Sémiramis

reine légendaire de Babylone
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Sémiramis (du grec ancien Σεμίραμις, en syriaque : ܫܲܡܝܼܪܵܡ Šammīrām et en arménien : Շամիրամ Šamiram, « qui vient des colombes » en langue assyrienne : ʃəˈmɪram[1]) est une reine légendaire de Babylone dont le récit est rapporté par Diodore de Sicile dans sa Bibliotheca Historica, récit qu'il tient de celui des Persica de Ctésias de Cnide. D'autres historiens antiques la mentionnent : parmi ceux-ci Hérodote, pour qui Sémiramis est avec Nitocris l'une des deux plus grandes reines babyloniennes, et Bérose, très critique à l'égard de cette version de l'histoire de l'Assyrie.

Sémiramis
Fonction
Reine d'Assyrie
Titre de noblesse
Reine consort
Biographie
Naissance
Nom dans la langue maternelle
Σεμίρᾰμις ou ՇամիրամVoir et modifier les données sur Wikidata
Mère
Conjoint
Enfant
La reine Semiramis (1905), œuvre de Cesare Saccaggi.

Sémiramis est la fille de Dercète, une déesse mi-femme mi-poisson, et d'un jeune humain, Caÿstros. Après la naissance de Sémiramis, la déesse tue le jeune homme, retourne dans le fond d'un lac et abandonne sa fille. L'enfant est nourrie par des colombes puis recueillie par des bergers qui l'élèvent.

Jeune fille, elle rencontre Onnès, un général de l'armée de Ninos, roi de Ninive. Les premières années, pendant lesquelles le couple a deux garçons, Sémiramis conseille son compagnon dans ses campagnes militaires qui sont, grâce à elle, entièrement couronnées de succès.

Cependant, le siège de Bactra met Onnès en difficulté. Celui-ci fait venir sa compagne à son secours. Après la prise de Bactra, largement due aux actions de Sémiramis, Ninos, séduit par Sémiramis, souhaite prendre l'héroïne pour épouse et pousse Onnès au suicide. Sémiramis, devenue reine, part dans de nombreuses conquêtes victorieuses, bâtit Babylone et, à la mort de son mari, construit une énorme tour en son nom.

Elle part ensuite en campagne afin de conquérir l'Inde. La campagne se solde par un échec et, à son retour, elle apprend que ses fils, dont Ninyas, le fils qu’elle a eu avec Ninos, conspirent avec les eunuques du palais. Elle abandonne alors le trône, se transforme en colombe et s'envole au milieu d'une volée d'oiseaux.

Avant d'être racontée par Ctésias, la légende de Sémiramis est certainement déjà connue comme une histoire faisant partie de la tradition orale ou du folklore de Mésopotamie. Apparemment, son personnage est construit autour de deux reines assyriennes ayant régné quelques siècles auparavant : Zakoutou et Sammuramat. Sémiramis fait également penser à la déesse Astarté, ou Ishtar, également belliqueuse et représentée par une colombe dans des récits plus anciens.

Depuis l’Antiquité, Sémiramis connaît une importante postérité culturelle et artistique. Selon les époques, elle est représentée comme une souveraine exemplaire, une conquérante, une « femme forte », mais également comme une tyranne, une séductrice ou une figure de l’Orient décadent. Son personnage inspire notamment des œuvres de Boccace, Christine de Pizan, Voltaire, Rossini, Degas, Paul Valéry, Arthur Honegger et Maurice Ravel, ainsi que plusieurs films du XXe siècle.

Les sources

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La source la plus complète à propos de Sémiramis et de sa légende est la Bibliotheca Historica de Diodore de Sicile (-). L'auteur y décrit, dans le livre II, l'histoire de l'Assyrie et, en particulier, la vie de l'empereur légendaire Ninus et de son épouse Sémiramis. Le récit est, pour sa plus grande part, inspiré d'une partie des Persica[Note 1]. Ce livre aujourd'hui partiellement disparu est écrit par Ctésias de Cnide (-), médecin et historien à la cour d'Artaxerxès II (-) résumant l’histoire de l'Assyrie jusqu'à ce dernier[4],[5].

La version de l'histoire de l'Assyrie de Ctésias est devenue la tradition « vulgate » utilisée par les historiens grecs et romains dans l'écriture des histoires universelles. Les trois premiers livres de la Persique parlent de l'histoire d'avant les perses, à commencer par les assyriens. Pour Ctésias, l'histoire du monde commence par le premier roi assyrien dont on ne connaît pas le nom. Ninos est le premier roi qu'il décrit parce que, selon lui, il est le premier roi à accomplir de grandes choses. Les deux premiers livres sont dédiés au couple Ninos et Sémiramis[6],[7].

La plus ancienne mention grecque de Sémiramis se trouve cependant dans un texte d'Hérodote (-) pour qui Sémiramis est avec Nitocris l'une des deux reines les plus importantes de Babylone. Il lui attribue la construction de digues qui ont empêché l'Euphrate d'inonder Babylone et l'appellation d'une des portes de la ville[8].

Le prêtre-historien Bérose (fin du IVe siècle av. J.-C.) est très critique à l'égard des Persica de Ctésias. Dans son Babylõniaká (« Histoire de Babylone » écrit en grec entre et ), il fait correspondre, dans sa ligne du temps, le nom de Sémiramis à celui de Sammuramat, reine assyrienne de la fin du IXe siècle av. J.-C.[6],[9],[10].

La légende

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La mère de Sémiramis est Dercéto (Derketô), une déesse mi-femme mi-poisson. Selon Lucien de Samosate (IIe siècle av. J.-C.), elle vit dans un lac voisin d'Ascalon. Le père est Caÿstros, le fils présumé d'Achille (ou d'un jeune Syrien[11]) et de Penthésilée. L'union de Derceto et de Caÿstros est provoquée par Aphrodite. Dercéto ne s'apercevant de son acte qu'après la naissance de Sémiramis, assassine Caÿstros et se réfugie au fond du lac en abandonnant sa fille. Le nouveau-né, voué à la mort, est pourtant nourri par des colombes dérobant le lait et le fromage dans les bergeries de la région. Découverte par les bergers intrigués par ce manège, elle est confiée à leur chef Simios (principal gardien des troupeaux du roi Ninus de Ninive[11]) qui lui donne le nom de « Sémiramis » (« qui vient des colombes » en langue assyrienne)[12].

Devenue jeune femme, elle est remarquée pour sa beauté et son intelligence. Elle épouse Onnès, un jeune général (ou conseiller) du roi Ninos[11]. Elle conseille son mari de façon si habile que toutes ses entreprises sont couronnées de succès. Mais, lors d'une expédition en Bactriane, Onnès en difficulté, commet l'erreur d'appeler sa femme à la rescousse. Celle-ci arrive aussitôt, habillée en homme, à la tête d'un groupe de rudes montagnards. Elle s'empare de la citadelle de Bactres et de ses trésors. Mais, Ninos tombe amoureux de Sémiramis. Il contraint Onnès au suicide et épouse la belle sans difficulté. Sémiramis lui donne un fils : Ninyas. Peu de temps après, Ninos meurt et Sémiramis lui succède pour un règne de 42 ans. À la mort de son mari, elle lui fait ériger un tombeau d'une hauteur exceptionnelle[12]. Diodore affirme qu'après la mort de Ninos, elle ne s'est jamais remariée, mais qu'elle a eu de nombreux amants qu'elle aurait fait disparaître[13].

Sémiramis chassant le lion aux portes de Babylone, attribué à Louis de Caullery (ca. 1597). Huile sur bois, musée Fabre, Montpellier.

Pendant son règne, Sémiramis fonde Babylone[14],[12]. Elle y supervise de nombreux travaux de construction. Parmi ceux-ci, les célèbres jardins suspendus, le temple de Mardouk (ou de Bel) et les canaux d'irrigation et de dérivation de l'Euphrate afin de préserver la ville des sécheresses et des inondations. L'historienne Stephanie Dalley (en) remarque qu'au Ier siècle Quinte-Curce fait de Sémiramis la fondatrice de Babylone, alors que Diodore évoque une « grande ville en Babylonie sur l'Euphrate », mais sans la nommer[15]. Cependant, trois siècles plus tôt, Bérose critique les Persica de Ctésias, contestant l'idée que Sémiramis aurait fondé Babylone[6],[16].

Reine guerrière, elle part en campagne contre les Mèdes, les Perses, l’Égypte (où elle interroge l’oracle d’Amon), la Libye, l’Éthiopie, et la Bactriane[12]. L'oracle d'Amon lui apprend que, lorsque son fils Ninyas conspirera contre elle, elle devra disparaître et se voir accorder un honneur immortel[17]. Au IIe siècle, Polyen raconte qu'à la nouvelle d'une révolte des Siraques (peuple installé entre le Caucase et le Don) elle interrompt son bain pour partir réprimer la révolte « pieds nus, sans se donner le temps de raccommoder ses cheveux » [12].

Sa dernière expédition la mène jusqu'à l'Inde, où, face à une armée comptant des éléphants, elle est blessée et refoulée par Stabrobatès, l'un des rois de l'Inde. Elle aurait été à la tête d'une armée de trois millions de fantassins et de 500 000 cavaliers  compte tenu de la logistique de l'époque de Ctesias, ce sont des chiffres impossibles. Lors de son retour de l'Inde, elle apprend que ses fils conspirent avec les eunuques du palais. Comme le lui a conseillé l'oracle d'Ammon, elle remet alors le pouvoir à son fils Ninyas. Elle se transforme en colombe, s'envole au sein d'une nuée d'oiseaux et disparaît. Par la suite, Ninyas succède à Sémiramis et mène une vie parmi les femmes, évite les hommes et les activités guerrières, mais se bat pourtant avec audace lorsque son royaume est menacé. Sémiramis est vénérée comme une déesse et son peuple vénère également les colombes[12],[18].

Les origines de Sémiramis

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Même si le récit transmis par Ctésias puis Diodore relève largement de la fiction légendaire, la légende de Sémiramis — considérée dans l’Antiquité comme un récit historique — ne paraît pas être une pure invention grecque. Ctésias semble avoir repris dans sa Persica des traditions orales plus anciennes, probablement proche-orientales, dans lesquelles le souvenir de la reine assyrienne Sammu-ramat a pu jouer un rôle important[19],[20],[21]. Par exemple, Xanthos de Lydie a une variante au conte de Dercète antérieure aux Persica[22].

En outre, même si aucun des écrits cunéiformes mésopotamiens connus ne fait allusion à ces légendes[19], plusieurs endroits en Assyrie, en Mésopotamie, en Médie, en Perse, au Levant, en Asie Mineure, en Arabie et dans le Caucase, portent ou ont porté le nom de Sémiramis. À moins que ces endroits en aient retenu le nom d'une manière ou d'une autre[Note 2]. Cela laisse la possibilité d'imaginer une figure populaire, littéraire ou légendaire de Sémiramis déjà bien implantée dans le folklore antique au moment de l'écriture des Persica[20].

Dans le même ordre d'idée, Eckart Frahm signale qu'une tablette cunéiforme d’Uruk datée de l’époque hellénistique, vers -, mentionne une femme d’origine grecque nommée Šamê-rammata, « dont le second nom est Krato, fille d’Artémidoros ». D'après l'assyriologue, ce nom correspond vraisemblablement à Sémiramis et témoigne de la diffusion de cette figure en Babylonie hellénistique, où elle pouvait être perçue comme un modèle féminin positif[24].

Le personnage de « Sémiramis reine assyrienne » est fort probablement syncrétique, composé à partir de plusieurs personnages réels ou fictifs et de mythes comme ceux de la « guerrière ambitieuse dévoreuse d'hommes » et de la « déesse capable de se transformer en animal »[25]. En dépit des 29 successeurs donnés à Sémiramis, suggérant plusieurs siècles de dirigeants, le personnage de la légendaire reine assyrienne peut avoir été façonné à l'image de deux reines néo-assyriennes dont les existences sont historiquement avérées : Zakoutou et Sammuramat[26], déjà revêtues de l'aura d'une déesse kassite proche de la déesse Astarté ou Ishtar[20].

Deux reines assyriennes

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La reine assyrienne Sammuramat est l'épouse de Shamshi-Adad V (-) et mère d'Adad-nerari III (-)[27] dont elle assure la régence à la mort de son époux en Pendant les cinq années entre le règne du père et celui du fils, elle détient apparemment le pouvoir et son autorité paraît plus forte que les autres femmes de roi d'Assyrie. La stèle de Pazarcık qui date de mentionne, par exemple, sa participation directe à une campagne militaire avec (ou sans) son fils Adad-nerari III. Cette expédition a lieu à l'ouest de l'Euphrate afin de réprimer une révolte dans le sud de l'Anatolie[28],[29]. Après une période d'importance politique pendant laquelle elle semble gouverner aux côtés de son fils, Sammuramat semble se retirer au profit de ce dernier pour une vie de prêtrise dans l'un des temples d'Assyrie. Peut-être le temple de Nabû à Nimroud où des statues lui avaient été précédemment dédiées[30]. Sammuramat meurt probablement vers [31].

D'origine araméenne, Zakoutou est l'épouse de Sennachérib, souverain assyrien de à héritier direct de Sargon II. L'un des principaux actes du souverain est l'agrandissement, la fortification et l'embellissement de la ville de Ninive, devenue capitale de l'empire assyrien. En , alors qu'il réprime une rébellion, Sennachérib détruit la ville de Babylone, ce qui lui vaut une réputation de sacrilège. Il est tué en . Sous le règne de son fils Assarhaddon, Zakoutou supervise la reconstruction de Babylone[32].

Ainsi, il semble que le couple Sennachérib/Zakoutou inspire la légende du relèvement de Ninive par le roi Ninos, équivalent grec du nom « Ninive ». Ce couple est également à l'origine de la fondation de Babylone par Sémiramis, selon la version de Ctésias reprise par Diodore. Le couple Sammuramat/Shamshi-Adad V suit une logique similaire. Après la mort de son père et une période de régence, un grand nombre de conquêtes sont effectuées par Adad-nerari III. Cela rappelle les exploits de la reine légendaire Sémiramis, qui entreprend de nombreuses conquêtes après la mort de son mari Ninos, avec qui elle avait un fils. Les nombreuses conquêtes attribuées à Sémiramis correspondent approximativement à celles que les scribes de l'époque attribuent à Adad-nerari III, fils de Sammuramat.[Note 3],[14].

Ishtar, les poissons et les colombes

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D'après plusieurs sources babyloniennes et assyriennes, la déesse du pays kassite et en particulier celle de l'inscription de Behistun  par ailleurs, indiqué par Ctésias/Diodore comme un lieu créé par Sémiramis  se nomme Shimaliya. Elle partage beaucoup de traits avec la déesse babylonienne Ishtar, et peut avoir été plus tard absorbée par la figure de la reine Sémiramis[34].

Ishtar est la déesse babylonienne de l'amour et de la guerre. Comme dans le mythe de Sémiramis, cette déesse est parfois représentée sous la forme d'une colombe. Dans le récit Descente d'Ishtar aux Enfers la déesse tue son amant, tout comme le font Dercète et Sémiramis : la première supprime Caÿstros avec qui elle conçoit Sémiramis, tandis que cette dernière, même si elle n'est pas directement responsable de la mort de son compagnon Onnès, pousse tout de même le père de ses deux fils aînés au suicide puis met régulièrement à mort ses amants[35].

Eckart Frahm rapproche plusieurs motifs de la légende de Sémiramis de traditions religieuses syriennes et mésopotamiennes. Dercéto, la mère divine de Sémiramis, représentée sous une forme mi-femme mi-poisson, serait liée à Atargatis, grande déesse syrienne dont le culte associait poissons et colombes. Frahm évoque aussi la déesse Kubaba, déesse vénérée notamment à Karkemish et en Syrie du Nord, également liée à ces deux animaux. Ces rapprochements suggèrent que la figure de Sémiramis s’est développée dans un contexte religieux proche-oriental où se mêlaient motifs de souveraineté, déesses, poissons et colombes[36].

Réception et postérité de Sémiramis

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Depuis l’Antiquité, la figure de Sémiramis a fait l’objet de représentations contradictoires. Admirée comme fondatrice, conquérante et modèle de souveraineté féminine, elle a aussi été dépeinte comme une tyranne, une séductrice ou un contre-modèle moral. Ces interprétations successives reflètent moins une tradition stable que les conceptions du pouvoir féminin, de la sexualité et de l’Orient propres à chaque époque.

De l’Antiquité au Moyen Âge

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Dans l’Antiquité, Sémiramis est d’abord présentée comme une souveraine exceptionnelle. Hérodote ne lui consacre qu’une brève mention, tandis que Ctésias puis Diodore de Sicile développent le récit de ses conquêtes, de ses constructions et de son accession au pouvoir. Malgré les épisodes scandaleux qui lui sont attribués, notamment ses nombreux amants et leur mise à mort, Diodore la décrit avant tout comme une dirigeante remarquable par son intelligence, son audace et ses qualités de gouvernement. Elle figure ainsi parmi les reines guerrières et les femmes célèbres dont les actes sont jugés dignes de mémoire[37].

Portrait de Cicéron, qui qualifie le gouverneur Aulus Gabinius de « nouvelle Sémiramis ». Copie de l'original exposé au Thorvaldsens Museum à Copenhague - Danemark.

Cette image positive coexiste toutefois dès l’Antiquité avec une lecture plus hostile. Dans la Rome antique, le nom de Sémiramis peut également servir d’invective politique. Cicéron qualifie ainsi ironiquement le gouverneur Aulus Gabinius de « nouvelle Sémiramis », associant son gouvernement de la Syrie à un pouvoir oriental jugé tyrannique et efféminé. Sa figure devient ainsi ambivalente : elle incarne à la fois la réussite exceptionnelle d’une femme exerçant des fonctions considérées comme masculines et le désordre supposé d’un pouvoir féminin échappant aux normes sociales[38].

Au Moyen Âge chrétien, cette ambivalence s’atténue au profit d’une représentation largement négative. Augustin d’Hippone, Jérôme et Orose font de Sémiramis un contre-modèle païen : cruelle, luxurieuse et incestueuse, elle est animée d’une soif de pouvoir jugée contre nature et aurait, avec son fils, introduit l’idolâtrie. Cette image vise également à dénoncer une femme qui ne se conforme ni au rôle attendu d’une mère ni à l’idéal chrétien de la souveraine. Dante la place ensuite parmi les luxurieux du deuxième cercle de l’Enfer et lui attribue l’instauration de lois autorisant la débauche afin de dissimuler ses propres excès[39].

La figure de Sémiramis n’est cependant pas uniformément condamnée. Dans la littérature médiévale et à la fin du Moyen Âge, certains auteurs cherchent déjà à réinterpréter son parcours. Christine de Pizan, notamment, la défend comme une femme d’exception et met l’accent sur ses réalisations politiques et militaires plutôt que sur les accusations sexuelles portées contre elle. Cette relecture prépare sa transformation ultérieure en modèle de « femme forte » à la Renaissance[40].

De la Renaissance au XVIIIe siècle

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Sémiramis. D'après Giovanni Boccaccio, De mulieribus claris ().

À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, l’image de Sémiramis redevient profondément ambivalente. Dans le De mulieribus claris de Giovanni Boccaccio, elle figure immédiatement après Ève parmi les femmes célèbres. L’auteur célèbre ses réalisations politiques et militaires, qu’il juge remarquables même pour un homme. Cependant, il considère que sa sexualité, et particulièrement son inceste supposé avec son fils, efface tout le mérite de ses actions. Une édition allemande de traduit visuellement cette contradiction en représentant simultanément Sémiramis dans le lit de son fils, presque dévêtue parmi ses suivantes, et sous la forme d’une statue royale en armure élevée sur une colonne. L’image oppose ainsi la souveraine glorieuse à la femme scandaleuse et tourne en dérision le gouvernement féminin[41].

Christine de Pizan recevant Raison, Droiture et Justice, puis construisant avec Raison la Cité des dames. Miniature du Livre de la Cité des dames, BnF, ms. français 607, f. 2[42].

Cette lecture est cependant contestée par Christine de Pizan. Dans La Cité des dames, elle détourne l’attention de la sexualité de Sémiramis pour insister sur l’ampleur de ses réalisations. Elle interprète même son union incestueuse, principal chef d’accusation transmis par la tradition, comme une manœuvre politique destinée à consolider son autorité[Note 4]. Au XVIe siècle, Louise Labé reprend Sémiramis dans sa première élégie pour illustrer la puissance d’Amour. Elle rappelle d’abord la grandeur militaire de la reine, conquérante armée dont les exploits servaient d’exemple à ses soldats, avant de la montrer vaincue à son tour. Sémiramis abandonne alors les armes et les lois ; son épée, son bouclier, sa cuirasse et son char victorieux disparaissent au profit de la langueur amoureuse. Son amour incestueux n’est plus seulement présenté comme la manifestation d’une sexualité coupable, mais comme la mesure d’une force capable de soumettre même une souveraine guerrière. Cette transformation fait de Sémiramis une figure à la fois puissante et vulnérable, qui suscite davantage la pitié que l’indignation.[44],[45].

Parallèlement, Sémiramis entre dans le canon des Neuf Preuses, équivalent féminin des Neuf Preux. Avec huit reines amazones, elle incarne des vertus guerrières comparables à celles des chevaliers. Elle apparaît dans des fresques, des tapisseries, des céramiques, des jeux de cartes et des spectacles de cour, généralement représentée comme une reine européenne contemporaine, couronnée ou casquée, sans signe particulier d’origine orientale ni allusion à ses fautes sexuelles. Dans certaines images, son écu porte trois sièges d’or symbolisant l’Assyrie, la Babylonie et la Chaldée. Sa réputation devient si prestigieuse que son nom sert de titre honorifique à des souveraines chrétiennes : Marguerite de Danemark est appelée la « Sémiramis du Nord » après ses conquêtes en Scandinavie, et Isabelle de Castille la « Sémiramis de la chrétienté »[46].

Sémiramis tenant une épée de Matteo Rosselli -

Aux XVIe et XVIIe siècles, cette valorisation accompagne les débats provoqués par l’exercice réel du pouvoir par des reines et des régentes. Sémiramis peut alors servir à célébrer l’efficacité du gouvernement féminin. Dans la salle d’audience de Marie-Madeleine d’Autriche à la villa du Poggio Imperiale, le tableau Sémiramis tenant une épée de Matteo Rosselli occupe une place centrale parmi des héroïnes destinées à affirmer qu’une femme peut gouverner aussi efficacement qu’un homme[47]. La figure demeure néanmoins embarrassante. Rubens propose de l’intégrer au cycle consacré à Marie de Médicis au palais du Luxembourg, mais elle est écartée en raison de sa réputation peu compatible avec la chasteté exemplaire attendue d’une reine. La même Marie de Médicis accepte pourtant que les murailles attribuées à Sémiramis servent de métaphore à la solidité de l’alliance matrimoniale entre la France et l’Angleterre[48].

Cette ambivalence se retrouve dans La Gallerie des femmes fortes, publiée en par le jésuite Pierre Le Moyne et dédiée à la régente Anne d’Autriche. Sémiramis y figure parmi les souveraines de l’Antiquité proposées à la réflexion morale et politique. Selon Asher-Greve, Le Moyne considère que le sexe ne détermine pas l’aptitude à gouverner et va jusqu’à relativiser les transgressions sexuelles attribuées à une souveraine lorsqu’elles répondent à une nécessité politique plutôt qu’à un désir déréglé. L’intégration de Sémiramis parmi les femmes exemplaires suppose ainsi de distinguer ses capacités de gouvernement des crimes que la tradition lui attribue[49].

Livret de mise en scène d'une troupe de théâtre française pour Sémiramis (tragédie de Voltaire), Mannheim, vers

Le théâtre baroque exploite davantage la face tragique du personnage. Les dramaturges combinent librement veuvage, travestissement, conquête du pouvoir, inceste et meurtre. Dans la Sémiramis de Gabriel Gilbert, créée en au début de la régence d’Anne d’Autriche, l’héroïne affirme préférer le pouvoir à l’amour. Dans La véritable Sémiramis de Nicolas Desfontaines, publiée l’année suivante, elle devient une souveraine ambitieuse et vindicative qui finit par se suicider. Calderón de la Barca retranche au contraire de La hija del aire l’inceste et la luxure : sa Sémiramis est belle, intelligente et ambitieuse, mais sa cruauté et son incapacité à envisager d’autres solutions provoquent sa mort au combat. La pièce, jouée en devant Philippe IV d’Espagne et sa jeune épouse, a pu fonctionner comme un avertissement sur les dangers du pouvoir royal[49].

Au XVIIIe siècle, Voltaire reprend cette fonction morale dans sa tragédie Sémiramis de . La reine y demeure digne de compassion parce qu’elle est soumise au destin, mais elle a manqué à ses devoirs d’épouse et abusé de son pouvoir. Son sacrifice final en faveur de son fils lui permet toutefois de retrouver, au moment de mourir, le rôle maternel auquel elle avait failli. La légende devient ainsi un moyen de réfléchir à la justice, à la responsabilité du souverain et aux limites de l’ambition[50].

Au XIXe siècle

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Au XIXe siècle, la redécouverte archéologique de l’Assyrie et de la Babylonie renouvelle les formes visuelles associées à Sémiramis sans faire disparaître les traditions légendaires antérieures. Les découvertes d’Austen Henry Layard, exposées au British Museum à partir des années , suscitent en Europe un engouement pour l’Orient ancien qui touche aussi bien la culture populaire que les arts. Dans le contexte de l’orientalisme européen, les femmes de l’Orient ancien sont fréquemment représentées comme des figures de sensualité, de démesure ou de danger, tandis que Babylone devient le décor d’un monde jugé à la fois fascinant et décadent. Ces représentations ne reflètent pas seulement l’Antiquité : elles projettent également sur elle les conceptions contemporaines de la féminité, de la sexualité, de la différence raciale et du pouvoir impérial[51].

Décor créé par Alessandro Sanquirico pour la reprise de Semiramide à La Scala de Milan en .

Sémiramis demeure parallèlement une figure populaire de l’opéra. Après plusieurs adaptations au début du siècle, la Semiramide de Rossini, créée en , s’impose durablement dans le répertoire. Son image continue aussi d’accompagner les débats sur l’exercice du pouvoir par les femmes. L’avènement de Victoria en ravive en Grande-Bretagne les discussions sur la souveraineté féminine, encore considérée par certains comme une anomalie. Sémiramis apparaît alors dans des recueils de femmes célèbres, parfois comme souveraine exemplaire, parfois comme avertissement contre celles qui transgressent les rôles assignés à leur genre. Cette ambivalence reflète les tensions entre l’idéal victorien de l’épouse et de la mère dévouée et les revendications croissantes en faveur de l’éducation, de l’émancipation et des droits politiques des femmes[52].

Sémiramis, sculpture en marbre de William Wetmore Story, conçue en et réalisée en . Dallas Museum of Art - Dallas - États-Unis.

En , inspiré notamment par la tragédie de Voltaire et l’opéra de Rossini, le sculpteur américain William Wetmore Story conçoit une représentation monumentale de Sémiramis, dont deux exemplaires en marbre sont réalisés l’année suivante. L’un est aujourd’hui conservé au Dallas Museum of Art et l’autre à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts de Philadelphie. Story représente la reine assyrienne assise sur un siège d’inspiration orientale, parée d’un diadème et de bijoux destinés à évoquer l’Assyrie. Son corps conserve l’idéalisation et le drapé propres à la sculpture néoclassique, tandis que son attitude méditative l’inscrit parmi les héroïnes tourmentées privilégiées par l’artiste. Souveraine imposante mais absorbée dans ses pensées, elle semble contempler les violences et les crimes que la tradition lui attribue[53],[54].

Edgard Degas, Sémiramis construisant Babylone ( - ), Musée d'Orsay - Paris (France)

Dans les arts visuels, Sémiramis est pourtant beaucoup moins présente que d’autres figures de l’Orient ancien. Parmi les nombreuses peintures orientalistes du siècle étudiées par Frederick Bohrer, l’archéologue et historienne de l’art Julia M. Asher-Greve ne relève qu’une œuvre qui lui soit directement consacrée : Sémiramis construisant Babylone, peinte par Edgar Degas entre et . L’artiste adopte une composition en frise et donne à certains éléments, comme le char et la coiffure de la reine, une apparence inspirée de l’art assyrien, tout en mêlant ces références à des influences égyptiennes, grecques et italiennes. L’œuvre ne constitue donc pas une restitution archéologique de Babylone, mais une création nourrie de plusieurs traditions artistiques[55].

Degas s’écarte surtout des représentations orientalistes fondées sur le luxe et l’érotisation du corps féminin. L'historienne de l'art Zainab Bahrani décrit cette Sémiramis comme une figure monumentale, austère et presque dépourvue de genre, placée au centre d’une ville fondée par une femme et entourée d’un groupe majoritairement féminin[56]. Cette lecture n’est toutefois pas la seule. Sa consœur Eugénie De Keyser estime que la douceur et le calme apparents de la reine dissimulent ses crimes, tandis que Norma Broude voit dans le tableau une évocation positive de l’indépendance et de la puissance créatrice des femmes. L’œuvre conserve ainsi l’ambivalence attachée à Sémiramis : fondatrice et souveraine capable d’agir hors des rôles féminins traditionnels, mais toujours susceptible d’être ramenée aux récits de violence et de transgression sexuelle qui accompagnent sa légende[57].

À l’époque contemporaine

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En , Paul Valéry et Arthur Honegger créent pour Ida Rubinstein un vaste spectacle intitulé Sémiramis, mêlant théâtre, musique orchestrale, chant, ballet et pantomime. Rubinstein y interprète elle-même la reine assyrienne. Valéry ne reprend que librement la légende : après une victoire militaire, Sémiramis choisit pour amant un prisonnier qui tente de la soumettre ; elle le tue, puis disparaît finalement dans une apothéose solaire. Le pouvoir féminin constitue ainsi le thème central de l’œuvre, mais il demeure associé à la violence, au désir et à la mort. Les décors, les costumes et certaines attitudes de la souveraine s’inspirent de l’art assyrien, afin de donner au spectacle une monumentalité orientale. La création à l’Opéra de Paris est toutefois un échec et l’œuvre disparaît rapidement du répertoire[58].

La légende de Sémiramis est notamment reprise au cinéma par deux péplums italiens : Sémiramis, esclave et reine (La cortigiana di Babilonia), réalisé en par Carlo Ludovico Bragaglia, avec Rhonda Fleming dans le rôle principal., et Sémiramis, déesse de l’Orient (Io Semiramide), réalisé par Primo Zeglio en avec Yvonne Furneaux dans le rôle-titre. Selon l’historien Ezequiel Cabrera, les affiches de ces films prolongent l’imaginaire orientaliste du XIXe siècle en associant l’Orient ancien à la sensualité, au luxe, à la violence et à une architecture monumentale tout en plaçant au centre un héros masculin porteur des valeurs positives attribuées à l’Occident. Dans les affiches d’Io Semiramide, la reine assyrienne emprunte également certains traits à la représentation cinématographique contemporaine de Cléopâtre[59].

Une œuvre de jeunesse de Maurice Ravel intitulée Sémiramis, composée en à partir du livret imposé pour le prix de Rome de , est longtemps demeurée sans création publique. Son manuscrit, réapparu lors d’une vente en puis acquis par la Bibliothèque nationale de France, comprend un Prélude, une Danse et un Air de Manassès. Après une unique lecture privée au Conservatoire de Paris le , l’œuvre connaît sa création mondiale publique en à New York, sous la direction de Gustavo Dudamel, puis sa première audition publique française en Décembre de la même année à la Philharmonie de Paris[60],[61].

Notes et références

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  1. Le fait que Diodore ait consulté une copie des Persiques ou qu'il se soit inspiré des récits légendaires racontés à son époque suscite encore débat[2],[3].
  2. Il se peut, par exemple, que le nom originel de la ville de Van était Šamiramagerd (« Créée par Šamiram »), au temps où l'Arménie était incluse dans l'Empire assyrien[23].
  3. Mais il existe un débat sur l'importance de la participation de Sammuramat dans les décisions prises par son fils dans un contexte historique où les empereurs ont tendance, l'empire s'étendant, à déléguer de plus en plus leur pouvoir sans que, pour cela, leur prestige ne diminue. Ce qui expliquerait l'absence de la reine-mère dans les discours des scribes[33].
  4. Christine de Pizan mobilise Sémiramis à plusieurs reprises dans son œuvre : victime de Fortune dans la Mutation de Fortune, architecte ingénieuse dans L’Avision Christine et modèle de chevalerie dans Le Chemin de longue étude, elle en fait dans La Cité des dames un exemple de vertu placé au commencement de la construction symbolique de la cité[43].

Références

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  2. Francis Joannès, « Sémiramis, une reine assyrienne de légende », sur histoire-et-civilisations.com, (consulté le ).
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  59. (it) « Io Semiramide (1963) », sur Archivio del cinema italiano (consulté le )
  60. « Sémiramis, une œuvre inédite de Maurice Ravel | Le Magazine, Philharmonie de Paris », sur philharmoniedeparis.fr (consulté le )
  61. Paula Floch, « 'Sémiramis', la redécouverte d'une oeuvre de jeunesse de Ravel a marqué son cent cinquantième anniversaire - RTBF Actus », sur RTBF (consulté le )

Annexes

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Sources

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Bibliographie

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  • (en) Julia M. Asher-Greve, « From “Semiramis of Babylon” to “Semiramis of Hammersmith” », dans Steven W. Holloway (dir.), Orientalism, Assyriology and the Bible, Sheffield, Sheffield Phoenix Press, coll. « Hebrew Bible Monographs » (no 10), (ISBN 978-1-905048-37-3, lire en ligne), p. 322-373
  • (en) Eckart Frahm, « From Sammu-ramat to Semiramis and Beyond: Metamorphoses of an Assyrian Queen », dans Agnete W. Lassen et Klaus Wagensonner, Women at the Dawn of History, New Haven, Yale Babylonian Collection, (lire en ligne), p. 47-53
  • (de) Robert Rollinger, « Semiramis », dans Reallexikon der Assyriologie und Vorderasiatischen Archaölogie, vol. XII, 2009-2011 (lire en ligne), p. 383-386
  • (de) Annette Simonis, « Semiramis », dans Peter von Möllendorff, Annette Simonis et Linda Simonis (dir.), Historische Gestalten der Antike. Rezeption in Literatur, Kunst und Musik, Stuttgart et Weimar, Metzler, coll. « Der Neue Pauly. Supplemente » (no 8), , p. 879–892

Articles connexes

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Liens externes

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