Or de Toulouse
L'Or de Toulouse (latin : aurum tolosanum) est un trésor antique constitué de lingots d'or et d'argent purs. Ce trésor proviendrait de l’hypothétique pillage du sanctuaire d’Apollon à Delphes, lors de la Grande Expédition celtique (), puis aurait été de nouveau pillé dans un sanctuaire par l'armée romaine du consul Caepio venue réprimer la rébellion des Volques Tectosages () à Toulouse, pour finalement être volé lors de son convoiement vers Rome. Cela valut à Caepio de finir sa vie dans la misère et la honte, déchu de ses titres et banni de Rome. L'or de Toulouse est supposé maudit et porter malheur à qui s'en empare.

Par extension l'expression « or de Toulouse » renvoie au récit autour du trésor, rapporté par de nombreux auteurs anciens, mêlant faits historiques et légendaires. L'or de Toulouse constitue un des faits divers les plus connus de l'Antiquité.
Légende
modifierLe trésor conservé dans le sanctuaire d’Apollon à Delphes, aurait été pillé lors de la prise de la cité par les Gaulois de Brennos en Le chef, Brennos, aurait été blessé par l'intervention divine d'Apollon et serait mort peu après. Une partie des troupes celtes se serait enfuie en Anatolie où elle aurait fondé, avec d'autres peuples celtes, la Galatie. Une autre partie des troupes seraient retournées vers sa patrie d'origine. Parmi elles se trouvait le peuple des Volques Tectosages qui aurait emporté le trésor vers Toulouse, sa capitale[1].
C'est de cet or (environ 70 tonnes d'après les auteurs anciens), maudit à cause de sa provenance sacrilège, dont se serait emparé en le proconsul romain Quintus Servilius Cæpio (Cépion), issu d'une très prestigieuse famille, lorsqu'il vient réprimer la rébellion de Toulouse. La capitale des Tectosages est alors intégrée à la province Narbonnaise mais met à profit l'invasion des Cimbres et des Teutons en Gaule pour se révolter contre les Romains. Le proconsul envoyé pour rétablir la domination de Rome le fait de façon violente et n'hésite pas à piller les sanctuaires gaulois de la ville, où le trésor est amassé au fond de « lacs sacrés »[1].
C'est donc un or doublement maudit car issu de deux pillages sacrilèges, que Cæpio s'apprête à convoyer vers Rome. La caravane aurait alors été attaquée par des brigands entre Toulouse et Marseille et une grande partie du trésor aurait disparu. Cæpio fut accusé d'avoir inventé cette histoire afin de détourner l'or à son profit. Peu après, Cæpio fut aussi responsable de la terrible défaite d'Arausio () où 80 000 soldats romains furent tués. Rome ne supporta pas ces deux échecs consécutifs et Cæpio, attaqué notamment par le tribun de la plèbe Caius Norbanus, fut expulsé du Sénat, déchu de sa citoyenneté romaine et condamné à payer une amende de 15 000 talents. Il mourut en exil à Smyrne et ses filles furent livrées à la prostitution[1].
Ce destin tragique et la disgrâce qui s'ensuivit marquèrent tellement les esprits qu'on les expliqua par une malédiction divine, liée à la vengeance d'Apollon. La légende selon laquelle « l'or sacré de Toulouse » porte malheur perdurera longtemps dans le monde romain et bien après[1].
Analyse critique
modifierTextes historiques
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Dès l'Antiquité, cette légende est remise en cause par certains érudits, notamment par Poseidonios d'Apamée qui voyagea en Gaule et notamment à Toulouse quelques années après les faits. D'après lui, non seulement l'origine delphique de l'or est impossible, mais de plus une origine locale est plausible et facilement explicable. Son argumentation se repose sur ses connaissances historiques et géographiques ainsi que sur la rencontre de témoins lors de son voyage, et se développe en plusieurs points logiques. D'une part, le trésor de Toulouse était constitué de masses de métal brut (lingots), à la différence de celui de Delphes, composé d’objets travaillés comme le veut la tradition grecque (bijoux, monnaies…). D'autre part, à l’époque de l’invasion gauloise en , le sanctuaire de Delphes se trouvait vide car il avait été pillé par les Phocidiens pendant la Troisième Guerre Sacrée en . Enfin, aucune source n'atteste d'un retour des Volques Tectosages vers la Gaule avec le trésor, alors que les sources de l'époque attestent d'une dispersion de l'armée celte vers l'Anatolie et la Thrace. Poseidonios suppose qu'un convoi traversant toute l'Europe avec une telle quantité d'or ne serait pas passé inaperçu[2],[3].

Finalement, Poseidonios explique qu'une origine locale est fort probable, d'une part parce que la nature du trésor (du métal brut) est compatible avec l'existence de nombreux gisements d'or et d'argent exploités sur le territoire des Volques (Cévennes et Pyrénées) et d'autre part, parce qu'il a lui-même constaté, lors de son voyage, la richesse des offrandes dans les sanctuaires gaulois, notamment à Tolosa. Strabon souligne dans sa Géographie la grande piété des Tectosages et leur respect des sanctuaires, notamment par superstition[4].
Études modernes
modifierLes déductions de Poseidonios sont étayées par les découvertes archéologiques et historiographiques récentes. Ainsi il n'existe aucun indice d'un retour vers la Gaule des Volques après l'attaque de Delphes. Au contraire ceux-ci sont partis s'installer en Galatie. De plus, on sait maintenant que les Volques se sont séparés en deux branches avant la Grande Expédition, à partir de leur terre originelle en Europe centrale : une branche partie vers l'est piller la Grèce, et une branche partie vers l'ouest, vers la Gaule, à la recherche de nouvelles terres. Si le peuple d'origine ne faisait effectivement qu'un, à partir de l'époque du pillage de Delphes, les Volques Tectosages de Grèce et de Galatie sont un groupe dont le destin est bien distinct de celui du groupe établi en Gaule[2]. Cela était d'ailleurs probablement connu de Polybe[5], qui évoque une surpopulation des Celtes (Galates) suivi d'une guerre civile, une partie d'entre eux décidant alors de monter la Grande Expédition vers la Grèce, un voyage sans retour[2].
Les Volques, avant d'entrer dans l'orbite de Rome, étaient un des peuples gaulois les plus puissants, et leur confédération couvrait une grande partie du sud de la Gaule, riche en gisements aurifères. Il est donc possible que l'or accumulé dans les sanctuaires toulousains constituait non seulement des offrandes aux dieux, mais également un trésor dans le sens d'une réserve de richesses disponible pour des dépenses exceptionnelles de la confédération (guerre, expédition). De plus, un endroit sacré, protégé par les dieux, semble être le lieu idéal pour entreposer cet or en sécurité[2].
Le trésor des Volques Tectosages a donc certainement une origine locale et non delphique, même si les chiffres avancés par les auteurs antiques semblent exagérés. Les textes de Strabon et Orose se rejoignent : 15 000 talents grecs pour le premier, 100 000 livres romaines pour le second, ce qui dans les deux cas correspond à 69 tonnes de lingots d'or et d'argent pillés par Cépion[6].
La question des lacs sacrés
modifierUn des arguments contestant la réalité de la légende a longtemps été l'inexistence des fameux lacs sacrés dans lesquels se seraient trouvés le trésor. En effet, ni les fouilles archéologiques, ni les études géomorphologiques, ni aucune carte historique, n'attestent de la présence de ces lacs. Des études modernes (XXIe siècle) basées sur une analyse linguistique et historiographique concluent à une mauvaise compréhension des textes antiques et à une possible erreur de traduction[7],[8].
Les lacs sacrés sont uniquement mentionnés par Strabon, puis par Justin, les deux sources les plus anciennes qui nous soient parvenues. Le souvenir de l’épisode de l’Or de Toulouse se perpétue ensuite jusqu’à la fin de l’Antiquité, étant repris par plusieurs auteurs dont notamment Orose qui fait allusion non plus à des « lacs », mais au pillage du « temple d’Apollon ». De là, différents récits naissent tout au long du Moyen Âge sur la localisation de ce temple et sur le fabuleux trésor dérobé. La question des lacs ne refait surface qu’à la Renaissance, à la faveur de la redécouverte de l’œuvre de Strabon. De nombreux érudits se prêtent alors au jeu de la recherche des lacs sacrés dans la géographie ancienne de Toulouse, La plupart échoueront à localiser d'éventuels lacs dans la région toulousaine, expliquant cette absence par les changements des paysages urbains et agricoles depuis l’Antiquité. Cette recherche amène une autre question épineuse : la localisation de la Toulouse gauloise. Toutes les traces archéologiques sont au sommet de collines (oppida), aucune en plaine, là où logiquement des lacs peuvent se situer. Jusqu'à la fin du XXe siècle, certains proposent des sites dans la plaine alluviale de la Garonne, lesquels correspondent davantage à des marais qu'à de véritables lacs. Il est aujourd'hui acquis qu'à l'époque de l'attaque de Cépion la capitale tectosage se trouve sur l'oppidum de Vieille-Toulouse[8],[9].
Du XVIe siècle au XIXe siècle, le regard des savants sur le texte de Strabon, écrit en grec ancien, évolue. D'une part, une analyse fine du texte permet de conclure qu'il est composé de différents emprunts, parmi lesquels Timagène et Poseidonios. Tous les fragments rassemblés ne concernent pas forcément Tolosa mais les Celtes en général, lesquels dans certaines régions avaient effectivement recours à des lacs sacrés. De plus, Strabon écrit que les offrandes sont jetées non seulement dans des lacs mais aussi dans des enclos sacrés. Aucun indice de la présence d'un lac n'existe à Vieille-Toulouse, alors que des traces archéologiques d'enclos et de sanctuaires ont été trouvées en plusieurs endroits. D'autre part, certains auteurs affirment que le terme limné peut se traduire par « lac », mais aussi par « marais », « gouffre » ou « bassin », remettant ainsi en question l'existence de véritables étendues d'eau, alors que d'autres auteurs affirment que le limné de Strabon exprime strictement un lac (d'eau douce ou salée) de grande étendue[8],[9].
Le second texte primordial est celui de Justin. Longtemps considéré comme une mauvaise reprise de celui de Strabon, il s'avère en fait que Justin a puisé dans d'autres sources, vraisemblablement romaines. En effet, le texte de Justin, écrit en latin, désigne un lacus abritant le trésor. Tout d'abord, le terme désignant l'eau est ici au singulier et non au pluriel comme dans Strabon. Ensuite, sa signification ne recouvre pas exactement celle de limné en grec. Lacus peut signifier « lac », mais aussi « réservoir » ,« cuve », « fosse » ou « puits » ; mais certainement pas « marais ». Hors, les fouilles à Vieille-Toulouse comme dans d'autres sites d'époque tectosage ont montré la présence de nombreuses fosses dont la fonction est toujours discutée par les spécialistes : religieuse, funéraire ou simple points d'eau. En définitive, la seule certitude est qu'il n'y a jamais eu de lac dans la capitale des Tectosages, le reste appartient soit à la légende soit aux approximations historiques[7],.
Interprétation
modifierCette légende est souvent assimilée à tort au proverbe contemporain « Bien mal acquis ne profite jamais », alors que son vrai sens est d'« avoir le mauvais œil »[8].
A l'époque des faits, détourner de l'argent à son profit ne fut pas le principal crime reproché à Cæpio. Il a couvert de honte Rome et ses légions, son attitude étant responsable de la défaite d'Arausio, la pire déroute depuis Cannes, 100 ans plus tôt. De plus, d'après certains historiens, il a privé le monde civilisé (c'est-à-dire gréco-romain) d'une revanche sur le monde barbare (dans ce cas, celtique). La Grande Expédition et le pillage de Delphes, sanctuaire grec le plus sacré, furent un traumatisme et une humiliation pour les Grecs, largement relayés dans le monde romain. La récupération de l'or de Delphes par Cæpio aurait pu être une revanche sur les Celtes mais il ne sut pas le conserver. Aux yeux de ses contemporains, un tel crime méritait sûrement une punition divine[10],[3].
Dans la culture
modifierProverbe et expression
modifierLa légende de l'or de Toulouse est restée vivante jusqu'à aujourd'hui dans la culture régionale à travers l'expression occitane « Es un cépiou ! » qui sert à qualifier une personne cupide[11] ou malhonnête[12].
De l'antiquité tardive jusqu'au Moyen Âge, le proverbe latin habet aurum Tolosanum (« il a l'or de Toulouse ») désigne une personne poursuivie par le malheur[6],[8].
Fictions littéraires
modifier- C. Lozen, L'or maudit de Tolosa, Tautem, , 495 p. (ISBN 979-1097230258)
- J. Hall, La malédiction de l'or de Toulouse, Le Griffon bleu, , 248 p. (ISBN 978-2916422497)
- A. Léoty, L'or caché de Toulouse, Les éditions du 38, , 249 p. (ISBN 978-2374538273)
Références
modifier- 1 2 3 4 Saint-Raymond 2001.
- 1 2 3 4 Jean-Louis Brunaux, Voyage en Gaule, Paris, Seuil, , 294 p., 22 cm (ISBN 978-2-02094-312-3, OCLC 703208339, lire en ligne).
- 1 2 Moret 2013.
- ↑ Strabon, Géographie, Livre IV, Chapitre I, 13. (lire en ligne)..
- ↑ Polybe, Histoires (lire en ligne), livre XXII.
- 1 2 Goudineau 2009.
- 1 2 Boudartchouk 2006.
- 1 2 3 4 5 Thollard 2009.
- 1 2 Gardes 2025.
- ↑ Roman 1986.
- ↑ Jean-Jacques Rouch, « Savez-vous parler toulousain ? », La Dépêche du Midi, (lire en ligne).
- ↑ Henri Bellugou, Occitanie: Nouveaux contes et légendes, Montpellier, Hachette, .
Bibliographie
modifier- Jean-Luc Boudartchouk et Henri Molet, Les « lacs sacrés » et l'or des Tectosages de Toulouse à travers les sources littéraires de l’Antiquité tardive, du Moyen Âge et de l’époque moderne, vol. LXVI, Mémoires de la Société Archéologique du Midi de la France, , 26 p. (lire en ligne
).
. - Philippe Gardes, « Sergueï, mais où est donc passée la Toulouse gauloise ? L’Or, le rempart et les « mottes » des Volques Tectosages… », Archéopages, vol. Numéro Spécial, no Des Gaulois aux Carolingiens dans le sud de la France, , p. 174-181 (DOI 10.4000/14h6o, lire en ligne
). 
- Christian Goudineau et Patrick Thollard, « L’or de Toulouse », Aquitania : une revue inter-régionale d'archéologie, vol. 25, , p. 49-74 (DOI 10.3406/aquit.2009.1180, www.persee.fr/doc/aquit_0758-9670_2009_num_25_1_1180
). 
- Pierre Moret, « Posidonius et les passions de l’or chez les Gaulois », Pallas. Revue d'études antiques, vol. 90, , p. 143–158 (DOI 10.4000/pallas.621, lire en ligne
). 
- Yves Roman, « Aux origines d'un mythe : « l'or de Toulouse » », Pallas. Revue d'études antiques, vol. Hors-Série, , p. 221–231 (DOI 10.3406/palla.1986.1180, lire en ligne
). 
- Patrick Thollard, « Chapitre VI. Les peuples et leur histoire : les Tectosages et l’or de Toulouse », dans Patrick Thollard, La Gaule selon Strabon. Du texte à l’archéologie, Publications du Centre Camille Jullian, (DOI 10.4000/books.pccj.103), p. 191-207.
. - Musée Saint-Raymond, L'or de Tolosa : exposition musée Saint-Raymond, musée des Antiques de Toulouse, 17 octobre 2001-20 janvier 2002, Toulouse, Odyssée, , 175 p. (ISBN 2-909454-16-9).
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