Tredici Canti del Floridoro

Les Tredici Canti del Floridoro (Treize Chants de Floridoro) est un poème épique italien de Moderata Fonte composé en ottava rima. Il a été publié inachevé en 1581 à Venise, à l'occasion du mariage de Bianca Capello et de Francesco de Médicis. Il s'agit de l'un des premiers poèmes épiques écrits par une femme en Occident.

Tredici Canti del Floridoro
Image illustrative de l’article Tredici Canti del Floridoro
Page de garde de l'édition originale de 1583

Auteur Moderata Fonte
Pays Italie
Genre Poème épique
Version originale
Langue Italien
Titre Tredici Canti del Floridoro
Lieu de parution Venise
Date de parution 1581

Contexte

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Les femmes et le poème épique à la Renaissance

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Les Tredici Canti del Floridoro, qui paraissent la même année que la Jérusalem Délivrée du Tasse, s'inscrivent dans le contexte de fièvre poétique chevaleresque lancée par la publication du Roland Furieux de Ludovico Ariosto en Italie au début du XVIe siècle[1]. L'œuvre remporte un succès inédit, et nombre de poètes s'engagent dans son sillage, de sorte que selon l'historienne Marina Beer, environ 500 000 exemplaires de poèmes chevaleresques (sans compter le Tasse et l'Arioste) circulaient en Italie entre 1470 et 1600, avec 600 titres publiés dans 21 maisons d'éditions différentes[2]. L'effet est tel dans toute l'Europe qu'en 1543, en Espagne, Philippe II publie un décret qui interdit d'exporter ce type de littérature dans le "nouveau monde"[1].

Les femmes ne sont pas en reste de ce phénomène éditorial et littéraire. En Italie, la première femme à avoir publié ce que l'on peut raisonnablement appeler un poème épique est Laura Terracina, qui publie son Discorso sopra il principio di tutti i canti dell'Orlando furioso à Venise, en 1551[3]. Puis, en 1560, Tullia d'Aragona publie à Venise Il Meschino detto il Guerrino[4]. Ces deux poèmes sont cependant trop proches de leurs œuvres inspiratrices (L'Orlando Furioso pour Terracina et Il Guerin Meschino d'Andrea da Barberino pour Aragona) pour être considérées comme de nouveaux poèmes épiques (on pourrait plutôt les qualifier de réécritures). C'est pourquoi on peut considérer le Floridoro de Moderata Fonte comme le premier véritable poème épique écrit par une femme, émancipé de ses sources d'inspiration[5].

Après Fonte, d'autres femmes continuent de publier des poèmes épiques dans le courant du XVIIe siècle : en 1606 et en 1623, Margherita Sarrochi publie à Rome les deux parties de sa Scarderbeide ; puis en 1635, Laura Marinelli publie à Venise L'Enrico, ovvero Bisanzio acquistato[6], dans le style du Tasse ; et enfin, en 1640 à Florence, Barbara Albizzi-Tagliamochi fait paraître une continuation de l'Enéide de Virgile, intitulée Ascanio errante[7],[5].

Les Tredici Canti del Floridoro et le mariage de Bianca Capello et Francesco Ier de Médicis

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Le poème des Tredici Canti del Floridoro est publié à Venise en 1561, à l'occasion du mariage entre le Grand Duc de Toscane Francesco de Médicis et son ancienne maîtresse Bianca Capello, une grande mécène de la poésie qui est aussi la protectrice du Tasse. La lettre qui accompagne le poème le dédie aux deux époux, et l'éloge de Bianca Capello est fait au chant XII. La temporalité de la publication et l'effet d'actualité explique peut-être que le poème soit publié rapidement quoiqu'incomplet, malgré le désir exprimé par l'autrice dans sa lettre au Grand Duc de faire paraître la suite plus tard[1].

Le poème entreprend de donner une source mythique à l'union contemporaine entre Florence (représentée par Francesco de Médicis) et Venise (représentée par Bianca Capello) à travers ses deux intrigues principales. La première concerne le personnage de Risamante, une femme chevalier dont les descendants seront les ancêtres de Médicis. La seconde concerne Floridoro, un jeune héros qui engendrera les fondateurs de la ville de Venise[1].

Analyse

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Inspirations principales

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Le titre du poème est entièrement nouveau et ne fait clairement référence à aucune œuvre antérieure, mais dans la préface à son édition, Valeria Finucci fait remarquer sa ressemblance avec le Floridante de Bernardo Tasso (le père du Tasse), laissé incomplet par son auteur mais remanié et publié en 1587 par le Tasse. Floridoro évoque aussi l'Amadigi (1561), toujours de Bernardo Tasso, dont Fonte pouvait avoir connaissance, notamment avec l'épisode du jardin de Circetta, qui rappelle celui du personnage de Nivetta dans l'Amadigi (chant 83, octaves 54-57)[1]. On trouve aussi des échos entre la description du personnage de Floridoro et celui de Selannio dans le poème Sacripante (1536) de Lodovico Dolce.

L'autrice s'inspire également de la mythologie gréco-latine, du point de vue de l'imaginaire général, mais aussi en réécrivant le mythe de Circé. C'est le personnage de Circetta, fille fictive d'Ulysse et de cette dernière, qui narre cet épisode, révélant comment le héros de l'Odyssée aurait malignement tiré profit des pouvoirs de la magicienne. Cette façon de représenter Ulysse par le côté sombre de sa ruse, jusqu'à en faire un roué, trouverait son origine chez Dante, une autre inspiration de Fonte[8].

Néanmoins, l'œuvre avec laquelle Floridoro entretient le plus de liens est sans conteste le Roland Furieux. Fonte utilise plusieurs innovations de l'Arioste dans son poème, parmi lesquelles les interruptions narratoriales, les prologues en tête de chant avec une tonalité métapoétique et réflexive, les passages encomiastiques (louant des personnalités contemporaines puissantes), et les types de certains personnages comme Risamante, la femme chevalier qui évoque Bradamante, ou encore le roi Cleardo, qui ressemble au Charlemagne de l'Arioste[1].

Le « féminisme » de Moderata Fonte

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Beaucoup de critiques se sont attachés à démontrer le protoféminisme de Moderata Fonte, en lien notamment avec son œuvre la plus connue, Le Mérite des Femmes (voir la bibliographie). Voici quelques pistes principales, détaillées par Veleria Finucci dans la préface à l'édition anglaise du poème[9] :

Dans le chant IV, Fonte fait un plaidoyer explicite en faveur des femmes, en proclamant leur égalité avec les hommes, en particulier du point de vue de la bravoure et de l'intelligence (notamment au regard du talent littéraire). Pour elle, la prétendue infériorité féminine est un problème de société, qui vient des limites imposées à l'éducation et au développement des femmes :

Se quando nasce una figliola il padre
La ponesse col figlio a un’opra eguale,
Non saria nelle imprese alte e leggiadre
AI frate inferior né disuguale,
O la ponesse in fra l’armate squadre
Seco o a imparar qualche arte liberale,
Ma perché in altri affar viene allevata
Per l’educazion poco è stimata.

— (IV, 4)

On peut voir dans certains aspects du poème une critique de la culture patriarcale. Par exemple, au chant XI, deux personnages masculins s'apprêtent à aller violer Celsidea. Cette scène parodie la fraternité héroïque vantée par le genre épique. L'acte est évité par Floridoro mais la tentative s'achève dans le sang, alors que le presque violeur se fait tuer par son propre frère. Autre part, Moderata Fonte réécrit le mythe de Circé de façon à réhabiliter cette figure de femme stigmatisée, et présentant Ulysse en antagoniste de l'histoire[8].

Dans Floridoro, le pouvoir est la grande affaire des femmes. L'une des intrigues principales suit en effet Risamante, une femme chevalier qui se bat pour récupérer son héritage royal, injustement attribué uniquement à sa sœur jumelle, Biondaura. Sa quête consiste ainsi à se faire reconnaître en tant que sujet de pouvoir, plutôt à qu'à rechercher le mariage. Lorsque le mariage de Risamante est évoqué, son mari n'est pas nommé, et son enfant, qui sera à l'origine de la famille des Médicis, est une fille (au contraire du personnage de Bradamante, dans le Roland Furieux).

Les personnages masculins sont généralement peu héroïques dans le poème, et passent souvent au second plan. C'est Risamante qui aide le guerrier Nicobaldo à sauver sa promise Lucimena, et le roi Pygmée se trouve trop faible pour sauver sa Raggidora adorée, et va chercher de l'assistance hors de son royaume pour y parvenir. Même Floridoro, qui est supposé être le héros éponyme du poème, est décrit à sa première apparition dans les mêmes termes que ceux qui décriraient une jeune fille, et n'arrive que tardivement, au chant V :

Era venuto, e seco avea menato
Il bellissimo figlio Floridoro,
Che da che nacque al giorno almo e beato
Sedici volte il sol rivide il toro.
L’aer del suo bel viso era sì grato,
Sì vago lo splendor de’ bei crin d’oro,
E la sembianza avea tanto divina
Ch’ad amarlo ogni cor ben ch’aspro inchina.

— (V, 45)

Résumé

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Le poème, inachevé, suit deux intrigues principales et en développe de nombreuses autres secondaires. D'une part, on suit la femme chevalier Risamante, qui, fille de roi, a été enlevée à sa famille et élevée par un magicien. Elle se bat pour faire reconnaître ses droits sur l'héritage attribué tout entier à sa sœur jumelle Biondaura, qui la méprise. D'autre part, on trouve Floridoro, un jeune gentilhomme de seize ans épris de Celsidea, la fille du roi Cleardo. Ce dernier organise un tournoi pour faire gagner une couronne au plus valeureux d'entre eux. Floridoro, qui n'a pourtant pas été adoubé chevalier et n'a pas le droit d'y prendre part, décide de participer pour prouver sa bravoure[1].

Editions et traductions

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L'édition de référence du poème est celle donnée en 1995 par Valeria Finucci[1]. En 2006, Julia Kisacky publie une traduction anglaise en vers[9], préfacée par Valeria Finucci.

Il existe une traduction française ancienne datant de 1773, par Modeste Dupuis, et publiée dans le tome 3 du Parnasse des Dames[10].

Notes et références

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 Moderata Fonte et Valeria Finucci, Tredici canti del Floridoro, Mucchi, coll. « Il lapazio », (ISBN 978-88-7000-254-6)
  2. ↑ (it) Maria Beer, « Nella biblioteca de Don Chisciotte », dans Marina Beer, Romanzi di cavalleria. Il "Furioso" e il romanzo italiano del primo Cinquecento, Roma, Bulzoni, , p. 228
  3. ↑ Laura Terracina, Rotraud von Kulessa et Daria Perocco, Discorsi sopra le prime stanze de' canti d'Orlando furioso, Franco Cesati editore, coll. « Filologia e ordinatori », (ISBN 978-88-7667-634-5)
  4. ↑ (it) Tullia d'Aragona, Il Meschino, altramente detto il Guerrino, fatto in ottava rima dalla Signora Tullia d’Aragona, Venise, Giovanni Battista e Melchior Sessa,
  5. 1 2 Virginia Cox, Women's writing in Italy, 1400-1650, The Johns Hopkins university press, (ISBN 978-0-8018-8819-9)
  6. ↑ Lucrezia Marinella et Maria Galli Stampino, L'Enrico, ovvero Bisanzio acquistato, poema eroico, Mucchi, coll. « Il lapazio », (ISBN 978-88-7000-535-6)
  7. ↑ (it) Vittoria della Rovere, Ascagno Errante, Florence, Stamperia de' Landini, (lire en ligne)
  8. 1 2 Giulia Andreoni, « Moderata Fonte’s Floridoro: Invoking Dante to Refashion the Myth of Circe », Italica, vol. 99, no 1,‎ , p. 3–20 (ISSN 0021-3020, lire en ligne, consulté le )
  9. 1 2 Moderata Fonte, Valeria Finucci et Julia M. Kisacky, Floridoro: a chivalric romance, the University of Chicago press, coll. « The other voice in early modern Europe », (ISBN 978-0-226-25677-1)
  10. ↑ Le Parnasse des dames, Ruault, (lire en ligne)

Annexes

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Articles connexes

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Bibliographie

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  • Andreoni, Guilia. « Moderata Fonte’s Floridoro: Invoking Dante to Refashion the Myth of Circe ». Italica 99, no 1 (2022): 3‑30. https://www.jstor.org/stable/48768798
  • Aydogdu Celik, Merve. « Androgyny in Moderata Fonte’s Tredici canti del Floridoro ». Hacettepe University Journal of Faculty of Letters 36, no 2 (2019): 369‑82.
  • D’Alessandro Behr, Francesca. Arms and the Woman, Classical Tradition and Women Writers in the Venetian Renaissance. The Ohio State University, 2018.
  • Del Gaudio, Ilenia. « L’Universo Feminile nei Trdici canti del Floridoro di Moderata Fonte ». In Mujeres y Humanismo : Escritiras y escrituras. Dykinson, 2023. https://digital.casalini.it/5588351.
  • Finucci, Valeria. « Chapter  When the Mirror Lies: Sisterhood Reconsidered in Moderata Fonte’s Thirteen Cantos of Floridoro ». In Sibling Relations and Gender in the Early Modern World, par Naomi J. Miller et Naomi Yavneh. Women and Gender in the Early Modern World. Routledge, 2006.
  • Finucci, Valeria. « La scrittura epico-cavalleresca al feminile : Moderata Fonte e Tredici canti del Floridoro ». Anali d’Italianistica 12 (1994): 209‑31.
  • Fonte, Moderata. Floridoro, A Chivalric Romance. Traduit par Julia Kisacky. Avec Valeria Finucci. The Other voices in early modern Europe. The University of Chicago Press, 2006.
  • Fonte, Moderata. Tredici Canti del Floridoro. Mucchi Editore, 1995.
  • Hanuszewicz, Zuzanna. « Kreacja androgynicznej kobiety-rycerza w „Tredici canti del Floridoro” Moderaty Fonte ». Frabrica Litterarum 3, no 1 (2021): 197‑206.
  • Malpezzi Price, Paola. « Moderata Fonte, Lucrezia Marinella and their “Feminist” Work ». Italian Culture 12, no 2 (2013): 201‑14.
  • Merola, Valera. « Con vari versi e varie ampolle : la scienza di Moderata Fonte ». Critica Letteraria 204, no 3 (2024): 469‑81.
  • Pezzini, Serena. « Il Floridoro di Moderata Fonte e il tradimento della lingua del padre ». In Ti do la mia parola : sette saggi sul tradimento. Edizioni di Storia e Letteratura, 2017.
  • Plastina, Sandra. « Mythological Epic and Chivalric Fiction in Moderata Fonte’s and Lucrezia Marinella’s Poems ». Analisis 4, no 2 (2017): 277‑95. https://doi.org/10.26754/ojs_arif/a.rif.201722476.
  • Putnam, Christie-Anne. « “I am like a child who of diverse / flowers intends to form a beautiful garland”: Moderata Fonte’s Revisions of Gender in Floridoro ». Master of Arts, Aubern University, 2010. https://www.proquest.com/docview/2778651318?pq-origsite=gscholar&fromopenview=true&sourcetype=Dissertations%20&%20Theses.
  • Tylar Ann, Colleluori. « “Il più bel fior”: Interweaving Genres in Boiardo’s “Orlando Innamorato” and Moderata Fonte’s “Floridoro” ». Parole Rubate, Rivista internazionale di studi sulla citazione, juin 2021, 117‑33.