Les Numides (en latin : Numidae) sont des populations berbères de l'Afrique du Nord antique, principalement attestées dans les sources grecques et latines à partir de la période des guerres puniques. Le terme recouvre, selon les périodes et les auteurs, des populations, des groupes tribaux et des ensembles politiques dont les limites ne sont pas toujours précisément définissables. À partir de la fin du IIIe siècle av. J.-C., plusieurs royaumes sont attestés, notamment ceux des Massyles et des Masaesyles. Leur histoire est étroitement liée à celle de Carthage, puis à l'expansion de Rome en Afrique du Nord.

Numides
Image illustrative de l’article Numides
Inscription latine gravée dans la pierre, portant le nom de la Numidie, à l'antique Timgad, en Algérie

Ethnie Berbères
Langue(s) Langues berbères
Punique
Libyque
Religion Religions libyques et cultes puniques
Villes principales Cirta
Siga
Thugga
Calama
Zama
Thala
Vaga
Région d'origine Numidie
Région actuelle Algérie
Tunisie
Libye
Maroc
Rois/monarques Syphax
Massinissa
Micipsa
Jugurtha
Juba Ier
Frontière Carthage
Mulucha
Romains

Nom et définition

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Carte du royaume numide vers 150 av. J.-C.

Le terme « Numides » est transmis dans les sources anciennes sous différentes formes, notamment Numidae en latin. Son origine a fait l'objet de discussions. L'ancienne interprétation qui rapprochait directement Numidae du grec nomades a contribué à associer les Numides à l'image de populations exclusivement nomades. Gabriel Camps considère au contraire que l'ethnonyme est d'origine africaine et souligne la persistance du nom à l'époque romaine[1].

Les données archéologiques ne permettent pas non plus de réduire les Numides à un mode de vie exclusivement pastoral ou nomade. Gabriel Camps relève notamment l'existence de nécropoles antérieures au règne de Massinissa et de communautés sédentaires dont les productions matérielles témoignent de traditions locales[1].

La documentation antique emploie par ailleurs le terme dans des contextes différents. Jehan Desanges relève ainsi plusieurs groupes portant le nom de Numidae dans l'Afrique romaine, y compris en dehors de la Numidie au sens territorial[2].

Le terme « Numide » ne doit donc pas être confondu avec la province romaine de Numidie. L'ethnonyme est antérieur à l'organisation provinciale romaine et conserve ensuite des emplois désignant certaines communautés particulières[2],[3].

Origines

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Figurations féminines d'un ensemble d'époque bovidienne, peinture rupestre découverte par l'équipe archéologique d'Henri Lhote, à la station de Ouan-Derbaouen dans le Tassili n'Ajjer, sa datation se situe entre 7000 et 3000 ans avant J.C.

L'histoire du peuplement de la Numidie s'inscrit dans celle de l'ensemble de l'Afrique du Nord. Les données archéologiques témoignent d'une occupation humaine ancienne et de plusieurs phases de peuplement, connues notamment grâce aux industries lithiques, aux vestiges osseux et aux autres artefacts découverts dans différents sites maghrébins. La période ibéromaurusienne, attestée entre environ 20 000 et 8 000 av. J.-C., est représentée dans plusieurs régions du Maghreb, notamment le long du littoral et dans les zones telliennes. Elle est suivie par le Capsien, entre environ 8 000 et 3 000 av. J.-C., dont l'un des principaux foyers se situe dans les hautes plaines de l'est de l'Algérie, notamment autour de Tébessa. Le Néolithique apporte de nouvelles formes d'occupation et de production ainsi qu'un important répertoire artistique et symbolique, notamment à travers les peintures et gravures rupestres, qui témoignent de la diversité des populations et de leur adaptation aux différents milieux géographiques et climatiques[4].

À partir de la Protohistoire, le peuplement de la Numidie s'inscrit dans l'évolution des populations autochtones d'Afrique du Nord, dont les traditions matérielles et funéraires présentent une forte continuité tout en connaissant d'importantes variations régionales. Cette période est notamment marquée par la multiplication de monuments funéraires, de formes d'habitat et de productions matérielles attribués aux populations libyques, dont l'organisation et les modes de vie restent encore inégalement documentés. La diversité des vestiges et la rareté des datations ne permettent cependant pas de définir une succession chronologique uniforme pour l'ensemble de l’Afrique du Nord. Les recherches de Gabriel Camps et, plus récemment, de Jean-Pierre Laporte ont ainsi insisté sur la permanence et la diversité des traditions autochtones, qui constituent un élément essentiel dans la formation des populations berbères historiques[5],[6].

Les populations libyques sont également attestées par les premières inscriptions dans un alphabet autochtone, généralement désigné comme libyque ou libyco-berbère. L'origine et la datation de cet alphabet demeurent toutefois discutées. Les témoignages disponibles ne permettent pas d'établir avec certitude une date unique pour son apparition, ni de déterminer de manière définitive les influences qui ont contribué à sa formation. Les inscriptions constituent néanmoins un témoignage important de la présence et de la diffusion de populations libyques en Afrique du Nord, notamment dans les régions correspondant à la Numidie historique. Leur répartition géographique, ainsi que la diversité des formes de l'écriture, témoignent d'un espace culturel autochtone caractérisé par des traditions régionales variées[7],[8].

À partir du Ier millénaire av. J.-C., les contacts des populations autochtones d’Afrique du Nord avec les sociétés méditerranéennes deviennent progressivement mieux documentés. L'implantation des établissements phéniciens puis le développement de Carthage sur le littoral favorisent des échanges avec les populations de l'intérieur, notamment par le commerce et les circulations de personnes et de biens. Ces contacts s'accompagnent d’influences culturelles et matérielles, sans pour autant faire disparaître les traditions propres aux populations libyques. Les découvertes archéologiques montrent ainsi la coexistence de productions locales et d'objets issus des échanges méditerranéens, tandis que les inscriptions et les monuments témoignent de la permanence des populations autochtones dans différentes régions de l'Afrique du Nord[6],[9],[10].

Les royaumes numides

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Mausolée royal numide d'El Khroub, surnommé Tombeau de Massinissa en référence au roi numide Massinissa, daté du IIe siècle av. J.-C., en Algérie.

Les connaissances sur les royaumes numides reposent sur une documentation essentiellement extérieure aux sociétés concernées. Les sources écrites grecques et latines sont complétées par les inscriptions, les monnaies et les données archéologiques. Les recherches récentes ont notamment renouvelé l'étude des établissements et de l'organisation des royaumes d'Afrique du Nord entre la fin de la deuxième guerre punique et le Ier siècle av. J.-C.[11].

Les Numides étaient organisés en confédérations tribales, qui se sédentarisèrent progressivement et se regroupèrent sous une autorité commune[12]. La documentation permet de distinguer principalement, à la fin du IIIe siècle av. J.-C., les Masaesyles et les Massyles. Ces dénominations ne correspondent toutefois pas nécessairement à des ensembles ethniques ou territoriaux aux frontières fixes. Jehan Desanges présente les Massyles comme une tribu ou une confédération de tribus et souligne les variations de leur désignation dans les sources antiques, alors que les Massæsyles sont décrits comme un ensemble tribal occupant la partie occidentale de la Numidie[13].

Les royaumes africains sont également des constructions politiques dynastiques. Jean-Marie Lassère souligne que leur cohésion dépend notamment des relations entre la dynastie régnante et les tribus placées sous son autorité, et qu'il est difficile de leur appliquer les catégories territoriales modernes[14].

Les Masaesyles et Syphax

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Syphax est le premier souverain masaesyle dont l'histoire soit relativement bien documentée. Son royaume apparaît dans les sources à la fin du IIIe siècle av. J.-C. et joue un rôle dans les conflits qui opposent alors Carthage et Rome[15].

Vers 220 av. J.-C., Syphax fournit des contingents à Hannibal en Hispanie. Son royaume s'étend alors largement dans l'ouest et le centre de l'Afrique du Nord. Selon une source de Strabon, son territoire atteint, à son extension maximale, la région comprise entre la Muluccha et le cap Bougaroun[14],[15].

Syphax est vaincu en 203 av. J.-C. par les forces alliées de Rome et de Massinissa. Son royaume cesse alors d'exister comme puissance politique indépendante et une grande partie de ses territoires est intégrée au royaume massyle[15],[16].

Massinissa et le royaume massyle

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Massinissa appartient à la dynastie massyle. Son règne se développe dans le contexte des dernières années de la deuxième guerre punique. Son alliance avec Rome lui permet de vaincre Syphax et contribue à l'extension considérable du royaume massyle[16],[17].

Sous Massinissa, le royaume connaît une consolidation politique et territoriale. Les recherches archéologiques montrent également la multiplication et la transformation des établissements dans les royaumes de Maurétanie et de Numidie au cours de la période comprise entre 201 et 33 av. J.-C.[11],[16].

Le règne de Massinissa correspond également à une intensification des relations avec le monde méditerranéen. Les royaumes numides entretiennent des relations avec les cités grecques et participent à des échanges commerciaux et diplomatiques[18].

Yvon Thébert décrit l'hellénisme numide comme un processus d'appropriation, de sélection et de recomposition de formes culturelles méditerranéennes. Les monuments, les monnaies et les pratiques des élites montrent ainsi l'adaptation de références grecques et hellénistiques aux traditions locales[18].

Relations avec Carthage et le monde méditerranéen

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Carte des colonies phéniciennes dans le bassin méditerranéen, XIe et VIe siècles av. J.-C..

Les relations entre les populations numides et Carthage ne se limitent pas aux conflits militaires. Elles comprennent des échanges commerciaux, des alliances politiques, des relations matrimoniales et des interactions culturelles. Le processus de punicisation se caractérise ainsi par l’adoption progressive de traits culturels, linguistiques, religieux et institutionnels puniques par les populations libyques d’Afrique du Nord. Variable selon les régions et les périodes, il s’intensifie notamment à partir des IVe et IIIe siècles av. J.-C. dans les territoires en relation étroite avec les établissements puniques[1],[10].

La culture punique est largement attestée dans les royaumes nord-africains. Gabriel Camps relève notamment la présence d’inscriptions, de sanctuaires, de monnaies et de monuments de tradition punique dans des territoires relevant de pouvoirs indigènes. Cette présence ne permet pas de considérer les cités de culture punique comme de simples enclaves étrangères : elles sont intégrées aux royaumes indigènes et participent à une interaction durable entre les traditions africaines et la culture punique. Des villes comme Cirta et Thugga témoignent de cette influence, notamment par leurs pratiques urbaines, leurs inscriptions et leurs monuments[1].

La punicisation se manifeste également dans l’usage du punique comme langue du pouvoir et dans les légendes des monnaies royales, attestées dès la fin du IIIe siècle av. J.-C. Elle touche les pratiques religieuses et funéraires, l’onomastique ainsi que certaines formes d’organisation urbaine. Sous les règnes de Massinissa et de ses successeurs, elle s’accentue dans plusieurs villes des royaumes numides, tandis que les inscriptions libyco-puniques témoignent de la coexistence de traditions écrites. Après la destruction de Carthage en 146 av. J.-C., les pouvoirs numides contribuent à la transmission de certains éléments de son héritage culturel. Cette influence demeure toutefois inégale : elle est plus marquée dans les régions orientales et septentrionales, tandis que les traditions libyques persistent dans les langues, les écritures, les rites funéraires et les croyances[10].

Les échanges avec le monde méditerranéen concernent également les productions artistiques, l’architecture et les pratiques des cours royales. Yvon Thébert relève notamment la circulation de formes et de références hellénistiques dans les royaumes numides. L’architecture monumentale témoigne de cette combinaison de traditions : certains mausolées et sanctuaires associent des formes locales à des éléments d’inspiration grecque, hellénistique ou égyptisante. Ces transformations correspondent ainsi à une appropriation de différents apports méditerranéens, sans remplacement des traditions locales[1],[18]

Société, culture et organisation politique

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Mausolée libyco-punique de Dougga daté du IIe siècle av. J.-C., en Tunisie.

Les royaumes numides reposent sur des dynasties royales en relation avec différentes tribus et communautés. Jean-Marie Lassère propose de les considérer comme des constructions politiques dynastiques, dont la cohésion dépendait de la capacité du monarque à maintenir des liens durables avec les tribus placées sous son autorité[14].

Cette organisation contribue à expliquer la variation des appellations dans les sources. Les termes « Numides », « Massyles », « Masaesyles » et « Maures » ne recouvrent pas toujours des catégories ethniques fixes et peuvent être employés dans des contextes politiques ou géographiques différents[14].

L'étude archéologique montre par ailleurs une diversité des formes d'habitat et des pratiques économiques. Les établissements étudiés par Virginie Bridoux témoignent d'une occupation diversifiée des territoires des royaumes nord-africains, avec des sites urbains, ruraux, côtiers et intérieurs[11].

Les pratiques funéraires constituent également un élément important de la culture matérielle. Les monuments et les nécropoles montrent la permanence de traditions locales tout en révélant des contacts avec les cultures punique et hellénistique[1],[18].

Écriture, langues et signes

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Série d’inscriptions découvertes à Cirta, d’après le Handbuch der Nordsemitischen Epigraphik de Mark Lidzbarski, planche réalisée par Lazare Costa.

Les populations nord-africaines utilisent différentes traditions graphiques au cours de l'Antiquité. Les inscriptions libyques coexistent avec des inscriptions puniques, grecques puis latines dans différents contextes[3].

Les pratiques linguistiques dans les territoires numides varient selon les régions et les contextes sociaux, notamment entre les espaces urbains et ruraux. Le libyque est attesté par un ensemble important d'inscriptions, tandis que le punique et le néopunique connaissent une diffusion plus large dans les populations libyco-numides, y compris au-delà des territoires directement associés aux établissements phénico-carthaginois. Environ 1 200 inscriptions libyques sont actuellement recensées dans les royaumes numides, contre plusieurs milliers d'inscriptions puniques et néopuniques[19].

La diffusion du punique demeure toutefois variable selon les régions. La cité de Mactar, par exemple, a conservé l'usage de l'écriture libyque à une époque relativement tardive tout en livrant un nombre particulièrement élevé de stèles épigraphiques puniques. Les inscriptions funéraires et votives montrent également que le choix de la langue pouvait relever du dédicant, tandis que certaines stèles sont dépourvues de texte et reposent uniquement sur la représentation iconographique[19]. Les stèles de Cirta constituent un autre exemple de l'importance de la documentation punique en pays numide. Il s'agit d'un ensemble d'environ 1 000 stèles funéraires et votives puniques, découvertes principalement sur la colline d'El Hofra, immédiatement au sud du viaduc Salah-Bey, à Constantine, l’ancienne Cirta. Elles forment l'un des corpus épigraphiques puniques les plus importants d'Afrique du Nord et plusieurs d'entre elles ont été relevées et étudiées dès le XIXe siècle[20].

Le libyque, attesté par de nombreuses inscriptions, notamment sur des stèles et des monuments, constitue ainsi une source importante pour l'étude des pratiques écrites des populations locales. Les inscriptions bilingues de Dougga ont notamment joué un rôle important dans l'identification et l'interprétation de plusieurs signes de l'écriture libyque. L'origine de cette écriture demeure toutefois discutée : différentes hypothèses ont été proposées, allant d'une origine essentiellement locale à l'influence de l'alphabet phénicien-punique, tandis que d'autres chercheurs envisagent une combinaison entre un répertoire de signes préexistants et des influences extérieures[21].

Nouria Akli a étudié les signes représentés sur certaines stèles de la Numidie préromaine, notamment les mains, les doigts et différentes marques gravées. Elle s'interroge sur leur éventuelle fonction numérique, mais souligne que leur signification demeure incertaine et qu'il n'est pas possible d'établir avec certitude l'existence d'un système de numération libyque à partir des données actuellement disponibles[22].

Religion

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Stèle mentionnant des offrandes au dieu Baal Hammon et à Tanit, conservée au musée national Cirta, à Constantine, en Algérie.

Les pratiques religieuses des populations nord-africaines reposent sur plusieurs traditions dont les interactions se poursuivent durant l'Antiquité. Nacéra Benseddik met en évidence l'existence d'un fonds religieux libyque auquel s'ajoutent, selon les régions et les périodes, des éléments puniques, grecs et romains[23].

Les cultes de Baal Hammon, de Tanit et d'autres divinités puniques sont attestés dans différents territoires nord-africains. Les données archéologiques et épigraphiques témoignent également de cultes locaux et de phénomènes d'assimilation ou d'interprétation entre divinités de traditions différentes[23].

La religion des populations numides ne peut donc être réduite à une catégorie unique. Les pratiques attestées témoignent plutôt de la coexistence de traditions locales et de cultes développés dans le contexte des relations avec les sociétés puniques, grecques et romaines[23].

L'étude de Marcel Le Glay montre que la vie religieuse de la Numidie et des Maurétanies sous l'Empire romain repose sur une coexistence et des interactions constantes entre cultes officiels, pratiques populaires et traditions indigènes. Les divinités gréco-romaines, introduites avec l'administration romaine et particulièrement visibles dans les villes, ont progressivement pénétré les différents milieux sociaux, sans se limiter aux élites municipales. Jupiter occupe une place prééminente, tandis que Saturne, Junon-Cælestis, Minerve, Diane, Mars, Vénus, Hercule, Mercure, Sylvanus, Neptune, Pluton, Cérès et Tellus témoignent de la diversité des cultes et de leur adaptation aux réalités locales. Le culte impérial constitue l'une des expressions majeures de cette intégration religieuse : organisé à l'échelle provinciale sous les Flaviens et attesté également dans les cadres municipaux, il associe les empereurs, leurs familles et leurs vertus à la vie civique. Les forums de Timgad et de Cuicul montrent l'importance des représentations impériales, tandis que les flamines, sacerdotes, Augustales et seviri Augustales participent, à des degrés divers, à son organisation. Cette institution ne disparaît pas avec le Haut-Empire : certaines de ses structures et de ses pratiques subsistent jusqu'à l'Antiquité tardive, voire sous le royaume vandale. La diffusion des cultes romains ne signifie cependant pas la disparition des traditions locales, car les divinités indigènes sont intégrées, identifiées ou associées aux cultes romains selon des modalités diverses[24].

La religion populaire apparaît ainsi comme un domaine particulièrement révélateur de ces interactions. Le Glay distingue soigneusement religion populaire et religion indigène : la première englobe aussi bien les populations berbères que les Romains et provinciaux des catégories modestes, tandis que les cultes indigènes constituent seulement l'un des éléments de cet ensemble. Loin d'une opposition conçue en termes de « résistance » à la romanisation, Glay privilégie la notion de particularisme et insiste sur les motivations religieuses, sociales et politiques propres aux communautés. Saturne occupe une position exceptionnelle : héritier du Baal Hammon punique et profondément enraciné dans les traditions africaines, il devient le principal dieu indigène de l'Afrique romaine, tout en adoptant certains traits iconographiques et cultuels des divinités gréco-romaines. Les cultes étrangers connaissent, en comparaison, un succès plus limité, même si certaines religions dites « indigènes dynamiques », dotées de capacités d'expansion, de communautés initiatiques et de formes cultuelles élaborées, se diffusent au-delà de leur cadre d'origine. Le dionysisme constitue un cas particulier, ayant pénétré le monde punique dès l'époque hellénistique ; Bacchus et Liber Pater sont attestés en Numidie et dans les Maurétanies, notamment à Timgad et Cuicul, même si son implantation demeure moins importante que dans l'Afrique proconsulaire. L'ensemble révèle donc moins une substitution des religions romaines aux traditions africaines qu'un processus complexe d'adaptation, d'association et de recomposition des croyances, dans lequel les cultes officiels, populaires, indigènes et étrangers entretiennent des relations étroites[24].

Avec la diffusion du christianisme en Afrique du Nord, une partie importante de la population numide se convertit progressivement à cette religion, particulièrement durant l'Antiquité tardive. Attesté en Afrique du Nord dès les premiers siècles de notre ère, le christianisme se diffuse largement en Numidie à partir du IIIe siècle. La région devient un foyer important du christianisme africain, marqué notamment par le développement du donatisme et par les controverses religieuses auxquelles participe Augustin d'Hippone, originaire de Thagaste[25],[26].

Le donatisme, courant chrétien apparu au début du IVe siècle à la suite des controverses sur la réintégration des chrétiens ayant renié leur foi lors des persécutions, connaît un fort ancrage en Numidie. Il se caractérise notamment par son opposition à l'Église catholique africaine sur des questions de discipline ecclésiastique et de légitimité des évêques. Les conflits entre donatistes et catholiques marquent durablement la vie religieuse de l'Afrique romaine, jusqu'à l'Antiquité tardive[27],[28].

Les cultes traditionnels, les influences puniques et les cultes romains ont coexisté et évolué sur plusieurs siècles. Le christianisme s'est progressivement imposé dans une partie de la population, mais les sources ne permettent pas de déterminer précisément à quelle époque ni dans quelle proportion les Numides ont abandonné les anciens cultes[24].

Les Numides et Rome

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Carte de la guerre de Jugurtha (111–106 av. J.-C.) et de la guerre des Cimbres (113–101 av. J.-C.), d'après l'Atlas historique de Rothert (1906).

Les relations entre les royaumes numides et Rome se développent notamment dans le contexte de la deuxième guerre punique. Les Massyles s'allient aux Romains tandis que Syphax, après avoir entretenu des relations avec Rome, s'engage finalement aux côtés de Carthage[15],[16].

La défaite de Syphax permet à Massinissa d'étendre son royaume. Celui-ci entre ensuite en conflit avec Carthage au sujet de plusieurs territoires, tandis que Rome intervient progressivement dans les affaires politiques de l'Afrique du Nord[16],[17].

Après la mort de Massinissa, le royaume est gouverné par ses successeurs, notamment Micipsa puis Jugurtha. Les relations avec Rome se détériorent et conduisent à la guerre de Jugurtha (112-105 av. J.-C.).

La défaite de Jugurtha entraîne une nouvelle modification de la carte politique de l'Afrique du Nord. Une partie des territoires occidentaux de l'ancien royaume numide est attribuée au roi maure Bocchus Ier, tandis qu'un royaume numide subsiste sous une forme réduite[14],[16].

Au Ier siècle av. J.-C., les royaumes nord-africains sont progressivement impliqués dans les conflits politiques et militaires de la République romaine. Le royaume de Juba Ier disparaît en 46 av. J.-C. après la défaite de son souverain dans le contexte de la guerre civile de César. Son territoire est alors réorganisé par Rome[3],[16].

La disparition du royaume ne met cependant pas fin à l'emploi du terme Numidae. Des inscriptions de l'époque romaine attestent encore des groupes désignés sous ce nom dans différentes régions de l'Afrique romaine[2].

Numides et Numidie romaine

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Provinces romaines d'Afrique du Nord. Carte issue de l'Allgemeiner Historischer Handatlas de Gustav Droysen, 1886.

La Numidie romaine ne doit pas être confondue avec les royaumes numides antérieurs. Les limites de la Numidie traditionnelle étaient elles-mêmes variables et difficiles à restituer avec précision à partir des sources antiques[3].

Mansour Ghaki, Jean-Pierre Laporte et Xavier Dupuis soulignent notamment le caractère imprécis et variable de la géographie de la Numidie antique. Des populations désignées comme Numides sont attestées dans différents secteurs de l'Afrique du Nord, tandis que les territoires attribués aux royaumes massyles et massæsyles évoluent au cours de leur histoire[3].

Jehan Desanges relève, pour l'époque romaine, plusieurs groupes portant le nom de Numidae. À Thubursicu Numidarum (actuelle Khemissa), des inscriptions mentionnent notamment des principes gentis Numidarum ainsi que le genius gentis Numidiae. D'autres groupes portant ce nom sont attestés en dehors de la Numidie traditionnelle[2]. René Cagnat met en évidence la diversité des origines et des trajectoires des cités de Numidie à travers la comparaison de Thubursicu Numidarum, de Madaura et de Thibilis. À Thubursicu Numidarum, il voit le centre d'un territoire occupé par une gens Numidarum, dirigée par des principes. Selon lui, cette organisation indigène subsistait encore au IIe siècle, lorsqu'une inscription mentionne un princeps gentis qui possédait par ailleurs la citoyenneté romaine. Les inscriptions funéraires témoignent également de la coexistence de noms numides et romains, tandis que leur rédaction presque exclusivement latine témoigne de l'adoption des usages épigraphiques romains. À Madaura, Cagnat relève l'installation d'une colonie de vétérans sous les Flaviens, tandis qu'à Thibilis il attribue une part importante du développement de la cité à l'implantation de propriétaires fonciers de Cirta et à leurs domaines ruraux. Ces exemples illustrent la diversité des modalités selon lesquelles les communautés et territoires de Numidie s'intègrent au cadre romain[29],[30].

À l'époque impériale, la désignation de la Numidie connaît par ailleurs plusieurs évolutions administratives. André Berthier montre notamment que les appellations Numidia Cirtensis et Numidia Constantina correspondent à des configurations administratives distinctes. La Numidia Cirtensis précède la Numidia Constantina, cette dernière étant associée à la réorganisation de la province autour de Cirta, qui devient alors son centre administratif à la place de Lambèse[31].

L'ethnonyme « Numide » possède ainsi une histoire plus longue et plus complexe que celle de la province romaine de Numidie.

De la royauté numide à l'Afrique romaine

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Afrique romaine au IIIe siècle, par Édouard Cat.

L'intégration progressive des royaumes nord-africains dans l'espace romain ne fait pas disparaître immédiatement les structures locales. Les données archéologiques montrent au contraire la persistance de communautés, d'établissements et de pratiques antérieures à la réorganisation provinciale[3],[11]. Parallèlement, l'intégration de la Numidie dans l'Afrique romaine s'accompagne d'une transformation progressive de l'organisation et de l'occupation du territoire. Les découvertes épigraphiques réalisées depuis la fin du XIXe siècle ont considérablement renouvelé la documentation sur la Numidie méridionale. Alors que les inscriptions réunies dans le Corpus Inscriptionum Latinarum étaient fortement concentrées à Lambèse et dans les zones militaires, les recherches menées ultérieurement dans l'Aurès, les Nemenchas, la région de Tébessa, Timgad et les campagnes environnantes ont livré plusieurs milliers de nouveaux documents. Cette documentation montre que l'organisation du territoire ne se limitait pas aux centres militaires, mais concernait également des établissements urbains et des espaces ruraux, révélant la diffusion des structures urbaines et administratives romaines dans différentes parties de l'ancienne Numidie[32].

La disparition des monarchies numides s'inscrit dans un processus plus large de transformation politique de l'Afrique du Nord entre la fin de la République et le début de l'Empire. Les royaumes numides et maures sont progressivement intégrés à l'organisation territoriale romaine[16].

La documentation romaine continue parallèlement à employer des désignations ethniques ou communautaires héritées des périodes antérieures. Le terme Numidae peut ainsi continuer à désigner certaines communautés sans correspondre nécessairement aux limites d'une province romaine[2].

Historiographie

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La connaissance des Numides repose sur des sources dont la nature et la chronologie sont diverses. Les auteurs grecs et latins fournissent l'essentiel du récit politique, mais leurs informations sont fragmentaires et souvent dépendantes de leurs propres catégories géographiques et ethnographiques[3],[14].

Les recherches archéologiques ont profondément renouvelé l'étude des royaumes nord-africains. Virginie Bridoux souligne l'importance des établissements, des données architecturales et du mobilier archéologique pour compléter une documentation écrite principalement extérieure aux sociétés étudiées[11],[16].

Gabriel Camps a notamment remis en question l'image traditionnelle d'une population essentiellement nomade et a insisté sur l'ancienneté des traditions africaines dans les sociétés de culture punique[1]. Yvon Thébert a, de son côté, analysé les relations entre les royaumes numides et le monde hellénistique comme un processus d'appropriation et de recomposition culturelle[18].

L'étude contemporaine des Numides repose ainsi sur le croisement des sources littéraires, épigraphiques, numismatiques et archéologiques. Cette approche permet de distinguer l'ethnonyme « Numide », les différents royaumes qui ont porté ou reçu cette désignation et la province romaine de Numidie.

Références

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  5. ↑ Gabriel Camps, « Protohistoire de l’Afrique du Nord. Questions de terminologie et de chronologie », REPPAL, no 3,‎ , p. 43-70
  6. 1 2 Jean-Pierre Laporte, « Protohistoire de l’Algérie », Encyclopédie berbère, no 39,‎ , p. 6506-6514 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.3905, lire en ligne, consulté le )
  7. ↑ Salem Chaker et Slimane Hachi, À propos de l’origine et de l’âge de l’écriture libyco-berbère : réflexions du linguiste et du préhistorien, Paris/Louvain, Peeters, , 95-111 p.
  8. ↑ Études berbères et chamito-sémitiques : mélanges offerts à Karl-G. Prasse, Peeters Publishers, , 377 p. (lire en ligne)
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  10. 1 2 3 Mansour Ghaki et Jean-Pierre Laporte, « Punicisation », Encyclopédie berbère, vol. 39,‎ , p. 6609-6624 (DOI 10.4000/encyclopedieberbere.3970, lire en ligne, consulté le )
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Bibliographie

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Liens externes

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