Souvenir de la nuit du 4

Souvenir de la nuit du 4 est un poème de Victor Hugo, publié dans Les Châtiments en 1853. Il s'agit du troisième poème de la deuxième partie, intitulée « l'ordre est établi ».

Contexte

modifier

Dans ce poème, Hugo évoque la mort d'un enfant, pendant la répression de la tentative d'insurrection du .

Cette journée de barricades est une réaction au coup d'État du 2 décembre 1851, par lequel Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, conserve le pouvoir, alors que son mandat doit légalement se terminer. Victor Hugo, député, participe lui-même à un comité de résistance qui appelle le peuple à l'insurrection. La répression militaire met fin aux barricades en quelques heures, au prix de centaines de morts, l'armée tirant sur la foule, alors que les insurgés ne sont que quelques milliers[1].

Le poème est publié dans Les Châtiments que Victor Hugo fait publier depuis son exil en 1843. Dans le recueil, le poème suit directement la chanson « Au peuple » qui a pour refrain répété six fois « Lazare ! Lazare ! Lazare ! / Lève-toi ! ». « À défaut de pouvoir ressusciter véritablement l'enfant » comme Jésus Lazare, « le poète se doit de réveiller le peuple. »[2].

Le même événement est évoqué par Victor Hugo dans Napoléon le Petit et l'Histoire d'un crime[3].

L’enfant avait reçu deux balles dans la tête.
Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;
On voyait un rameau bénit sur un portrait.
Une vieille grand’mère était là qui pleurait.
Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,
Pâle, s’ouvrait ; la mort noyait son œil farouche ;
Ses bras pendants semblaient demander des appuis.
Il avait dans sa poche une toupie en buis.
On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.
Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?
Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.
L’aïeule regarda déshabiller l’enfant,

Disant : — Comme il est blanc ! approchez donc la lampe.
Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! —
Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.
La nuit était lugubre ; on entendait des coups
De fusil dans la rue où l’on en tuait d’autres.
— Il faut ensevelir l’enfant, dirent les nôtres.
Et l’on prit un drap blanc dans l’armoire en noyer.
L’aïeule cependant l’approchait du foyer,
Comme pour réchauffer ses membres déjà roides,
Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides
Ne se réchauffe plus aux foyers d’ici-bas !
Elle pencha la tête et lui tira ses bas,
Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.
— Est-ce que ce n’est pas une chose qui navre !
Cria-t-elle ; monsieur, il n’avait pas huit ans !
Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.
Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,
C’est lui qui l’écrivait. Est-ce qu’on va se mettre
À tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !
On est donc des brigands ? Je vous demande un peu,
Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !
Dire qu’ils m’ont tué ce pauvre petit être !
Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.
Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.
Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;
Cela n’aurait rien fait à monsieur Bonaparte
De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! —
Elle s’interrompit, les sanglots l’étouffant.
Puis elle dit, et tous pleuraient près de l’aïeule :
— Que vais-je devenir à présent toute seule ?

Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd’hui.
Hélas ! je n’avais plus de sa mère que lui.
Pourquoi l’a-t-on tué ? je veux qu’on me l’explique.
L’enfant n’a pas crié vive la République. —
Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,
Tremblant devant ce deuil qu’on ne console pas.

Vous ne compreniez point, mère, la politique.
Monsieur Napoléon, c’est son nom authentique,
Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;
Il lui convient d’avoir des chevaux, des valets,
De l’argent pour son jeu, sa table, son alcôve,
Ses chasses ; par la même occasion, il sauve
La famille, l’église et la société ;
Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l’été,
Où viendront l’adorer les préfets et les maires ;
C’est pour cela qu’il faut que les vieilles grand’mères,
De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,
Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.

Jersey, 2 décembre 1852.

Postérité

modifier

La scène décrite dans ce poème est représentée par le peintre Henri Gervex en 1880, dans un tableau à qui il donne le même titre, Souvenir de la nuit du 4[4].

Dans Hugo, poète réaliste, Louis Aragon qualifie ce poème de « meilleure leçon de poésie qui soit »[3].

Notes et références

modifier
  1. ↑ Éric Anceau, Napoléon III : Un Saint-Simon à cheval, Paris, Tallandier, (ISBN 978-2-84734-343-4), p. 190-191.
  2. ↑ Hovasse 2018, p. 422.
  3. 1 2 Hovasse 2018, p. 108.
  4. 1 2 Céline Le Bacon, « Souvenir de la nuit du 4 », sur Musée d'art moderne et contemporain Saint-Etienne Métropole, (consulté le ).
  5. ↑ « Souvenir de la nuit du 4; "L'enfant avait reçu deux balles dans la tête." - POP », sur pop.culture.gouv.fr (consulté le )

Voir aussi

modifier

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie

modifier

Sources primaires

modifier
  • Victor Hugo, « Souvenir de la nuit du 4 », Les Châtiments, 1853.
  • Victor Hugo, Histoire d'un crime : Déposition d'un témoin, 1877.
    • Victor Hugo, « Les faits de la nuit. La rue Tiquetonne », dans Histoire d'un crime : Déposition d'un témoin, La Fabrique, (lire en ligne), p. 469-615.

Bibliographie critique

modifier
  • Jean-Marc Hovasse, « Souvenir de la nuit du 4 », dans Victor Hugo, Les Châtiments, Garnier Flammarion, (ISBN 978-2-0814-2780-8), p. 108-110.

Articles

modifier
  • Thang-Vân Ton-Thât, « Variations autour d'un crime, souvenir de la nuit du 4 », Écritures hétérogènes, no 3,‎ , p. 91-101 (DOI 10.4000/babel.2387).

Articles connexes

modifier