Soie de mer
La soie de mer, également appelée soie marine, byssus (par extension abusive), lin des mers ou or des mers, est une fibre textile rare d'origine animale obtenue à partir du byssus sécrété par la grande nacre (Pinna nobilis), un grand bivalve endémique de la Méditerranée. Connue depuis l'Antiquité et longtemps réservée à l'élite sociale et religieuse, sa production est pratiquement éteinte en raison du déclin de l'espèce dont elle est issue.

Étymologie
modifierLe mot « byssus » provient du grec ancien bússos (βύσσος), lui-même emprunté à l'hébreu buts (בּוּץ), qui désignait à l'origine un lin très fin et non la fibre marine[réf. nécessaire]. Selon la chercheuse Felicitas Maeder, c'est au XVIe siècle que des naturalistes ont transféré ce terme aux filaments de la Pinna, par analogie avec la finesse du lin antique, créant une confusion durable entre deux matières distinctes[1]. Une autre explication attribue cette confusion à une erreur de traduction commise au XVe siècle par l'helléniste Theodorus Gaza, qui aurait mal interprété un passage de l’Historia animalium d'Aristote[2].
Origine biologique
modifierLa soie de mer est produite à partir du byssus de la grande nacre (Pinna nobilis), le plus grand coquillage bivalve de Méditerranée, pouvant dépasser un mètre de hauteur. Ce byssus est un faisceau de filaments protéiques, sécrété par une glande byssogène, qui permet au mollusque de s'ancrer au substrat sableux ou aux herbiers de posidonie[3]. Les filaments, longs de quelques centimètres à environ 6 cm, sont d'une couleur brun doré caractéristique une fois nettoyés[4]. Chaque coquillage ne fournit qu'une très faible quantité de matière exploitable, de l'ordre d'un à deux grammes de fibres brutes[4].
Histoire
modifierAntiquité et Moyen Âge
modifierL'usage de fibres marines fines et dorées est attesté dès l'Antiquité tardive dans le pourtour méditerranéen, où elles étaient associées à des textiles de très grande valeur, réservés aux élites religieuses et politiques des civilisations babylonienne, phénicienne, grecque et romaine[5]. Le terme byssus apparaît notamment dans plusieurs passages bibliques évoquant des vêtements royaux et sacerdotaux[6]. Selon Felicitas Maeder, qui a dirigé un inventaire international des pièces conservées, les plus anciens fragments textiles en soie marine authentifiés datent de l'Antiquité tardive, et la plus ancienne pièce vestimentaire répertoriée est un bonnet du XIVe siècle[1]. Au Moyen Âge, la fibre continue d'être travaillée par des artisans des côtes italiennes, notamment autour de Tarente et en Sardaigne, ainsi que sur les côtes tunisiennes[7].
Déclin aux XIXe et XXe siècles
modifierLa production connaît un dernier essor documenté au XIXe siècle : en 1868, environ 2 700 grandes nacres auraient été nécessaires pour confectionner une cape nuptiale entièrement en byssus, offerte à l'occasion du mariage de Maria Pia de Savoie avec le roi du Portugal[8]. La récolte se poursuit de façon artisanale jusqu'au milieu du XXe siècle dans le golfe de Tarente et en Sardaigne[4], avant de décliner rapidement avec la raréfaction de la grande nacre elle-même, victime de la pêche intensive, de la pollution des eaux côtières et, plus récemment, du parasite Haplosporidium pinnae.
Procédé de fabrication traditionnel
modifierLa fabrication artisanale de la soie de mer suit plusieurs étapes : récolte du byssus par prélèvement à la base du pied de l'animal (traditionnellement sans mise à mort du mollusque selon certaines pratiques, avec mise à mort selon d'autres), lavage, éclaircissement des filaments par un procédé chimique traditionnel, cardage pour obtenir des mèches fines, filage, puis tissage sur métier à main, souvent à chaîne de lin et trame de byssus[5],[4]. Une fois travaillée, la fibre prend des reflets dorés caractéristiques qui ont largement contribué à sa réputation de « soie d'or »[4].
Statut actuel et enjeux de conservation
modifierLa grande nacre (Pinna nobilis), seule source de véritable soie de mer, est une espèce strictement protégée : elle figure sur la liste des animaux protégés en France depuis 1992, à l'annexe IV de la directive Habitats (92/43/CEE) au niveau européen et à l'annexe II de la convention de Barcelone de 1995. Elle est en outre classée en danger critique d'extinction par l'UICN depuis la propagation du parasite Haplosporidium pinnae à partir de 2016. Ces réglementations interdisent la capture, la commercialisation et l'exploitation commerciale de l'espèce[5]. En conséquence, la production de soie de mer authentique est aujourd'hui pratiquement inexistante, et le terme est parfois utilisé de façon abusive dans le commerce pour désigner des étoffes légères et transparentes n'ayant aucun rapport avec le byssus de la grande nacre[5].
Certains artisans utilisent, comme alternative légale, le byssus d'Atrina pectinata, un coquillage de la même famille des Pinnidae, notamment en Sardaigne où cette pratique s'est substituée à celle utilisant Pinna nobilis.
Chiara Vigo et la question de l'authenticité
modifierDepuis les années 2000, l'île de Sant'Antioco, en Sardaigne, est associée à la figure de Chiara Vigo (née en 1955), qui se présente comme la dernière « maître » de soie de mer au monde et tient un musée-atelier consacré au byssus, ouvert depuis 2005[9]. Sa notoriété, amplifiée par une importante couverture médiatique internationale à partir de 2015 (BBC, Smithsonian Magazine)[10], en a fait une figure incontournable de la transmission de ce savoir-faire, revendiquant une lignée familiale remontant à plusieurs générations et un serment interdisant la vente du byssus, celui-ci ne pouvant être qu'offert[11].
Cette figure fait cependant l'objet de critiques de la part de spécialistes du textile. La chercheuse Felicitas Maeder, responsable d'un projet de recherche international sur la soie marine au Musée d'Histoire naturelle de Bâle, estime que le récit de Chiara Vigo comporte de nombreux éléments non étayés scientifiquement et relève davantage de la mise en scène narrative que de la pratique historique documentée, notamment concernant l'authentification par cette dernière de certaines reliques religieuses présentées comme tissées en byssus[1],[10].
Dans la culture
modifierLa légendaire Toison d'or aurait, selon certaines interprétations, été tissée en soie de mer plutôt qu'en laine[12]. La matière est également mentionnée dans plusieurs textes anciens, dont des passages associés au roi Salomon et à la reine Hécube[8].
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- Projet Soie marine, Musée d'Histoire naturelle de Bâle (Felicitas Maeder)
Notes et références
modifier- 1 2 3 Felicitas Maeder, La soie marine et son histoire : un produit textile de la Méditerranée (lire en ligne)
- ↑ « Le Byssus, au-delà de la légende des siècles », sur etoffe.com
- ↑ DORIS, consulté le .
- 1 2 3 4 5 « La soie de mer », sur Curiosités de Titam
- 1 2 3 4 « Le Byssus, la soie de la mer qui raconte l'histoire de la Sardaigne », sur nosalpes.eu,
- ↑ « Connaissez-vous la soie de mer, ce trésor venu des profondeurs ? », sur Vision Times
- ↑ « Soie marine : la fibre de byssus de moule », sur Textile Addict
- 1 2 « En Sardaigne, le byssus est l'or de la mer », sur Ville in Italia
- ↑ « Sant'Antioco, Musée du Byssus de Chiara Vigo », sur Sardegna Cultura
- 1 2 Felicitas Maeder, « Sea-silk – The rediscovery of the ancient textile material », sur ICOM Costume Committee
- ↑ « Chiara Vigo: the Master of Byssus Silk », sur eco-nnect
- ↑ Louise Marquez, « De la soie de mer aux tissus d'or », Pour la Science, no 393, (lire en ligne)