Verrerie artistique de Saint-Prex

La Verrerie artistique de Saint-Prex (1930-1964) était une branche de la verrerie fondée à Saint-Prex (Canton de Vaud, Suisse) en 1911. Apparue comme moyen de diversifier la production de bouteilles et de bocaux à une époque particulièrement attachée aux arts appliqués, elle proposa une gamme de vases aux lignes harmonieuses pour l'Exposition des arts appliqués à Genève en 1931. Le céramiste genevois, Paul Ami Bonifas (1893-1967), fut appelé à diriger le projet. Parmi les verriers, il a été possible d'identifier František Landgraf (1904-1985), un spécialiste du travail à froid venu du territoire de la Slovaquie actuelle. Il y avait également un maître resté anonyme, d'origine italienne et formé à Murano. En 34 ans, la création de ces vases ne changea pas. En revanche, la production de bouteilles évolua du soufflage à la bouche vers une fabrication automatique qui se chiffrait en millions. Sans avenir dans un contexte industriel en plein essor, la Verrerie artistique ferma ses ateliers le jour de Noël 1964.

La Verrerie de St-Prex, une usine aux facettes multiples

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Fondée en 1911 par Henri Cornaz[1] (1869-1948), la Verrerie de St-Prex[2] produit d’abord des bouteilles. Avec le rachat de la verrerie de Semsales, les verriers fribourgeois amènent savoir-faire et machines à Saint-Prex. Puis, l’innovation devient moteur: une machine semi-automatique remplace le soufflage manuel en 1921. Grâce à ses propres ateliers mécaniques, l’usine gagne en autonomie. Puis, l’acquisition de deux fours en 1928 ouvre la voie à la diversification. Dès 1930, des flacons en verre brun ainsi que des articles de ménage et de table en verre incolore viennent compléter l’offre. Le Comptoir suisse de la même année propose enfin pour la première fois du verre artistique. Mais la Verrerie de St-Prex est plus qu’une usine. Elle est aussi une véritable cité ouvrière, avec son église catholique, sa salle de réunion – la Salle de la Paix – et sa fanfare. Les verriers de Semsales s’y installent à côté de l’usine, en marge du village protestant. En 1946, leurs droits sont inscrits dans une convention collective. La production artistique prend fin peu avant la fondation de Vetropack (de), qui succède aux Verreries de St-Prex en 1966. Le site historique de Saint-Prex ferme ses portes de manière définitive en 2024[3].

1930 – Voiliers et couchers de soleil

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En 1928, à la suite de l’annonce d’une fermeture probable de la verrerie de Monthey[4] et de son atelier artistique, la Verrerie de St-Prex se prépare à assurer elle-même une production artistique. Deux nouveaux fours sont installés pour permettre le travail de petites quantités de verre coloré[5]. Sur une photographie du stand présenté au Comptoir suisse de Lausanne en 1930, les vases, luminaires et bibelots disposés autour d’une bouteille monumentale – emblème de la maison – attirent immédiatement l’attention. Ces pièces en verre incolore sont sablées puis décorées de scènes de loisirs ou évocatrices de contrées lointaines. La couleur est appliquée au pochoir et à l’aérographe – des techniques empruntées à la céramique. Les formes et les motifs s’inscrivent dans une esthétique Art déco que l’affiche du jeune peintre Hubert Weber (1908–1944) met en valeur[6]. Si plusieurs souffleurs ont pu être identifiés, l’auteur des décors reste inconnu[7].

1931 – Une année sous le signe de la diversité

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En 1931, la Verrerie artistique nourrit de grandes ambitions: elle prévoit de participer à la prestigieuse Exposition nationale d’art appliqué, vitrine de l’avant-garde suisse. L’assortiment présenté l’année précédente au Comptoir suisse ne suffit pas comme unique proposition. Il faut donc, en moins d’un an, concevoir une collection conforme aux idéaux modernistes. Ce défi est confié au célèbre céramiste genevois Paul Ami Bonifas (1893-1967)[8]. À ses côtés, une équipe de spécialistes donne vie à une ligne rigoureusement nouvelle. Les frères Landgraf, recrutés en 1928 et 1930 en Bohême (actuelle Slovaquie), jouent un rôle clé. Un recueil de formules révèle les compétences en chimie d’Albert Landgraf (1901-1977), tandis que les initiales «FL»[9], découvertes sur un vase gravé à l’acide, renvoient à son frère František (1904-1985), expert en décoration à froid. Ce dernier est sans doute l’auteur des vases à décor antique, des pièces givrées ou encore des modèles à relief de type chenille. Une photographie du Comptoir suisse de 1931 montre le stand de la Verrerie de St-Prex et offre un aperçu fascinant des créations qui racontent l’histoire de cette collaboration exceptionnelle entre spécialistes. Quelques rares œuvres peintes à l’émail, technique prisée de l’avant-garde, témoignent en outre de la participation d’un ou d’une artiste resté·e anonyme[10].

1931 – Paul Ami Bonifas et l’artisan formé à Murano

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Paul Ami Bonifas participe à l’avant-garde suisse à la fois comme théoricien et comme créateur. Collaborateur régulier de la revue L’Œuvre, il prend aussi part aux expositions d’art appliqué et entretient un large réseau. Son œuvre artistique se caractérise par une recherche d’harmonie des proportions, où passé et présent entrent en dialogue. Les pièces qu’il conçoit pour l’Exposition nationale de 1931 – dont celles acquises sur place par le Musée Ariana de Genève et le Musée industriel de Lausanne – incarnent son idéal de «lyrisme mathématique». Trente ans plus tard, il se souvient de l’année 1931 en ces termes: «Pendant deux mois, j’ai eu le bonheur de travailler avec un artisan de grand goût, verrier de l’Italie du Nord, qui s’était formé à Murano». Les deux seuls vases de la Verrerie artistique publiés dans le catalogue de l’Exposition nationale confirment ce souvenir: le premier évoque une pièce à inclusions d’aventurine de l’artiste vénitien Ercole Barovier (1889-1974)[11], le second un vase orné des armoiries de la famille Tiepolo, daté du début du XVIᵉ siècle[12]. La réception d’œuvres vénitiennes à Saint-Prex ne s’arrête cependant pas là. De nombreuses pièces présentent des analogies formelles et techniques qui renvoient, notamment, à des modèles antiques ou de la Renaissance, tels que l'on pouvait en voir au Museo del vetro (it)[13] de Murano, fondé en 1861. Par ailleurs, la réception des œuvres réalisées par les figures majeures de l’avant-garde vénitienne est également visible dans les vases saint-preyards. Il s'agit en effet de créations réalisées avant 1931 – l’année du séjour de l’artiste «de grand goût» à Saint-Prex – par les artistes Vittorio Zecchin (1878-1947), Ercole Barovier, Napoleone Martinuzzi (1892-1977), qui fut le directeur du musée muranais de 1922 à 1931, et Carlo Scarpa (1906-1978).

1931 – Techniques de soufflage et revêtements de tradition vénitienne

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Comment orner une œuvre en verre pour en souligner la forme? Paul Ami Bonifas et l’artiste verrier italien ont sans doute exploré cette question. Une option est le verre opaque, bicolore rouge et noir, obtenu par superposition de couches de verre. À Venise, le verre doublé est réalisé grâce aux techniques de l’incamiciato ou de la pasta vitrea[14]. À Saint-Prex, ces procédés sophistiqués sont traduits par l’emploi de l’émail[15], un art dans lequel le céramiste excellait. Par ailleurs, le verre peut aussi être coloré pendant le soufflage: bien que laissés de côté par l’avant-garde vénitienne, les vases mouchetés, de Stile carnevale, issus de la maison Fratelli Toso, sont adoptés à Saint-Prex, notamment pour une coupe à inclusions vertes. D’autres pièces, à inclusions plus fines, présentent des dessins monochromes ou multicolores. Irisées, ces œuvres évoquent les vases de Vittorio Zecchin exposés au Salon d’Automne à Paris en 1922. Un autre style, également attribué aux Fratelli Toso, créé autour de 1900 – le Stile moderno ou Vecchio Murano selon l’époque –, s’exprime à Saint-Prex par un effet marbré rose, irisé[16]. N'oublions pas le rigadin, ce décor typiquement vénitien obtenu à l’aide du moule à côtes, qui caractérise certains vases saint-preyards translucides, incolores, verts ou bruns[17], ainsi que des flûtes à inclusions, proches des vases a strisce verticali présentés par Carlo Scarpa à la IVᵉ Triennale di Monza en 1930. Si la réception de l’art verrier vénitien est bien attestée en Europe et aux États-Unis, elle est désormais également documentée en Suisse – à Saint-Prex.

1935 – Deux modèles à succès et l’or craquelé emblématique

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Après 1931, l’objectif de Paul Ami Bonifas est de créer une collection qui corresponde à ses idéaux esthétiques, tout en assurant une production efficace. Dès 1935, la nouvelle série semi-industrielle est médiatisée à travers un catalogue imprimé, diffusé également en Suisse alémanique. Il propose 34 modèles en verre vert, disponibles de 1935 à 1964, ainsi que des pièces émaillées en noir, rouge ou bleu bicolore, et des modèles craquelés argent et or, probablement réalisés pour l’Exposition universelle de Bruxelles (1935). La Verrerie et Bonifas y exposent ensemble leurs œuvres en verre et en céramique.

Certains modèles produits dès 1931 ont connu un succès pérenne, voire une certaine célébrité, comme un vase proche des céramiques antiquisantes de Bonifas. En novembre 1985, lors du sommet de Genève qui réunissait l’Union soviétique et les États-Unis, un exemplaire est offert à Nancy Reagan. Une cruche, inspirée de la collection de 1931, est immortalisée en 1946 par le peintre Cuno Amiet (1868-1961). En 1962, elle est aussi retenue pour orner le calendrier publicitaire. L’emblématique revêtement doré-craquelé est la sensation de l’année 1935. Finalisé après maintes recherches, il pourrait traduire la feuille d’or vénitienne, combinée aux faïences craquelées de Bonifas[18]. Avec la disparition de la société allemande qui fournissait l’émail bleu, essentiel pour obtenir l’effet craquelé fin, les décors d’après-guerre changent.

1935–1964 – 29 ans de flamme

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L’offre artistique évolue au gré des expositions[19]. Un premier supplément paraît en 1937, alors que la Verrerie artistique présente ses œuvres à l'Exposition internationale des arts et techniques à Paris, dans un climat bouleversé par la montée du fascisme. Deux ans plus tard, peu avant la guerre, la Verrerie de St-Prex participe à l'Exposition nationale suisse à Zurich – la «Landi» – avec une invention pour étiqueter les bouteilles: la sérigraphie. La branche artistique innove également avec du verre pressé moulé et propose une coupe et un cheval-serre-livres, disponibles en verre noir ou incolore. La coupe porte la date de 1939 ainsi que quatre anneaux entrelacés, symbolisant l’unité des régions linguistiques. Cet emblème de la «défense spirituelle» invoque cohésion et identité nationale. Ainsi, le cheval cabré est peut-être aussi un hommage vaudois à la sculpture créée en 1930 pour le Manessebrunnen à Zurich. À l’automne 1939, la production est suspendue en raison des restrictions liées à la guerre. Il faut alors attendre dix ans pour la parution d’un nouveau catalogue. En 1949, la Verrerie artistique présente trois modèles à la foire de Bâle. Parallèlement, une nouvelle parure en galvanoplastie est introduite[20]. Très décoratifs, ces ornements argentés apparaissent surtout dans un contexte commémoratif. Avec la liste de prix de 1960 disparaissent aussi l’empreinte de Bonifas et les analogies avec le verre vénitien. Sans avenir dans un contexte industriel en plein essor, la Verrerie artistique ferme irrévocablement le 24 décembre 1964. En 1974, Vetropack innove à nouveau et se tourne vers le recyclage du verre.

Notes et références

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  1. ↑ Gilbert Marion: "Cornaz, Henri", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version de 2000 (article de l’ouvrage imprimé, remanié le 11.08.2005). En ligne: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/030638/2005-08-11/, consulté le 16.10.2026.
  2. ↑ Sibylle Walther, Exposition temporaire "La Verrerie artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques", 16 novembre 2025 au 22 mars 2026. In: Vitromusée Romont, Rapport annuel 2025, p. 5-14. Voir également: Sibylle Walther, La Verrerie artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques, De Gruyter, Berlin, Boston, 2025, ISBN 978-3-68924-256-5
  3. ↑ Philippe Klein, Origines et conditions de développement de l'art verrier - De la Verrerie de St-Prex à Vetropack". In: La Verrerie Artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 2025, ISBN 978-3-68924-256-5, p. 13-23.
  4. ↑ Thibault Hugentobler, Le verre montheysan. Étude monographique de la Verrerie de la Gare (1862-1931), Lausanne, Université de Lausanne, Faculté des lettres, 2023, et Thibault Hugentobler, "Les arts appliqués à l’industrie du verre en Suisse. L’exemple de la Verrerie de Monthey", Monuments vaudois, 14 (2024), p. 74-82.
  5. ↑ Philippe Klein, "Origines et conditions de développement de l'art verrier - De la Verrerie de St-Prex à Vetropack". In: La Verrerie Artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 2025, p. 17-19. ISBN 978-3-68924-256-5.
  6. ↑ Aline Andrey, « La verrerie de Saint-Prex retrouve la lumière au Vitromusée », L'événement syndical, no 19,‎ , © Hubert Weber / ATAR Genève (lire en ligne)
  7. ↑ Hugentobler, T. & Walther, S. (2025). Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2723308.
  8. ↑ Paul Bonifas, Paul Bonifas: céramiste du purisme, Musées d'art et d'histoire, 1997, ISBN 978-2-8306-0152-7
  9. ↑ Hugentobler, T., & Walther, S. (2025). Vase. Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2723000.
  10. ↑ Hugentobler, T. & Walther, S. (2025). Vase. Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2723309.
  11. ↑ « Ercole Barovier: Murano, Venezia 1889 — Murano, Venezia 1974 »
  12. ↑ Sibylle Walther, La Verrerie artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques, Berlin/Boston, De Gruyter, 2025, ISBN 978-3-68924-256-5, p. 36 et 47.
  13. ↑ (it) « Museo del Vetro | Murano, Venezia | Sito Ufficiale », sur Museo del Vetro (consulté le )
  14. ↑ Pour les différentes techniques de soufflages, voir "Techniques du verre" sous les liens externes
  15. ↑ Hugentobler, T., & Walther, S. (2025). Coupe à pied. Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2722976.
  16. ↑ Walther, S. (2025). Vase. Dans Vitrosearch. Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2502006.
  17. ↑ Walther, S. (2025). Vase. In Vitrosearch, consulté le 16.10.2026. https://vitrosearch.ch/objects/2723750.
  18. ↑ Hugentobler, T. & Walther, S. (2025). Vase. Consulté le 21 octobre 2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2723016.
  19. ↑ Sibylle Walther, La Verrerie artistique de Saint-Prex. Innovations artistiques et techniques, De Gruyter, Berlin/Boston, 2025, p. 59-70.
  20. ↑ Walther, S. (2025). Vase. Sur Vitrosearch. Consulté le 16.10.2026 sur https://vitrosearch.ch/objects/2723729.

Voir aussi

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Liens externes

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