chaque révélation historique préparant la voie à cette vérité ; les enseignements musulmans évoquent en ce sens une séquence de révélations prophétiques culminant dans l'ère messianique, appelée à réunir l'humanité dans la reconnaissance de Dieu[5].
Natanaël va jusqu'à reconnaître explicitement le statut prophétique de Mahomet, prise de position qui paraît unique et qui demeura quasi inconnue hors du Yémen jusqu'à l'époque récente[6]. Yosef Qafih explique toutefois cette audace par le contexte de persécution : les musulmans cherchant à surprendre les Juifs en flagrant délit de blasphème (celui qui aurait qualifié Mahomet de faux prophète risquant la mort), Natanaël aurait voulu fournir à ses coreligionnaires des arguments et des formules propres à les préserver du danger[4].
Le théologien Marc B. Shapiro a souligné que l'œuvre de Natanaël offre l'un des appuis les plus nets aux conceptions pluralistes de la religion défendues par le rabbin Jonathan Sacks[5].
Cadre philosophique : néoplatonisme et émanation
modifierLe Bustān repose sur la cosmologie néoplatonicienne des Frères de la Pureté. Dieu y est l'Un absolu, qu'il faut concevoir comme rigoureusement isolé pour qu'en lui s'abolisse toute distinction. De cet Un inconditionné émane la Raison universelle (ou Intellect universel), source de tous les existants ; de celle-ci procède l'Âme universelle, puis la matière première et la matière corporelle, et enfin, par degrés successifs, la nature, les quatre éléments et les corps[2].
À ce mouvement d'émanation répond un mouvement de retour des êtres vers leur principe. Natanaël y associe une conception hiérarchique et graduelle de la nature : des minéraux aux végétaux, des végétaux aux animaux, puis à l'homme, chaque règne comportant une espèce qui annonce le règne supérieur. Au sommet du genre humain se trouvent ainsi les prophètes et leurs disciples (les savants et les sages), anges en puissance ici-bas et appelés à le devenir en acte en rejoignant l'Âme universelle[2].
Postérité
modifierJacob ben Natanaël et l'Épître au Yémen
modifierÀ la mort de Natanaël, son fils Jacob prit la tête de la communauté juive du Yémen. Confronté, à partir de 1172, à une vague de persécutions, de conversions forcées et à une agitation messianique, il se trouva dans le plus grand désarroi. Sur le conseil de Salomon ha-Cohen, un disciple de Maïmonide récemment arrivé du Caire, il sollicita l'avis du maître, alors médecin à la cour de Saladin[2].
La réponse de Maïmonide fut la célèbre Épître au Yémen (Iggeret Teiman / Kitāb al-Yaman), dans laquelle il réconfortait ses coreligionnaires, les exhortait à demeurer fidèles au judaïsme, affirmait que la Loi ne serait jamais abrogée et que Dieu n'en révélerait jamais d'autre à Israël. Maïmonide usa en outre de son influence croissante au Caire en faveur des Juifs du Yémen, dont la condition s'améliora lorsque le frère de Saladin prit le gouvernement de la province en 1174. En signe de gratitude, les Yéménites intégrèrent une mention élogieuse de Maïmonide à leur Kaddish. Ce dialogue entre Jacob, Maïmonide et Saladin marqua durablement le judaïsme yéménite[2].
Redécouverte moderne
modifierL'œuvre de Natanaël resta largement inconnue hors du Yémen jusqu'à l'époque moderne et n'exerça que peu d'influence sur la pensée juive ultérieure[6]. Un manuscrit unique du Bustān, copié en caractères hébreux yéménites, parvint au début du XXe siècle à la bibliothèque de l'université Columbia. Il fut édité et traduit en anglais par David Levine en 1908, sous le titre The Bustān al-Ukūl[2]. L'ouvrage fit plus tard l'objet d'une édition critique en hébreu, accompagnée d'une traduction et d'une introduction, par Yosef Qafih[4].
Notes et références
modifier- ↑ Colette Sirat, La Philosophie juive au Moyen Âge, Paris, CNRS Éditions, 1983, p. p. ???.
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 David Levine (éd. et trad.), The Bustān al-Ukūl, New York, Columbia University, , Introduction.
- ↑ Yehuda Ratzaby, « Documents on the Jews of Yemen », Sefunot, p. 288, Institut Ben-Zvi.
- 1 2 3 4 Natanaël al-Fayyūmī, Sefer Gan ha-Sikhlim, éd. Yosef Qafih, 4e éd., Kiryat Ono, 2016, Introduction.
- 1 2 3 (en) Marc B. Shapiro, « On Books and Bans », Edah Journal, vol. 3, no 2, .
- 1 2 (en) Norman Solomon, Richard Harries, Tim Winter (dir.), Abraham's Children: Jews, Christians, and Muslims in Conversation, T&T Clark, (ISBN 0-567-08161-3), p. 137.