Transfuge de classe
Un transfuge de classe ou transfuge social ou encore transclasse désigne un individu ayant vécu un fort changement de milieu social au cours de sa vie[1],[2]. Le concept de « transclasse » a été forgé par la philosophe Chantal Jaquet.
Définition
modifierOn parle de transfuge lors d'une traversée conséquente de l'espace social. Cette traversée peut survenir à la suite d'un mariage, d'un emploi, des études, etc. Qu'elle soit ascendante ou, plus rarement, descendante, cette traversée nécessite une mobilité sociale importante. L'existence des transfuges est donc en partie liée à la possibilité pour des individus de changer radicalement de milieu social.
Le changement ascendant de classe sociale rencontre, outre les difficultés sociologiques (voir notamment les thèses de Pierre Bourdieu), des difficultés psychologiques qu'a découvertes Vincent de Gaulejac avec le concept de névrose de classe (voir son livre La Névrose de classe, publié en 1987 puis réédité en 1991[3]).
Le concept de « transclasse » a été mis en avant par la philosophe Chantal Jaquet[1], elle-même ayant vécu une trajectoire de transclasse[4]. Chantal Jaquet développe sa réflexion dans deux livres, Les Transclasses ou la non-reproduction (2014) et l'ouvrage collectif, dirigé avec le philosophe Gérard Bras, La fabrique des transclasses (2018). Selon Chantal Jaquet, son modèle conceptuel complète les travaux de Bourdieu sur les exceptions à la reproduction sociale (non-reproduction) au sein d'une classe en utilisant la « logique du contraire » (plutôt que la logique de la contradiction)[5]. Le concept de transclasse examine les causes possibles de ces parcours de vie exceptionnels (ascension sociale) sans recourir à « l'idéologie du self-made man (français, homme qui s'est fait tout seul) »[5].
Couverture médiatique
modifierLe concept a fait l'objet d'un documentaire en , Infrarouge - Le défi des transclasses[6] ou encore d'une émission radiophonique hebdomadaire, Parcours de combattants[7], diffusée dans la grille estivale 2021 de France Inter[8],[9]. Dans Philonomist, publication en ligne indépendante explorant les affaires, le travail et l’économie à travers la philosophie et les sciences humaines, Chantal Jaquet et le sociologue Gérald Bronner ont discuté du risque d’un discours misérabiliste sur l’identité transclasse en . Jaquet a averti contre « toute moralisation des personnes transclasses », rappelant qu’« un être libre n’a pas à avoir honte ni à être fier de ses origines »[10].
Réception
modifierSelon Laélia Véron et Karine Abiven, « transfuge de classe » est devenu un « terme-écran » « popularisant artificiellement l’idée de mobilité sociale « dans un monde où les possibilités réelles de mobilité sont réduites et où le renversement des hiérarchies ne semble pas près d’advenir » »[11], une « catégorie mythique » plus que sociologique[12]. Elles expliquent dans Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuge de classe (2024) que le récit de transfuge, après avoir connu un grand succès, connait à présent un « retour de bâton » et s'interrogent sur son avenir[13].
Le sociologue Cédric Hugrée chargée de recherches au CNRS spécialiste des classes sociales et de la sociologie de l'éducation explique qu'il y a plusieurs décalages entre les récits les plus connus d’ascension de transfuge et l’état de la mobilité sociale en France aujourd’hui: "l’accent est mis sur la réalisation de forts déplacements sociaux et géographiques, essentiellement par le biais de l’école, et donc à destination des fractions culturelles des classes supérieures. Enfin, pour beaucoup, il s’agit de récits d’hommes. (...) Or les mobilités ascendantes sont plutôt des petites mobilités sociales, qui concernent plus souvent les femmes, d’ailleurs. Et si les diplômes jouent un rôle prépondérant dans l’accès aux emplois qualifiés, il existe aussi d’autres voies d’accès à des positions dominantes (par l’argent, par le sport, par la politique, par les arts, etc.) qui sont moins relatées, ou alors elles ne sont pas publiées dans des collections du champ littéraire. De ce point de vue, on pourrait dire que le récit de transfuge en tant que genre est loin d’avoir épuisé le réel des mobilités sociales, alors qu’il semble, à vous lire, avoir épuisé le romanesque[14]."
Notes et références
modifier- 1 2 Sonya Faure, « La lutte des «transclasses» », sur Libération (consulté le )
- ↑ Interview sur le site Nathan Université "A propos de L'Homme pluriel : Les ressorts de l'action", Nathan, coll. "Essais & Recherches"
- ↑ Ginette Francequin et Catherine Valmorin, « de Gaulejac, V. La névrose de classe. Trajectoire sociale et conflits d’identité suivi d’une lettre d’Annie Ernaux. », L'orientation scolaire et professionnelle, nos 46/1, (ISSN 0249-6739, DOI 10.4000/osp.5366, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Les transclasses, retour sur un phénomène de société », sur radiofrance.fr, .
- 1 2 (de) Lars Henk et Lea Sauer, « „Sichtbar machen heißt benennen, es bedeutet, den 'transclasses' einen Namen zu geben.“ Interview mit der französischen Philosophin Chantal Jaquet » [« "Rendre quelque chose visible, c'est lui donner un nom ; c'est donner un nom aux « transclasses". Entretien avec la philosophe française Chantal Jaquet »], sur Literaturportal France 2000, 25 mai, 2023 (consulté le ).
- ↑ « « Infrarouge. Le défi des transclasses », un documentaire questionne sur la méritocratie », Le Monde.fr, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Nassira El Moaddem, « Parcours de combattants : podcast et émission en replay | France Inter », sur France Inter (consulté le ).
- ↑ Radio : on écoute quoi cet été ?, telerama.fr, 3 juillet 2021, par Carole Lefrançois, Laurence Le Saux, Marion Mayer et Élise Racque.
- ↑ Nassira El Moaddem, journaliste originaire de Romorantin, fait entendre ceux qui ont dû se battre, lanouvellerepublique.fr, 3 juillet 2021, par Pierre Calmeilles.
- ↑ « La lutte des transclasses », sur Philonomist, (consulté le ).
- ↑ « Dans “Trahir et venger”, Laélia Véron se penche sur les récits de transfuges de classe | Les Inrocks », sur https://www.lesinrocks.com/ (consulté le )
- ↑ « Laélia Véron : « La figure du transfuge de classe est devenue un mythe » - L'Humanité », sur https://www.humanite.fr, (consulté le )
- ↑ « Laélia Véron, maîtresse de conférences en stylistique : « Dire qu’on est transfuge de classe, c’est parler de soi au passé, et moins se poser la question de ce qu’on est au présent » », Le Monde, (lire en ligne, consulté le )
- ↑ Cédric Hugrée, « « Le récit de transfuge est loin d’avoir épuisé le réel. » Classes sociales et mobilités sociales en sociologie », COnTEXTES. Revue de sociologie de la littérature, no 36, (ISSN 1783-094X, DOI 10.4000/146iy, lire en ligne, consulté le )
Bibliographie
modifier- Vincent de Gauléjac, La névrose de classe: trajectoire sociale et conflits d'identité. Montréal; Hommes & Groupes Éd., 1987. ISBN 978-2-86984-014-0
- Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, Paris, Raisons d’agir, 2004. DOI: https://doi.org/10.7202/018181ar
- Claire Desmitt, « La figure du transfuge : illustration biographique d’un parcours de résistance et de recherche », dans Le sujet dans la cité, 2015/1 (Actuels n°4), p. 164-175. DOI: https://doi.org/10.3917/lsdlc.hs04.0164
- Didier Eribon, Retour à Reims, Paris : Fayard, 2009. ISBN: 978-2-21363-834-8
- Annie Ernaux, Écrire la vie, Paris, Gallimard, 2011. ISBN: 978-2-07013-218-8
- Vincent de Gauléjac, La névrose de classe : trajectoire sociale et conflits d’identité, Paris, Payot & Rivages, 2016. ISBN: 978-2-22891-643-1
- Chantal Jaquet, Les transclasses ou La non-reproduction, Paris, PUF, 2014. ISBN: 978-2-13063-182-8
- Chantal Jaquet, et Gérard Bras (dir.), La fabrique des transclasses, Paris, PUF, 2018. ISBN: 978-2-13081-102-2
- Chantal Jaquet, Révolutions transclasses : Une nouvelle théorie de l'émancipation, Paris, PUF, 2026. ISBN 978-2130891062
- Rose-Marie Lagrave, Se ressaisir : enquête autobiographique d'une transfuge de classe féministe, Paris, la Découverte, 2021. ISBN: 978-2-34804-503-5
- Édouard Louis, En finir avec Eddy Bellegueule, Paris, Seuil, 2014. ISBN: 978-2-75785-297-2
- Laélia Véron, avec Karine Abiven, Trahir et venger. Paradoxes des récits de transfuges de classe, Paris, La Découverte, 2024. ISBN: 978-2-34808-261-0
- Régis Dubois, Réflexions d'un transclasse qui n'a pas trahi, Woodstock/TheBookEdition, 2026. ISBN: 978-2-95420-128-3