Uroscopie

pratique historique médicale consistant initialement en l'examen visuel de l'urine

L’uroscopie ou uromancie est une pratique historique médicale consistant initialement en l'examen visuel de l'urine qui permet de diagnostiquer les symptômes de maladies. Elle remonte à l'Égypte ancienne, l'Assyrie et le royaume de Babylone, l'Inde, gagnant le monde gréco-romain puis, après la chute de l'Empire romain d'Occident, se diffuse à Constantinople où elle fait l'objet d'un très grand intérêt dans la médecine byzantine, enfin elle se répand en Europe grâce aux traductions d'auteurs byzantins et arabes par l'école de médecine de Salerne à partir du XIe siècle.

Personnes présentant leur urinal pour le diagnostic d'un échantillon de leur urine au médecin Constantin l'Africain au XIe siècle.

Pratiquée jusqu'à la fin du XVIIe siècle, cette médecine empirique se révèle le précurseur de l'urologie. Bon nombre des hypothèses formulées par les médecins antiques sur les capacités de l'uroscopie à établir un diagnostic médical fiable se sont révélées infondées et non scientifiques. Néanmoins, l'examen actuel de l'urine d'un patient (par la vue mais aussi l'odorat, le goût, le toucher et l'ouïe) peut fournir des données préliminaires pour établir un diagnostic : ce cas particulier d'analyse urinaire se limite généralement aux infections qui touchent le système urinaire, le système sanguin ou les hémorragies qui peuvent modifier le volume, la couleur, la turbidité et l'odeur de l'urine[1].

Histoire

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Origine grecque et byzantine

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Bon nombre de médecins dans l'histoire ont eu recours à l'inspection et l'examen de l'urine de leurs patients appelé uroscopie. Hippocrate observait déjà les urines pour décrire leurs modifications au cours de différentes maladies, mais cet examen n'était qu'un élément parmi d'autres excrétions à examiner (sueurs, selles…)[2],[3]. Contrairement à Hippocrate, Galien insiste sur la palpation des pouls comme moyen principal de diagnostic direct[4], toutefois on lui attribue deux courts textes latins sur les urines, l'un sur l'origine et la formation de l'urine, l'autre sur le diagnostic et le pronostic par l'urine[3].

L'uroscopie en tant que telle apparait en médecine byzantine, avec le traité De Urinis de Théophile le Protospathaire rédigé au VIIe siècle. L'ouvrage connait une postérité durable, fondant l'uroscopie comme discipline autonome. Il serait composé ou inspirés d'autres textes perdus plus anciens[5].

Dans son prolongement, le médecin juif Isaac Israeli ben Salomon rédige le traité Liber urinarum au Xe siècle. L'uroscopie devient une discipline autonome et une méthode décisive de diagnostic en médecine byzantine et arabe[6]. Elle détrône les autres examens jusque-là pratiqués (aspect général du patient, de ses autres excrétions…) l'hématoscopie (examen du sang) ou la glossoscopie (examen de la langue), à l'exception de la sphygmologie, l'examen des pouls restant une technique prisée[7].

Dans la Madone des Médicis de Rogier van der Weyden, saint Côme, patron des médecins, est représenté avec son attribut, l'urinal.

Apogée

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L'uroscopie parvient en Europe occidentale à partir du XIe siècle par les traductions latines du grec (Théophile) et de l'arabe (Isaac Israeli) de l'école de médecine de Salerne[8]. Ces textes canoniques entrent dans l'enseignement ordinaire de la médecine médiévale. Ils sont intégrés dans le corpus de textes de médecine connu sous le nom d’Articella (art mineur)[9], largement diffusé en Europe à partir du XIVe siècle jusqu'à la dernière édition de 1534[6].

En Occident médiéval, les médecins débattent sur la préséance de l'uroscopie ou de la sphygmologie pour poser le meilleur diagnostic, les « mireurs d'urine » finissent par s'imposer[10]. Les auteurs les plus marquants au XIIe siècle sont Maurus de Salerne († 1214) Regulae urinarum et Gilles de Corbeil pour son Carmina de urinarum judiciis, un poème en 352 hexamètres, concis et clair, destiné à être mémorisé et qui connait un immense succès jusqu'au XVIe siècle[11],[10].

Guillaume l'Anglais prétend, dans son traité médico-astrologique De urina non visa de 1219, que l'on pourrait se passer de l'examen de l'urine au profit de l’horoscope pour déduire l'état de santé du patient, l'astrologie étant la cause motrice de l'uroscopie[12],[13]. Ces pratiques, virant à l'uromancie voire à l'uromanie, peuvent être l'objet de tromperies volontaires ou de prédictions de charlatans exploitant la crédulité publique[14].

D'autres critiques sont celles de chirurgiens comme Henri de Mondeville qui écrit dans sa Chyrurgia (vers 1314) que « les médecins regardent les urines pour avoir l'air de faire quelque chose »[15].

Au XIVe siècle, le médecin byzantin Joannes Actuarius[16] réalise la dernière synthèse marquant l'apogée de la grande tradition uroscopique avec son ouvrage De Urinis (Sur les urines) un traité très complet d'uroscopie[12],[17].

La multiplication des traductions et compositions en langue vernaculaire à partir du XIIIe siècle décloisonnent le savoir. L'uroscopie (l'examen visuel du flacon d'urine) déborde le milieu médical et par le biais des encyclopédistes, écrivains et artistes, elle diffuse dans l'ensemble de la société européenne médiévale et pré-moderne en faisant partie intégrante d'un code culturel commun[18].

Déclin

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En Suisse, le « médecin des montagnes » Michael Schüppach examinant l'urine de patients venus de toute l'Europe au XVIIIe siècle.

Jean Fernel est au XVIe siècle le véritable fondateur d'une analyse clinique moderne des urines[19] dans son Universa medica où dans sa partie consacrée à l'examen des urines, il expose une « sémiotique des urines », réduisant le nombre de ses couleurs à onze tout en limitant les interprétations[20].

À partir de la Renaissance, l'uroscopie décline lentement dans la littérature médicale jusqu'au XIXe siècle, les médecins soucieux de renommée s'intéressent à d'autres sujets. Ce déclin s'accélère au XVIIe et XVIIIe siècles, avec de plus en plus de textes médicaux critiquant l'uroscopie et ceux qui la pratiquent encore, car l'uroscopie reste très présente dans la culture, les milieux populaires et la haute société[17].

Si le médecin anglais Thomas Brian dénonce l'uroscopie dans un ouvrage à charge intitulé The Pisse Prophet (1637)[21], l'uroscopiste suisse Michael Schüppach (1707-1781) reçoit des patients de toute l'Europe, y compris de la haute aristocratie[22].

En France, en 1789, dans leurs cahiers de doléance les professionnels de santé reconnus (médecins, chirurgiens, apothicaires) sont unanimes à dénoncer les « charlatans d'urine » qui méritent « la diffamation » car désignés comme responsables de la crédulité et de l'ignorance de la population[23].

En 1821, le médecin François Victor Mérat de Vaumartoise écrit que la croyance en l'uromancie est si répandue en France que tous les cantons ont au moins un uroscopiste ; même à Paris, les uroscopistes proposent leurs services au grand jour[24],[25].

La dernière peinture représentant un uroscopiste serait celle présentée au salon de Paris de 1890[26].

Bases théoriques

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Origine et formation de l'urine

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Dans le cadre de la théorie des humeurs, l'uroscopie repose sur la théorie galénique de l'origine et de la formation de l'urine. Comme les autres excrétions du corps, l'urine est le résultat d'une « digestion ». Les aliments végétaux et animaux se transforment en chair humaine (assimilation) par le résultat d'une « coction » (cuisson) analogue à celle d'un fourneau de cuisine qui transforment les produits par la chaleur. Cette coction s'effectue en trois étapes[27],[28].

  1. L'estomac, aidé par la chaleur vitale du cœur, produit le chyle à partir des aliments, les déchets de cette opération sont excrétés par les intestins sous forme de fèces ;
  2. le chyle, transporté au foie, subit une deuxième coction pour être transformé en sang nutritif, les déchets de cette opération sont excrétés sous forme de bile jaune (par la vésicule biliaire), de bile noire (par la rate) et d'urine par les reins et les voies urinaires ;
  3. une troisième coction s'effectue dans tout le corps par les vaisseaux, où chaque organe, chaque partie du corps tire du sang nutritif ce dont il a besoin pour former sa propre substance.

L'urine est assimilée, par analogie, au lactosérum ou petit-lait comme sous-produit lors de la production du beurre ou du fromage. Le terme grec uros pour urine signifiait à l'origine petit-lait, et le terme latin pour petit-lait était serum. Au moyen-âge tardif, l'urine était définie comme serum humorum in venis contentorum (sérum des humeurs contenu dans les veines) et presque identique au sérum sanguin (liquide clair surnageant au dessus du sang laissé dans un récipient)[27],[29].

L'urine est donc produite dans le foie à partir du sang obtenu par la coction (digestion). La couleur de l'urine reflète le degré de cuisson (« pas assez cuite » trop claire, ou « trop cuite » trop fonçée) ainsi que la force vitale des organes participant à la coction (estomac, foie, rein…)[27],[30].

Caractéristiques de l'urine

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L'examen uroscopique des urines s'effectue essentiellement à l'œil nu, pour en évaluer différents caractères.

« Substance »

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Représentation d'une roue des urines (1491) : les 20 couleurs classiques avec au centre un arbre de classification les regroupant en degrés de « digestion » (coction parfaite, excellente, moyenne, plus ou moins insuffisante ou excessive).

La « substance » (consistance, texture…) de l'urine est son aspect épais ou grossier (crassa), fin et ténu (tenuis) ou intermédiaire (mediocris). La signification exacte n'est pas claire, en termes modernes la substance uroscopique pourrait se rapprocher de la viscosité et de la densité de couleur (absorbance). La substance serait en rapport avec la couleur et la lumière, et aussi avec le son de l'urine versée dans l'eau, une urine saine produisant un son comparable à celui d'un bon vin[31].

Couleurs

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C'est la caractéristique la plus importante. Dans la tradition médiévale, la plupart des auteurs distinguent 19 ou 20 couleurs ou nuances, rangées de clair/aqueux (« albus, blanc comme de l'eau argileuse dans un puit ») jusqu'à noir (« niger incensitationis, noir comme de l'encre noire »), en passant par le jaune, rouge, vert, bleu et gris[31],[32].

Chaque couleur ou nuance est identifiée par un nom latin ou grec et une comparaison. Par exemple, caropus ou karopos est « pâle comme le pelage d'un chameau », ce qui pourrait refléter une origine arabe, car peu d'européens avaient l'occasion de voir un chameau. Il existe assez peu de variantes dans ces comparaisons médiévales, ce qui indique la permanence d'une tradition mutiséculaire[31].

En revanche, la signification et le classement des couleurs d'urine se modifient après le XIVe siècle, notamment lors du passage du latin aux langues vernaculaires, avec la quasi-impossibilité de trouver un équivalent exact à cause de l'écart entre couleur réelle, couleur perçue et couleur nommée, distinctions qui relèvent aussi de la culture[33],[34].

Contenus

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Les traités d'uroscopie distinguent la présence de trois types de matériaux visibles (contenta) dans l'urine, selon leur situation dans le flacon d'urine ou matula. Il y a ce qui reste en surface, ce qui est en suspension au milieu, et ce qui se dépose au fond. Les caractères de ces matériaux sont autant d'indices ou de signes.

Les trois zones de la matula, subdivisées en 11 niveaux droits et gauches. Illustration de De Urinis (1541) de Joannes Actuarius.

Ce qui reste en surface forme un circulus ou une couronne (corona), de couleur différente de celle de l'urine, de différentes formes. La couronne est plus ou moins agitée de bulles mousseuses de dimensions et de persistance variables[35].

Ce qui flotte au milieu est décrit comme des flocons ou nuages (nubes ou nubeculae), de fibres ou de filaments d'origine diverse (pus, liquide séminal…). Les particules les plus petites à la limite de la visibilité sont dites atomi ou atoma[35].

Ce qui se dépose au fond sont des résidus ou sédiments, en grec hypostasis, en latin sedimenta, residentia… Le résidu normal est blanc et homogène. Selon leur apparence, les différents résidus sont comparés au sable, à la farine, au son, à des écailles, des grains , etc.. Les auteurs antiques et médiévaux se sont attachés à étudier les variations de l'hypostase en fonction de la nature des aliments ingérés, de la quantité de vin absorbée et surtout lors des différentes maladies fébriles[36]. Selon Galien et Avicenne, la fièvre est une chaleur étrangère morbifique qui s'oppose à chaleur innée du corps et qui trouble les processus de « coction »[28].

Partitions

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En sus de la partition de l'urine en trois niveaux issue de Galien, il existe aussi d'autres partitions en quatre niveaux, voire en onze zones en distinguant la droite de la gauche dans le flacon d'urine. Ces différentes parties sont en correspondance avec les parties du corps. Par exemple la partie supérieure indique les maladies de la tête, la partie médiane les maladies du thorax, la partie inférieure les maladies de l'abdomen et le fond les maladies des organes génitaux et urinaires.

La matula est un « totem du corps », et l'examen des urines une pars pro toto (une partie pour le tout). L'univers est conçu comme un système d'inclusions concentriques macrocosme-microcosme, « l'homme est la réplique miniature de l'univers et l'homme tout entier est contenu dans le flacon rempli de sa propre excrétion : autre image du fœtus logé dans la matrice ; »[37],[38].

À la Renaissance, Paracelse introduit les méthodes alchimiques (distillation de l'urine) en uroscopie. Son disciple Gérard Dorn (1530-1584) crée une matula, dite fornax anatomica (modèle anatomique), flacon de forme humanoïde doté de graduations, pour juger du siège de la maladie à l'intérieur du corps[38]. Un autre disciple Leonhard Thurneisser (1531-1596) crée une fiole graduée de distillation où se condensent les vapeurs d'urines dans le même but ; sa méthode remporte un vif succès dans la haute société de son temps. Il est vu comme le premier partisan d'une mechanica ratio pronuntiandi « procédure mécanique de jugement » [39] préfigurant l'examen de laboratoire.

Pratique

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Le médecin examine les urines à la lumière d'une fenêtre tandis que le patient garde le panier d'osier ayant transporté la matula. Enluminure de 1466 (Bibliothèque nationale de Turin).
Al-Razi examinant les urines et prenant le pouls, dans le Recueil des traités de médecine de Gérard de Crémone, 1250-1260.

La matula

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Idéalement, la matula destinée à recevoir l'urine, doit être en verre fin transparent et non coloré, lisse et sans saillie, et propre (autant de traits qui la distingue du vase de nuit ou pot de chambre)[40]. Sa forme est arrondie, similaire à celle d'une vessie pleine humaine et de capacité équivalente, avec un col ni trop large, ni trop étroit. Toutefois les illustrations médiévales et prémodernes montrent que ces flacons étaient de dimensions variées. Elles montrent aussi que beaucoup de familles n'en possédaient pas (le cabinet d'un uroscopiste comporte une rangée de flacons vides destinés à être prêtés), alors que pour les plus aisées la matula fait partie des objets de la maison[41].

La matula pleine est destinée à être transportée chez l'uroscopiste. Le transport s'effectue dans un panier d'osier cylindrique de dimension adaptée et porté au bras, comme on peut le voir sur les représentations artistiques[41].

Recueil des urines

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Les urines sont recueillies tôt le matin, après le chant du coq et dès le lever. La raison en est « physiologique » : durant la nuit le corps se consacre entièrement à l'assimilation de la nourriture et à la « coction » des urines, l'urine du matin est donc le meilleur reflet de la constitution du corps[42],[40].

L'urine ne doit pas être examinée trop tôt, car elle n'a pas le temps de décanter, ni trop tard car elle a le temps de s'altérer. La plupart des auteurs examinent après une heure, avec un maximum de 6 à 7 heures, au delà, le médecin ne porte qu'un « jugement estimatif »[41].

L'urine recueillie doit être protégée du vent, de la chaleur et du soleil[40]. L'uroscopiste est conscient du risque d'erreur : aléas du transport, saisons extrêmes, influence des aliments et des remèdes qui colorent les urines, en passant par les substitutions d'urines destinées à le tromper ou le ridiculiser[41],[43].

La consultation

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L'examen des urines peut se faire au domicile du malade, mais le plus souvent la matula était apportée chez le médecin par un serviteur, un proche ou un ami du malade qui jouent aussi un rôle de messager pour fournir des indications sur l'état du patient[41],[44].

Les gestes de l'uroscopiste sont codifiés, issus d'une pratique et d'intuitions acquises de « connaisseur » comparables à celles d'un oenologue appréciant l'aspect visuel d'un vin[45].

L'uroscopiste lève la matula dans sa main à bras semi-tendu, ni trop proche de ses yeux ( le liquide apparaitrait dense), ni trop loin (il apparaîtrait fin). Le flacon ne doit pas être examiné à la lumière directe d'une chandelle (trop faible) ou du soleil (trop fort), mais à une lumière indirecte, comme la lumière du jour par une fenêtre, de façon telle qu'il ne soit éclairé que d'un côté. Avec sa main ou un pan de ses vêtements, il couvre le côté opposé pour créer un contraste. La matula est inclinée dans un bon angle en lui imprimant soigneusement un mouvement circulaire à sa base pour en apprécier les dépôts[41].

En règle générale, le médecin pratique l'examen visuel des urines avec d'autres méthodes de diagnostic comme la palpation des pouls, mais des soignants empiriques peuvent la pratiquer de façon exclusive comme système autonome de diagnostic et de pronostic (uroscopie), voire uniquement de pronostic (uromancie)[46],[47].

Représentations artistiques

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Les saints Côme et Damien dans Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne, miniature de Jean Bourdichon.

Enluminures et miniatures

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Les premières représentations d'un médecin examinant un flacon d'urine sont des enluminures de manuscrits médicaux du XIIe siècle. La scène apparait aussi dans des enluminures et miniatures d'ouvrages non médicaux [26] jusqu'au XVe siècle, comme les bréviaires et livre d'heures notamment Les Heures de Savoie, le Bréviaire de Belleville, Les Grandes Heures du duc de Berry, Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne[48].

Ces scènes peuvent être purement décoratives ou servir à identifier des personnages, par exemple les saints Côme et Damien dont l'un tient une matula et l'autre un pot à pharmacie signifiant les deux aspects de la médecine, le diagnostic et le traitement[26].

Des images de matula se trouvent dans des ouvrages littéraires ou historiques, entre autres : le Lancelot-Graal, le Décaméron de Boccace, l'Épitre d'Othea de Christine de Pizan, le Roman d'Alexandre de Jean Wauquelin, et le Mare Historiarum illustré par Jouvenel. Le plus souvent l'objet est brandi par un médecin au chevet d'un grand personnage alité, malade ou mourant[48].

Après l'invention de l'imprimerie, les scènes d'uroscopie se retrouvent dans la gravure sur bois dans des ouvrages comme le Hortus sanitatis ou La Chronique de Nuremberg[48].

Sculptures

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Singe-médecin examinant un flacon d'urine, une miséricorde de la cathédrale de Norwich.

Le flacon d'urine se donne à voir sur les façades de maisons, les murs ou panneaux de cathédrales où sont représentés des groupes professionnels, dont les médecins. C'est le cas en France, de la cathédrale de Rouen et en Italie de la cathédrale de Florence[26],[48].

En sculpture sur bois, le médecin tenant sa matula est représenté sur les miséricordes de stalle d'église. Il est souvent représenté de façon satirique, sous la forme d'un singe symbolisant la vanité et la sottise du corps médical. Le singe est parfois associé avec son ami, le renard symbolisant l'hypocrisie des clercs, cette association reflète le lien étroit entre les médecins et les prêtres[49],[48].

C'est surtout le cas en Angleterre (église de la Sainte-Trinité de Stratford-upon-Avon, cathédrale de Manchester, Beverley Minster…) mais aussi en Allemagne (cathédrale de Cologne), en Espagne (cathédrale de Séville, cathédrale de León) et en France (église de Villiers sur Loir). Ces miséricordes d'uroscopie ont été réalisées le plus souvent entre le XIVe et XVIe siècles[49].

Peintures

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Au moyen âge, la matula est représentée sur des fresques : crypte de la cathédrale d'Anagni (Hippocrate enseignant Galien), salle des pèlerins de l'hôpital Santa Maria della Scala (Assistance et soins aux infirmes)[48]. Elle apparait aussi dans la danse macabre où la Mort sous forme d'un squelette danse avec les papes, les rois et les gens du commun, les médecins se distinguant par leur flacon d'urine[26].

À la Renaissance, dans les pays latins (Italie, France, Espagne), les peintres traitent de thèmes religieux, de mythologie classique ou des portraits, les scènes d'uroscopie sont rares. En revanche au XVIIe siècle, c'est un thème fréquent de scène de genre de la peinture baroque flamande. De grands peintres de genre hollandais traitent la consultation d'uroscopie comme Gérard Dou (1613-1675), Jan Steen (1626-1679), Gerard ter Borch (1617-1681) et Caspar Netscher (1639-1684)[26],[50]. Deux catégories peuvent être distinguées : l'uroscopiste chez lui examinant un flacon d'urine, l'uroscopiste en visite à domicile.

L'uroscopiste chez lui

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Médecin de village mirant les urines (1645) de David Teniers le Jeune.

Ici, l'uroscopiste est rarement identifié comme médecin. Il apparait comme un empirique (barbier ou guérisseur) dans un contexte artisanal ou rural. Le malade n'apparait pas, le flacon d'urine est apporté par un messager, la famille ou une servante. Le cabinet de l'uroscopiste est encombré de livres, de flacons de toutes sortes, de crâne humain ou d'animal, de globe terrestre… reprenant la tradition picturale du cabinet de l'alchimiste. Il est difficile de dire si l'intention du peintre est de critiquer ou de se moquer de l'uroscopie[51].

L'uroscopiste est clairement présenté comme un exploiteur de la crédulité publique dans Le Charlatan (1666-1668) de Jan Steen, mais la perception est le plus souvent positive : l'uroscopiste est vu comme un personnage socialement accepté, un chercheur de vérité pénétrant les secrets du corps humain[51].

La visite à domicile

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La Femme chlorotique (vers 1660-1670) de Samuel van Hoogstraten. Le chat, l'enfilade par porte ouverte donnant sur des tableaux érotiques seraient autant d'indices que la prétendue chlorose pourrait être un début de grossesse illégitime[52].

Ce thème a plus souvent retenu l'attention des historiens de l'art que le thème précédent. Le cadre est plus intimiste, la scène se passe dans une chambre de malade de milieu aisé. Typiquement, un médecin en tenue académique examine le flacon d'urine d'une jeune femme assise sur une chaise à bras, chaudement vêtue pour conserver la chaleur d'une chaufferette sur laquelle elle a posé le pied[50].

La jeune femme est alanguie, pâle et mélancolique, son regard est lointain, elle peut tenir une lettre ou la lettre est au sol ou sur une table. Elle est entourée d'éléments réalistes mais aussi symboliques comme une cage à oiseau (fermée ou ouverte, pour indiquer sa virginité ou pas), un chat (désir sexuel ou infidélité), et autres objets de vanité[50].

La maladie la plus souvent représentée serait le « mal d'amour », thème classique remontant à l'Antiquité, mais cela n'est pas toujours explicite, et pour chaque tableau des critiques d'art discutent d'autres diagnostics possibles comme ceux de grossesse, d'hystérie, de chlorose ou d'hydropisie. Selon Stolberg, des sujets peuvent être reliés, par exemple une jeune femme peut souffrir d'un mal d'amour mais tombe enceinte pour obliger son père à consentir au mariage. Les peintres ne s'intéressent pas tellement à une maladie spécifique, mais plutôt à une situation émotionnelle où une jolie jeune femme est confrontée à l'uroscopie[50].

Presque sans exception, l'uroscopiste est un homme et le malade une jeune femme. Les médecins et les acheteurs de tableaux sont des hommes, intéressés aux Secreta mulierum, les secrets du corps féminin désirant, désiré et fécond. Du point de vue masculin, la femme est un être étrange doté d'un utérus autonome et dont la parole est moins fiable que celle de l'homme. L'uroscopiste, en portant l'urine à la lumière, dévoile les secrets et parvient à des vérités cachées. En peinture, cela se traduit par une porte entre'ouverte avec effet d'enfilade, des rideaux à demi-tirés… En 1653 un uroscopiste écrit que chez la jeune fille « Les urines qui brillent comme l'or indiquent le désir ou la volonté de se marier »[53],[54].

Un autre groupe de peintures montre un médecin examinant les urines de patients atteints de maladie grave ou mourants, comme La visite du Docteur (1725) de Egbert van Heemskerk II. On y voit un malade sur son lit de mort entouré de ses proches, d'un prêtre, d'un notaire et d'un uroscopiste qui n'est là que pour confirmer une mort prochaine. Le tableau le plus connu d'une situation analogue est ici La Femme hydropique (1663) de Gérard Dou[55].

Notes et références

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  1. ↑ Lillian Sholtis Brunner, Doris Smith Suddarth, Soins infirmiers en médecine et en chirurgie. Fonctions rénale et reproductrice, De Boeck Supérieur, , p. 80
  2. ↑ Stolberg 2021, p. 31-32.
  3. 1 2 Moulinier-Brogi 2012, p. 46-47.
  4. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 41.
  5. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 49-50.
  6. 1 2 Moulinier-Brogi 2012, p. 53-55.
  7. ↑ Eric Marié, Le diagnostic par les pouls en Chine et en Europe : Une histoire de la sphygmologie des origines au XVIIIe siècle, Springer, , 470 p. (lire en ligne)
  8. ↑ Georges Androustos, « Théophile Protospatharios : un précurseur byzantin de l'urologie », Histoire des sciences médicales, vol. XLI, no 1,‎ , p. 41-48 (lire en ligne)
  9. ↑ (en) F. Wallis, « Inventing Diagnosis: Theophilus' De urinis in the Classroom », Dynamis, no 20,‎ , p. 31-73
  10. 1 2 Moulinier-Brogi 2012, p. 64-69.
  11. ↑ Camille Vieillard, Gilles de Corbeil, Médecin de Philippe-Auguste et Chanoine de Notre-Dame (1140-1224 ?). Essai sur la société médicale et religieuse du XIIe siècle, éditions H. Champion, , p. 49
  12. 1 2 Laurence Moulinier-Brogi, Guillaume l’Anglais, le frondeur de l’uroscopie médiévale (XIIIe siècle), Genève, Droz, , 304 p. (ISBN 978-2-600-01363-5 et 2-600-01363-6)
  13. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 184.
  14. ↑ Jean Cheymol, Le mireur d'urines, Laboratoires Geigy, , 48 p. (présentation en ligne)
  15. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 169.
  16. ↑ (en) Petros Bouras-Vallianatos, Innovation in Byzantine medicine: the writings of John Zacharias Aktouarios (c.1275-c.1330), Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-188563-1, lire en ligne)
  17. 1 2 Stolberg 2021, p. 123.
  18. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 201-204..
  19. ↑ Robert Delvincourt, « Les mireurs d'urine », Folklore de Champagne, no 58,‎ , p. 6
  20. ↑ Guillaume Harzimont, « La couleur dans la médecine moderne : autour de Jean Fernel (1497-1558) » [PDF] (Mémoire), sur Université de Liège, 2021-2022, p. 93-102.
  21. ↑ (en) J. A. Armstrong, « Urinalysis in Western culture: A brief history », Kidney International, vol. 71, no 5,‎ , p. 384–387 (ISSN 0085-2538, DOI 10.1038/sj.ki.5002057, lire en ligne, consulté le )
  22. ↑ Stolberg 2021, p. 18.
  23. ↑ Jean-Pierre Goubert (dir.) et Dominique Lorillot, La médicalisation de la société française 1770-1830, Waterloo, Ontario, Historical Reflections Press, , 304 p. (ISBN 0-88898-035-3), « 1789 : Les médecins ont la parole », p. 111
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  25. ↑ « Uromancie dans le dictionnaire de Panckoucke 1821 », sur numerabilis.u-paris.fr (consulté le )
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  46. ↑ Jean-Robert Debray, Histoire de l'Urologie, in « Histoire Générale de la Médecine, de la Pharmacie, de l'Art dentaire et de l'Art vétérinaire », Albin Michel, 3 vol, 1936-1949, t. 3, p. 397-399
  47. ↑ Moulinier-Brogi 2012, p. 99-103.
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  49. 1 2 Henry Connor, « Medieval uroscopy and its representation on misericords--part 2: misericords », Clinical Medicine, vol. 2, no 1,‎ , p. 75–77 (ISSN 1470-2118, PMID 11871644, PMCID 4953178, DOI 10.7861/clinmedicine.2-1-75, lire en ligne, consulté le )
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  53. ↑ (en) Owen Wood, « An Epitomie of most experienced, excellent and profitable secrets », sur Western Libraries Digitized Collections, London, , p. 234
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  55. ↑ Stolberg 2021, p. 113.

Voir aussi

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Bibliographie

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  • (en) Raymond Buckland, The Fortune-Telling Book : The Encyclopedia of Divination and Soothsaying, Visible Ink Press, , 493 p. (ISBN 1-57859-147-3)
  • Laurence Moulinier-Brogi, L’uroscopie au Moyen Âge : « Lire dans un verre la nature de l’homme », Paris, Honoré Champion, , 253 p. (ISBN 978-2-7453-2305-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article
  • (en) Michael Stolberg, Uroscopy in Early Modern Europe, London, Routledge, , 196 p. (ISBN 978-1-03-209834-0). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article

Articles connexes

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Liens externes

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