Reconnaître le fascisme
Reconnaître le fascisme est un essai issu d'un discours du philosophe, sémioticien et écrivain italien Umberto Eco, adressé aux étudiants de Columbia University (New York) le pour le cinquantième anniversaire de la Libération de l'Europe[1]. Le texte du discours est repris le de la même année dans la New York Review of Books[2] , puis publié en 1997 par les Éditions Bompiani, dans la collection « PasSaggi », sous le titre Cinque Scritti Morali. Les Éditions Grasset & Fasquelle publient la traduction française, réalisée de l'italien par Myriem Bouzaher, en 2017[3] dans un contexte de recrudescence des idéologies d'extrême droite en France[4].
Sujet
modifierDans la première partie, Umberto Eco évoque au travers de son enfance[5] en Italie – né en 1932, il est alors un « petit garçon très éveillé » (Ibid. p.21) âgé de 10 ans – le régime fasciste de Mussolini. L'auteur précise son intention première : « Nous sommes là pour rappeler ce qui s'est passé et déclarer solennellement qu'« ils » ne doivent pas recommencer » (Ibid. p.28). Il explique que « le fascisme […] offrit ensuite à tous les mouvements analogues une sorte d'archétype commun » (Ibid. p.33-34), que « le mot fascisme [est] devenu une synecdoque, la dénomination pars pro toto de mouvements totalitaires différents » (Ibid. p.35).
L'auteur engage la deuxième partie de son propos en rappelant que si « il [n']y eut [qu']un seul nazisme […] au contraire, on peut jouer au fascisme de mille façons, sans que jamais le nom du jeu change » (Ibid. p.41). Il précise ensuite qu'il « croit possible d'établir une liste de caractéristiques typiques de ce qu'[il] voudrait appeler l'Ur-fascisme, c'est-à-dire le fascisme primitif éternel. […] Il suffit qu'une seule d'entre elles soit présente pour faire coaguler une nébuleuse fasciste » (Ibid. p.44). Il revient sur l'ubiquité du terme fascisme qui désignait à l'origine le régime de Mussolini: « Le terme fascisme s’adapte à tout parce que même si l’on élimine un ou plusieurs aspects, il sera toujours possible de le reconnaître comme fasciste. Enlevez-lui l’impérialisme et vous aurez Franco et Salazar ; enlevez le colonialisme et vous aurez le fascisme balkanique. Ajoutez au fascisme italien un anti-capitalisme radical et vous aurez Ezra Pound »[6].
Les 14 caractéristiques
modifierSelon Umberto Eco, les 14 caractéristiques[7] typiques de l'Ur-fascisme (ou fascisme primitif éternel) sont les suivantes :
| N° | Caractéristiques | Précisions | Références |
|---|---|---|---|
| 1 | « Le culte de la tradition (le traditionalisme) » | « Cette nouvelle culture devrait être syncrétiste. […] Conséquence : il ne peut y avoir d'avancée du savoir. La vérité a déjà été énoncée une fois pour toutes. » | p. 44-47 |
| 2 | « Le refus du modernisme » | « Il recouvrait surtout le rejet de l'esprit de 1789 (et de 1776 bien sûr) : le siècle des Lumières. […] En ce sens, l'Ur-fascisme peut être défini comme irrationaliste. » | p. 47 |
| 3 | « L'action pour l'action » (« la mettre en œuvre avant – et sans – la moindre réflexion ») | « Ainsi, la culture est suspecte, puisqu'on l'identifie à une attitude critique. […] La suspicion envers le monde intellectuel a toujours été un symptôme d'Ur-fascisme. » | p. 48 |
| 4 | « Le désaccord est trahison » | « Aucune forme de syncrétisme ne peut accepter la critique […] signe de modernité. » | p. 49 |
| 5 | « Peur de la différence » | « L'Ur-fascisme cherche le consensus […], contre les intrus. L'Ur-fasciste est donc raciste par définition. » | p. 49 |
| 6 | « L'appel aux classes moyennes frustrées » | « L'Ur-fascisme naît de la frustration individuelle ou sociale […], [s'appuie sur les classes moyennes] défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique, épouvantés par la pression des groupes sociaux inférieurs. » | p. 49-50 |
| 7 | « Nationalisme & obsession du complot (international) » | « Le moyen le plus simple de faire émerger un complot consiste à en appeler à la xénophobie. […] Les juifs sont en général la meilleure des cibles » | p. 50-51 |
| 8 | « Les ennemis sont à la fois trop forts et trop faibles » | « Les disciples doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l'ennemi […] [et] doivent être convaincus de pouvoir vaincre leurs ennemis. » | p. 51-52 |
| 9 | « Le pacifisme est une collusion avec l'ennemi » | « Le pacifisme est mauvais car la vie est une guerre permanente. » | p. 52 |
| 10 | « L'élitisme populaire & le dominateur » | « Le mépris pour les faibles […] Comme le groupe est organisé hiérarchiquement (selon un modèle militaire), chaque leader subordonné méprise ses subalternes. […] Tout cela renforce le sentiment d'un élitisme de masse. » | p. 53-54 |
| 11 | « Devenir un héros & culte de la mort » | « Dans l'idéologie Ur-fasciste, le héros est la norme. […] Le héros Ur-fasciste aspire à la mort, annoncée comme la plus belle récompense d'une vie héroïque. » | p. 54-55 |
| 12 | « Machisme » | « […] impliquant le mépris des femmes et la condamnation intolérante des mœurs sexuelles non conformistes, de la chasteté à l'homosexualité. […] Puisque le sexe aussi est un jeu difficile à jouer, l'Ur-fasciste joue avec les armes, véritable Ersatz phalliques. » | p. 55 |
| 13 | « Populisme qualitatif & anti-parlementarisme » | « les individus […] n'ont pas de droits, et le peuple est conçu comme une qualité, une entité monolithique exprimant la « volonté commune ». […] Le leader se veut leur interprète. […] L'Ur-fascisme doit s'opposer aux gouvernements parlementaires « putrides » […] car ils ne représentent plus la « voix du peuple ». » | p. 55-57 |
| 14 | « La novlangue » | « un lexique pauvre et une syntaxe élémentaire, afin de limiter les instruments de raisonnement complexe et critique. » | p. 57-58 |
Umberto Eco conclut son propos en évoquant la nécessité de rester vigilantes et vigilants, quelles que soient les époques, en 1995 comme de nos jours[8] : « Ce serait tellement plus confortable si quelqu'un s'avançait sur la scène du monde pour dire : « Je veux rouvrir Auschwitz, je veux que les chemises noires reviennent parader dans les rues italiennes ! » Hélas, la vie n'est pas aussi simple. L'Ur-fascisme est susceptible de revenir sous les apparences les plus innocentes » (Ibid. p.60).
Références
modifier- ↑ Umberto Eco, Reconnaître le fascisme, Paris, Bernard Grasset, coll. « Les Cahiers Rouges », , 62 p. (ISBN 978-2-246-83706-0, ISSN 0756-7170), Note de l'éditeur, p.17
- ↑ (en) « Ur-Fascism, Umberto Eco, Freedom and liberation are an unending task », sur The New York Review of Books,
- ↑ « "Reconnaître le fascisme". L'essai d'Umberto Eco cartonne, 22 ans après », sur Ouest-France,
- ↑ Sébastien Schneegans, « Fascisme : pourquoi il faut relire Umberto Eco », sur L'Express,
- ↑ Damien Gillot, « Umberto Eco – Reconnaître le fascisme - Compte-rendu de lecture / Histoire contemporaine », sur Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie (APHG),
- ↑ Fascisme : pourquoi il faut relire Umberto Eco, L'Express, 24/02/2026
- ↑ Christophe Kantcheff, « Sachons reconnaître le fascisme - Un petit texte d’Umberto Eco vient nous aider à y voir plus clair. », sur Politis,
- ↑ Jacques Dubois, « Umberto Eco : populismes ou fascismes en civil ? », sur Diacritik,
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Suzy Toson, Qu’est-ce que le fascisme ? Définition et histoire, Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, Sorbonne Université
- Articles du Monde diplomatique sur la thématique "Fascisme"
- Qu'est-ce que la fascisme ?, Vidéo didactique, Lumni / France Télévision, série "Décod'actu",