Podstanovka (Alexandre Bogdanov)

La podstanovka, traduisible par « substitution », est un concept développé par Alexandre Bogdanov dans L'Empiriomonisme. Il s'agit de la clef philosophique de l'ouvrage, mais aussi de la source des critiques de Lénine, qui assimile la pensée de Bogdanov à l'Idéalisme subjectif de George Berkeley dans Matérialisme et empiriocriticisme. En réalité, la construction du concept de substitution constitue une tentative de rapprochement entre les thèses marxistes, l'énergétisme de Wilhelm Ostwald et l'empiriocriticisme théorisé par Ernst Mach[1].

Principe philosophique

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Tout au long de L'Empiriomonisme, Bogdanov entreprend la recherche d'un principe unificateur. Ce dernier consisterait en une forme de cristallisation, c'est-à-dire une synthèse de l'expérience humaine selon un processus historique dialectique. Mais pour exister, ce point de vue sur le monde passe par des phases historiques distinctes qui sont autant de genres de substitution distincts dans l'esprit de l'homme. La podstanovka correspond donc à une modalité d'organisation de l'expérience qui conduit l'individu à organiser son expérience entre des pôles psychique et physique, pour résoudre l'ambiguïté qui résulte de son incapacité primordiale à faire la part des choses entre le réel effectif et la représentation psychique qu'il en a. Puisque cette dernière est le seul matériau dont dispose la conscience pour comprendre le monde, il est nécessaire de se figurer un mode d'organisation de la perception qui rende cohérent le rapport entre l'esprit et ce à quoi il est confronté.

Ainsi, Bogdanov énumère plusieurs types de podstanovka dans L'Empiriomonisme (II, 1, 9) :

_Une « podstanovka animiste primitive », qui consiste en une substitution du psychique au physique. Il s’agit de la condition primitive de la pensée humaine : Bogdanov l’associe bien sûr à un panpsychisme religieux, mais aussi à l’atomisme de Démocrite et Epicure ;

_Une « podstanovka métaphysique » du physique et du psychique réunis par un métaphysique indéterminé. C’est le cas en particulier de la « chose en soi » kantienne;

_Une « podstanovka mécanique », substitution du physique au physique, comme dans les cas des théories « naïves » des fluides ;

_Une « podstanovka scientifique », méthode efficace employée par les sciences naturelles modernes et qui consiste à substituer le physique au psychique.

Mais pour Bogdanov, souligner la limite essentielle de ces variantes de la podstanovka ne signifie pas le rejet du mode de connaissance par substitution. Au contraire, l'auteur défend l'existence d'une version « corrigée » de cette structure de perception préalable à l'organisation de l'expérience :

« Du point de vue d’une substitution systématisée et corrigée, toute la nature apparaît comme une série infinie de 'complexes immédiats', dont le matériau est le même que celui des 'éléments' de l’expérience, et dont la forme se caractérise par des degrés d’organisation très variés, allant des plus bas, correspondant au 'monde inorganique', aux plus élevés, correspondant à lexpérience' humaine »

Cet extrait[2] témoigne donc de l'existence d'une « podstanovka empiriomoniste » qui permet une connaissance générale, indirecte mais analogiquement conforme au réel. Par conséquent, cette version corrigée de la substitution est chez Bogdanov le point de départ d'une approche renouvelée et ajustée du rapport au monde, qui peut dès lors être conçu dans son histoire comme tension entre des pôles énergétiques qui forment les classes sociales.

Postérité

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Le concept de podstanovka constituant l'une des principales problématiques de l'œuvre de Bogdanov, il est progressivement délaissé par l'auteur lorsqu'il entreprend de rédiger sa Tectologie. Il faut également placer la notion de substitution dans le cadre plus large de la polémique autour de la « Construction de Dieu ». Ainsi, les travaux de l'Ecole de Capri-Bologne à laquelle prennent part les auteurs Maxime Gorki et Anatoli Lounatcharski de 1909 à 1911 ont notamment pour objectif la recherche d'un principe unificateur de la matière. La podstanovka constitue sans doute la première tentative de Bogdanov pour parvenir à conférer une unité méthodologique à la visée scientifique du matérialisme dialectique russe. Lénine récuse justement dans Matérialisme et empiriocriticisme la philosophie bogdanovienne comme conditionnée : « Le psychique est le substitut du physique, dit Bogdanov. Il faut être aveugle pour ne pas voir le même fond idéaliste sous ces différentes parures verbales »[3]. L'abandon progressif de l'aventure de Capri-Bologne étant associée à une tombée en désuétude du concept de Bogostroïtel'stvo[4], la substitution n'est plus au cœur de la pensée de Bogdanov à l'aube de la Première Guerre mondiale[5].

Notes et références

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  1. (en + ru) Marina Strezhneva, « Reality, Ontology and Substitution in the Organization Theory by Alexandr Bogdanov », World Economy and International Relations, vol. 66, no 8, , p. 101-111
  2. (ru) Alexandre Bogdanov, Эмпириомонизм. Статьи по философии, Moscou, Respoublika, 2003 [1906] (ISBN 5-250-01855-6, lire en ligne), p. II, 1, 9, p. 181
  3. Vladimir Ilitch Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, Montreuil, Editions Sciences marxistes, 2009 [1919]
  4. André Boetto, « Matérialisme et empiriocriticisme et les luttes philosophiques du marxisme russe », Actuel Marx, vol. 2022/2, no 172, , p. 152-170 (lire en ligne)
  5. (en) Daniela Steila, « From Experience to Organization: Bogdanov's Unpublished Letters to Bazarov », Aleksanteri Series, vol. 2009/1, , p. 151-172 (lire en ligne Accès limité)