Une mort très douce

livre de Simone de Beauvoir

Une mort très douce est un court récit autobiographique de Simone de Beauvoir, publié en 1964, qui décrit comment l'auteure a vécu les derniers mois de la vie de sa mère auprès d'elle.

Une mort très douce
Auteur Simone de Beauvoir
Pays Drapeau de la France France
Genre Récit autobiographique
Éditeur Gallimard
Lieu de parution Paris
Date de parution 1964
Nombre de pages 167

D'après Sartre, ce livre est le meilleur qu'elle ait écrit. Il est un des cinq autobiographies qu'elle a écrit; elle a écrit aussi Tout compte fait (1972), La Force des choses (1963), La Force de l'âge (1960), et Mémoires d'une jeune fille rangée (1958).

Résumé

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Une mort très douce commence quand Beauvoir reçoit un appel: sa mère avait eu un accident[1]. Après l'accident, les médecins détectent un cancer de l'intestin grêle qui se révèle foudroyant. Le reste du livre suit Beauvoir et sa sœur, Hélène, en naviguant à travers la maladie de leur mère et finalement sa mort[2].

Le livre est écrit dans un style autobiographique, ce que Beauvoir avait utilisé dans plusieurs autres livres. Cependant, Une mort très douce est unique pour les descriptions de la maladie et de la mort, et pour l'emphase sur les sentiments qui sont moins présents dans les autres livres de Beauvoir[3]. Le livre se focalise sur la relation entre, Simone de Beauvoir, sa mère et Hélène[2]. Il parle aussi de la maladie[4] et de l'établissement médicale, surtout les interactions entre les femmes et les médecins[5]. La relation entre mère et fille est un autre thème très important dans le livre[3]. Comme d’autres livres par Beauvoir, la philosophie de l’existentialisme influence sa perception de la maladie et de la mort de sa mère. L'expérience de la mort lui donne une autre façon de voir l'existentialisme: Beauvoir devient une témoin directe à la mort[6].

Simone de Beauvoir fait de son texte un mélange de genres: de l’autobiographie, la biographie, le documentaire, le journal intime et des modalités de la fiction. Les frontières entre la fiction et la non-fiction se retrouvent brouillées. L’auteure considère elle-même que tout évènement qu’on écrit est toujours partiellement - si ce n’est majoritairement - recréé. Pourtant, Beauvoir établit d’emblée un pacte d’authenticité avec son lecteur, certes dans la mesure du possible. Ricœur rejoint Beauvoir dans cette perception de la littérature comme portant une fonction épistémologique - la littérature comme laboratoire de la pensée[7]. Dans Une mort très douce, c’est surtout un journal intime qui domine la forme narrative, un récit au jour le jour qui donne l'illusion d’une reproduction directe des évènements. Simone de Beauvoir a une triple identité : celle d’auteure, de personnage principal et de narratrice[8].

Thèmes

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La relation mère-fille

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Certains postulent que ce roman porte en lui en réalité un matricide sous-jacent par le biais duquel l’auteure va rompre avec la puissance phallique exercée par sa mère[9],[10]. Simone de Beauvoir reconsidère sa famille et le rôle qu'elle y a joué ; elle est une écrivaine déjà connue et économiquement privilégiée : elle a dû soutenir financièrement sa mère. Elle y évoque les réactions de celle-ci, très attachée aux valeurs bourgeoises, face à son œuvre et à sa vie d’auteure engagée.

Pourtant, ce texte raconte aussi l’évolution, certes un peu tardive, d’une relation mère-fille auparavant tendue. Les Beauvoir, mère et fille, finissent par comprendre et accepter les différentes perspectives qu’elles partagent. Par exemple, la mère arrête de prononcer ce discours racial et politique propre à sa classe de bourgeoise qui enrageait sa fille et cette dernière sympathise avec la première. Nous observons un rapprochement voire une fusion entre la narratrice et sa mère mourante[11]. Avant que Françoise de Beauvoir ne meure, l’auteure semble presque heureuse, fière, de voir sa mère se révolter contre la mort, d’aimer la vie parce que ceci permet de la rapprocher de cet être envers qui elle a été longtemps indifférente voire hostile[8].

La perte de soi

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Le roman s’ouvre sur une présence affirmée de Simone de Beauvoir en tant que sujet (nous soulignons) :

« […] je me trouvais à Rome, dans ma chambre de l’hôtel Minerva; je devais rentrer chez moi le lendemain par avion et je rangeais des papiers quand le téléphone a sonné. »

L’assurance philosophique d’a priori est renversée par l’accident qui arrive à la mère de l’auteure. La présence du « je » du début se défait progressivement au cours du texte et finalement laisse place à une présence autre. La fusion mère-fille atteint son paroxysme dans ce moment dramatique du récit :[Passage problématique]

« […] Je parlai à Sartre de la bouche de ma mère, telle que je l’avais vue le matin et de tout ce que j’y déchiffrais : une gloutonnerie refusée, une humilité presque servile, de l’espoir, de la détresse, une solitude - celle de sa mort, celle de sa vie - qui ne voulait pas s’avouer. Et ma propre bouche, m’a-t-il dit, ne m’obéissait plus : j’avais posé celle de maman sur mon visage et j’en imitais malgré moi les mimiques. Toute sa personne, toute mon existence s’y matérialisent et la compassion me déchirait. »

C’est un autre « je » qui s’affirme. La perte de la voix de la narratrice pour porter une autre voix conduit à une perte de soi. La narratrice est donc possédée par une autre qui est sa mère mourante ; sa mère s’incarne en elle, comme pour refuser sa propre mort et s’éterniser dans sa fille alors que c’est finalement Beauvoir qui est dans ce refus de la mort imminente[11].[Passage problématique]

La mort

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Le thème de la mort a toujours fait l’objet des réflexions de Simone de Beauvoir[réf. souhaitée], depuis qu’elle a pris conscience de sa propre mortalité. Ce leitmotiv de la mort revient d’autant plus quand elle perd sa foi.[Passage problématique] Il en est de même dans Une mort très douce dans lequel l’auteure existentialiste féministe exploite la chute aiguë de sa mère dans une maladie fatale pour se questionner sur la mort[12]. La mort est évoquée du point de vue de la narratrice athée et de sa mère croyante. Dans ce récit, l’auteure expose son angoisse, sa souffrance et sa solitude face à la mort de la figure maternelle. Beauvoir semble projeter à différents moments ses propres craintes sur sa mère qu’elle décrit comme : "[…] farouchement accrochée à la terre et [qui] avait de la mort une horreur animale [13]. Par moments, la narratrice laisse percer une violence masquée envers sa mère, des reproches qui restent informulés. Elle blâme probablement sa mère qui l’oblige involontairement à considérer son propre sort de mortelle. Ceci nous pousse à nous questionner sur le titre : ce titre qui suggère une idée de sérénité, de mort acceptée, détourne-il le lecteur de la réalité ? Pour qui cette mort a-t-elle été douce ? Françoise de Beauvoir ou sa fille aînée ? Ou est-ce une ironie sur notre sort de mortels universel[14] ?

La solitude

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Beauvoir exprime une peur de la solitude dans son récit. Elle avoue organiser son emploi de temps de façon qu’elle n’ait pas une minute de libre dans sa journée. C’est une attitude pascalienne que nous détectons ici[Passage problématique] ; le divertissement pascalien est pratiqué et reconnu par l’auteure qui redoute sa seule compagnie[15]. Elle se dévoile dans toute cette solitude qui n’ébranle pourtant pas sa foi en l’Homme et son amour pour la vie. Et c’est bien ça qui la révolte et la pousse à déclarer (p. 152)[style à revoir] :

« Il n'y avait pas de mort naturelle : rien de ce qui arrive à l'homme n'est jamais naturel puisque sa présence met le monde en question. Tous les hommes sont mortels : mais pour chaque homme sa mort est un accident et, même s'il la connait et y consent, une violence indue. »

Le corps

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Beauvoir explore la fragilité et horreurs qui existent dans le corps[4]. Elle dit, par exemple,

Mais l’extérieur même de son corps lui échappait: son ventre blessé, sa fistule, les ordures qui s’en écoulaient, la couleur bleue de son épiderme, le liquide qui suintait de ses pores; elle ne pouvait pas l’explorer de ses mains presque paralysées et quand on la soignait, sa tête était renversée en arrière[16].

L'état du corps de sa mère est choquant, particulièrement avec ces images trop vives. Beauvoir montre la réalité d'avoir un corps dans les détails explicites et inquiétants, et le maladie de sa mère devient une séparation entre la mère et son corps[4].

Le monde médical

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Le livre est très notable pour illuminer la déshumanisation et les épreuves d'être un patient (ou encore plus une patiente) dans le monde médical[4]. Les médecins sont inutiles ou encore cruels; Beauvoir utilise les lettres pour les identifier, par exemple « le docteur N. ». Ce choix montre l'anonymat d'une système qui est responsable pour la vie de sa mère (et beaucoup d'autres)[5]. Les airs des médecins, aussi, montrent la déshumanisation et le manque de souci dans le monde médical. Par exemple:

En revanche, le docteur N. et moi nous ne nous aimions pas. Élégant, sportif, dynamique, ivre de technique, il réanimait maman avec entrain : mais elle était pour lui l'objet d'une intéressante expérience et non un être human[17].

C'est vrai que le docteur N. est capable, mais le traitement de la mère du Beauvoir montre qu'elle n'est pas une personne mais une pièce dans un système. Le livre illumine la tragédie de sa mort avec des sentiments très touchants[6]. Cependant, cette tragédie est opposé avec les réactions des médecins et du monde médicale, qui ne sont pas concernés avec les sentiments du maladie[4].

Beauvoir réfléchit dans ce contexte sur l'euthanasie et l'acharnement thérapeutique : elle sait sa mère condamnée mais reste impuissante et indécise devant les médecins qui exercent une tyrannie sur leur malade[1].L’individualité de sa mère est annulée à cause de la technologie médicale qui refuse l’euthanasie et maintient l’être, désormais déshumanisé, dans cet état de souffrance ineffablement injuste.

Beauvoir fait de son récit une réflexion sur la condition de la femme dans le corps médical. Elle est indignée mais se retrouve obligée de se résigner à ses observations. Elle remarque d’une part, les conditions de travail des infirmières qui sont méprisées et reléguées aux tâches dépréciées et marginalisées du savoir des médecins[18] :

« […] liées à leur malade par la familiarité des corvées, pour celle-ci humiliantes, pour elles (les infirmières) répugnantes, l’intérêt qu’elles lui témoignaient avait au moins les apparences de l’amitié »

D’autre part, elle note le mépris des docteurs pour cette femme âgée et leur manque de compassion :

« [les docteurs] se penchaient de très haut sur cette vieille femme mal peignée, un peu hagarde ; des messieurs. Je reconnaissais cette futile importance : celle des magistrats des assises en face d’un accusé qui joue sa tête. «Vous vous prépariez de bons petits plats ?» »

Toute la tension dramatique de ce récit, communiquée par le titre, réside dans le fait que la mort de cette mère aurait pu être douce, n’étaient-ce les médecins qui choisissent de prolonger le temps de la douleur physique et morale, d’intensifier l’humiliation de Françoise de Beauvoir dont la douleur devient un spectacle que l’auteure supporte péniblement.

Citations

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  • « On lui apprit à serrer elle-même étroitement ses sangles. En elle subsistait une femme de sang et de feu : mais contrefaite, mutilée et étrangère à soi. »
  • « Sa maladie avait fracassé la carapace de ses préjugés et de ses prétentions : peut-être parce qu'elle n'avait plus besoin de ces défenses. »
  • « Parfums, fourrures, lingeries, bijoux : luxueuse arrogance d'un monde où la mort n'a pas sa place; mais elle était tapie derrière cette façade, dans le secret grisâtre des cliniques, des hôpitaux, des chambres closes. »
  • « C'est connu le pouvoir des objets : la vie s'y pétrifie, plus présente qu'en aucun de ses instants. »

Notes et références

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  1. 1 2 Ray Davison et Simone de Beauvoir, Une Mort Très Douce, Routledge, (ISBN 978-0-203-06093-3, lire en ligne), p. 13
  2. 1 2 Ray Davison et Simone de Beauvoir, Une Mort Très Douce, Routledge, (ISBN 978-0-203-06093-3, lire en ligne)
  3. 1 2 Annie Jouan-Westlund, « Les Silences D'"une Mort Très Douce" », Simone de Beauvoir Studies, vol. 21, , p. 54–64 (ISSN 1063-2042, lire en ligne, consulté le )
  4. 1 2 3 4 5 Julie Rodgers, « Illness and its Metaphors: Conceptualizing Cancer in Une mort très douce », Irish Journal of French Studies,
  5. 1 2 JORDAN OWEN McCULLOUGH, « Bien accompagner la fin de vie: Medical, Religious and Spiritual accompagnement in Simone de Beauvoir’s Une mort très douce », Australian Journal of French Studies, vol. 57, no 3, , p. 365–380 (DOI 10.3828/AJFS.2020.31, lire en ligne, consulté le )
  6. 1 2 Grégory Cormann, « Une mort très douce : un théâtre des émotions, une mystique du bonheur », Revue littéraire mensuelle,
  7. (en) A. Bjørsnøs, « Beauvoir et Ricœur – L’identité narrative : Analyse d’une crise identitaire dans L’Invitée de Simone de Beauvoir. », Revue Romane. John Benjamins Publishing Company., (lire en ligne)
  8. 1 2 Annlaug Bjørsnøs, « L'écriture du deuil. La narration dans Une mort très douce de Simone de Beauvoir », Arena Romanistica, , p. 16-33 (lire en ligne)
  9. (en) Alice Jardine, « Death sentences: Writing couples and ideology », Poetics Today 6:1-2, , p. 119-131 (lire en ligne)
  10. (en) Alex Hughes, « Murdering the Mother: Simone de Beauvoir's Mémoire d'une jeune fille rangée », French Studies 48:2, , p. 174-183
  11. 1 2 Colin Davis, « Simone de Beauvoir et l’écriture de la mort », Cahiers de l'Association internationale des études francaises, vol. 61, no 1, , p. 161–176 (ISSN 0571-5865, DOI 10.3406/caief.2009.2576, lire en ligne, consulté le )
  12. Marie-Jo Bonnet, « « Une mort très douce » », Les Temps Modernes, vol. n° 647-648, no 1, , p. 327 (ISSN 0040-3075 et 2272-9356, DOI 10.3917/ltm.647.0324, lire en ligne, consulté le )
  13. Simone de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Gallimard (Folio), , p.19
  14. Bonnet 2008, p. 325.
  15. Bonnet 2008, p. 328.
  16. Ray Davison et Simone de Beauvoir, Une Mort Très Douce, Routledge, (ISBN 978-0-203-06093-3, lire en ligne), p. 109
  17. Ray Davison et Simone de Beauvoir, Une Mort Très Douce, Routledge, (ISBN 978-0-203-06093-3, lire en ligne), p. 62
  18. Aurore Turbiau, « Simone de Beauvoir, Une mort très douce (1964) », sur Littératures engagées (consulté le )

Liens externes

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