Théorème de Ribet
En mathématiques, et plus précisément en théorie des nombres, le théorème de Ribet (auparavant appelé conjecture epsilon ou ε-conjecture) est un résultat qui concerne les propriétés des représentations galoisiennes associées aux formes modulaires. Ce théorème a d'abord été conjecturé par Jean-Pierre Serre, avant d'être démontré par Ken Ribet en 1986.
Ce résultat constitue une étape importante vers la démonstration du dernier théorème de Fermat, Serre et Ribet ayant démontré que la conjecture epsilon, associée à la conjecture Shimura-Taniyama-Weil, impliquait le dernier théorème de Fermat. Plus précisément, le théorème de Ribet énonce que si la représentation galoisienne associée à une courbe elliptique possède certaines propriétés, alors cette courbe ne peut pas être modulaire, au sens où il ne peut exister de forme modulaire donnant lieu à la même représentation[1]. La conjecture de Shimura-Taniyama-Weil (maintenant connue sous le nom de théorème de modularité) ayant été démontrée par Andrew Wiles et Richard Taylor pour les courbes elliptiques semi-stables en 1994, le théorème de Ribet permet ainsi de conclure à la véracité du dernier théorème de Fermat.
Énoncé
modifierSoit une forme modulaire nouvelle (en) de poids et de niveau , où est un entier sans facteurs carrés et est un nombre premier qui ne divise pas . À cette forme modulaire est associée une unique (à conjugaison matricielle près) représentation galoisienne -adique de dimension , non ramifiée aux nombres premiers et vérifiant
- ,
pour ces nombres premiers , où désigne un Frobenius en de (unique à conjugaison près) et désigne le -ième coefficient du développement en série de Fourier de à la pointe infinie.
Soit la réduction modulo de , dont on suppose qu'elle est absolument irréductible et non ramifiée en si et plate finie si . Alors le théorème de Ribet énonce qu'il existe une forme nouvelle de poids et de niveau N telle que
- .
En particulier, si est une courbe elliptique sur de conducteur (en) , le théorème de modularité garantit l'existence d'une forme nouvelle de poids et de niveau telle que la représentation galoisienne modulo de dimension associée à est isomorphe à la représentation galoisienne modulo de dimension associée à . Pour appliquer le théorème de Ribet à , il suffit de vérifier l'irréductibilité et la ramification. À l'aide de la théorie de la courbe de Tate (en), on peut démontrer que n'est pas ramifiée si et plate finie si et si divise la puissance à laquelle apparaît dans le discriminant minimal de . Le théorème de Ribet implique alors qu'il existe une forme nouvelle de poids et de niveau telle que .
Abaissement du niveau
modifierLe théorème de Ribet ne garantit pas, à partir d'une courbe elliptique de conducteur , l'existence d'une courbe elliptique de niveau pour laquelle . Rien n'assure en effet que les coefficients du développement en série de Fourier de la forme nouvelle de niveau donnée par le théorème soient rationnels et la variété abélienne associée à peut donc être de dimension supérieure à celle d'une courbe elliptique. Par exemple, la courbe elliptique 4171a1 de la base de données Cremona donnée par l'équation
- ,
qui est de conducteur et de discriminant , ne s'abaisse pas modulo en une courbe elliptique de conducteur . En revanche, la représentation galoisienne modulo associée à est isomorphe à la représentation galoisienne modulo d'une forme nouvelle de niveau et à coefficients algébriques non tous rationnels.
Cependant, pour suffisamment grand par rapport au niveau de la forme nouvelle abaissée, une forme nouvelle rationnelle (par exemple une courbe elliptique) doit s'abaisser en une autre forme nouvelle rationnelle (par exemple une courbe elliptique). En particulier pour , la représentation galoisienne modulo d'une forme nouvelle rationnelle ne peut pas être isomorphe à une forme nouvelle irrationnelle de niveau [2].
De même, la conjecture de Frey-Mazur prédit que pour suffisamment grand et indépendant du conducteur , les courbes elliptiques ayant des représentations galoisiennes isomorphes modulo sont en fait isogènes (en) et ont donc le même conducteur. Ainsi, un abaissement de niveau non trivial entre formes nouvelles rationnelles n'est pas supposé se produire pour les grandes valeurs de (à partir de ).
Histoire
modifierDans sa thèse, Yves Hellegouarch est à l'origine de l'idée d'associer les solutions (a, b, c) de l'équation de Fermat à un objet mathématique différent : une courbe elliptique[3]. Si p est un nombre premier impair et a, b et c sont des entiers positifs tels que
alors une courbe de Frey (en) correspondante est une courbe algébrique donnée par l'équation
Il s'agit d'une courbe algébrique non singulière de genre un définie sur et son complété projectif est une courbe elliptique sur .
En 1982, Gerhard Frey a attiré l'attention sur les propriétés inhabituelles de la même courbe, désormais appelée courbe de Frey (en)[4]. Cela a permis de faire le lien entre Fermat et Taniyama en montrant qu'un contre-exemple au dernier théorème de Fermat créerait une courbe qui ne serait pas modulaire. La conjecture a suscité un intérêt considérable lorsque Frey a suggéré que la conjecture de Taniyama-Shimura impliquait le dernier théorème de Fermat. Cependant, son argumentation n'était pas complète[5]. En 1985, Jean-Pierre Serre a proposé qu'une courbe de Frey ne pouvait pas être modulaire et a fourni une preuve partielle[6],. Cela a montré qu'une preuve du cas semi-stable de la conjecture de Taniyama-Shimura impliquerait le dernier théorème de Fermat. Serre n'a pas fourni de preuve complète et la partie manquante est devenue connue sous le nom de conjecture epsilon ou ε-conjecture. Durant l'été 1986, Kenneth Alan Ribet a prouvé la conjecture epsilon, démontrant ainsi que le théorème de modularité impliquait le dernier théorème de Fermat[7].
L'origine du nom provient de la partie ε de « conjecture de Taniyama-Shimura + ε ⇒ dernier théorème de Fermat ».
Conséquences
modifierSupposons que l'équation de Fermat avec exposant p ≥ 5[7] admette une solution en entiers non nuls a, b, c. La courbe de Frey correspondante Eap,bp,cp est une courbe elliptique dont le discriminant minimal Δ est égal à 2−8 (abc)2p et dont le conducteur N est le radical de abc, c'est-à-dire le produit de tous les nombres premiers distincts divisant abc. Une considération élémentaire de l'équation ap + bp = cp montre clairement que l'un des nombres a, b, c est pair, et donc N l'est aussi. D'après la conjecture de Taniyama-Shimura, E est une courbe elliptique modulaire. Étant donné que tous les nombres premiers impairs divisant a, b, c dans N apparaissent à une puissance pième dans le discriminant minimal Δ, d'après le théorème de Ribet, des abaissements de niveau successifs modulo p suppriment tous les nombres premiers impairs du conducteur. Cependant, aucune forme nouvelle de niveau 2 ne subsiste car le genre de la courbe modulaire X0(2) est zéro (et les nouvelles formes de niveau N sont des différentielles sur X0(N)) .
Notes et références
modifier- ↑ (en) « The Proof of Fermat's Last Theorem » [archive du ],
- ↑ (en) Silliman et Vogt, « Powers in Lucas Sequences via Galois Representations », Proceedings of the American Mathematical Society, vol. 143, no 3, , p. 1027–1041 (DOI 10.1090/S0002-9939-2014-12316-1, MR 3293720, arXiv 1307.5078, S2CID 16892383)
- ↑ <span class="ouvrage" id="(BNF 35912132)">Hellegouarch, « Courbes elliptiques et équation de Fermat », Doctoral Dissertation,
- ↑ « Rationale Punkte auf Fermatkurven und getwisteten Modulkurven. », Journal für die reine und angewandte Mathematik (Crelles Journal), vol. 1982, no 331, , p. 185–191 (ISSN 0075-4102 et 1435-5345, DOI 10.1515/crll.1982.331.185, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Gerhard Frey, « Links between stable elliptic curves and certain Diophantine equations », Annales Universitatis Saraviensis. Series Mathematicae, vol. 1 (1): iv+40, (ISSN 0933-8268, MR 0853387)
- ↑ (en) J.-P. Serre, « Lettre à J.-F. Mestre », dans Contemporary Mathematics, vol. 67, American Mathematical Society, , 263–268 p. (ISBN 978-0-8218-5074-9, DOI 10.1090/conm/067/902597, lire en ligne)
- 1 2 (en) Ribet, « On modular representations of Gal(Q/Q) arising from modular forms », Inventiones Mathematicae, vol. 100, no 2, , p. 431–476 (DOI 10.1007/BF01231195, Bibcode 1990InMat.100..431R, MR 1047143, S2CID 120614740, lire en ligne)
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierBibliographie
modifier- (en) Kenneth Ribet, « From the Taniyama-Shimura conjecture to Fermat's last theorem », Annales de la Faculté des Sciences de Toulouse, vol. 5, 11 no. 1, , p. 116–139 (lire en ligne)
- (en) Andrew Wiles, « Modular elliptic curves and Fermat's Last Theorem », nnals of Mathematics, vol. A. 141 (3), , p. 443–551 (DOI 10.2307/2118559, JSTOR 2118559, lire en ligne [archive] [PDF])
- (en) Richard Taylor et Andrew Wiles, « Ring-theoretic properties of certain Hecke algebras », Annals of Mathematics, vol. 141 (3), , p. 553–572 (ISSN 0003-486X, OCLC 37032255, DOI 10.2307/2118560, JSTOR 2118560, zbMATH 0823.11030, lire en ligne [archive] [PDF])