Trésor de Lava
Le trésor de Lava est un ensemble exceptionnel de monnaies romaines en or, de médaillons impériaux et d'objets d'orfèvrerie du IIIe siècle, découvert par étapes dans le golfe de Lava, sur le territoire de la commune d'Ajaccio, à quelques kilomètres au nord de la ville, dans les fonds marins de la crique de Pietra Piuma (41° 58′ 06″ N, 8° 36′ 35″ E) près du Capu di Fenu.
| Trésor de Lava | ||
Médaillon de huit aurei de Claude II, musée archéologique national de Madrid, provenant du trésor (no 71)[1]. | ||
| Période | IIIe siècle ap. J.C. | |
|---|---|---|
| Culture | Empire romain | |
| Lieu de découverte | Crique de Pietra Piuma, golfe de Lava | |
| Coordonnées | 41° 58′ 06″ nord, 8° 36′ 35″ est | |
| Conservation | musée archéologique national de Madrid, cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France, musée départemental de préhistoire corse et d'archéologie de Sartène | |
| Géolocalisation sur la carte : Corse
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Considéré comme l'un des plus importants ensembles monétaires romains connus pour la période de la crise du IIIe siècle, il doit sa notoriété autant à la richesse de son contenu (plusieurs centaines de pièces d'or et un plat d'orfèvrerie unique) qu'aux circonstances rocambolesques de sa découverte et de sa dispersion. L'affaire a donné lieu à plusieurs procès.
Circonstances de la découverte
modifierUne première dispersion discrète (1956)
modifierL'existence du trésor est révélée pour la première fois en 1956, lorsque 41 aurei et multiples apparaissent sur le marché numismatique sans qu'aucune provenance ne soit indiquée. Dispersées aux enchères, elles font l'objet d'une étude savante par le numismate Jean Lafaurie, alors directeur d'études de numismatique romaine à l'École pratique des hautes études[2],[3]. Une seconde publication, en collaboration avec Hélène Huvelin, complète ces données en 1980[4]. Selon Lafaurie, une découverte antérieure aurait même été faite en Corse par un pêcheur de corail au XIXe siècle[5], ce qui suggère que le site a livré des objets par intermittence sur près d'un siècle et demi.
La « fièvre de l'or » des plongeurs corses (1985-1986)
modifierLe site livre l'essentiel de son contenu connu à partir du , lorsque trois plongeurs corses, Félix Biancamaria, son frère Ange Biancamaria et leur ami Marc Cotoni, mettent au jour, selon leurs déclarations, une quantité considérable de pièces d'or alors qu'ils pratiquaient la pêche à l'oursin dans la crique de Pietra Piuma. Jusqu'en , un cercle plus large de plongeurs participe à ce qui devient une véritable ruée vers l'or clandestine, remontant plusieurs centaines de pièces en l'espace de quelques mois[6].
Les objets gisaient dans une zone comprise entre 20 cm et 6 m de profondeur. Certaines pièces étaient scellées à la roche par une gangue calcaire que les plongeurs durent briser au couteau ou au marteau ; d'autres reposaient dans une couche de sable, sous des blocs rocheux qu'il fallut soulever à l'aide de ballons de levage, de crics et de vérins. Cette disposition atteste qu'un éboulement rocheux important a affecté le site à une époque indéterminée, postérieurement à l'immersion des objets.
L'hétérogénéité des conditions de gisement — depuis la surface jusqu'à plusieurs mètres de profondeur, sous plusieurs strates d'effondrement — laisse penser que les objets du trésor de Lava n'ont pas tous été déposés au même moment ni dans les mêmes circonstances, ce qui alimente encore aujourd'hui le débat sur son origine.
Composition du trésor
modifierLa reconstitution de l'inventaire se heurte à la dispersion précoce et largement clandestine des objets. Les informations disponibles reposent essentiellement sur les déclarations de Félix Biancamaria dans son ouvrage autobiographique de 2004, sur le catalogue scientifique établi par Sylviane Estiot pour la Bibliothèque nationale de France en 2011, et sur les pièces effectivement saisies par les autorités françaises. Selon ces sources, le trésor comprendrait :
- entre 400 et 600 pièces d'or (aurei et multiples) frappées au nom des empereurs Gallien, Claude II le Gothique, Quintille et Aurélien, dans des états de conservation très variables.
- des bijoux et anneaux d'or, dont une partie aurait été vendue ou fondue par les inventeurs et n'a donc jamais pu être étudiée.
- un plat d'orfèvrerie en or massif, au centre duquel était à l'origine enchâssé un médaillon de Gallien.
- la mention, non confirmée, d'une statuette en or représentant un enfant ailé tenant une huître, dont il ne subsiste qu'un croquis réalisé d'après le témoignage d'un des inventeurs, la pièce ayant selon lui été fondue.
L'estimation globale du trésor, statuette exceptée, est de plusieurs dizaines de millions d'euros. Certaines monnaies parmi les plus rares atteindraient à elles seules 250 000 € sur le marché[2].
Contexte historique
modifierUne expertise conduite par le CNRS en 1990 situe la constitution du trésor au IIIe siècle, dans le contexte troublé que les historiens désignent sous le nom de crise du IIIe siècle. La séquence des émissions représente successivement Gallien, puis Claude II le Gothique, brièvement son frère Quintillus, enfin Aurélien couvre une période resserrée entre 268 et 275, ce qui permet de proposer un terminus post quem pour l'enfouissement se situant entre les années 271 et 273[7].
L'hypothèse historique la plus souvent avancée veut qu'un haut dignitaire de l'Empire, contraint de fuir des troubles politiques, se soit embarqué à Ostie entre et à destination de l'Afrique du Nord, faisant escale par la Corse. Son navire, chargé d'un trésor personnel considérable, aurait pris feu et sombré au large d'Ajaccio[2]. Une hypothèse concurrente, moins étayée, veut que des ouvriers italiens aient découvert les pièces au XIXe siècle dans le village de Villanova, surplombant le golfe, avant d'en dissimuler une partie plus près du rivage[8]. Les campagnes de prospection conduites par le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (DRASSM) avec le navire André Malraux n'ont mis au jour aucune trace d'épave, ce qui n'apporte pas de confirmation décisive à cette seconde hypothèse sans pour autant l'invalider totalement.
Au-delà de la question de son origine précise, le trésor de Lava constitue une source de première importance pour l'histoire monétaire du IIIe siècle : il illustre l'ampleur des thésaurisations d'or auxquelles se livraient les plus hauts personnages de l'Empire dans un contexte d'instabilité politique et d'inflation monétaire, et a livré plusieurs pièces exceptionnelles, notamment les multiples d'or de Claude II le Gothique et le plat d'orfèvrerie de Gallien, aujourd'hui uniques en leur genre.
Le plat en or de l'empereur Gallien
modifierL'existence d'un plat en or associé au trésor n'est révélée qu'en , par une photographie et un croquis découverts chez un brocanteur d'Ajaccio. L'objet lui-même ne sera saisi par la justice que dix-huit ans plus tard, en 2010. Selon les témoignages recueillis, il aurait été découvert en à quatre mètres du rivage, sous un rocher.
Ce plat d'orfèvrerie, pesant environ 900 g pour un diamètre d'environ 25 cm et une épaisseur de 3 mm, est considéré par certains chercheurs comme le plat à libation ou plat « à sacrifice » de l'empereur Gallien, destiné à recueillir le sang lors de cérémonies rituelles[8]. Il présentait à l'origine, en son centre, un médaillon de Gallien aujourd'hui disparu, estimé à lui seul à 580 000 € et toujours recherché activement par les autorités. Que son usage ait été strictement rituel ou plus courant, l'objet demeure à ce jour sans équivalent connu, ce qui en fait l'une des pièces les plus étudiées du trésor.
Diffusion et devenir des objets
modifierUne vente au marché noir international
modifierDès 1985, les inventeurs écoulent une partie des pièces sur les terrasses des cafés ajacciens, pour des sommes de l'ordre de 50 000 francs par transaction[2]. Dès , des acheteurs américains se déplacent en Corse, munis de mallettes de billets, pour acquérir monnaies et bijoux. À partir de , les inventeurs trouvent des relais parmi des collectionneurs et numismates parisiens, dont l'expert Jean Vinchon, à qui une vingtaine de pièces auraient été proposées.
Le trésor n'ayant jamais été déclaré aux autorités compétentes, il n'a pu intégrer les collections publiques françaises dans son intégralité — une perte que la communauté scientifique déplore, dans la mesure où un enfouissement de cette ampleur, étudié dans son contexte archéologique, aurait constitué une source documentaire majeure sur l'histoire monétaire du IIIe siècle. En droit français, toute découverte réalisée sur le domaine public maritime appartient de plein droit à l'État ; les monnaies, multiples et médaillons ont néanmoins été revendus par lots à des numismates professionnels et amateurs, en France, en Europe et jusqu'aux États-Unis, tandis que les anneaux et débris d'or auraient été fondus — une affirmation qu'il convient toutefois de considérer avec prudence, faute de confirmation indépendante.
Saisies successives
modifierEn , une partie du lot mise aux enchères au Sporting d'hiver de Monte-Carlo est saisie par les douanes françaises. Parmi les dix-huit pièces rarissimes saisies figurait un médaillon de Gallien estimé à 150 000 €, dont seuls trois exemplaires sont recensés dans le monde[2]. Faisant valoir son droit de propriété sur les épaves maritimes, l'État français a, à ce jour, récupéré environ 80 pièces du trésor, partagées entre le cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France (non exposées) et le musée départemental de préhistoire corse et d'archéologie de Sartène[9],[10].
Le , en gare de Roissy, la police intercepte Félix Biancamaria, revenant de Bruxelles où il aurait tenté de vendre le plat en or de Gallien[11]. L'objet, considéré par la justice comme un bien issu du domaine public maritime et donc propriété de l'État, est aujourd'hui conservé par les musées nationaux.
Une décennie plus tard, le , une enquête de gendarmerie menée sur une année aboutit à la mise en examen et à l'incarcération de quatre personnes — Pierre-François Sabiani, Simon Giuntini, Olivier Birgi et Marie-Emmanuelle Rossi — pour trafic de pièces d'or issues du trésor. Selon les enquêteurs, 16 pièces, estimées entre 70 000 et 800 000 euros l'unité, étaient destinées au marché asiatique ; elles auraient été dissimulées dans des tampons encreurs de bois et de caoutchouc en vue d'un échange à Hong Kong contre des armes démilitarisées, ensuite remises en état et revendues au « Milieu » selon la presse[12].
Une restitution internationale récente
modifierLe , les autorités norvégiennes ont remis à l'État français une monnaie identifiée comme provenant du trésor de Lava : un aureus de l'empereur Quintille, frappé à Milan en 270[13]. Cette restitution illustre la dispersion internationale persistante du trésor, quarante ans après sa découverte, et la coopération judiciaire et diplomatique nécessaire à sa recomposition partielle.
Poursuites judiciaires
modifierLe procès de 1994
modifierAprès huit années d'enquête et l'audition de près de 500 personnes, huit inventeurs et intermédiaires sont mis en examen. En 1994, la justice condamne Ange et Félix Biancamaria ainsi que Marc Cotoni à dix-huit mois de prison avec sursis et 25 000 F d'amende pour recel et détournement d'épave maritime ; deux numismates professionnels sont également condamnés[8]. Cette condamnation est confirmée en appel en 1995.
Le procès du plat en or (2024)
modifierUn second procès s'ouvre à Marseille fin janvier 2024, concernant spécifiquement le plat en or saisi en 2010. Le tribunal correctionnel de Marseille estime que l'objet a bien été découvert en fond marin courant 1986 et non sur le rivage, ce qui permet de retenir la qualification juridique de détournement d'épave maritime et d'en attribuer l'entière propriété à l'État. La défense de Félix Biancamaria s'appuyait sur la version d'une découverte terrestre qui aurait ouvert droit, pour lui en tant qu'inventeur, à la moitié de sa valeur[14].
Le verdict est rendu le . Il condamne Félix Biancamaria à douze mois de prison avec sursis et son complice présumé Jean-Michel Richaud à huit mois de prison avec sursis, tous deux poursuivis pour recel de détournement d'épave et détention irrégulière d'un bien culturel maritime importé en contrebande. Une amende solidaire de 200 000 € est également prononcée,[15]. La défense de Félix Biancamaria a fait appel de cette décision, contestant la qualification de « bien culturel maritime » et plaidant, sans succès en première instance, une découverte terrestre par éboulement plutôt qu'un naufrage[16]. Au , l'issue de cet appel n'est pas connue.
Répercussions sur le marché de la numismatique
modifierLes investigations menées pour retrouver les pièces dispersées du trésor de Lava ont jeté la suspicion sur l'ensemble des monnaies d'or de la période 260-275 détenues par des collectionneurs privés. On considère aujourd'hui que la plupart des médaillons d'or de Gallien et des multiples de Claude II le Gothique ou d'Aurélien actuellement sur le marché en seraient issus. En vertu de la législation française relative au recel d'épaves maritimes, l'État conserve la faculté d'exercer à tout moment son droit de revendication sur ces objets, à la notable exception d'un multiple de Claude II le Gothique passé en vente publique, qui y échapperait pour des raisons de prescription. Ce droit de revendication demeure toutefois largement théorique dès lors que les transactions s'opèrent de gré à gré, hors de tout marché organisé.
Le trésor de Lava dans la culture
modifierL'affaire a inspiré plusieurs œuvres documentaires et de fiction, signe de sa notoriété durable en Corse et au-delà :
- Les Énigmes du trésor corse, documentaire de Karel Prokop (52 min), diffusé sur Arte le [17] ;
- Le Trésor des Biancamaria — Quand la pêche aux oursins tourne à la pêche miraculeuse, roman d'Aurélie Fredy, Élan Sud, 2016.
- L'or de Lava, documentaire de Jean-Luc Delmon-Casanova (52 min), diffusé sur France 3 Corse ViaStella le [18] ;
- Inestimable, comédie réalisée par Éric Fraticelli avec Didier Bourdon, sortie en salles le ;
Bibliographie
modifier- Félix Biancamaria, Le Trésor de Lava. La fièvre de l'or romain chez les plongeurs corses, récit, Albin Michel, 2004.
- Sylviane Estiot, « Le trésor d'or romain de Lava, Corse (terminus 272/273 de notre ère) », Trésors monétaires, 24 (2009/10), Bibliothèque nationale de France, Paris, 2011, p. 91-152 (texte en ligne).
- Jean Lafaurie, « Trésor d'un navire romain trouvé en Méditerranée », Revue numismatique, 6e série, tome 1, 1958.
- Jean Lafaurie et Hélène Huvelin, « Trésor d'un navire romain trouvé en Méditerranée, nouvelles découvertes », Revue numismatique, 1980, p. 75-105.
- Aurélie Fredy, Le Trésor des Biancamaria, roman, Élan Sud, 2016.
Notes et références
modifier- ↑ Suivant le catalogue établi en 2011, Trésors monétaires, volume XXIV, Bibliothèque nationale de France.
- 1 2 3 4 5 Christophe Cornevin, « Une partie du fabuleux trésor de Lava refait surface », Le Figaro, (lire en ligne).
- ↑ Jean Lafaurie, « Trésor d'un navire romain trouvé en Méditerranée », Revue numismatique, 6e série, tome 1, 1958, p. 70-104.
- ↑ Jean Lafaurie et Hélène Huvelin, « Trésor d'un navire romain trouvé en Méditerranée, nouvelles découvertes », Revue numismatique, 1980, p. 75-105.
- ↑ Jacques Mandorla, « En Corse, un trésor protégé par Interpol », 2013.
- ↑ Félix Biancamaria, La fièvre de l'or romain chez les plongeurs corses, Albin Michel, 2004.
- ↑ Sylviane Estiot, « Le trésor d'or romain de Lava, Corse (terminus 272/273 de notre ère) », Trésors monétaires, 24, Bibliothèque nationale de France, 2011, p. 91-152.
- 1 2 3 Marc Pivois, « Corse. Un trésor d'embrouilles », Libération, (lire en ligne).
- ↑ Site officiel du musée de Sartène.
- ↑ Les Énigmes du trésor corse, documentaire de Karel Prokop, 52 min, diffusé sur Arte le 22 août 2014.
- ↑ « A Marseille, au procès du « trésor de Lava », l'archéologue parle d'or », Le Monde, (lire en ligne).
- ↑ « Un trafic de pièces d'or romaines entre la Corse et Hong Kong démantelé », Le Parisien, (lire en ligne).
- ↑ Ministère de la Culture, communiqué de presse du 4 septembre 2025.
- ↑ « Trésor de Lava : prison avec sursis et amende solidaire de 200 000 euros pour deux « pilleurs » », Corse Net Infos, (lire en ligne).
- ↑ « Trésor de Lava : le Corse accusé d'avoir pillé un plat en or massif écope d'un an de prison avec sursis », Le Figaro, (lire en ligne).
- ↑ Roland Frias et Paul Ortoli, « Trésor de Lava : Félix Biancamaria condamné à 12 mois de prison avec sursis », sur ici RCFM, .
- ↑ Notice sur Arte.tv.
- ↑ Notice sur Francetvpro.fr.
Voir aussi
modifierArticles connexes
modifierLiens externes
modifier- (en) Sylviane Estiot, The Lava Treasure of Roman Gold [PDF] — lire en ligne.
- Résumé complet et photographies, Tresordupatrimoine.fr.
- Jacques Laruelle, « Le Trésor inestimable du Lava : en France, un dossier rocambolesque aux accents belges », La Libre Belgique, 27 janvier 2024, lire en ligne.