Sexualité d'Abraham Lincoln
La sexualité d'Abraham Lincoln fait l'objet de spéculations et de recherches de la part des historiens. Aucune discussion de ce type n'est documentée du vivant de Lincoln ni dans les années qui suivent immédiatement sa mort, ce qui s'explique en partie par le fait qu'au XIXe siècle, la sexualité et l'attirance envers les personnes du même sexe sont des sujets rarement abordés dans la société américaine. Depuis les années 1990[1], certains auteurs ont avancé des éléments qu'ils estiment susceptibles d'indiquer qu'il aurait pu être homosexuel ou bisexuel.

La majorité des historiens s'accordent néanmoins à considérer Lincoln comme hétérosexuel[2],[3], estimant que le contexte historique suffit à expliquer les indices ainsi invoqués[4]. Lincoln entretient des liens romantiques avec des femmes et a quatre enfants issus d'une longue union avec Mary Todd Lincoln[5]. Ses relations intenses avec certains hommes ont toutefois pu revêtir une signification plus profonde : le cas le plus souvent cité est celui de son ami proche Joshua Fry Speed, avec qui il partage logement et lit pendant quatre ans.
Historiographie et débats
modifierLes commentaires sur la sexualité d'Abraham Lincoln sont attestés dès le début du XXe siècle, mais c'est l'essor du mouvement pour les droits des homosexuels, dans la seconde moitié du siècle, qui leur confère une résonance nouvelle dans l'historiographie américaine. La question demeure ouverte : le consensus actuel parmi les historiens les plus rigoureux est que la sexualité de Lincoln ne peut être établie avec certitude dans un sens comme dans l'autre, et qu'elle constitue un champ de recherche légitime et actif.
La première allusion notable figure dans la biographie que l'historien Carl Sandburg consacre à Lincoln en 1926. À propos de la relation entre Lincoln et son ami intime Joshua Fry Speed, Sandburg évoque « une touche de lavande, et des zones douces comme des violettes de mai »[6]. L'expression « touche de lavande » (streak of lavender) est alors un argot désignant un homme efféminé, qui prendra par la suite une connotation homosexuelle plus explicite[7]. Sandburg ne développe pas davantage ce commentaire[8]. L'historien et psychanalyste Charles B. Strozier estime d'ailleurs peu probable qu'il l'ait employé avec une intention homosexuelle, suggérant que Sandburg cherchait plutôt à souligner « le côté plus doux et plus vulnérable de Speed et de Lincoln, qui dissimulait leur virilité affirmée »[9].

La relation entre Lincoln et Speed est au cœur de la plupart des débats. Le 15 avril 1837, Lincoln arrive à Springfield, dans l'Illinois, pour y établir une pratique juridique, et rencontre presque immédiatement Speed, un jeune commerçant de vingt-trois ans qui lui offre de partager son lit dans l'arrière-boutique de son magasin général, Lincoln n'ayant pas les moyens de se loger ailleurs[10]. Les deux hommes cohabiteront ainsi pendant près de quatre ans et demi. Speed écrira lui-même plus tard que « deux hommes ne furent jamais plus intimes que nous »[11]. Leurs échanges épistolaires, conservés à la Bibliothèque du Congrès, ont alimenté des décennies de spéculation : ils entretiennent notamment une correspondance suivie lorsque Speed quitte Springfield en 1841, au moment où Lincoln traverse une crise morale et affective grave qu'il appellera lui-même « le fatal premier janvier »[12]. L'historien Jonathan Ned Katz, dans Love Stories: Sex Between Men Before Homosexuality, ouvrage fondateur des études sur la sexualité masculine au XIXe siècle, consacre le premier chapitre à cette relation et place ces comportements dans leur contexte socioculturel précis, soulignant qu'il serait anachronique d'y projeter les catégories modernes de l'homosexualité ou de l'hétérosexualité, des termes qui n'ont été forgés qu'en 1868. Katz ne prétend pas que Lincoln était homosexuel au sens contemporain, mais argue qu'il existait alors un espace social pour des intimités masculines intenses dont la nature demeure irréductible aux classifications actuelles[13].
L'historienne Doris Kearns Goodwin, dans Team of Rivals: The Political Genius of Abraham Lincoln, replace pour sa part la cohabitation dans son contexte matériel : « Leur intimité témoigne davantage d'une époque où les amitiés masculines étroites, accompagnées d'expressions ouvertes d'affection et de passion, étaient courantes et socialement acceptées. Le partage d'un lit ne saurait être considéré comme une preuve d'implication érotique. C'était une pratique répandue à une époque où l'intimité des quartiers privés était un luxe rare. »[14] Elle rappelle que les avocats du huitième circuit de l'Illinois, que Lincoln fréquentait régulièrement, partageaient eux aussi couramment leur lit. De son côté, Charles B. Strozier a publié en 2016 Your Friend Forever, A. Lincoln: The Enduring Friendship of Abraham Lincoln and Joshua Speed, dans lequel il conclut, après une analyse approfondie de la correspondance entre les deux hommes, que leur relation n'était pas de nature homosexuelle et que Lincoln était hétérosexuel[15].
La relation de Lincoln avec Speed n'est toutefois pas la seule à avoir retenu l'attention des historiens. Pendant la guerre de Sécession, le capitaine David Derickson, de la 150e infanterie de Pennsylvanie, fut le garde du corps et compagnon de Lincoln entre septembre 1862 et avril 1863, période durant laquelle il séjourna à la résidence de campagne du président à Soldiers' Home, près de Washington. Ils partagèrent le même lit pendant les absences de Mary Todd Lincoln, jusqu'à la promotion de Derickson en 1863[16]. Cette intimité fut suffisamment remarquée pour faire l'objet de commentaires. Virginia Woodbury Fox, épouse du secrétaire adjoint à la Marine Gustavus V. Fox, nota dans son journal en date du 16 novembre 1862 que Derickson était dévoué au président, conduisait avec lui, et, « lorsque Mme Lincoln n'était pas là, dormait avec lui. Quelle chose ! »[17]. Le lieutenant-colonel Thomas Chamberlin, supérieur direct de Derickson au sein du régiment, mentionna également cet arrangement dans son ouvrage History of the 150th Regiment Pennsylvania Volunteers, précisant que Derickson passait ses nuits au cottage du président et partageait sa chemise de nuit[18]. Les historiens notent cependant que ces sources, bien que concordantes, demeurent ambiguës quant à la nature exacte de la relation, et qu'aucune d'entre elles ne mentionne explicitement une activité sexuelle[19].
Parmi les documents attribués à Lincoln, un poème de jeunesse retient également l'attention. Il y décrit le mariage de deux hommes[20] :
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For Reuben and Charles have married two girls, |
Car Reuben et Charles ont épousé deux filles, |
Ce texte figure dans la première édition de la biographie de Lincoln publiée en 1889 par son ami et collaborateur William Herndon, avant d'être expurgé des éditions suivantes jusqu'à sa restauration en 1942 par l'éditeur Paul Angle. Le sexologue Clarence Arthur Tripp, dans The Intimate World of Abraham Lincoln, soutient que la conscience qu'avait Lincoln de l'homosexualité et la liberté avec laquelle il a rédigé ce poème étaient « uniques pour l'époque », et qu'« aucun hétérosexuel de dix-neuf ou vingt ans n'aurait pu écrire ce poème »[21]. L'auteur Lewis Gannett tempère cette lecture, faisant observer qu'il s'agirait d'« un poème satirique, écrit pour embarrasser quelqu'un envers qui Lincoln nourrissait une rancune »[4].
Cet ouvrage posthume de Tripp est au centre des débats historiographiques contemporains. Publié en 2005, il avait été entrepris en collaboration avec l'historien Philip Nobile, mais les deux hommes se brouillèrent avant sa publication[22]. Nobile accusa par la suite le livre d'être frauduleux et tendancieux[23]. Tripp mobilise le modèle d'Alfred Kinsey pour lire les preuves autrement, interrogeant les présupposés hétéronormatifs qui ont longtemps guidé la lecture des sources lincolniennes[22]. Le magazine Time consacra à l'ouvrage un article de couverture signé par l'essayiste Joshua Wolf Shenk, auteur de Lincoln's Melancholy, qui rejeta les conclusions de Tripp, affirmant que ses arguments reposaient sur « une interprétation forcée des arrangements de couchage conventionnels au XIXe siècle »[24]. L'historien Michael B. Chesson se montra en revanche plus réceptif, estimant que le travail de Tripp était significatif et que « tout lecteur ouvert d'esprit parvenu à ce stade peut légitimement douter de la nature de la sexualité de Lincoln »[25],[26].

En 2009, l'historien Charles Morris analysa de façon critique les réactions suscitées par l'ouvrage, soutenant qu'une grande partie des réponses négatives de « l'establishment lincolnien » révélait autant de partialité rhétorique et politique que celle des défenseurs de Tripp[27]. Dans un essai antérieur publié en 2007, il avait avancé qu'à la suite du « outing » de Lincoln par le dramaturge Larry Kramer, cet establishment s'était livré à un mémoricide, soit l'effacement délibéré d'une contre-mémoire menaçante. Il rangeait dans cette catégorie l'argumentation de l'historien David Herbert Donald dans We Are Lincoln Men, qu'il jugeait méthodologiquement défaillante malgré sa large diffusion[28].
La polémique avait été alimentée quelques années plus tôt par des affirmations de Kramer lui-même. En 1999, le dramaturge et militant américain avait prétendu avoir découvert des documents inédits au cours de ses recherches pour The American People: A History, dont certains auraient été retrouvés dissimulés sous les lames de plancher de l'ancienne boutique de Speed[29]. Ces documents, selon lui, fourniraient des détails explicites sur la relation entre les deux hommes et se trouveraient dans une collection privée à Davenport, en Iowa. Ils ne furent jamais produits[29]. L'historien Gabor Boritt conclut : « Il s'agit presque certainement d'un canular. »[30] Tripp lui-même exprima son scepticisme à l'égard de cette découverte : « Il faudra voir pour croire, si ce journal venait un jour à réapparaître ; les passages qui lui sont attribués n'ont pas la moindre résonance lincolnienne. »[31]
Les éléments plaidant en faveur d'une sexualité hétérosexuelle de Lincoln sont eux aussi substantiels. Sa belle-mère, Sarah Bush Lincoln, déclara qu'il « ne s'est jamais beaucoup intéressé aux filles », remarque dont l'interprétation reste ambiguë[13]. En revanche, le professeur Douglas L. Wilson souligne que le jeune Lincoln affichait un comportement résolument hétérosexuel, allant jusqu'à raconter à ses amis ses aventures avec des femmes[32]. Lincoln se maria en 1842 avec Mary Todd, avec qui il eut quatre enfants, et leur union dura jusqu'à son assassinat en 1865. Certains témoignages de contemporains suggèrent en outre qu'il éprouvait une passion vive, quoique souvent contenue, pour les femmes. Il aurait notamment été profondément bouleversé par la mort d'Ann Rutledge en 1835. Si certains historiens ont mis en doute l'existence d'une relation romantique entre eux, l'historien John Y. Simon, après avoir passé en revue l'historiographie, conclut que « les éléments disponibles indiquent de façon écrasante que Lincoln aimait Ann au point que sa mort le plongea dans une dépression sévère »[33]. Plus largement, le risque d'anachronisme constitue l'un des principaux écueils du débat : comme le rappelle Katz, projeter sur un homme du XIXe siècle des catégories identitaires forgées au XXe revient à méconnaître la manière dont la sexualité était vécue, nommée et organisée socialement dans un monde radicalement différent du nôtre[13].
Mariage avec Mary Todd Lincoln
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Abraham Lincoln et Mary Todd se rencontrent à Springfield en 1839, lors d'un bal chez la sœur de Mary, Elizabeth Todd Edwards, et se fiancent l'année suivante. Leur relation traverse rapidement une crise majeure. Dans ce que l'historien Allen Guelzo qualifie d'« un des épisodes les plus obscurs de la vie de Lincoln », les fiançailles sont rompues au tournant de l'année 1841[34]. Cet événement coïncide avec plusieurs chocs simultanés : l'échec d'un programme législatif que Lincoln soutient depuis des années, le départ définitif de son meilleur ami Joshua Fry Speed de Springfield, et la proposition de son associé John Stuart de mettre fin à leur cabinet commun. La nature exacte de la rupture reste disputée. L'historien Douglas L. Wilson, dans son article « Abraham Lincoln and "That Fatal First of January" », montre que les récits des témoins se contredisent et que l'événement n'est pas pleinement documenté, bien que Lincoln lui-même y fasse allusion dans une lettre de mars 1842 à Speed : « Je ne vais pas au-delà de la vérité quand je te dis que le court instant qu'il m'a fallu pour lire ta dernière lettre m'a procuré plus de plaisir que la totalité de ce que j'ai éprouvé depuis ce fatal premier janvier '41. »[35] L'homme politique Paul Simon, dans Lincoln's Preparation for Greatness: The Illinois Legislative Years, consacre un chapitre à cette période et constate que les diverses raisons avancées pour expliquer la rupture se contredisent mutuellement. Ce qui est certain, c'est que Lincoln sombre alors dans un état dépressif sévère, visible dans son apparence physique, et s'abstient pendant plusieurs jours de siéger à l'Assemblée de l'Illinois[36]. Mary Todd, voyant Lincoln l'éviter, commente qu'il la « juge indigne d'attention »[37]. Les deux se réconcilieront un an et demi plus tard et se marient le 4 novembre 1842.
L'historiographie du mariage Lincoln a longtemps été faussée par le témoignage de William Herndon, associé et premier biographe de Lincoln, dont la haine personnelle pour Mary Todd est devenue, au fil du temps, un lieu commun de la lincolnologie. Herndon la désigne sous des épithètes comme « louve » ou « chatte sauvage de l'époque », tandis qu'elle le traite de « sale chien ». C'est la biographie de Herndon publiée en 1948 par l'historien David Herbert Donald, Lincoln's Herndon, qui consacre l'idée que les biais de Herndon incluaient « une haine pour Mary Lincoln » et qu'il aurait délibérément sollicité des témoins susceptibles d'attester d'un mariage sans amour. Cette thèse connaît une diffusion universelle pendant un demi-siècle. Elle est cependant remise en cause par Douglas L. Wilson, qui, lors du symposium de l'Abraham Lincoln Institute en 2000, déclare : « Il n'existe aucune preuve que Herndon haïssait Mary Todd, ni qu'il cherchait à lui nuire. » Wilson soutient que leur antagonisme, réel après 1866, est anachroniquement projeté sur les années précédentes.
L'historienne Jean H. Baker propose une relecture féministe et révisionniste du mariage. Elle y décrit la relation entre Lincoln et son épouse comme « fondée sur trois liens solides : le sexe, la parentalité et la politique »[38]. Baker soutient que les historiens contemporains méconnaissent l'évolution de la nature du mariage et des fréquentations au milieu du XIXe siècle, et tentent de juger l'union des Lincoln à l'aune de critères modernes[38]. Elle rappelle que Lincoln, selon l'ouvrage Lincoln the Unknown, passe plusieurs mois de l'année à exercer le droit sur un circuit judiciaire itinérant qui le tient éloigné de son foyer, une pratique courante pour les avocats de sa génération qu'il convient de ne pas interpréter comme le signe d'un mariage malheureux[38].

Baker s'attarde également sur la vie intime du couple, affirmant que « la plupart des observateurs du mariage Lincoln ont été frappés par leur vie sexuelle »[38]. Elle réfute les spéculations de certains « historiens masculins » qui suggèrent que la vie intime des Lincoln prend fin soit en 1853, après l'accouchement difficile de leur fils Tad, soit en 1856, lorsque la famille emménage dans une maison plus grande disposant de chambres séparées. Baker souligne qu'il n'existe « presque aucune condition gynécologique résultant d'un accouchement » susceptible d'avoir rendu les rapports sexuels impossibles, et que la pratique des chambres séparées est, dans les années 1850, une coutume largement répandue au sein de la classe moyenne américaine, empruntée aux Anglais, sans implication nécessaire sur la vie intime des couples[38]. Loin de s'abstenir de toute sexualité, les Lincoln s'inscrivent selon elle dans la tendance démographique nouvelle des familles moins nombreuses : le taux de natalité aux États-Unis passe de sept naissances par famille en 1800 à environ quatre en 1850. À mesure que les Américains dissocient la sexualité de la procréation, des moyens contraceptifs tels que le coït interrompu, l'allaitement prolongé, ainsi que des formes rudimentaires de préservatifs et de pessaires, disponibles par correspondance, se répandent. L'espacement des naissances des enfants Lincoln (Robert en 1843, Eddie en 1846, Willie en 1850 et Tad en 1853) est compatible avec une planification délibérée et implique, selon Baker, « une intimité à l'égard des relations sexuelles qui, pour les couples en quête d'ascension sociale, supposait un pouvoir conjugal partagé sur la reproduction »[38].
La question des relations antérieures de Lincoln avec d'autres femmes est également abordée par les biographes. Herndon atteste de la profondeur de l'amour de Lincoln pour Ann Rutledge, morte en 1835, et un poème anonyme sur le suicide, écrit peu après sa disparition, lui est largement attribué[39]. La cour de Lincoln à Mary Owens, en revanche, est empreinte d'une réticence manifeste : en 1837, il lui écrit depuis Springfield pour lui laisser explicitement la possibilité de rompre leur relation, et confie à un ami l'année suivante, avec un humour peu galant : « Je savais qu'elle était corpulente, mais elle m'est apparue comme une digne rivale de Falstaff. »[40]
Relation avec Joshua Fry Speed
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Abraham Lincoln rencontre Joshua Fry Speed à Springfield, dans l'Illinois, en avril 1837, au moment où il s'y installe pour exercer le droit et siéger à l'Assemblée législative de l'État. Speed, qui tient un magasin général, lui propose spontanément de partager son lit dans l'arrière-boutique, Lincoln n'ayant pas les moyens de se loger. Les deux hommes cohabitent ainsi pendant près de quatre ans et demi, partageant ce que certaines sources décrivent comme un grand lit double[41]. Speed écrira lui-même plus tard que « deux hommes ne furent jamais plus intimes »[11]. Selon certains témoignages, William Herndon et un quatrième homme partagent également la même pièce[42]. Cette amitié, parmi les plus documentées de la vie de Lincoln, durera jusqu'à la mort de ce dernier en 1865 ; Lincoln nommera d'ailleurs le frère de Speed, James, à son cabinet en qualité de procureur général[43].
La correspondance entre les deux hommes, conservée à la Bibliothèque du Congrès, a nourri des décennies de spéculation. En particulier, leurs échanges de lettres autour de leurs fiançailles respectives ont retenu l'attention des historiens : Lincoln suit avec une anxiété manifeste le déroulement de la nuit de noces de Speed avec Fanny Henning en février 1842. Dans une lettre du 25 février 1842, il écrit : « J'ai ouvert ta lettre avec une anxiété et une agitation intenses, au point que, bien qu'elle se soit révélée meilleure que je ne le craignais, je suis à peine calmé, dix heures plus tard. »[44] L'écrivain Gore Vidal, dans un essai publié dans Vanity Fair en 2005 intitulé « Was Lincoln Bisexual? », estime que le degré d'anxiété manifesté par Lincoln à propos de la nuit de noces de son ami révèle qu'une relation homosexuelle avait existé entre eux[45]. Charles B. Strozier, dans Your Friend Forever, A. Lincoln, propose une lecture différente de cette correspondance, y voyant l'expression d'une amitié virile intense mais non sexuelle, et concluant que Lincoln était hétérosexuel[46]. Cette conclusion a cependant été critiquée pour son raisonnement circulaire : Strozier argue en substance que les préjugés de l'époque auraient condamné un Lincoln homosexuel à l'échec dans la vie publique, ce qui revient à soutenir, comme le résument ses détracteurs, que « Lincoln ne pouvait pas être homosexuel parce qu'il a réussi »[4].
La question du partage de lit doit être replacée dans son contexte historique. L'historien David Herbert Donald souligne qu'il n'était pas rare, à cette époque, que deux hommes partagent un lit pour des raisons pratiques, sans que cela implique quoi que ce soit de sexuel. Herndon lui-même rappelle dans ses mémoires avoir « dormi dans la même pièce que vingt hommes »[47]. Les avocats et juges qui chevauchaient le circuit judiciaire avec Lincoln dormaient couramment « à deux par lit et huit par chambre »[48]. Donald, dont certains critiques notent qu'il se déclare lui-même hétérosexuel[49], est accusé par d'autres historiens de laisser ce présupposé orienter ses conclusions, notamment en ce qui concerne la possibilité que Lincoln ait pu être bisexuel ou homosexuel[50].

Jonathan Ned Katz apporte à ce débat une perspective plus nuancée. Dans Love Stories: Sex Between Men Before Homosexuality, il reconnaît que le partage de lit en public constituait une pratique ordinaire et non sexuellement codée, mais il note que ces arrangements « offraient néanmoins un espace important, probablement le principal, d'opportunité érotique » pour ceux qui parvenaient à dérober leur intimité au regard collectif[13]. Il met surtout en garde contre l'application anachronique des catégories modernes : « Se référer aux concepts actuels d'homo, d'hétéro et de bi déforme notre compréhension des expériences de Lincoln et Speed. »[13] Plutôt qu'une « essence immuable de l'homosexualité et de l'hétérosexualité », Katz soutient que les individus, tout au long de l'histoire, « reconfigurent continuellement leurs sentiments et leurs actes affectifs et érotiques »[13]. Il situe la relation Lincoln-Speed dans une catégorie propre au XIXe siècle : celle des amitiés masculines intenses, voire romantiques, aux résonances érotiques, qui pouvaient constituer « un univers à part dans la conscience de l'époque, distinct de l'univers sensuel de la masturbation mutuelle et de l'univers juridique de la "sodomie" et du "crime contre nature" »[13].
Tripp, pour sa part, s'intéresse à plusieurs relations masculines de Lincoln qu'il analyse à la lumière des travaux d'Alfred Kinsey. Outre Speed, il évoque la relation précoce de Lincoln avec William Greene, un commis de magasin de New Salem avec qui Lincoln partage un lit pendant dix-huit mois au début des années 1830. Greene écrira en 1865, dans une lettre à Herndon, que Lincoln avait « des cuisses aussi parfaites qu'un être humain puisse en avoir »[16]. Tripp voit dans cette formulation la trace d'une attirance physique. L'historien Joshua Wolf Shenk objecte que Tripp « tombe tête la première dans le travers qui consiste à imposer des catégories sexuelles anachroniques à un monde que nous ne comprenons que partiellement »[24]. Une tabulation des sources historiques réalisée par Tripp recense au moins onze garçons et hommes avec lesquels Lincoln partage un lit au cours de sa jeunesse et de sa vie adulte, sans qu'aucun de ses ennemis politiques n'ait jamais exploité ces faits pour insinuer une quelconque implication homosexuelle, ce que certains historiens interprètent comme un indice que ces arrangements n'étaient pas perçus comme suspects à l'époque[24].
Relation avec David Derickson
modifierLe capitaine David Derickson, de la 150e infanterie de Pennsylvanie, est le garde du corps et compagnon de Lincoln entre septembre 1862 et avril 1863, période durant laquelle il séjourne à la résidence de campagne du président à Soldiers' Home, près de Washington. Derickson, marié deux fois et père de dix enfants, partage le lit de Lincoln pendant les absences de Mary Todd, jusqu'à sa promotion au poste de prévôt maréchal du 19e district de Pennsylvanie au printemps 1863. Lincoln lui-même évoque leur relation avec chaleur : « Le capitaine et moi devenons de vraiment bons amis. »[16]
Tripp rapporte que cet arrangement, quelle qu'en soit la nature exacte, fait l'objet de commentaires dans l'entourage présidentiel. Elizabeth Woodbury Fox, épouse de l'aide naval de Lincoln Gustavus Fox, note dans son journal à la date du 16 novembre 1862 : « Tish dit : "Oh, il y a ici un soldat des Bucktails tout dévoué au président, qui conduit avec lui et, lorsque Mme Lincoln n'est pas là, dort avec lui." Quelle chose ! »[25] Le lieutenant-colonel Thomas Chamberlin, supérieur direct de Derickson au sein du régiment, mentionne le même arrangement dans son ouvrage History of the One Hundred and Fiftieth Regiment Pennsylvania Volunteers, Second Regiment, Bucktail Brigade, ajoutant le détail que Derickson faisait usage de la chemise de nuit du président. Le manuscrit de Chamberlin est relu par de nombreux anciens du régiment avant publication, sans que personne n'en conteste le contenu[25].
Ces deux témoignages ont cependant été soumis à un examen critique serré. L'historien Martin P. Johnson souligne que la forte ressemblance stylistique et factuelle entre les comptes rendus de Fox et de Chamberlin suggère qu'ils ne constituent pas deux témoignages indépendants des mêmes événements, contrairement à ce qu'affirme Tripp, mais qu'ils remontent vraisemblablement à une source commune unique[19]. David Herbert Donald et Johnson contestent en outre l'interprétation que fait Tripp de l'exclamation de Fox. L'expression « What stuff! » (« Quelle chose ! »), soutiennent-ils, est à l'époque une formule exprimant l'incrédulité devant une absurdité, l'équivalent de « quelle sottise ! » ou « quelle baliverne ! », et non le commentaire amusé d'une commère rapportant un scandale, comme Tripp le donne à entendre[51].
Notes et références
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