Prolifération conceptuelle
Dans le bouddhisme, la notion philosophique, centrale, de prolifération mentale (papañca en pāli et prapañca en sanskrit ; 戲論 en chinois simplifié et en japonais), parfois alternativement traduite par les concepts de prolifération conceptuelle ou d'élaboration conceptuelle, fait référence à la conceptualisation du monde spontanément faite par l'esprit humain via le langage et via des concepts qui peuvent alors être une cause de souffrance. Papañca désigne la tendance naturelle de l'esprit, face à un objet de perception, à proliférer mentalement en l'entourant de couches successives d'élaborations mentales, souvent illusoires, répétitives, circulaires voire obsessionnelles, qui — selon la pensée bouddhiste — entrave la vision claire du monde et la paix intérieure.
C'est un concept parfois retrouvé dans le yoga et la méditation, qui aide à prendre conscience des effets de la pensée proliférante, et à s'entraîner à ne pas se perdre dans le domaine de nos créations mentales.
La traduction de papañca par « prolifération conceptuelle » a été faite pour la première fois par Katukurunde Nyanananda Thera dans sa monographie de recherche Concept et réalité.[réf. nécessaire]
Histoire
modifierLe papañca, relatif à la prolifération mentale et à la formation du langage envoûtant, aurait été expliqué par Gautama Bouddha dans divers suttas du canon pali, comme le Madhupiṇḍika Sutta (MN 18, un discours du Bouddha issu du Majjhima Nikāya, c'est-à-dire du recueil des Discours Moyens), dans lequel Bouddha expose une analyse profonde du fonctionnement mental et de la genèse du conflit ; il est aussi cité par le bouddhisme mahāyāna.
Selon Olendzki (2006)[1] : le papañca est la tendance de l'esprit à se propager et à élaborer de la pensée à propos de tout objet sensoriel qui surgit dans l'expérience de l'humain, l'étouffant sous des vagues successives d'élaboration mentale ; cette tendance étant dans la plupart des cas illusoire, répétitive, voire obsessionnelle ; ce qui bloque efficacement toute forme de calme mental ou de clarté d'esprit[1].
Quand on fait référence aux concepts issus de ce processus, on les appelle en pali papañca-saññā-sankhā. Nippapañca est l'opposé diamétralement opposé de papañca.
Utilité du concept
modifierChandima Gangodawila (moine bouddhiste Theravada) écrit :
La papañca est l'un des enseignements bouddhistes theravāda les plus utiles pour comprendre comment nos pensées deviennent impures, et le Madhupiṇḍika Sutta en est le récit le plus convaincant. Comme de nombreux auteurs n'utilisent pas la papañca pour faire allusion aux souillures, le contexte de la purification mentale est difficile à saisir pour beaucoup de lecteurs. Si nous voulons vraiment apprendre à préserver notre purification mentale des souillures, nous devons comprendre comment la papañca peut la corrompre.
De plus, Chandima examine l'association de papañca à kilesa (souillures), upakkilesa (impuretés mentales), saññā (perception humaine) et abhiññā (compréhensions) pour découvrir si les composants essentiels de la purification mentale commencent ou non par la gestion de papañca, ou des autres concepts du Dhammapada, qui peuvent être audacieux pour quiconque lutte pour subsumer les impuretés de la vie moderne.
Usage contemporain
modifierLe concept de papañca a aussi été mobilisé comme grille de lecture critique de l'expérience du langage humain et de ses dérives discursives contemporaines, d'une part dans les environnements numériques de type réseaux sociaux, et d'autre part, dans les discours liés à l'intelligence artificielle générative.
Pour Eamon Costello (2024), Contrairement à la notion de bullshit développée par le philosophe Frankfurt, qui repose sur l'indifférence à la vérité, la notion de papañca permet d'aller plus loin en révélant une diffusion conceptuelle et proliférative fondamentale du langage lui-même, considéré comme une rêverie entremêlée et auto-générative. Cet auteur suggère que des chatbots d'IA générative comme ChatGPT, indépendamment de leur rapport à la véracité, reflètent notre propre propension à divaguer et à proliférer verbalement, ce qui nous les rend fascinants. Cette prolifération langagière, loin d'être anodine, est symptomatique d'un rapport humain à la vérité marqué par la relativité, la saturation discursive et la peur du vide épistémique. En ce sens, la papañca offre une perspective radicale sur la communication humaine, en invitant à reconnaître l'illusion du langage et à envisager une vérité ultime au-delà des mots, dans le silence, la présence corporelle et l'expérience directe du monde[2].
Références
modifier- (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Conceptual proliferation » (voir la liste des auteurs).
- 1 2 (en-US) Andrew Olendzki, « What is Papañca? », sur Lion’s Roar (consulté le ).
- ↑ (en) Eamon Costello, « ChatGPT and the Educational AI Chatter: Full of Bullshit or Trying to Tell Us Something? », Postdigital Science and Education, vol. 6, no 2, , p. 425–430 (ISSN 2524-485X et 2524-4868, DOI 10.1007/s42438-023-00398-5, lire en ligne, consulté le ).
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- (en) Bhikkhu Ninoslav Ñāṇamoli, « Papañca-Saññā-Sankhā », sur pathpress.wordpress.com, .
