O Gorizia
O Gorizia tu sei maledetta (en français : « Ô Gorizia, tu es maudite »), également connue sous les titres O Gorizia ou Gorizia, est une chanson populaire italienne de la Première Guerre mondiale. Généralement considérée comme anonyme, elle appartient au répertoire des chants de soldats et des chansons antimilitaristes consacrées à l'expérience du front italien. Elle est associée à la sixième bataille de l'Isonzo et à la prise de Gorizia par l'armée italienne en août 1916[1].
| Langue | italien |
|---|---|
| Genre | Chant populaire italien, chant antimilitariste |
| Auteur | Anonyme |
La chanson se caractérise par un point de vue critique sur la guerre. Elle décrit le départ des soldats, les combats, la mort des combattants et la séparation d'avec leurs familles, tout en dénonçant la rhétorique militaire du « champ d'honneur ». Plusieurs versions comportent également une strophe particulièrement virulente dirigée contre les officiers[2].
La chanson connaît une importante redécouverte dans les années 1960, notamment grâce au travail du Nuovo Canzoniere Italiano. Son interprétation lors du spectacle Bella ciao au Festival dei Due Mondi de Spolète en 1964 provoque un scandale et contribue à faire de la chanson un symbole du répertoire antimilitariste et de la chanson sociale italienne[3].
Histoire
modifierContexte de la Première Guerre mondiale
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Lorsque le royaume d'Italie entre dans la Première Guerre mondiale en mai 1915, une partie importante du front italien se concentre dans les Alpes orientales et le long du fleuve Isonzo. L'armée italienne, commandée notamment par le général Luigi Cadorna, lance plusieurs offensives contre les forces austro-hongroises[4].
Gorizia, alors située dans l'Empire austro-hongrois, constitue l'un des principaux objectifs militaires italiens sur le front de l'Isonzo. La sixième bataille de l'Isonzo, déclenchée en août 1916, permet aux forces italiennes de franchir l'Isonzo et de prendre la ville le 9 ou le 10 août selon les différentes chronologies utilisées[2].
La bataille est particulièrement meurtrière. Les chiffres traditionnellement cités par les sources consacrées à la chanson font état d'environ 50 000 soldats et 1 759 officiers italiens tués, contre environ 40 000 soldats et 862 officiers austro-hongrois, chiffres qui doivent être considérés avec prudence selon les méthodes de décompte employées[2].
La prise de Gorizia constitue une victoire militaire importante pour l'Italie, mais le coût humain de l'offensive alimente également un répertoire de chants populaires exprimant la souffrance, la peur et la contestation de la guerre. O Gorizia tu sei maledetta appartient à ce répertoire[4].
Origines et transmission
modifierL'auteur de O Gorizia tu sei maledetta est inconnu. Comme de nombreux chants de soldats italiens de la Première Guerre mondiale, la chanson a principalement circulé par tradition orale, ce qui rend difficile l'établissement d'une version originale unique ou d'une date précise de composition[2].
Une version particulièrement importante fut recueillie à Novare par l'historien et ethnomusicologue Cesare Bermani. Son informateur affirmait avoir entendu la chanson de soldats ayant participé à la prise de Gorizia le 10 août 1916. Cette version est devenue l'une des principales références utilisées dans les publications et enregistrements ultérieurs[1].
La collecte de Bermani ne constitue toutefois pas nécessairement la « version originale » au sens strict. D'autres chercheurs, parmi lesquels Emilio Jona, Sergio Liberovici et Franco Castelli, ont recueilli différentes variantes du chant dans plusieurs régions italiennes. Les textes diffèrent notamment par l'ordre des strophes, certains vers et la présence ou l'absence de passages consacrés aux officiers[2].
Une étude consacrée à la chanson populaire italienne relève ainsi l'existence de plusieurs versions de O Gorizia, dont certaines furent recueillies plusieurs décennies après la guerre. Cette diversité est caractéristique de la transmission orale des chants de soldats[5].
Texte et thèmes
modifierLe texte commence par l'évocation du départ des troupes italiennes pour Gorizia au début du mois d'août 1916. Les soldats avancent sous la pluie tandis que les tirs ennemis sont comparés à une grêle. Le refrain associe immédiatement la ville à la souffrance provoquée par la bataille.
La chanson s'éloigne ainsi du modèle du chant patriotique célébrant la victoire. La prise de Gorizia est envisagée depuis le point de vue du simple soldat, confronté à la mort et à la possibilité de ne jamais rentrer chez lui.
Le texte développe plusieurs thèmes récurrents :
- la violence des combats ;
- la mort des soldats ;
- la critique du discours militaire sur le « champ d'honneur » ;
- la dénonciation de ceux qui restent à l'arrière ;
- la séparation entre les soldats et leurs familles ;
- la critique des officiers et des responsables de la guerre.
La strophe consacrée aux officiers, souvent donnée sous la forme :
« Traditori signori ufficiali / che la guerra l'avete voluta / scannatori di carne venduta / e rovina della gioventù »
est particulièrement connue dans les interprétations modernes. Elle ne figure cependant pas dans toutes les versions recueillies. Selon Cesare Bermani, la version qu'il recueillit auprès de son informateur ne comportait pas cette strophe[1].
Cette différence est importante pour l'histoire du chant : la version devenue célèbre dans les années 1960 ne doit pas nécessairement être considérée comme identique à la forme sous laquelle la chanson circulait parmi les soldats en 1916.
Caractère antimilitariste
modifierO Gorizia tu sei maledetta est généralement classée parmi les chants antimilitaristes de la Première Guerre mondiale. Elle appartient à un ensemble plus large de chansons populaires qui expriment une vision critique du conflit, parallèlement aux chants patriotiques et militaires qui en célébraient les épisodes[4].
Son antimilitarisme repose principalement sur le contraste entre le langage officiel de la guerre et l'expérience individuelle du combattant. La notion de gloire militaire est ainsi opposée aux morts, aux blessés et aux familles laissées derrière le front.
La chanson présente également une dimension sociale. Les soldats y sont opposés aux officiers et aux personnes qui ne combattent pas directement. Ce conflit entre ceux qui supportent matériellement la guerre et ceux qui la commandent ou la célèbrent constitue l'un des traits caractéristiques du chant.
Diffusion et redécouverte
modifierBien que la chanson soit liée à la Première Guerre mondiale, sa diffusion moderne est principalement associée aux recherches menées en Italie à partir des années 1950 et 1960 sur le chant social et la culture populaire.
Le Nuovo Canzoniere Italiano, fondé autour de personnalités telles que Gianni Bosio, Roberto Leydi et Michele Straniero, joue un rôle important dans cette redécouverte. Le mouvement cherche notamment à recueillir et à faire connaître des chansons de travail, de guerre, de protestation et de tradition populaire.
Les collectes de cette période contribuent à faire sortir O Gorizia du répertoire oral local pour l'intégrer au répertoire de la chanson populaire et politique italienne.
Le scandale de Spolète en 1964
modifierLa notoriété nationale de O Gorizia tu sei maledetta est fortement accrue par son interprétation au Festival dei Due Mondi de Spolète en juin 1964, dans le spectacle Bella ciao du Nuovo Canzoniere Italiano[3].
Le spectacle est consacré aux chansons populaires italiennes et est conçu notamment par Roberto Leydi, Filippo Crivelli et Franco Fortini. Il réunit plusieurs interprètes importants de la nouvelle scène de la chanson populaire italienne, dont Sandra Mantovani, Giovanna Daffini, Giovanna Marini, Caterina Bueno et Michele Straniero[6].
Lors d'une représentation, Sandra Mantovani, initialement prévue pour interpréter O Gorizia, souffre d'un problème de voix. Michele Straniero la remplace et chante une version différente de celle qui avait été prévue dans le spectacle. Cette version comprend notamment la strophe dirigée contre les officiers[7].
La prestation provoque de vives réactions dans la salle. Des spectateurs protestent contre le contenu antimilitariste du chant et des incidents opposent différents groupes présents dans le public. Straniero et plusieurs responsables du spectacle font ensuite l'objet d'une plainte pour outrage aux forces armées (vilipendio delle forze armate)[7].
L'épisode fait l'objet d'une importante couverture médiatique et contribue paradoxalement à la popularité de la chanson ainsi qu'à celle du spectacle Bella ciao[8].
Enregistrements
modifierLa chanson fait partie du répertoire enregistré par le Nuovo Canzoniere Italiano et par plusieurs artistes de la chanson populaire italienne.
Une version interprétée par Sandra Mantovani figure dans les enregistrements associés au spectacle Bella ciao. Les chansons du spectacle sont ensuite publiées sur disque sous le titre Le canzoni di Bella ciao par le label I Dischi del Sole en 1965[9].
La chanson est ensuite reprise par plusieurs interprètes appartenant aux milieux de la chanson populaire, anarchiste, pacifiste ou antimilitariste. Parmi les interprètes ayant enregistré ou interprété différentes versions figurent notamment Sandra Mantovani, Giovanna Marini, Michele Straniero, Fausto Amodei, Les Anarchistes et Lucilla Galeazzi[2].
Une version interprétée par Francesco De Gregori et Giovanna Marini figure également dans le répertoire de leur collaboration Il fischio del vapore, publiée en 2002.
Postérité
modifierO Gorizia tu sei maledetta est devenue l'une des chansons les plus connues du répertoire antimilitariste italien consacré à la Première Guerre mondiale.
Sa postérité repose en grande partie sur la réinterprétation du chant dans les années 1960. La chanson ne constitue alors plus uniquement un témoignage de la culture des soldats de 1916 : elle devient également un symbole de la contestation politique et de la critique de la guerre dans l'Italie de l'après-guerre.
Le cas de O Gorizia illustre ainsi le processus par lequel des chants issus de la tradition orale ont été réinvestis par le mouvement de la chanson sociale italienne. Le travail du Nuovo Canzoniere Italiano et des chercheurs qui lui sont associés contribue à transformer ces documents de tradition orale en objets de mémoire, de recherche et de représentation scénique[1].
La chanson est également utilisée dans des contextes mémoriels consacrés à la Première Guerre mondiale et à l'histoire du mouvement antimilitariste italien.
Voir aussi
modifierNotes et références
modifier- 1 2 3 4 (it) Cesare Bermani, Una storia cantata. 1962-1997: trentacinque anni di attività del Nuovo Canzoniere Italiano/Istituto Ernesto De Martino, Milan, Jaca Book, .
- 1 2 3 4 5 6 (it) « O Gorizia, tu sei maledetta », sur Chansons contre la guerre (consulté le ).
- 1 2 (it) Stefano Pivato, Bella ciao. Canto e politica nella storia d'Italia, Rome-Bari, Laterza, .
- 1 2 3 (it) « Canti di guerra, canti contro la guerra », Consiglio regionale del Piemonte (consulté le ).
- ↑ (es) Sabina Longhitano, « Canción popular en la Italia del siglo XX: una visión antagónica de la historia » (consulté le ).
- ↑ (it) « A sessant'anni dallo spettacolo Bella ciao », Radiotelevisione svizzera, (consulté le ).
- 1 2 (it) « Glocale, nos 6-7 » (consulté le ).
- ↑ (it) « Roberto Leydi, il cantore degli ultimi », Patria Indipendente (consulté le ).
- ↑ (it) « Le canzoni di Bella ciao », sur Canti di lotta e di protesta (consulté le ).
Bibliographie
modifier- (it) Cesare Bermani, Una storia cantata. 1962-1997: trentacinque anni di attività del Nuovo Canzoniere Italiano/Istituto Ernesto De Martino, Milan, Jaca Book,
- (it) Cesare Bermani, Guerra guerra ai palazzi e alle chiese. Saggi sul canto sociale, Rome, Odradek,
- (it) Stefano Pivato, Bella ciao. Canto e politica nella storia d'Italia, Rome-Bari, Laterza,
- (it) Canti sociali italiani, Milan, Avanti!,
- (it) Antonio Virgilio Savona et Michele Straniero, Canti della Grande Guerra, Garzanti,
Liens externes
modifier- (it) « O Gorizia, tu sei maledetta », sur Chansons contre la guerre
- (it) « Roberto Leydi, il cantore degli ultimi », sur Patria Indipendente
- (it) « O Gorizia tu sei maledetta », sur Musica & Memoria