République de Mahabad
La république de Mahabad, officiellement appelée République du Kurdistan kurde : کۆماری کوردستان, est une république kurde socialiste et islamique proclamée le à Mahabad, dans le Kurdistan iranien. Soutenue par l'Union soviétique, elle disparaît en décembre 1946 après la reprise de la région par l'armée iranienne.
(ku) République du Kurdistan
(fa) جمهوری مهاباد
Jan. – déc. 1946
Drapeau de la république de Mahabad |
Emblème de la république de Mahabad |
| Hymne | Ey Reqîb |
|---|
| Statut | République socialiste et islamique |
|---|---|
| Capitale | Mahabad |
| Langue(s) | Kurde |
| Superficie | 66 274 |
|---|
| Formation d'un gouvernement kurde à Mahabad | |
| Proclamation de la République | |
| Retrait soviétique du nord-ouest iranien | |
| Reprise de Mahabad par l'Iran | |
| Exécution de Qazi Muhammad |
| Qazi Muhammad |
| Hadji Baba Sheikh |
Entités précédentes :
Entités suivantes :
Elle est fondée et présidée par Qazi Muhammad, avec Hadji Baba Sheikh comme Premier ministre et Moustafa Barzani comme commandant de l'armée. Elle constitue l'une des principales expériences politiques kurdes du XXe siècle, après le royaume du Kurdistan et la république de l'Ararat. Sa capitale est Mahabad, ville du Kurdistan iranien.
La République comprend notamment Mahabad Bukan, Oshnavieh, Piranshahr, Naghadeh et Urmia. Khoy et Salmas sont également revendiquées par la République.
Son existence s'inscrit dans le contexte de l'occupation soviétique du nord-ouest iranien pendant la Seconde Guerre mondiale, de la crise irano-soviétique de 1946 et de la formation du Gouvernement populaire d'Azerbaïdjan à Tabriz[1].
Contexte historique
modifierEn , les troupes britanniques et soviétiques franchissent les frontières iraniennes lors de l'opération Countenance, déclenchée après que l'Iran refuse de se ranger derrière les Alliés. Les Britanniques prennent le sud du pays, tandis que l'Armée rouge prend le nord, dont l'Azerbaïdjan iranien et le Kurdistan iranien
L'affaiblissement de l'État iranien ouvre la voie à plusieurs mouvements régionaux. Dans les régions kurdes, la politique oppressante centralisée de Reza Chah avait déjà créé de fortes tensions, en particulier parmi les notables religieux, les chefs tribaux, les milieux de gauche et les intellectuels kurdes.
À Mahabad, des militants kurdes fondent le Komeley Jiyanewey Kurdistan, ou JK, (Société pour la renaissance du Kurdistan). Cette organisation joue un rôle important dans la structuration du nationalisme kurde iranien avant la proclamation de la République[2].
Origines politiques kurdes
modifierLe mouvement qui mène à la République se forme d'abord autour du JK, puis se joignent au Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), fondé en 1945 autour de Qazi Muhammad. Un éminent religieux local. Celui-ci appartient à une famille de juges religieux de Mahabad et occupe une place importante parmi les notables kurdes de la ville[3].
Le programme du PDK-I défend l'autonomie des Kurdes, l'usage du kurde dans l'administration et l'enseignement, l'élection d'un conseil de région et la coopération avec les autres peuples de la région, notamment les Azerbaïdjanais[2].
La République repose ainsi sur un projet national kurde, marqué par des réformes sociales et islamiques. Elle entretient des liens étroits avec l'Union soviétique, qui lui apporte un soutien politique, logistique et militaire.
Proclamation de la République
modifierLe , le gouvernement est mis en place à Mahabad, dans un contexte marqué par la formation du Gouvernement populaire d'Azerbaïdjan à Tabriz. Le , Qazi Muhammad proclame officiellement la République du Kurdistan au centre de Mahabad[4].
La proclamation réunit des notables urbains, des représentants tribaux, des religieux, des militants du PDKI et des habitants de la région. Le nouveau pouvoir adopte plusieurs symboles nationaux kurdes, notamment le drapeau kurde et l'hymne encore utilisée aujourd'hui Ey Reqîb.
Territoire
modifierLa République de Mahabad s'étend au Kurdistan iranien, autour de Mahabad. Elle comprend notamment Bukan, Oshnavieh, Piranshahr, Naghadeh et Urmia. Sa superficie est donnée à 66 274 km2.
Le Gouvernement populaire d'Azerbaïdjan est limitrophe à la République. Les relations entre les deux entités sont marquées par une coopération politique, mais aussi par des tensions locales dans les zones kurdes et azerbaïdjanaises mixtes, notamment à Urmia, Khoy et Salmas.
Gouvernement et institutions
modifierLa République est organisée autour d'un président, d'un Premier ministre et d'un conseil de ministres. Qazi Muhammad occupe la présidence, tandis que Hadji Baba Sheikh devient Premier ministre.
| Fonction | Titulaire |
|---|---|
| Président | Qazi Muhammad |
| Premier ministre | Hadji Baba Sheikh |
| Ministre de la Guerre et de la Défense | Mohammad Hossein Saif Qazi et Mustafa Barzani (1903-1979) |
| Ministre de l'Intérieur | Mohammad Amin Mouini |
| Ministre des Finances | Ahmad Ilahi |
| Ministre de l'Éducation et des Affaires culturelles | Manaf Karimi |
| Ministre de la Santé | Seyyed Mohammad Eyubian |
| Ministre de la Justice | Mollah Hossein Majdi |
| Ministre du Travail | Khalil Khosravi |
| Ministre du Commerce | Haji Mustafa Davudi |
| Ministre des Postes, Télégraphes et Communications | Karim Ahmadian |
| Ministre de l'Agriculture | Mahmoud Valizadeh |
| Ministre chargé des relations politiques | Abdul Rahman Ilkhanizadeh |
| Ministre des Transports | Ismail Ilkhanizadeh |
Politique culturelle et éducative
modifierL'une des priorités de la République est la langue kurde. Le kurde devient la langue de l'administration et de l'enseignement. Des manuels scolaires sont préparés en kurde[5].
La République encourage aussi la presse et l'édition kurdes. Des journaux et revues comme Kurdistan (Qui appartient au PDKI), sont publiés à cette période. Les Soviétiques fournissent une imprimerie, qui permet l'impression de livres scolaires, de textes politiques et de publications en kurde[6].
La vie culturelle kurde connaît également un développement important.
Symboles et drapeaux
modifierLe drapeau le plus connu de la République reprend les couleurs kurdes. Il est proche du drapeau kurde actuel et devient l'un des principaux symboles de la République de Mahabad.
Un autre drapeau est également associé à la République. Il aurait été cousu selon une légende locale par Fatima Assad Shahin et utilisé lors de la proclamation de la République à Mahabad[7].
- Drapeau de la République de Mahabad, proche du drapeau kurde actuel.
- Autre drapeau associé à la République du Kurdistan.
- Emblème de la République.
L'hymne de la République est Ey Reqîb, poème du militant et poète kurde Dildar, écrit en prison en 1938 et devenu par la suite l'un des principaux chants patriotiques kurdes et l'hymne du Kurdistan irakien.
Forces armées
modifierLa République organise une force armée kurde, souvent associée à l'usage moderne du terme peshmerga. Cette armée rassemble des combattants locaux, des forces tribales et les hommes de Moustafa Barzani, arrivés d'Irak après l'échec de leur révolte contre le gouvernement irakien. Peshmerga signifie en kurde ''Ceux qui sont devant la mort/Ceux qui affrontent la mort''
Les combattants barzanis constituent le noyau le plus expérimenté de l'armée de Mahabad. Leur présence renforce la capacité militaire de la République[8].
Mohammad Hossein Saif Qazi est ministre de la Guerre et de la Défense. Mustafa Barzani joue un rôle militaire central et reçoit un grade élevé dans les forces de la République.
Des affrontements opposent les forces kurdes à l'armée iranienne au printemps 1946, notamment autour de Saqqez et de Mamashah. À partir de l'été 1946, la position militaire de la République devient plus difficile en raison du retrait soviétique, des divisions tribales et du renforcement de l'armée iranienne.
Relations avec l'Union soviétique
modifierLa République de Mahabad entretient des liens étroits avec l'Union soviétique. L'Armée rouge occupe le nord-ouest iranien depuis 1941 et soutient les mouvements kurde et azerbaïdjanais dans la région. Les Soviétiques fournissent des armes, une imprimerie, un appui politique et une protection indirecte tant que leurs troupes restent présentes dans le nord-ouest de l'Iran[1].
Ce soutien est essentiel à la survie de la République. Après l'accord irano-soviétique et sous la pression internationale, les troupes soviétiques se retirent progressivement du nord-ouest iranien. Ce retrait prive Mahabad de sa principale protection extérieure et permet à l'État iranien de reprendre l'initiative.
Relations avec le Gouvernement populaire d'Azerbaïdjan
modifierLa République de Mahabad apparaît en même temps que le Gouvernement populaire d'Azerbaïdjan. Les deux entités sont soutenues par l'Union soviétique et coopèrent face au gouvernement central iranien.
Un accord de coopération est conclu au printemps 1946 entre les représentants kurdes et azerbaïdjanais. Il prévoit notamment l'échange de représentants, une coopération économique, une aide militaire mutuelle et des garanties éducatives pour les populations kurdes et azerbaïdjanaises vivant dans les territoires de l'autre entité.
Les relations kurdo-azerbaïdjanaises restent cependant marquées par des tensions locales, notamment dans les zones mixtes autour de Urmia, Khoy, Salmas et Naghadeh, revendiquées par les deux gouvernements.
Économie
modifierL'économie de la République repose sur les ressources locales, la fiscalité, les échanges avec les zones voisines et le soutien soviétique. Les autorités mettent en place une collecte d'impôts dans les villes et les campagnes.
Le commerce avec l'Union soviétique occupe une place importante, notamment autour du tabac.
Chute de la République
modifierLe retrait soviétique modifie l'équilibre politique. En décembre 1946, l'armée iranienne reprend le contrôle de l'Azerbaïdjan iranien. Le , les forces iraniennes entrent à Tabriz ; deux jours plus tard, Qazi Muhammad annonce la reddition de Mahabad[1].
La République cesse d'exister à la mi-décembre 1946. Qazi Muhammad reste à Mahabad afin d'éviter des représailles contre la population civile. Mustafa Barzani et ses combattants quittent la ville et se replient vers le sud puis vers le nord, avant de traverser l'Araxe pour se réfugier en Union soviétique avec plusieurs centaines de combattants et leurs familles.
Répression et exil de Barzani
modifierAprès la chute de la République, les autorités iraniennes ferment les institutions kurdes, interdisent les activités politiques du PDKI et répriment les anciens responsables de Mahabad. Les publications kurdes sont supprimées, l'enseignement en kurde est interdit et les symboles de la République sont retirés[6].
Le , Qazi Muhammad, son frère Sadr Qazi et son cousin Mohammad Hossein Saif Qazi sont pendus sur la place Tchouartchira, où la République avait été proclamée un peu plus d'un an auparavant[4].
Mustafa Barzani refuse de se rendre. Après plusieurs combats contre les forces iraniennes, il conduit une marche vers la frontière soviétique. Ses hommes traversent l'Araxe et se réfugient en Union soviétique en juin 1947. Les officiers kurdes irakiens qui retournent en Irak sont arrêtés et plusieurs sont exécutés par les autorités irakiennes.
Causes de l'effondrement
modifierLa chute de la République s'explique par le retrait soviétique, le retour de l'armée iranienne, les divisions tribales, l'isolement territorial et la faiblesse de ses moyens militaires. Les rivalités entre chefs tribaux affaiblissent le gouvernement de Mahabad et limitent sa capacité de mobilisation face à l'État iranien[9].
La République dépend aussi d'un contexte international favorable. Lorsque l'Union soviétique retire ses forces du nord-ouest iranien, Mahabad perd son principal soutien extérieur. L'État iranien peut alors reprendre le contrôle de la région.
Mémoire et héritage
modifierMalgré sa brève existence, la République de Mahabad occupe une place centrale dans la mémoire politique kurde. Elle est présentée comme l'une des premières expériences modernes d'État kurde, avec un gouvernement, une armée, une politique linguistique, une presse et des symboles nationaux.
Pour le mouvement kurde iranien, elle constitue un précédent majeur. Pour les mouvements kurdes d'Irak, de Turquie et de Syrie, elle représente aussi un moment fondateur, notamment en raison du rôle de Mustafa Barzani et de la transmission symbolique du drapeau kurde.
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- William Eagleton, Jr. : La république kurde, Complexe, Bruxelles, 1992, 232 p. (ISBN 978-2-87027-418-7).
- (en) William Eagleton Jr., The Kurdish Republic of 1946, Londres, Oxford University Press,
- (en) David McDowall, A Modern History of the Kurds, Londres, I. B. Tauris, (ISBN 978-1-85043-416-0)
- (en) Wadie Jwaideh, The Kurdish National Movement: Its Origins and Development, Syracuse University Press, (ISBN 978-0-8156-3093-7)
- (en) Abbas Vali, Kurds and the State in Iran: The Making of Kurdish Identity, I.B. Tauris, (ISBN 978-1-84885-788-9)
- (en) Fereshteh Koohi-Kamali, The Political Development of the Kurds in Iran: Pastoral Nationalism, Palgrave Macmillan,
- (en) Archie Roosevelt Jr., « The Kurdish Republic of Mahabad », Middle East Journal, vol. 1, no 3, , p. 247-269 (JSTOR 4321887)
- (en) Burhaneddin A. Yassin, Vision or Reality: The Kurds in the Policy of the Great Powers, 1941-1947, Lund, Lund University Press, (ISBN 91-7966-315-X)
- M. Khoubrouy-Pak, Une république éphémère au Kurdistan, Paris, L'Harmattan, (ISBN 2-7475-2803-0)
- Patrick Ribau, « La République éphémère de Mahabad au Kurdistan d’Iran », La Pensée, vol. 389, no 1, , p. 81-85 (DOI 10.3917/lp.389.0081, lire en ligne, consulté le )
- (en) Susan Meiselas, Kurdistan: In the Shadow of History, Random House, (ISBN 0-679-42389-3)
- (de) Golmorad Moradi, Ein Jahr autonome Regierung in Kurdistan, die Mahabad-Republik 1946-1947, Brême, Hochschule Bremen, (ISBN 3-929089-00-9)
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- (en) « I didn’t know the flag I made for the Kurds would be so important », sur Kurdistan Memory Programme
- (en) Bruce R. Kuniholm, « Azerbaijan v. History from 1941 to 1947 », sur Encyclopædia Iranica
- (en) « Qazi Mohammed », sur Kurdistan Memory Programme
Notes et références
modifier- 1 2 3 (en) Bruce R. Kuniholm, « Azerbaijan v. History from 1941 to 1947 », sur Encyclopædia Iranica (consulté le )
- 1 2 (en) David McDowall, A Modern History of the Kurds, Londres, I. B. Tauris, (ISBN 978-1-85043-416-0)
- ↑ (en) Archie Roosevelt Jr., « The Kurdish Republic of Mahabad », Middle East Journal, vol. 1, no 3, , p. 247-269 (JSTOR 4321887)
- 1 2 (en) « Qāsemlu, ʿAbd-al-Raḥmān », sur Encyclopædia Iranica (consulté le )
- ↑ (en) Wadie Jwaideh, The Kurdish National Movement: Its Origins and Development, Syracuse University Press, (ISBN 978-0-8156-3093-7)
- 1 2 Thomas Bois, « Naissance et disparition de la République de Mahabad entre 1946 et 1947 », sur Le Monde diplomatique, (consulté le )
- ↑ (en) « I didn’t know the flag I made for the Kurds would be so important », sur Kurdistan Memory Programme (consulté le )
- ↑ a
- ↑ (en) Fereshteh Koohi-Kamali, The Political Development of the Kurds in Iran: Pastoral Nationalism, Palgrave Macmillan,