Utilisateur:Entropy Fighter/Bernard Stiegler et Wikipédia

Bernard Stiegler (1952-2020) est un philosophe de la technique que j'apprécie beaucoup. Son enthousiasme pour Wikipédia, les logiciels libres et autres projets collaboratifs est débordant. Il les prend très au sérieux et va même jusqu'à proposer un modèle de société basé sur cela : la société contributive.
Ses concepts, parfois formulés en termes abscons (il n'est pas simple de lire ses livres), me paraissent plus que jamais importants pour Wikipédia et plus largement pour la société. Je veux les faire vivre et les approfondir, en particulier dans le mouvement Wikimédia.
Je suis aussi déçu que les stieglerien·nes que j'ai pu croiser dans l'association Épokhè sont érudit·es dans les concepts du philosophe, mais me paraissent complètement hors-sol par rapport aux mouvements contributifs. En particulier, je pense qu'iels sous-estiment grandement l'importance de Wikipédia, et de faire des ponts entre technique et pratique. C'est ce que je souhaite combler.
Ce document est un pense-bête que j'organiserai plus tard. Je veux réactiver l'enthousiasme de Bernard Stiegler pour Wikipédia, qui me semble ignoré/sous-estimé même chez ses anciens collaborateurs.
« Dans le champ de l’informatique, le logiciel libre est une forme d’organisation du travail où l’utilisateur devient un praticien et où un amatorat se forme autour des dispositifs techniques ou technoscientifiques, tandis que la renaissance du projet encyclopédique avec Wikipédia est fondée, en partie, sur un amatorat scientifique[1]. »
« Le numérique, je reviens à la question du numérique, a une très grande vertu. Vous avez vu ça, vous utilisez Wikipédia comme tout le monde. Vous pouvez peut-être penser, comme certains universitaires français, que Wikipédia c’est de la crotte, etc. Ils disent ça, mais ils s’en servent aussi. Et c’est archi-faux que c’est de la crotte. Ce n’est pas vrai du tout. Wikipédia, il y a une étude qui a été faite, est plus fiable que les encyclopédies logicielles. C’est de meilleure qualité, c’est mieux relu, c’est mieux critiqué et, en plus, c’est beaucoup plus rapide. C’est-à-dire que vous avez des articles sur une découverte qui a été faite il y a quinze jours. Allez voir dans l’encyclopédie Universalis, vous attendez cinq ans pour avoir un article sur une découverte ! Donc il ne faut pas dire que ce n’est pas bon, c’est archi-faux.
Wikipédia, ça a constitué une force contributive. Qu’est-ce que c’est que cette force contributive ? C’est une force qui produit plus d’intelligence. Cette intelligence est produite sur Wikipédia par à peu près cinq cent mille à un million de contributeurs qui sont des contributeurs assez permanents. C’est-à-dire que ce sont des gens qui modèrent des articles. Il y a des centaines de millions, en fait à peu près deux milliards de personnes, qui utilisent Wikipédia. Je dis à peu près deux milliards parce qu’il y a deux milliards d’internautes sur la planète et tout le monde utilise Wikipédia, c’est le cinquième site mondial. Ça fonctionne avec cinquante salariés. Ça ne produit pas une thune, c’est-à-dire qu’il n’y a aucun business modèle. Ça ne vit que des dons, et ça s’est développé à cause de ce qu’on appelle la libido sciendi, l’amour du savoir. Il y a des gens qui ont développé ça parce que, tout simplement, ils aiment ce qu’ils font. Il y a des pêcheurs de truites par exemple là-dedans. Il y a des gens qui vont vous dire, ce sont des gens qui savent pêcher à la mouche, il n’y en a pas tant que ça, qui vont vous dire : « Attendez, non, ce n’est pas comme ça qu’on pêche à la mouche. Je suis désolé et la meilleure façon de faire une mouche, c’est comme ça que ça se fait ». Donc vous trouvez la pêche à la mouche, vous trouvez un article sur le deuxième principe de la thermodynamique, vous trouvez tout ce que vous voulez sur Wikipédia.
Toutes les formes de savoir-vivre, de savoir-faire et de savoirs conceptuels sont sur Wikipédia. Et c’est fabuleux. Ça produit une valeur colossale. Wikipédia c’est une entreprise purement coopérative, contributive. Il n’y a pas de but lucratif. Google c’est à but très lucratif : c’est aujourd’hui le meilleur taux de rentabilité du monde[2]. »
« Je pense qu’il faut développer ce que nous appelons, nous, le revenu contributif fondé sur le modèle des intermittents du spectacle. Pourquoi ? La valeur contributive qui se produit aujourd’hui sur Wikipédia, c’est ce qu’un ami à moi et un collègue de l’université de Compiègne qui s’appelle Yann Moulier-Boutang, appelle l’économie pollen. On sait aujourd’hui que les abeilles permettent de produire de la valeur monétisable à travers le miel : les apiculteurs récoltent le miel des abeilles et le vendent. Mais la valeur qui est produite par les abeilles ce n’est pas le miel, vous le savez bien, c’est la pollinisation des végétaux[2]. »
« L’économie de contribution c’est une économie d’amatorat. Sur Wikipédia vous avez plein d’amateurs. Et cet amatorat qui est une forme de la libido sciendi, amatorat ça vient d’amour, amor, amateur ça vient de amor, aimer, c’est une forme de la libido au sens de Freud, mais c’est une libido sciendi, c’est-à-dire que c’est une libido sublimée dans un travail, un travail au bénéfice de tous. Donc on retrouve quelque chose qui s’appelle tout simplement la civilisation[2]. »
« Le public comprend très bien et il voudrait faire de la critique. Donc aujourd’hui il n’y a plus de critique, dans les modèles classiques. Mais ce qui ressort et qui marche comme Wikipédia, ce sont des choses qui cherchent à reconstruire de la critique[2]. »
Pour Stiegler, les contributeurs s'investissent
« parce qu’ils veulent développer leurs savoirs et leurs capacités. Une telle volonté de savoir, c’est une volonté de se dé-prolétariser.
[...] La dé-prolétarisation est ce que rend possible l’automatisation. L’automatisation, si elle est mise au service de l’exécution par les automates de tâches qui permettent de redistribuer du temps et de revaloriser des activités de savoir (en utilisant d’ailleurs des automates), c’est une chance dont il faut faire un projet social radicalement nouveau. L’automatisation, ce sont aussi les « bots », comme les appelle Wikipédia qui est une communauté contributive extrêmement importante, d’une valeur colossale et qui fonctionne avec 50 salariés… mais avec huit cent mille contributeurs réguliers et des millions d’occasionnels. Ce qui permet la contribution de toutes ces personnes, ce sont des robots. »[3]
Il était un contributeur, d'ailleurs j'aimerais bien retrouver son compte, s'il s'en ait fait un :

« Si le web aura d'abord été ce qui nous donnait à espérer une démassification des audiences crétinisantes constituée par les industries culturelles et l'apparition d'une nouvelle possibilité néguentropique, fondée sur le réarmement des diversités de points de vue, par la grâce du web 2.0 et d'instruments de contribution prometteurs, tels le site Wikipedia qu'il faudrait classer pour celui-ci au rang de merveille du monde et sanctuariser, avant qu'il ne devienne un nouveau géant hégémonique coté en bourse — mais il faudrait aussi peut-être le faire évoluer, comme nous en avions parlé avec Florence Devouard, alors présidente de la Wikimedia Foundation lorsqu'elle était intervenue dans la première édition des ENMI[4]. »
9min55 : « Wikipédia est une société savante, bien entendu. Elle a peut-être des défauts, mais elle a quand même une très grande qualité, c'est que tout le monde s'en sert tous les jours. C'est une société savante qui est extrêmement appréciée de la population planétaire, en j'sais pas combien, 250 langues je crois ? Et avec des millions de contributeurs, donc c'est quelque chose de très très important pour le monde académique institutionnel. »
11min11 : « C'est très bien d'en parler mais il faudrait surtout les étudier. » (à propos des MOOCS, Wikipédia et autres trucs qui révolutionnent la transmission des savoirs).
20min10 : « La géométrie est une communauté peer-to-peer. Tout savoir académique est une communauté peer-to-peer. »
Stiegler était wikipédien ?
modifierIl semblerait que oui, d'après les passages suivants :
« Je pense qu’il faut relancer une critique de l’économie politique qui repose sur la sublimation, et fait que les gens s’investissent dans des projets contributifs. En économie, il y en a de plus en plus. Comme Wikipedia. C’est inouï. Sept personnes font marcher Wikipedia – quatre-vingt treize salariés. Salariés au service de centaine de milliers de contributeurs, dont je fais partie, et des millions d’internautes dans le monde. Ils contribuent par amour de faire quelque chose de bien[6]. »
Dans un texte de Lyon Capitale :
« En France, même des opposants radicaux au libéralisme sont des wikipédiens actifs, comme Bernard Stiegler. “Que Jimmy Wales se réfère à Hayek est logique, analyse-t-il. Cette idéologie vise à supprimer tout ce qui n’est pas issu de la société civile et de l’initiative individuelle.” En politique, cela revient à “liquider la puissance publique”.
Stiegler n’en demeure pas moins un contributeur enthousiaste. Car, pour lui, le projet Wikipédia dépasse l’intention initiale des fondateurs et participe au contraire à l’“émergence de nouvelles formes de collectifs, qui produisent une valeur économique non marchande”. Loin d’accorder les pleins pouvoirs aux individus, il constate qu’“une puissance publique reste indispensable pour dépasser les intérêts particuliers et immédiats”. En témoigne la modération, dont les articles font tout de même l’objet. »[7]
J'aimerais retrouver son compte, ou bien ses contributions sous IP, mais je n'ai pas réussi jusque là.
Notes et références
modifier- ↑ Bernard Stiegler, Amateurs ?, Alliage (no 69), (lire en ligne), « Le temps de l’amatorat », p. 161-179
- 1 2 3 4 Bernard Stiegler, « Une nouvelle figure de l'amateur - Bernard Stiegler »
, sur Libre à lire !, (consulté le ) - ↑ Bernard Stiegler, « Demain, le temps des automates et le temps de la désautomatisation », Intellectica, vol. 63, no 1, , p. 151–160 (DOI 10.3406/intel.2015.1028, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Bernard Stiegler (dir.), La toile que nous voulons: le web néguentropique, FYP éditions IRI, coll. « Collection du nouveau monde industriel », , 255 p. (ISBN 978-2-36405-147-8, présentation en ligne), chap. 1 (« Ce que nous entendons pas web néguentropique »), p. 15
- ↑ Bernard Stiegler (Conférence), Organologie de la sphère académique, Université Paris 1, (DOI 10.60527/A6CB-BH40, lire en ligne [vidéo])
- ↑ Thomas Johnson et Marc Borgers, « Bernard Stiegler : « Le marketing détruit tous les outils du savoir » », sur Basta!, (consulté le )
- ↑ Marie-Aude Cap, « Wikipédia, projet inspiré par une philosophie ultralibérale », sur Lyon Capitale, (consulté le )