Prison centrale de Libreville
La prison centrale de Libreville, surnommée « Sans Famille », est un établissement pénitentiaire situé à Libreville, dans la province de l'Estuaire, au Gabon. Principal lieu de détention du pays, elle comprend des quartiers pour les hommes, les femmes et les mineurs. Conçue pour quelques centaines de personnes, elle connaît une surpopulation carcérale chronique et accueille plus de 3 000 détenus au cours des années 2020.
| Type |
Établissement pénitentiaire |
|---|---|
| Gestionnaire |
Sécurité pénitentiaire gabonaise |
| Localisation |
|---|
Histoire
modifierPériode coloniale
modifierAvant la colonisation, les systèmes judiciaires de plusieurs sociétés gabonaises reposent principalement sur la conciliation, l'indemnisation et la réparation des dommages. L'enfermement durable ne constitue pas la principale forme de sanction[1].
En 1887, l'administration du Congo français installe un bagne à Libreville. Il reçoit des condamnés originaires du protectorat français d'Annam, dans l'actuel Viêt Nam, soumis aux travaux forcés. Les conditions climatiques et la dureté des travaux conduisent à la fermeture du bagne en 1900. L'établissement est ensuite transformé en prison coloniale[2].
Dans le même système pénitentiaire colonial, un établissement est ouvert en 1898 à Ndjolé, sur une île de l'Ogooué. Il reçoit des prisonniers gabonais et originaires de l'Afrique-Occidentale française. Parmi les personnes qui y sont détenues figurent Samory Touré et Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie mouride au Sénégal[2].
Entre 1900 et 1910, les centres de détention se multiplient parallèlement à l'installation des postes administratifs coloniaux. De 1910 à 1946, le régime de l'indigénat permet aux administrateurs de prononcer des sanctions sans procédure judiciaire ordinaire, ce qui favorise l'expansion du réseau carcéral[2].
Un rapport de l'UNICEF situe la création de l'institution appelée prison centrale de Libreville en 1925, avec une capacité de 300 places[3]. Un nouvel établissement pénitentiaire est construit à Libreville en 1958, deux ans avant l'indépendance du Gabon[2].
La loi no 55/59 du 15 décembre 1959 portant organisation des services pénitentiaires confirme l'existence d'une prison centrale à Libreville, distincte des prisons régionales et des maisons d'arrêt[4].
Depuis l'indépendance
modifierDans les années 1980 et 1990, l'établissement reçoit le surnom de « Sans Famille », en référence à l'isolement social des détenus et aux conditions de détention qui y règnent[2].
La Sécurité pénitentiaire gabonaise est instituée comme corps paramilitaire autonome par l'ordonnance no 3/78 du . Initialement placée sous l'autorité du ministère de l'Intérieur, elle passe sous la tutelle du ministère de la Justice en 2010[5].
Administration et organisation
modifierServices
modifierLa prison est administrée par la Sécurité pénitentiaire. Elle comprend un service administratif, un greffe chargé du suivi de la situation pénale des détenus, un service de santé, un service social, un service de surveillance, un service d'intendance, un service chargé de l'identification judiciaire et des services d'archives, de maintenance et de gestion des dépôts[5].
Le service social est chargé du maintien des liens familiaux, de l'accompagnement des personnes détenues et de la préparation à la réinsertion sociale. Les avocats et les familles disposent de parloirs distincts. L'établissement comprend également des lieux de culte, des cuisines, des espaces de formation et une bibliothèque[5].
Quartiers de détention
modifierL'organisation carcérale distingue trois secteurs principaux : la détention masculine, la maison d'arrêt des femmes et le quartier des mineurs. La détention masculine est subdivisée en une vingtaine de quartiers, blocs ou annexes, parmi lesquels figurent des secteurs destinés aux prévenus, aux condamnés, aux détenus employés dans l'établissement, aux personnes placées à l'isolement et aux personnes atteintes de certaines maladies[6].
Le règlement intérieur prévoit la séparation des hommes, des femmes et des mineurs ainsi que la prise en compte de la situation pénale et de l'état de santé. La surpopulation limite toutefois la séparation effective des prévenus et des condamnés dans plusieurs quartiers[4]. L'UNICEF relève également une surpopulation du quartier des mineurs de Libreville et l'insuffisance des structures spécialisées pour les enfants dans le reste du pays[7].
Population carcérale et conditions de détention
modifierSurpopulation et détention provisoire
modifierLa capacité initiale de l'établissement est évaluée à 300 places par l'UNICEF et par l'étude juridique publiée par World Prisons[3],[4]. Une étude consacrée à la prison centrale retient une capacité comprise entre 300 et environ 500 personnes[6].
En 2003, la prison compte 1 423 détenus[3]. Lors de sa visite de décembre 2013, le Sous-Comité pour la prévention de la torture recense 1 653 détenus pour une capacité nominale de 300 places, soit un taux d'occupation proche de 550 %. La délégation visite des cellules de 16 mètres carrés occupées par 22 personnes pendant plus de douze heures par jour[8].
Au 30 décembre 2020, l'établissement compte 2 918 détenus, dont 2 307 en détention provisoire et 611 condamnés. Les auteurs d'une enquête menée dans la prison estiment alors que la population représente près de six fois sa capacité normale[6].
Au 30 janvier 2023, la population atteint 3 377 personnes : 3 074 hommes, 109 femmes, 189 garçons mineurs et cinq filles mineures. Les 2 221 prévenus représentent 65,77 % des détenus, contre 1 156 condamnés[4].
En avril 2026, la délégation gabonaise devant le Comité contre la torture indique que la prison centrale accueille 3 363 personnes, dont 120 femmes. À la même date, elle concentre plus de la moitié des 6 608 personnes détenues dans l'ensemble du Gabon. Les experts du Comité évaluent son taux de surpopulation entre 400 et 700 % et désignent le recours prolongé à la détention provisoire comme l'une de ses principales causes[9].
Dès 2012, le Comité contre la torture fait état d'une forte surpopulation, de difficultés d'accès à l'eau, à l'alimentation et aux soins, ainsi que d'une séparation insuffisante de certaines catégories de détenus. Il recommande le recours aux mesures non privatives de liberté, la réduction de la durée de la détention provisoire et la séparation des mineurs, des adultes, des prévenus et des condamnés[10].
Santé
modifierLa prison dispose d'un centre de santé chargé des consultations, du suivi des maladies transmissibles et de l'orientation vers les établissements hospitaliers. Le Sous-Comité pour la prévention de la torture relève toutefois en 2013 un manque de personnel qualifié, de médicaments, de matériel médical et de locaux d'isolement adaptés. Son rapport indique qu'en 2012 plus de 18 % de la population de la prison aurait été atteinte de tuberculose[8].
Une étude rétrospective portant sur la période 2017-2022 recense 630 cas de tuberculose parmi 17 694 personnes enregistrées dans l'établissement, soit 3,56 % des dossiers examinés et une incidence annuelle de 35,6 cas pour 1 000 détenus. La co-infection par le virus de l'immunodéficience humaine concerne 8,9 % des patients tuberculeux. Le taux de réussite thérapeutique atteint 79,8 %, tandis que 11,7 % des patients sont perdus de vue et 5,6 % meurent pendant la période étudiée[11].
Pendant la période de l'étude, aucun dépistage systématique de la tuberculose ou du VIH n'est organisé à l'entrée, pendant la détention ou à la libération. Le centre de santé est équipé en 2021 d'un appareil GeneXpert destiné au diagnostic rapide de la tuberculose et de certaines résistances aux antibiotiques[11].
Mesures récentes
modifierLe 12 février 2026, le ministère de la Justice lance une inspection portant sur les quartiers des hommes, des femmes et des mineurs, l'hygiène, la promiscuité, les installations sanitaires et les conditions de travail du personnel. Cette inspection est présentée par le gouvernement comme la première étape d'un programme de réforme de l'établissement[12].
La feuille de route du ministère prévoit également l'organisation d'audiences judiciaires au sein de la prison afin d'accélérer l'examen des dossiers et de réduire la durée des détentions provisoires[13].
Éducation, travail et réinsertion
modifierLes activités de formation proposées comprennent la couture, la cordonnerie, la menuiserie, la mécanique, l'agriculture, le jardinage et la fabrication d'objets artisanaux. Leur mise en œuvre relève principalement du service social et de partenaires associatifs[5].
Le service social crée en 2008 une bibliothèque et un atelier d'apprentissage de la couture destiné en priorité aux mineurs. Des programmes scolaires permettent également à certains détenus de préparer le brevet d'études du premier cycle et le baccalauréat[14].
En juin 2019, neuf détenus participent pour la première fois aux épreuves nationales du baccalauréat. Les candidats bénéficient d'un programme spécifique de préparation et d'un assouplissement temporaire du règlement intérieur[15].
Le 28 novembre 2022, une nouvelle bibliothèque baptisée « Mon livre, mon droit » est inaugurée par la Sécurité pénitentiaire et l'Union des écrivains gabonais. Elle reçoit un fonds de 1 500 ouvrages destinés à la lecture, à la formation et à la préparation des examens scolaires[16].
Localisation
modifierLa prison centrale se situe dans le quartier de Gros-Bouquet, à proximité du carrefour appelé « feu rouge Gros-Bouquet », dans la commune de Libreville[17].
Bibliographie
modifier- Fweley Diangitukwa et Ruth Bekoung Siadous, Les prisons sont-elles utiles pour l'avenir de la société ? : Droits de l'homme et milieu carcéral : le cas du Gabon. Un témoignage exceptionnel, Genève, Globethics Publications, coll. « African Law » (no 13), , 314 p. (ISBN 978-2-88931-501-7, DOI 10.58863/20.500.12424/4266299)
- Bertrand Homa Moussavou, Prisons africaines : Le cas du Gabon, Paris, L'Harmattan, coll. « Études africaines », , 148 p. (ISBN 978-2-296-54815-2)
- Ulrich Davy Kombila et al., « La Tuberculose en Milieu Carcéral à Libreville : Épidémiologie et Devenir des Détenus sous Traitement Antituberculeux », Health Research in Africa, vol. 4, no 2, , p. 48-54
- Jean-Claude James, « Le système pénitentiaire gabonais » [PDF], sur World Prisons,
- Fabrice Nguiabama-Makay (dir.), « Réparer au lieu d'enfermer : l'absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, Paris, L'Harmattan,
Notes et références
modifier- ↑ Fabrice Nguiabama-Makay (dir.), « Réparer au lieu d'enfermer : l'absence des prisons dans les sociétés gabonaises précoloniales », dans Le Gabon : approche pluridisciplinaire, Paris, L'Harmattan,
- 1 2 3 4 5 Caroline Chauvet Abalo, « Au Gabon, l'échec de la prison « à l'occidentale » », sur Afrique XXI, (consulté le )
- 1 2 3 UNICEF Gabon, « Analyse de la situation des orphelins et autres enfants vulnérables au Gabon » [PDF], (consulté le ), p. 113
- 1 2 3 4 Jean-Claude James, « Le système pénitentiaire gabonais » [PDF], sur World Prisons, (consulté le ), p. 5, 15 et 24
- 1 2 3 4 « La Sécurité pénitentiaire », sur Ministère de la Justice, Garde des Sceaux, chargé des Droits humains, (consulté le )
- 1 2 3 Fweley Diangitukwa et Ruth Bekoung Siadous, Les prisons sont-elles utiles pour l'avenir de la société ? : Droits de l'homme et milieu carcéral : le cas du Gabon. Un témoignage exceptionnel, Genève, Globethics Publications, coll. « African Law » (no 13), , 314 p. (ISBN 978-2-88931-501-7, DOI 10.58863/20.500.12424/4266299, lire en ligne), p. 119-137
- ↑ UNICEF Gabon, « Protection de l'enfant », sur UNICEF (consulté le )
- 1 2 Sous-Comité pour la prévention de la torture, « Rapport sur la visite au Gabon du Sous-Comité pour la prévention de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants », sur Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, (consulté le ), paragraphes 67-91
- ↑ Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, « Examen du Gabon au Comité contre la torture », (consulté le )
- ↑ Comité contre la torture, « Observations finales concernant le rapport initial du Gabon », sur Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, (consulté le ), paragraphe 17
- 1 2 Ulrich Davy Kombila et al., « La Tuberculose en Milieu Carcéral à Libreville : Épidémiologie et Devenir des Détenus sous Traitement Antituberculeux », Health Research in Africa, vol. 4, no 2, , p. 48-54 (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Gouvernement gabonais, « Réforme pénitentiaire et État de droit : le ministre de la Justice ordonne une inspection rigoureuse de la prison centrale », (consulté le )
- ↑ Gouvernement gabonais, « Feuille de route des cent jours du ministère de la Justice, Garde des Sceaux, chargé des Droits humains », (consulté le )
- ↑ Gouvernement gabonais, « Deuxième rapport périodique soumis par le Gabon au Comité des droits de l'enfant », sur Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, (consulté le ), paragraphes 415-418
- ↑ Ismaël Obiang Nze, « Des détenus parmi les candidats au baccalauréat à Libreville », sur VOA Afrique, (consulté le )
- ↑ Gouvernement gabonais, « La prison centrale de Libreville se dote d'une bibliothèque », (consulté le )
- ↑ « Prison Centrale de Libreville », sur Mapcarta (consulté le )