Serpent arc-en-ciel
Le Serpent arc-en-ciel (en anglais Rainbow Serpent) est l'un des êtres ancestraux les plus importants de la mythologie des Aborigène d'Australie. Connu sous des noms très variés selon les langues et les régions concernées (notamment Ngalyod et Yingarna en Terre d'Arnhem occidentale, Yurlunggur ou Witij chez les Yolngu, Wagyl ou Waugal chez les Noongar du Sud-Ouest, Ungud ou Wunggurr dans le Kimberley, ou encore Wanampi dans le Désert occidental), il est généralement décrit comme un serpent gigantesque associé à l'eau, à la pluie et à la fertilité, capable de façonner le paysage, de se déplacer sous terre entre les points d'eau permanents, ou de traverser le ciel sous la forme d'un arc-en-ciel.


L'expression anglaise Rainbow Serpent est proposée en 1926 par l'anthropologue britannique Alfred Radcliffe-Brown, qui rassemble sous cette dénomination un motif mythologique qu'il identifie comme commun à un grand nombre de groupes aborigènes à travers le continent. Cette entreprise de synthèse, si elle a contribué à faire connaitre la figure du Serpent arc-en-ciel au-delà de l'Australie, est aussi critiquée par des chercheurs postérieurs pour sa tendance à unifier artificiellement des être ancestraux dont les récits, les caractéristiques et les fonctions rituelles restent propres à chaque groupe et à chaque territoire.
Figure centrale du Temps du Rêve, la cosmologie aborigène de la création du monde, le Serpent arc-en-ciel est associé à des pouvoirs à la fois créateurs et destructeurs : donneur de vie, de fertilité et de pluie, gardien de sites sacrés, il peut aussi punir la transgression des lois coutumières ou provoquer sécheresse et inondations. Il occupe une place centrale dans plusieurs cycles rituels, notamment ceux liés à l'initiation masculine, comme dans le récit yolngu des sœurs Wawalag, avalées puis régurgitées par le serpent Yurlunggur.
Les représentations du Serpent arc-en-ciel figurent parmi ls plus anciennes images religieuses documentées dans l'art rupestre australien, notamment en Terre d'Arnhem occidentale. Depuis la fin du XXe siècle, son image est aussi devenue un symbole largement diffusé de l'identité aborigène contemporaine puis, plus largement, de l'Australie elle-même (notamment lors des célébrations du centenaire de la Fédération australienne en 2001), un usage qui a pu faire l'objet de critiques pour son caractère simplificateur, voire appropriatif, à l'égard des significations traditionnelles propres à chaque groupe.
Dénomination
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L'expression anglaise Rainbow Serpent est introduite en 1926 par l'anthropologue britannique Alfred Radcliffe-Brown. Celui-ci rassemble et compare des récits mythologiques recueillis auprès de plusieurs groupes aborigènes du continent par des missionnaires, des administrateurs coloniaux et des ethnographes, et conclut à l'existence d'un motif commun : celui d'un serpent gigantesque, associé à l'eau et à l'arc-en-ciel, occupant une position de quasi-divinité[1].
Cette synthèse a durablement influencé la manière dont les non-Aborigènes ont perçu et nommé cette figure, mais elle est depuis discutée par les chercheurs : en réunissant sous une même étiquette des êtres ancestraux propres à chaque groupe linguistique (avec leurs récits, leurs rites et leurs implications sociales spécifiques), elle tend à masquer la diversité réelle des traditions concernées et à présenter comme une entité unique ce qui relève plutôt d'une famille de figures ancestrales distinctes, bien que thématiquement proches[2].
Noms régionaux
modifierLe continent australien comptait, avant la colonisation, environ deux cent cinquante langues aborigènes distinctes réparties en quelque cinq cents clans, chacun disposant de ses propres récits sur les êtres ancestraux et, bien souvent, de son propre nom pour désigner le Serpent arc-en-ciel[2]. Le tableau suivant propose une sélection non exhaustive de noms régionaux attestés dans la littérature ethnographique.
| Nom | Groupe ou langue | Région | Source |
|---|---|---|---|
| Ngalyod | Kunwinjku | Terre d'Arnhem occidentale | [2] |
| Yingarna | Kunwinjku | Terre d'Arnhem occidentale | [2] |
| Yurlunggur | Yolngu | Terre d'Arnhem (nord-est) | [3] |
| Julunggul, Witij ou Wititj | Yolngu | Terre d'Arnhem (nord-est) | [3] |
| Bolung | Peuples de langue dalabon | Terre d'Arnhem (sud) | [4],[5] |
| Wagyl (ou Waugal) | Noongar | Sud-Ouest (région de Perth) | [2] |
| Ungud (ou Wunggurr) | Worrorra, Ngarinyin, Wunambal | Kimberley | |
| Wanampi | Pitjantjatjara, Yankunytjatjara (Anangu) | Désert occidental et central | [6] |
| Wonambi | Nom emprunté par les paléontologues à un terme aborigène local | Région de Naracoorte, Australie-Méridionale | [7] |

Le serpent arc-en-ciel n'est pas systématiquement conçu comme une entité unique et asexuée : selon les régions et les récits, il peut être masculin, féminin, ou apparaitre en couple ou en fratrie. Les wanampi du Désert occidental sont ainsi fréquemment décrits par paires (un père et son fils, ou deux frères, gardiens d'un même point d'eau), tandis que certaines versions yolngu distinguent Julunggul comme une figure féminine du Serpent arc-en-ciel, aux côtés du Yurlunggur masculin[2].
Description et caractéristiques
modifierLe Serpent arc-en-ciel est généralement décrit comme un être de taille gigantesque, habitant les points d'eau profonds et permanents. Sa représentation n'est cependant presque jamais celle d'un simple serpent : dans l'art rupestre et la peinture sur écorce, il apparait le plus souvent comme un être composite, empruntant des traits à plusieurs espèces animales, voire végétales. En Terre d'Arnhem occidentale, certaines peintures lui donnent une tête de kangourou, un corps de serpent, une queue de barramundi et des excroissances en formes d'ignames. Une peinture sur écorce de l'artiste Dick Nguleingulei Murrumurru, conservée au National Museum of Australia, représente ainsi Yingarna avec des dents et une queue de crocodile et un corps rond rappelant celui d'un émeu[2]. Une analyse comparative de représentations rupestres de la région a par ailleurs relevé une ressemblance frappante entre certaines figures du Serpent arc-en-ciel et un syngnathe (poisson-pipe, Haliichthys taeniophorus), ainsi qu'avec la queue du crocodile[8].
Le genre du Serpent arc-en-ciel varie selon les traditions : à côté de figures masculines, plusieurs groupes lui reconnaissent une dimension féminine ou une existence en couple (Yingarna est ainsi considérée, dans certaines versions kunwinjku, comme la mère de Ngalyod)[2].
Au-delà des variations régionales, sa caractéristique la plus constante est son ambivalence foncière : à la fois créateur et destructeur, le Serpent arc-en-ciel façonne le paysage en se déplaçant (creusant les cours d'eau, soulevant les montagnes) et dispense la pluie, la fertilité et la vie, mais il peut tout aussi bien engloutir, noyer ou frapper de maladie ceux qui transgressent les règles ou s'approchent sans précaution de ses points d'eau. Cette dualité en fait une figure qu'il convient d'apaiser plutôt que d'invoquer à la légère : ses lieux de repos sont généralement évités[2].
Le Serpent arc-en-ciel est enfin étroitement associé, dans plusieurs régions, aux cristaux de quartz et aux coquilles nacrées (maban), considérés comme des concentrés de son pouvoir. Chez les hommes de haute initiation (karadji) décrits par l'anthropologue A. P. Elkin, l'insertion rituelle de cristaux de quartz dans le corps du novice, lors d'une mort et d'une renaissance symboliques associées au Serpent, est censée conférer des pouvoirs de guérison et de divination. Dans le nord-est du Kimberley, le Serpent arc-en-ciel, nommé Galeru, est de la même façon désigné comme la source des pierres blanches utilisées pour faire venir la pluie et des coquillages nacrés qui circulent entre les groupes[9].
Mythologie et le Temps du Rêve
modifierDans la cosmologie aborigène, le Temps du Rêve désigne à la fois une ère primordiale pendant laquelle des êtres ancestraux ont façonné le monde et institué les lois régissant la vie sociale et rituelle, et une dimension intemporelle restant accessible par le rite, le chant ou la peinture. Le Serpent arc-en-ciel y figure comme l'un des êtres créateurs les plus puissants : ses déplacements ont façonné les cours d'eau, les gorges et les chaînes de montagnes, et les récits qui lui sont associés fondent, selon les régions, des cycles rituels majeurs liés à l'initiation, à la fertilité et au maintien de l'ordre cosmique[10].
Le cycle des sœurs Wawalag (Terre d'Arnhem)
modifierL'un des récits les mieux documentés associés au Serpent arc-en-ciel est celui des sœurs Wawalag (ou Wagilag), central dans plusieurs cérémonies d'initiation masculine du nord-est de la Terre d'Arnhem, notamment le complexe rituel Kunapipi[3],[11]. Dans les versions recueillies par l'anthropologue William Lloyd Warner dans les années 1930, deux sœurs voyageant vers le nord installent leur campement près du point d'eau de Mirarrmina. Du sang menstruel de l'une d'elles souille les eaux du point d'eau ; le grand serpent Yurlunggur (ou Julunggul), qui y réside, en perçoit l'odeur, sort de sa demeure souterraine et engloutit les deux sœurs ainsi que leurs enfants[12],[3]. Réuni avec d'autres serpents totémiques venus de territoires voisins, Yurlunggur est amené à reconnaitre sa faute ; il régurgite les sœurs, un épisode que plusieurs chercheurs mettent en relation avec le grondement du tonnerre et l'arrivée de la mousson[13]. Cette séquence structure plusieurs cérémonies masculines de la région, notamment le complexe rituel Kunapipi, auquel elle est intimement associée[3].
Le Wagyl (Sud-Ouest de l'Australie)
modifierChez les Noongar du Sud-Ouest, le Wagyl (ou Waugal) est le serpent créateur du Nyitting, le « Temps de la création »[14]. Selon la tradition orale rapportée notamment par la State Library of Western Australia, le Wagyl aurait façonné en se déplaçant le cours du fleuve Derbal Yerrigan (Swan), creusant ses méandres au niveau de Belmont et de Maylands, avant de secouer ses écailles dans la boue près de l'actuel Causeway, puis de former, par un dernier repli, la vaste étendue d'eau de Perth Water[15]. Le premier interprète gouvernemental de la colonie du Swan River, Francis Armstrong, consigne dès 1836 des observations sur le respect rendu au Wagyl : certaines pierres rondes, considérées comme des œufs pondus par le serpent, faisaient l'objet d'égards particuliers de la part des Noongar, qui leur aménageaient un lit de joncs. Au XXIe siècle encore, le Wagyl est décrit par des responsables coutumiers noongar comme disposant d'un pouvoir de vie et de mort et comme méritant le respect dû à un être de cette nature[2].
Pratiques rituelles et sociales
modifierProtocoles autour des points d'eau
modifierEn raison du danger qu'il représente, le Serpent arc-en-ciel impose des règles de conduite précises à l'approche de ses points d'eau. Dans plusieurs régions, il est d'usage de s'annoncer à voix haute en s'approchant, en signalant pacifiquement son intention et sa parenté, afin de ne pas être pris pour un intrus. En Terre d'Arnhem, certains points d'eau associés au Serpent sont également considérés comme des lieux où il dépose des « enfants-esprits » : les femmes qui s'y baignent pourraient ainsi concevoir un enfant, une croyance qui relie directement le Serpent arc-en-ciel à la fécondité humaine[16].
Initiation et pouvoirs rituels
modifierLe Serpent arc-en-ciel est également à la source du pouvoir de certains spécialistes rituels (hommes, et plus rarement femmes), dont l'expérience s'étend au-delà de la maladie ou de la blessure ordinaires vers le domaine surnaturel. Selon les croyances du Kimberley et du Désert occidental documentées par l'anthropologue A. P. Elkin, le novice appelé à devenir un tel spécialiste est emmené, au cours de son initiation, dans le ciel, où il subit une mort rituelle ; des cristaux de quartz et des coquilles nacrées (maban), tous deux associés au Serpent, sont alors insérés dans son corps, ou bien il reçoit de « petits serpents arc-en-ciel » provenant d'un point d'eau situé au pied de l'arc-en-ciel. Une fois acquis, ces pouvoirs confèrent au spécialiste rituel une capacité de guérison et de divination reconnue par l'ensemble du groupe[9].
Rôle dans l'organisation sociale
modifierChez les Yolngu de Terre d'Arnhem, le Serpent arc-en-ciel s'inscrit dans le système des deux moitiés complémentaires, Dhuwa et Yirritja, qui structure l'ensemble de la société : chaque individu, par filiation paternelle, appartient à l'une des deux moitiés, et les clans d'une même moitié sont liés entre eux par des mythes communs (dont ceux du Serpent arc-en-ciel), tandis que les clans de moitiés opposées le sont par l'alliance matrimoniale[17]. Les récits qui lui sont associés, comme celui des sœurs Wawalag, sont ainsi indissociables de cette organisation sociale : leur transmission, leur interprétation et le droit de les raconter ou de les représenter appartiennent à des clans et à des individus précisément désignés selon ces principes de filiation[3].
Notes et références
modifier- ↑ A. R. Radcliffe-Brown, « The Rainbow-Serpent Myth of Australia », The Journal of the Royal Anthropological Institute of Great Britain and Ireland, vol. 56, , p. 19–25 (ISSN 0307-3114, DOI 10.2307/2843596, lire en ligne, consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 (en-US) Shino Konishi, « Friday essay: creation, destruction and appropriation – the powerful symbolism of the Rainbow Serpent », sur The Conversation, (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 Internet Archive, Kunapipi: A Story of an Australian Aboriginal Religious Cult, International Universities Press, (lire en ligne)
- ↑ (en) Kenneth Maddock, Imagery and social structure at two Dalabon rock art sites, vol. 2, t. 4 : Anthropological Forum, Musée national du Victoria, , p. 442-463
- ↑ (en) « Bolung, the Rainbow Serpent, Wally Mandarrk | NGV », sur www.ngv.vic.gov.au (consulté le )
- ↑ (en) Young, Water as Country on the Pitjantjatjara Yankunytjatjara Lands, South Australia, vol. 93 : Oceania,
- ↑ (en) M. J. Smith, Wonambi naracoortensis,
- ↑ Paul Tacon et Christopher Chippindale, « Birth of the Rainbow Serpent in Arnhem Land rock art and oral history », Archaeology in Oceania, (lire en ligne, consulté le )
- 1 2 « Rainbow Snake | Encyclopedia.com », sur www.encyclopedia.com (consulté le )
- ↑ Rafaele Vilas, « Sur les traces du serpent - Barbara Glowczweski », sur tracesduserpent.ens-lyon.fr (consulté le )
- ↑ « Wawalag | Encyclopedia.com », sur www.encyclopedia.com (consulté le )
- ↑ W. Lloyd (William Lloyd) Internet Archive, A black civilization; a social study of an Australian tribe, [New York] Harper, (lire en ligne)
- ↑ « Yulunggul Snake | Encyclopedia.com », sur www.encyclopedia.com (consulté le )
- ↑ (en) « City of Swan - Aboriginal history », sur City of Swan (consulté le )
- ↑ (en) c=AU; o=Government of Western Australia; ou=Department of Culture and the Arts;ou=State Library of Western Australian, « The Waugul », sur webarchive.slwa.wa.gov.au (consulté le )
- ↑ (en) « Rainbow Serpent (deity) | Religion and Philosophy | Research Starters | EBSCO Research », sur EBSCO (consulté le )
- ↑ « Murngin | Encyclopedia.com », sur www.encyclopedia.com (consulté le )
