Philippe d'Afrique

aventurier et intrigant tunisien

Don Philippe d'Afrique, né Mahamet Chelebi ou Ahmad Celebi vers et mort en , est un aventurier et intrigant de la régence de Tunis au XVIIe siècle.

Philippe d'Afrique
Biographie
Naissance
Vers Voir et modifier les données sur Wikidata
Décès
Activités
Aventurier, intrigantVoir et modifier les données sur Wikidata
Père
Autres informations
Date de baptême

Fils aîné d'Ahmed Khodja, dey de Tunis de 1640 à 1647, il se convertit au catholicisme en 1646 puis se reconvertit à l'islam pour survivre. Il passe près de quarante ans à proposer aux cours européennes (royaumes d'Espagne et de France, république de Venise et Saint-Siège) des plans détaillés pour conquérir la régence, en chasser les Ottomans et y établir un royaume chrétien placé sous sa souveraineté et sous la protection d'une puissance chrétienne avec paiement d'un tribut. Ces projets, bien que jamais réalisés, témoignent des ambitions croisées de reconquête religieuse et stratégique en Méditerranée, en écho à la bataille de Lépante et dans le contexte de la course barbaresque.

L'historiographie reste marginale mais Matthieu Bonnery souligne l'intérêt des sources pour revisiter l'histoire des relations christiano-musulmanes au XVIIe siècle.

Biographie

modifier

Né vers 1627, Mahamet Chelebi appartient à l'élite de la régence ottomane de Tunis. Son père, le dey Ahmed Khodja, fait construire l'un des deux forts de La Goulette et règne « avec l'appui du peuple »[1]. Grandissant au contact d'esclaves chrétiens, Chelebi est catéchisé dès l'âge de seize ans par le lazariste Julien Guérin[1]. En 1645, il épouse secrètement une esclave chrétienne, avant d'être contraint par son père à épouser la fille du pacha de Tunis[1].

En 1646, il fuit Tunis avec un renégat de Trapani, Giuseppe Bartolla, et huit soldats turcs sous prétexte de course[1]. Il jette les Maures à la mer et, après une tempête, atteint Mazara del Vallo en Sicile[1]. Le , il est baptisé à la cathédrale de Palerme par l'archevêque, sous le nom d'Innocent Philippe Pierre Ferdinand Ignace ; Pedro Fajardo y Pimentel (vice-roi de Sicile) et son épouse sont ses parrains alors que quelques-uns des plus grands nobles siciliens sont présents et lui offrent des cadeaux somptueux[1]. Instruit par les jésuites, il voyage ensuite à Naples, Rome (où il est reçu par le pape), puis en Espagne, où Philippe IV lui accorde l'habit de l'ordre de Saint-Jacques après avoir tenté sans succès de devenir chevalier de Malte[1]. Il épouse une Espagnole et vit à Cadix et Malaga avec un train de vie qualifié de débauché[1].

Au début des années 1650, il retourne à Tunis. Redevenu musulman, il mène une vie de corsaire à Bizerte et conspire avec les Espagnols avant, une fois découvert, d'être exilé deux ans durant lesquels il effectue le pèlerinage à La Mecque et voyage dans l'Empire ottoman[1].

De retour en 1659, devenu gouverneur de La Goulette, il participe à des intrigues politiques[1]. En 1672, impliqué dans un complot contre le dey Chaabane Khodja (possible parent), il est emprisonné à Testour et s'enfuit à Alger puis à Constantinople, où le sultan ottoman le nomme pacha d'Alger ; il meurt de la peste en 1686 avant d'entrer en fonction[1].

Conversion et foi chrétienne

modifier

Malgré son retour à l'islam, Don Philippe multiplie les démonstrations de son attachement à la foi catholique : il demande à plusieurs reprises son pardon aux papes Clément IX (1669) puis Clément X, vit en compagnie de ses esclaves chrétiens et fait cautionner ses actions et ses dires par des prêtres[1].

Ses projets de royaume incluent explicitement la conversion du pays et la libération massive d'esclaves chrétiens[1].

Projet de royaume chrétien de Tunis

modifier

C'est l'obsession centrale de Don Philippe pendant quarante ans : transformer la régence de Tunis en un royaume chrétien indépendant sous sa couronne, placé sous la protection (et le tribut) d'une puissance européenne (royaumes d'Espagne et de France). Son modèle explicite est la restauration comme vassal du sultan hafside Abû `Abd Allâh Muhammad V al-Hasan par Charles Quint en 1535. Ses plans exploitent les faiblesses ottomanes, la haine des Turcs par les populations locales et la présence d'esclaves chrétiens prêts à se révolter.

Tous ces projets échouent faute d'un intérêt stratégique européen, en raison d'une Espagne affaiblie, d'une France engagée ailleurs et d'une République de Venise diminuée.

Projet espagnol

modifier

Présenté à Philippe IV par l'ingénieur milanais Julio Banfi (esclave affranchi et relais de Don Philippe), il est conservé aux Archives générales de Simancas avec un croquis des fortifications de Tunis[1].

Le plan prévoit « de réduire ce royaume à la Sainte Foi sous la protection et le tribut de Votre Majesté et de donner la liberté à 12 000 esclaves chrétiens », de refaire de La Goulette un préside espagnol et de placer Don Philippe sur le trône comme roi chrétien[1]. Les forces doivent être constituées de 18 navires (galères et vaisseaux), de 400 Espagnols armés et d'armes pour 600 rebelles introduites clandestinement via des navires marchands de Gênes, Livourne ou Marseille[1]. L'opération consiste en la prise surprise des deux forts de La Goulette en hiver (octobre-mars), une période où les esclaves sont en prison[1]. La prise du diwan (qui renferme plus de soixante mousquets), l'occupation de la kasbah et du palais du bey, l'élimination des dignitaires turcs puis la jonction avec les troupes espagnoles sont prévus[1]. On compte sur le soutien local des esclaves chrétiens, des Maures et de renégats[1]. En cas d'échec, il est prévu un repli sur La Goulette[1].

Les avantages pour l'Espagne sont un faible risque de réaction ottomane (suzeraineté formelle de la régence) et un parallèle avec l'expédition de Charles Quint en 1535[1]. Cependant, le Conseil d'État espagnol, voyant en Don Philippe un usurpateur et considérant l'Espagne comme épuisée après le secours d'Arras en 1654 et le traité des Pyrénées en 1659, refuse le plan[1].

Autres propositions

modifier

En 1670, Don Philippe correspond avec le pape et lui demande d'intervenir en sa faveur auprès de Louis XIV par l'intermédiaire de son nonce apostolique en France. Il vise notamment à obtenir des passeports signés de leur part pour fuir avec 400 chrétiens et renégats[1].

Dans les années 1680, il projette de prendre l'ensemble des ports tunisiens avec quelques ingénieurs et artificiers et de se faire nommer gouverneur des Dardanelles par le sultan ottoman avant de livrer les détroits aux Vénitiens pour gêner l'Empire ottoman[1]. En 1686, le chevalier Joseph Thomas Merle de Beauchamps (noble français affranchi par Don Philippe) soumet sans succès à Louis XIV un nouveau plan présentant la régence comme fertile et stratégique (contrôle du passage Levant-Occident et affaiblissement de la régence d'Alger)[1]. Il offre enfin « d'entretenir, une fois la pays passé sous l'autorité de Sa Majesté, 6 000 Français, 12 navires et de peupler la ville de la même nation, de dresser des églises et de reconnaître Sa Majesté pour son souverain, seigneur et maître »[1].

Notes et références

modifier

Bibliographie

modifier
  • Marthe de Bacquencourt et Pierre Grandchamp, Documents divers concernant Don Philippe d'Afrique, prince tunisien deux fois renégat (1646-1686), Tunis, Imprimerie J. Aloccio, , 42 p.
  • Matthieu Bonnery, « Un homme entre deux mondes : la vie mouvementée de Don Philippe d'Afrique, prince de Tunis (1627-1686) », Tiempos Modernos, vol. 3, no 8, (ISSN 1699-7778, lire en ligne, consulté le ).
  • Adel Lahmar, Tunis : Don Philippe Chelebi, un prince sans royaume, Tunis, Nirvana, , 227 p. (ISBN 978-9938531725).
  • Lucette Valensi, « Quand des musulmans de haut rang demandaient le baptême… », Pallas, no 88, (ISSN 0031-0387, lire en ligne, consulté le ).

Voir aussi

modifier