Utilisateur:AdeleK59/Brouillon

Silvany Hoarau, Tourcoing

Défiant le ciel et la terre, les éléments et les hauteurs, les couvreurs charpentiers fondent nos

maisons et habillent leurs toits en se confrontant chaque jour à leurs limites physiques et techniques.

Un certain don de soi et le goût du gros œuvre , autant que l'amour du bel ouvrage.

C’était un rêve de gosse. Silvany Hoarau a réveillé un peu de son enfance en rachetant en 2011

l’église Saint-Louis construite en 1893 à Tourcoing. Et troqué au passage le cultuel pour le culturel.

Menacé d’effondrement et fermé par le diocèse en 2002, promis à la démolition, malgré que

l'architecte des bâtiments de France ai émis un véto à sa destruction en 2007, mais elle allait

lentement vers un arrêté de périls qui aurait scellé son sort par la démolition. Et finalement elle est

cédée à la vente par la Ville en 2011, sous l’impulsion de Silvany qui propose son rachat en 2009,

alors que celle-ci, sans solution et située dans un quartier difficile, n'était même pas à vendre.

Personne n'avait même pensé à un privé pour investir les lieux en désuétude. Le lieu a envoûté le

jeune homme dès qu’il y est entrée, se rappelle-t-il, toujours aussi émerveillé.

Dans son atelier tapissé de bois et de zinc qu’il a installé dans le prolongement de l’édifice et qui

communique avec la nef par une petite porte, l’ancien compagnon se partage désormais entre son

projet pharaonique et ses commandes de couverture et de charpente. Il assure l’étanchéité et la

mise hors d’eau des bâtiments, réalisant intégralement de nouvelles toitures ou entretenant et

réparant des anciennes, mais conçoit et met aussi en place l’ossature qui les soutient. Un double

savoir-faire qui ne repose pas toujours sur les mêmes épaules mais qui reste très prisé en raison des

nombreux départs à la retraite au cours des deux dernières décennies.

Derrière un stock de poutres en chêne, Silvany est en train de découper une feuille de zinc à l’aide de

sa cisaille à métaux. Il prépare aujourd’hui le plateau qui va recouvrir le comptoir du café culturel

situé à l’entrée de l’église sur le flanc droit. Rebaptisée « le Ô Lieu » et surplombée d’une salle de

réception à l’étage, la zone accueille déjà une résidence d’artistes fabriquée de toute pièce grâce à

l’ajout d’un plancher en demi-étage et de poteaux de soutien. Tandis qu’il plie son zinc à sa plieuse

d'atelier, il se réjouit d’avoir quasiment terminé la restauration des façades intérieures de la nef

centrale, un espace public de rencontres et d’expositions qu’il a renommé « la rue » et qui s’ouvrira

sur le flanc gauche célébrant « le travail » à travers une future cité des arts et métiers. Un chantier

colossal commencé après deux ans de formalités autant administratives que juridique et financières

pour lequel il utilise pas mal de matériaux de récupération. Des vitraux, des plaques d’inox et titane

dorées provenant du métro Lyonnais et même des poutres en chêne datant du 12ème siècle qu’il a

récupérées dans un bâtiment construit au 15ème qui vont lui servir à rénover une église fondée au

19ème ! Il ne se lasse pas d’imaginer l’empreinte des mains qui ont travaillé ce bois il y a plus de 800

ans. Toujours aussi soucieux de respecter le bâtiment, il a conservé le mobilier liturgique et met un

poing d’honneur à ne rien abîmer. La charpente ajoutée ne vient ainsi pas à la place mais autour des

fondations d’origine pour pouvoir la retirer s’il était à nouveau destiné au culte. Une contrainte à

intégrer quand on travaille comme Silvany sur ce genre d’édifices.

Mais s’il va acquérir l’église Saint-Gérard de Wattrelos, après avoir acquis l’église Saint-Louis de

Tourcoing et rénové d’autres lieux spirituels comme la création du temple bouddhiste d'ordination

des moines Laos des Hauts de France, et bientôt la Mosquée turque de Roubaix, le couvreur

charpentier exerce également son savoir-faire auprès d’une clientèle privée plus classique. En ce

moment, il façonne des lucarnes en forme d’oeils de bœuf pour un petit château de la région ainsi

qu’une enseigne et des écussons pour la façade d’un restaurant de Tourcoing. En tant que spécialiste

du zinc, il peut aussi bien créer des toitures que des boites aux lettres en ferblanterie ou des

girouettes d’ornement. Sa plus belle création en la matière ? Une couronne de marquis en cuivre de

trois mètres de haut pour la tour d’un château dans le Pas de Calais dont il avait refait 500 m2 de

toiture ! Mais il en est quand même moins fier qu’un petit clocher miniature en zinc, imaginé alors

qu’il était jeune compagnon et immobilisé à cause d’une mauvaise chute pendant plusieurs mois, qui

lui a demandé plus de 500 heures de travail.

Car ce qui motive Silvany, c’est le défi technique. A chaque commande, il commence donc par établir

le cahier des charges du projet sur site avant de lancer les opérations. Mise en place de

l’échafaudage, démontage de la toiture ancienne, mise à nu de la charpente et évaluation des

poutres à remplacer, consolider ou traiter. S’il doit créer une nouvelle charpente, Silvany prend le

temps de la dessiner et de choisir et préparer les bois pour pouvoir ajuster les pièces entre elles.

Dans son atelier, il les conçoit et les marque comme dans un puzzle avant de les assembler une

première fois pour vérifier l’ossature. Il livre ensuite toutes les poutres sur le chantier et les « lève »

comme on dit dans le métier. Un moment magique qui permet au squelette de la structure de

prendre vie dans son élément. S’il doit refaire la couverture, il en réalise plusieurs plans et

sélectionne le matériau, zinc, tuile ou ardoise, avant de préparer le lattage en bois qui va recevoir le

nouveau toit. La cérémonie du bouquet, qui voit le couvreur accrocher un épis contenant deux

bouteilles de Cognac dont une vidé avec le maître d'ouvrage qui contient un parchemin signé de tous

puis enfermé dans le toit à destination des futurs générations avant d’offrir des fleurs à l’épouse de

son client, couronne la livraison. Une pratique héritée des Compagnons symbolisant la transmission

entre les couvreurs d’aujourd’hui et ceux de demain, mais aussi entre celui qui a donné et celui qui

reçoit. Pour qu’en dépit des avancées technologiques, des cloueurs pneumatiques, des monte-

charges et des dessins informatiques qui ont fait perdre la science du trait, l’intelligence

opérationnelle et une partie des gestes de son métier, celui de l’honneur et du cœur reste.

Parcours

Il a le sens de l’équilibre. Et du rebond. De son père réunionnais mort accidentellement alors qu’il

avait cinq ans, Silvany Hoarau a hérité d’une témérité à toute épreuve. Tout est possible, lui répétait

celui qui a été charpentier avant de créer une entreprise de bus puis d’exercer le métier d’infirmier

sans avoir ni permis ni diplôme ! De sa mère auvergnate, ancienne sœur Ursuline cloîtrée jusqu’à ses

trente ans et décédée d’une erreur médicale cinq ans après son père, il a reçu une grande capacité

d’empathie. Orphelin à onze ans, Silvany part donc vivre avec sa tante et son oncle, depuis Vichy vers

Paris en 1992. Viré de son collège en troisième, il débute sa seconde dans un lycée de redressement.

Même résultat. Jusqu’à ce que son oncle l’emmène à une journée « portes ouvertes » de la Maison

des Compagnons à Paris. A peine Silvany pousse la porte des caves médiévales du 14ème siècle qu’il

sait qu’il a trouvé sa place. Nous sommes en 1995 et le jeune garçon de quinze ans s’engage aussitôt.

Pendant deux ans, le voilà qui se forme à son métier de couvreur puis de ferblantier dinandier en

changeant de chantier et de ville tous les six mois. Mais à 17 ans, il se blesse gravement à la jambe,

avec un pied arraché en tombant d’un échafaudage mal construit et est immobilisé pendant dix mois.

Il choisit de rester à la Maison des Compagnons du Devoir de Rouen et en profite pour fabriquer des

œuvres d’atelier et apprendre tous les tracés techniques. Une fois remis debout, il passe un CAP

couvreur en 1997, puis un Brevet de Maîtrise d’Art ferblantier couvreur zingueur en 2000 à

Hambourg (appelé Meister Prüfung/ou diplôme de Maître), tout en reprenant son compagnonnage

itinérant à travers la France. Jusqu’à ce qu’il décide, plus de six ans après avoir pris la route pour la

première fois, de l’interrompre en 2001 pour faire sa vie à Lille. Il crée une première entreprise

d’import export entre la Réunion et le nord de l’Allemagne mais l’ouvre et la ferme en huit mois et

revient à ses outils. Il reprend des chantiers de couverture et suit une formation de métreur

/conducteur de travaux 2002/2003. Puis il monte en 2004 une deuxième entreprise de ferblanterie

dinanderie d’art, réalisant notamment des bars et des enseignes pour l’hôtellerie de luxe. Mais il est

met à nouveau la clef sous la porte au bout de six mois. Trop de concurrence avec le secteur

industriel ! Après une troisième tentative avortée en association avec un ancien compagnon, Silvany

décide de fonder seul sa propre entreprise de couverture et charpente ToitSur en 2007. Avec ses

outils, sa ténacité et ses valeurs. Et décroche sa première commande : la transformation d’une

chaumière lilloise en ardoises. Le voilà lancé !

[1]

  1. ↑ livre sur les artisans d'art