Toute la famille travaille
Toute la famille travaille (はたらく一家, Hataraku ikka) est un film japonais réalisé par Mikio Naruse, sorti en 1939 et adapté d'une nouvelle de Sunao Tokunaga parue en 1937.
| Titre original |
はたらく一家 Hataraku ikka |
|---|---|
| Réalisation | Mikio Naruse |
| Scénario |
Mikio Naruse Sunao Tokunaga (nouvelle) |
| Musique | Tadashi Ōta (ja) |
| Acteurs principaux |
Musei Tokugawa Noriko Honma |
| Sociétés de production | Tōhō |
| Pays de production |
|
| Genre | Drame |
| Durée | 65 minutes |
| Sortie | 1939 |
Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution.
Synopsis
modifierDans un quartier ouvrier[1], la famille Ishimura — les grands-parents, les parents et leurs sept enfants, dont un bébé — survit grâce aux salaires du père, ouvrier, et de ses trois fils aînés. Les prix montent, la paie du père baisse, et les repas se négocient au sen près.
À vingt-deux ans, Kiichi, l'aîné, constate que son emploi ne lui offre ni augmentation ni avenir : il ne pourra ni entretenir ses parents vieillissants ni fonder un foyer. Il demande à son père cinq années de congé pour suivre les cours d'une école d'électricité et obtenir un brevet d'électricien. Sa mère n'y voit que de l'égoïsme, la perte d'un salaire mettant la survie de la maisonnée en péril ; le père, sans s'y opposer vraiment, ne sait que répondre. Kiichi, à qui son contremaître a trouvé un logement, ne renonce pas et va demander à l'instituteur Washio ce qu'est le véritable dévouement filial.
Eisaku, écolier, voudrait lui aussi poursuivre ses études plutôt que d'entrer à l'usine, tandis que ses frères se rêvent officier de marine, avocat ou militaire. Le père finit par consulter Washio, qui refuse de trancher et conseille d'en délibérer en famille. Réunis autour de l'instituteur, les fils exposent leurs ambitions ; Kiichi, à bout, rappelle qu'il travaille depuis l'école primaire et qu'il ne veut plus vivre au jour le jour sans perspective d'avenir. Le père cède sans que rien ne soit résolu, et Washio se borne à encourager le jeune homme à ne pas renoncer et à faire de son mieux. À l'étage, ses trois frères enchaînent des galipettes en se lançant l'exhortation de l'instituteur, « fais de ton mieux ! »[2] ; en bas, assis en silence, les parents lèvent les yeux vers le plafond.
Fiche technique
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- Titre français : Toute la famille travaille
- Titre original : はたらく一家 (Hataraku ikka)
- Titre anglais : The Whole Family Works
- Réalisation et scénario : Mikio Naruse, d'après la nouvelle homonyme de Sunao Tokunaga, publiée en 1937
- Photographie : Hiroshi Suzuki (ja)
- Lumière : Kuichirō Kishida (ja)
- Direction artistique : Takashi Matsuyama
- Son : Hisashi Shimonaga (ja)
- Montage : Kōichi Iwashita (ja)
- Musique : Tadashi Ōta (ja), interprétée par l'orchestre P.C.L.
- Producteur : Masanobu Takeyama
- Direction de production : Hiroaki Ōiwa
- Société de production : Tōhō
- Pays de production :
Empire du Japon - Langue originale : japonais
- Format : noir et blanc - 1,37:1 - 35 mm - son mono
- Genre : drame
- Durée : 65 minutes[3],[4] (métrage : huit bobines - 1 784 m[3])
- Date de sortie :
Distribution artistique
modifier- Musei Tokugawa : Ishimura, le père, ouvrier
- Noriko Honma : Tsue, son épouse
- Akira Ubukata (ja) : Kiichi, le fils aîné
- Kaoru Itō (ja) : Genji, le deuxième fils
- Seikichi Minami : Noboru, le troisième fils
- Takeshi Hirata : Eisaku, le quatrième fils
- Seiichirō Bandō : Kōkichi, le cinquième fils
- Kiyoko Wakaba : Hide, la fillette (sixième enfant)
- Den Obinata : le professeur Washio[6]
- Sumie Tsubaki : Mitsuko, la fille du café
- Jun Maki : le contremaître de l'usine
- Kinji Fujiwa : un ouvrier
Autour du film
modifierLe film est adapté d'un texte de Sunao Tokunaga (1899-1958), l'une des figures de la littérature prolétarienne japonaise. Né dans un village de la préfecture de Kumamoto, dans une famille pauvre, il quitte l'école primaire et devient apprenti imprimeur. Il étudie assidûment tout en travaillant comme ouvrier imprimeur et typographe[7],[8], avant de s'engager dans le mouvement ouvrier au début des années 1920. Entré en 1922 à l'imprimerie Hakubunkan, il participe en 1926 à la grève de l'imprimerie Kyōdō qui lui a succédé, et il est licencié. Ces événements lui fournissent la matière du roman qui l'impose, Le Quartier sans soleil (太陽のない街, Taiyō no nai machi) (1929)[9]. En 1933, il quitte la Ligue des écrivains prolétariens (ja) après en avoir critiqué la ligne. Toute la famille travaille paraît d'abord dans la revue Jiyū en août 1937, puis dans un recueil du même titre (Sanwa Shobō[10]) en novembre 1938, puis en 1941 (Sakurai Shoten) avec une maquette conçue par Masamu Yanase[11]. Selon Jean Narboni, Naruse déclarait avoir beaucoup aimé ce texte et jugeait l'œuvre de Tokunaga proche de celle de Fumiko Hayashi, dont il adaptera plusieurs œuvres par la suite[12].
Analyses
modifierPour Catherine Russell dans The Cinema of Naruse Mikio (en), Toute la famille travaille marque le retour de Naruse au réalisme quotidien de ses films du milieu des années 1930 et fait le lien entre ses shoshimin-eiga d'avant-guerre et ceux d'après-guerre. Elle refuse pourtant d'y voir un film pacifiste : Naruse se défiait des « messages », et le thème que retinrent les critiques de la Kinema Junpō, la piété filiale, s'inscrivait exactement dans la doctrine du kokutai. Le film la mine pourtant de l'intérieur, par son esthétique, son ironie et une critique sociale implicite. L'éclairage et le cadrage confèrent à la misère une forme de dignité, la lumière rare des ampoules nues et les rues nocturnes traversées de pluie donnant corps au poids de la pauvreté, tandis que l'argent, sans cesse évoqué, ne change jamais de mains à l'écran. La bande sonore, signée Tadashi Ōta (ja), mêle lignes de trompette, claquoirs nocturnes et passages en mode mineur avec une liberté que Russell tient pour caractéristique de la modernité de Naruse en temps de guerre. L'ironie culmine dans les dernières images : les culbutes des jeunes frères, héritées des comédies nansensu, font contrepoint à la guerre qui vient, comme la récitation des leçons en cacophonie tourne en dérision l'ordre et le drill attendus d'un film de guerre. Loin d'être une œuvre monumentale, le film met ainsi en cause, obliquement, une nation qui impose aux familles des conflits sans issue[13].
La fin du film a donné lieu à des lectures divergentes, que Jean Narboni recense : l'ouvrage publié à Saint-Sébastien en 1998 sous la direction de Sadao Yamane et Shigehiko Hasumi conclut que Kiichi finit par partir réaliser son projet, Audie Bock soutenait à l'inverse, dans son essai pour la rétrospective du festival de Locarno en 1983, qu'il se résigne et restera ouvrier, tandis que Jacques Lourcelles, dans son Dictionnaire des films, estime qu'il remet simplement sa décision à plus tard. Narboni se range à cette dernière lecture et refuse d'attribuer ces écarts à la seule ambiguïté d'une fin ouverte. Selon lui, Naruse pousse ici très loin la description de l'hésitation et de la fragilité du vouloir : l'énoncé d'une intention y devient une étape à part entière entre le sentiment éprouvé et l'acte projeté, au point de pouvoir en tenir lieu, l'acte étant dès lors différé. Il y voit un usage dévoyé de l'énoncé performatif, un cinéma du « quand dire, c'est (presque) faire ». La preuve en est que Kiichi, sous la pluie aux côtés de l'instituteur qui l'emmène boire un café, se déclare apaisé du seul fait d'avoir osé dire ce qu'il voulait faire de sa vie, et que l'instituteur lui-même se borne à l'inviter à faire ce qu'il croit devoir faire, mais sans se presser. Narboni rappelle enfin que Naruse, commentant plus tard le film, maintenait cette indécision : personne, pas même un professeur respecté, ne peut indiquer à autrui le chemin à suivre, on peut seulement encourager les autres à surmonter l'adversité[12].
Notes et références
modifier- ↑ Jean Narboni situe l’histoire pendant la seconde guerre sino-japonaise.
- ↑ Ganbare (頑張れ) signifie "Fais de ton mieux !"
- 1 2 3 (ja) Toute la famille travaille sur la Japanese Movie Database
- ↑ (ja) « [NFAJ] はたらく一家 (Hataraku ikka) 1939 », sur nfad.nfaj.go.jp (consulté le )
- ↑ (ja) Association des producteurs de films du Japon, « はたらく一家|Hataraku ikka (1939) », sur db.eiren.org (consulté le )
- ↑ IMDb et la version anglophone de Wikipédia désignent ce personnage sous le nom d'Ogawa, forme qui n'apparaît ni au générique du film, ni dans les fiches du NFAJ et de l'Eiren.
- ↑ (ja) « 早稲田における校外教育と夜間教育の系譜【第1回】L'histoire de l'enseignement extrascolaire et du soir à l'Université Waseda [Partie 1] », sur 早稲田ウィークリー (consulté le )
- ↑ Le film répartit sur deux personnages ce qui, chez Sunao Tokunaga, tenait à une seule trajectoire. Au père revient le métier : Tokunaga fut ouvrier d'imprimerie comme Ishimura, le père. Au fils revient l'aspiration : Tokunaga quitte l'école avant la fin du primaire, entre en apprentissage, suit un temps des cours du soir. Kiichi demande cinq ans à son père pour reprendre des études, « même s'il faut que ce soit en cours du soir », et le fascicule de cours par correspondance de Waseda posé dans la chambre relève du même dispositif d'autodidaxie ouvrière, celui par lequel Tokunaga s'est formé.
- ↑ Le livre est publié en France en 1933 par les Éditions sociales internationales et adapté au cinéma par Satsuo Yamamoto en 1954 sous le même titre Quartier sans soleil.
- ↑ Le générique porte la mention 三和書房版, édition Sanwa Shobō.
- ↑ (ja) « 徳永直 (Sunao Tokunaga) », sur コトバンク (consulté le )
- 1 2 Jean Narboni, Mikio Naruse : Les Temps incertains, Paris, Cahiers du cinéma, (ISBN 978-2-86642-283-7), p. 153-155
- ↑ (en) Catherine Russell, The Cinema of Naruse Mikio (en) : Women and Japanese Modernity, Duke University Press, (ISBN 978-0-8223-4312-7), « 3. Not a Monumental Cinema: Wartime Vernacular, 1938-1945 », p. 149-152
Liens externes
modifier- Ressources relatives à l'audiovisuel :