William Eugene Smith
William Eugene Smith, dit W. Eugene Smith ou Gene Smith, né le à Wichita et mort le à Tucson, est un photographe et photojournaliste américain.
(photographie de Consuelo Kanaga.)
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Crum Elbow Rural Cemetery (d) |
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E. Gene Smith |
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Université de Notre-Dame-du-Lac (à partir de ) |
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- |
| Conjoint |
Aileen Mioko Smith (d) |
| Enfant |
Kevin Smith (d) |
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| Représenté par |
Kevin Smith (d) |
| Distinctions |
Tomoko Uemura in Her Bath (d) |
Correspondant de guerre dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, il développe ensuite pour le magazine Life plusieurs essais photographiques devenus importants dans l’histoire du photojournalisme, parmi lesquels Country Doctor, Spanish Village et Nurse Midwife. Son travail se caractérise par une immersion prolongée, un contrôle rigoureux du tirage et de la mise en page et une conception engagée de la photographie documentaire.
Après son départ de Life, il entreprend notamment un vaste projet consacré à Pittsburgh, documente la scène musicale new-yorkaise dans le cadre du Jazz Loft et réalise avec Aileen Mioko Smith l’essai Minamata, consacré aux victimes d’une pollution industrielle au mercure au Japon.
Biographie
modifierAdolescent, il est fortement intéressé par l’aviation, ce qui est assez naturel à Wichita qui compte plusieurs usines d’aviation (Cessna, Boeing) et débute en photographie. En 1933, il rencontre le photographe de presse Frank Noel, qui le conseille, et commence rapidement à publier des photos dans les journaux locaux (le Wichita Eagle, et le Wichita Beacon). En 1935–1936, il fait des reportages sur les événements sportifs, l’aviation, les catastrophes naturelles. C’est l’époque du Dust Bowl et de la grande misère des fermiers du Midwest.
En 1936, il étudie la photo pendant un semestre à l’Université de Notre-Dame-du-Lac de South Bend dans l'Indiana puis à l’Institut de photographie de New York[1]. Il détruira le travail de ces premières années par la suite, le jugeant techniquement insuffisant et manquant de profondeur.
Dès 1938, il travaille pour Newsweek mais est licencié parce qu’il a utilisé un appareil de petit format (± 6 x 6) contrairement aux règles du magazine (à cette époque les reporters utilisent en général un Speed Graphic 4 × 5 inches, alors que Smith défend le petit format qui donne « une plus grande liberté de vision »[2]) puis il intègre l’agence Black Star et publie des photos dans Life Magazine, Collier's, The New York Times et Harper's Bazaar.
Smith est rapidement intégré au staff de Life qui l’engage pour réaliser deux reportages par mois. Il quitte le magazine en 1941, insatisfait de la routine qu’impose une publication régulière et devient photographe indépendant. Il jugera par la suite qu’il a mal utilisé sa liberté, produisant des photos montrant « une grande profondeur de champ mais une très faible sensibilité »[N 1]. Il travaille notamment pour le magazine Parade, reconnu pour la qualité de ses documents photographiques. Il est blessé par une explosion de dynamite lors d’une séance de photos de conditions de combats simulées.
Correspondant de guerre dans le Pacifique
modifierEn 1942, Smith est invité à rejoindre l’unité photographique de la Navy (Naval Photographic Institute) dirigée par Edward Steichen, mais sera refusé par la commission de sélection pour « insuffisance physique et académique » : il souffre en effet d’une audition déficiente, conséquence de l’accident avec la dynamite, et ne possède pas de diplôme universitaire[N 2]. Il est néanmoins engagé par la Ziff Davis Publishing Company comme correspondant de guerre dans le Pacifique sud et embarque sur un porte-avions. Il réalise des prises de vue aériennes, en mer et sur terre de la campagne des îles Marshall, revient brièvement à San Francisco en 1944, puis repart pour le Pacifique comme correspondant pour Life. Il quitte Ziff Davis parce qu’il s’aperçoit que près de la moitié de ses photos sont censurées. Il semble qu’il ait trop montré les souffrances des populations civiles. Il photographie aussi bien les combats que leurs conséquences sur la population japonaise ; c’est alors qu’il développe dans son travail le thème de la responsabilité sociale du reporter qui restera présent durant toute sa vie. Il a toujours voulu être au plus près de son sujet (selon son expression « sink into the heart of the picture » : plonger au cœur de l’image), et c’est ainsi qu’il est gravement blessé lors des combats à Okinawa le et qu'il est rapatrié[3].
Smith a été touché par un éclat d’obus qui lui a traversé la main gauche et la joue. Il subit une trentaine d’opérations et sa rééducation dure deux ans. Il a cru perdre la possibilité de tenir encore un jour un appareil photo en main.
Démarche photographique
modifierLe photo-essai comme forme narrative
modifierW. Eugene Smith est principalement associé au développement du photo-essai, forme éditoriale dans laquelle plusieurs photographies, légendes et éléments typographiques sont organisés afin de construire un récit. Il ne considère pas les images comme des illustrations indépendantes : leur sélection, leur ordre, leurs dimensions et leurs relations sur la double page participent pleinement au sens du reportage[4].
Smith réalise généralement un nombre d’images très supérieur à celui qui peut être publié. Il établit des planches-contacts, produit de nombreux tirages de travail et déplace les photographies afin de rechercher un rythme visuel et narratif. Une image d’ouverture peut situer le lieu et le personnage, tandis que les suivantes alternent vues générales, scènes d’action, portraits, détails et moments de transition.
Cette méthode l’amène à entrer régulièrement en conflit avec les rédacteurs et les directeurs artistiques des magazines. Smith souhaite conserver le contrôle du choix des images, de leur recadrage, de leurs légendes et de leur mise en page, alors que ces décisions relèvent habituellement de la rédaction. Son départ de Life en 1954 résulte notamment de désaccords répétés sur la transformation éditoriale de ses reportages[5].
Smith rejette cependant l’idée d’une objectivité photographique absolue. Il considère que le photographe doit partir des faits, mais reconnaît que toute image résulte d’un point de vue, d’une sélection et d’une interprétation. Ses reportages cherchent ainsi à produire une connaissance engagée du sujet plutôt qu’un enregistrement supposément neutre.
Prise de vue, tirage et intervention sur l’image
modifierW. Eugene Smith emploie principalement des appareils de petit et moyen formats, qui lui permettent de travailler à proximité des personnes photographiées et de réagir rapidement aux événements. Il utilise fréquemment plusieurs appareils chargés avec des sensibilités ou des objectifs différents.
Ses images sont souvent associées à une forte profondeur des noirs, à des contrastes prononcés et à une lumière particulièrement construite. Cet aspect ne dépend pas seulement des conditions de prise de vue. Smith consacre un temps considérable au laboratoire, où il réalise des masquages, des éclaircissements, des renforcements locaux et plusieurs versions d’un même tirage.
Il peut également recadrer fortement une image, combiner exceptionnellement plusieurs négatifs ou modifier la densité de certaines parties afin d’orienter la lecture. Ces interventions ont parfois suscité des discussions sur la frontière entre document et interprétation. Smith les considère comme compatibles avec le photojournalisme dès lors qu’elles permettent, selon lui, de transmettre plus fidèlement la signification humaine de la situation observée.
Cette conception accorde au tirage un rôle comparable à celui du montage dans le cinéma. Le négatif constitue un matériau initial, dont la forme définitive est élaborée au laboratoire et dans la mise en page.
Une photographie engagée
modifierLes sujets de Smith portent fréquemment sur les conséquences humaines de la guerre, de la pauvreté, de l’isolement géographique, de la ségrégation, de la maladie et de la pollution industrielle. Il cherche à donner une visibilité à des personnes ou à des communautés dont l’expérience est peu représentée dans les grands médias.
Son engagement ne consiste pas seulement à choisir un sujet social. Il repose sur une immersion prolongée, sur la construction d’une relation avec les personnes photographiées et sur la volonté de produire des images susceptibles d’influencer l’opinion publique.
Cette position peut être rapprochée de la notion de concerned photography, employée pour désigner une photographie documentaire qui assume une responsabilité morale et politique envers son sujet. Smith demeure toutefois attentif aux contradictions de cette démarche : le photographe parle nécessairement depuis une position extérieure et doit éviter de réduire les personnes à des victimes ou à des symboles.
Principaux essais photographiques
modifierCountry Doctor
modifierPublié par Life le 20 septembre 1948, Country Doctor est consacré au docteur Ernest Guy Ceriani, médecin généraliste de Kremmling, petite ville du Colorado. Ceriani assure seul une grande partie des soins médicaux d’une région montagneuse très étendue, auprès d’une population de plus de 2 000 habitants[6].
Smith suit le médecin pendant plusieurs semaines et photographie ses consultations, ses déplacements, les interventions d’urgence, les accouchements et les périodes d’épuisement qui suivent les soins. Le reportage comprend notamment une opération réalisée sur une enfant blessée par un cheval et une image de Ceriani endormi dans sa cuisine après une nuit de travail.
La série ne présente pas uniquement un portrait héroïque du médecin. Elle rend également visible la pénurie de praticiens dans les régions rurales américaines et les limites matérielles d’un système dans lequel une seule personne doit assurer presque continuellement les urgences, les visites et les opérations[6].
Publié sur onze pages, le reportage est devenu l’un des exemples les plus fréquemment cités du photo-essai de l’après-guerre. Il établit plusieurs principes que Smith développe ensuite : concentration sur un personnage, immersion prolongée, alternance entre action et intériorité, et construction narrative par la séquence[7].
Spanish Village
modifierEn 1950, Smith se rend en Espagne pour réaliser un reportage sur la vie rurale sous la dictature de Francisco Franco. Après plusieurs repérages, il travaille principalement à Deleitosa, village d’Estrémadure caractérisé par la pauvreté, l’absence d’eau courante et des infrastructures limitées.
Publié dans Life en avril 1951 sous le titre Spanish Village: It Lives in Ancient Poverty and Faith, le reportage associe scènes de travail, pratiques religieuses, rassemblements collectifs, portraits d’enfants et images de la vie domestique.
Smith construit le récit autour de la continuité entre les structures sociales, la religion, la pauvreté matérielle et les gestes quotidiens. Certaines images, notamment The Spinner, utilisent une lumière et une composition qui rappellent la peinture espagnole, sans que le reportage soit réduit à une représentation pittoresque du village[7].
La série est réalisée sous la surveillance des autorités franquistes. Smith cherche néanmoins à montrer des conditions de vie contraires à l’image de modernisation que le régime souhaite diffuser à l’étranger. La dimension politique du reportage repose moins sur la représentation directe de la répression que sur l’attention portée aux structures durables de l’isolement et de la pauvreté.
Nurse Midwife
modifierPublié en 1951, Nurse Midwife est consacré à Maude Callen, infirmière et sage-femme afro-américaine travaillant dans le comté rural de Berkeley, en Caroline du Sud. Callen assure les soins d’une population majoritairement noire vivant dans des localités éloignées des hôpitaux et soumises à la ségrégation.
Smith la suit lors de ses déplacements, de ses consultations, de ses cours et de plusieurs accouchements. Les photographies montrent aussi bien son activité médicale que la confiance établie avec les familles et les autres sages-femmes de la région[8].
Le reportage attire l’attention sur les inégalités d’accès aux soins dans le Sud des États-Unis. Après sa publication, des lecteurs de Life envoient des dons qui contribuent à la création d’une clinique dans laquelle Maude Callen poursuit son activité.
Cette conséquence concrète correspond à la conception que Smith se fait du photojournalisme : une œuvre peut conserver une ambition esthétique tout en intervenant dans une situation sociale et en participant à sa transformation.
Albert Schweitzer
modifierEn 1954, Smith se rend à Lambaréné, au Gabon, pour photographier le médecin, théologien et prix Nobel de la paix Albert Schweitzer. Life souhaite publier un portrait célébrant son action humanitaire.
Smith admire le travail médical accompli, mais considère également Schweitzer comme une personnalité autoritaire et paternaliste. Il cherche à montrer simultanément le prestige du médecin, les conditions de fonctionnement de l’hôpital et les rapports de pouvoir qui structurent son action en Afrique.
Le désaccord avec Life porte sur la complexité de cette représentation. Le magazine publie une version plus courte et plus favorable à Schweitzer que celle souhaitée par Smith. Cette expérience conduit le photographe à quitter la rédaction permanente du magazine et à rejoindre ensuite Magnum Photos[4],[5].
Le projet Pittsburgh
modifierEn 1955, l’éditeur et historien Stefan Lorant commande à Smith une centaine de photographies destinées à un livre consacré au bicentenaire de Pittsburgh. Prévu pour durer quelques semaines, le travail se transforme en un projet de plusieurs années comprenant des milliers de négatifs et de tirages[9].
Smith photographie les aciéries, les hauts-fourneaux, les ouvriers, les quartiers résidentiels, les églises, les rues, les loisirs, les institutions culturelles et les effets de la pollution atmosphérique. Il cherche à construire un portrait total de la ville, rendant compte simultanément de sa puissance industrielle, de ses divisions sociales et de sa vie quotidienne.
L’ampleur croissante du projet rend cependant toute conclusion difficile. Smith réalise plusieurs maquettes complexes, mais ne parvient pas à établir une version définitive correspondant à ses ambitions. Une sélection est publiée en 1958 dans le magazine Popular Photography, accompagnée d’un texte dans lequel il explique les raisons de cet échec partiel.
Le projet Pittsburgh constitue un tournant dans sa pratique. Il révèle aussi bien sa capacité d’immersion que les limites d’une méthode fondée sur l’accumulation et le désir d’épuiser un sujet. Des albums et maquettes conservés à la Bibliothèque du Congrès montrent l’organisation envisagée pour cet essai demeuré inachevé[10].
Le Jazz Loft
modifierDe 1957 à 1965, W. Eugene Smith vit et travaille au 821 Sixth Avenue, à New York, dans un immeuble dont plusieurs étages servent de lieux de répétition à des musiciens. Le pianiste et arrangeur Hall Overton y travaille notamment avec Thelonious Monk à la préparation de son concert de 1959 au Town Hall.
Smith installe des microphones dans plusieurs pièces et enregistre continuellement les répétitions, les conversations, les émissions radiophoniques, les bruits de la rue et la vie de l’immeuble. Il photographie parallèlement les musiciens, les visiteurs et le quartier depuis la fenêtre de son atelier.
Entre 1957 et 1965, il expose environ 1 447 rouleaux de film dans le loft, produisant près de 40 000 images, et réalise plusieurs milliers d’heures d’enregistrements sonores. Parmi les personnes documentées figurent Thelonious Monk, Charles Mingus, Bill Evans, Zoot Sims, Hall Overton, ainsi que des écrivains, cinéastes et artistes[11].
Smith ne parvient pas à organiser cet ensemble de son vivant. Les photographies et bandes sonores sont redécouvertes et étudiées à partir des années 1990 dans le cadre du Jazz Loft Project, mené à partir de ses archives au Center for Creative Photography[12].
Le projet élargit la compréhension de son œuvre au-delà du photojournalisme imprimé. Il constitue à la fois une archive de la scène jazz new-yorkaise, un journal sonore involontaire et une expérience d’observation continue de la vie urbaine.
Hitachi
modifierÀ la fin des années 1950 et durant les années 1960, Smith réalise plusieurs commandes au Japon pour l’entreprise Hitachi. Il photographie les usines, les machines, les ouvriers, les ingénieurs et différents procédés de production.
Ces images prolongent son intérêt pour l’industrie développé à Pittsburgh, mais sont réalisées dans le cadre d’une commande d’entreprise. Smith cherche à dépasser la communication institutionnelle en représentant la relation entre les travailleurs, la technologie et l’organisation des sites industriels.
La présence de ces travaux dans ses archives montre que son activité ne se limite pas aux grands essais humanistes généralement retenus dans les anthologies. Elle comprend aussi des commandes commerciales dont il tente de transformer les contraintes en recherches photographiques[13].
Minamata
modifierEn 1971, W. Eugene Smith et la photographe et interprète Aileen Mioko Smith s’installent à Minamata, sur l’île japonaise de Kyūshū. Depuis les années 1950, des habitants de la région souffrent de graves troubles neurologiques provoqués par le rejet de méthylmercure dans la baie par l’entreprise chimique Chisso.
Les Smith vivent pendant environ trois ans auprès des malades, de leurs familles et des groupes qui demandent la reconnaissance de la responsabilité de l’entreprise. Ils photographient les conséquences physiques et sociales de l’intoxication, les soins quotidiens, les manifestations, les réunions publiques et le procès engagé contre Chisso[14].
Le projet est réalisé en collaboration étroite avec Aileen Mioko Smith. Celle-ci assure notamment la traduction, établit les relations avec les familles, participe aux recherches, à la prise de vue et à la préparation du livre. L’attribution du projet au seul W. Eugene Smith minimise donc le caractère collectif de sa réalisation.
En janvier 1972, Smith est agressé par des employés liés à Chisso lors d’une réunion à Goi. Il est grièvement blessé et conserve des séquelles affectant notamment sa vue et sa santé générale. Il continue néanmoins le reportage[15].
L’image la plus connue de la série, généralement intitulée Tomoko Uemura in Her Bath ou Tomoko and Mother in the Bath (1971), montre Ryoko Uemura donnant le bain à sa fille Tomoko, atteinte d’une forme congénitale de la maladie. La composition et la lumière évoquent une Pietà, tout en représentant un acte réel de soin accompli quotidiennement par la mère[16].
La diffusion de cette photographie a contribué à rendre la maladie de Minamata internationalement visible. Elle soulève cependant également la question du consentement et de la circulation durable des images de personnes vulnérables. En 1997, Aileen Mioko Smith et les ayants droit acceptent la demande de la famille Uemura de ne plus autoriser de nouvelles reproductions de l’image.
Le livre Minamata, publié en 1975 sous les noms de W. Eugene Smith et Aileen M. Smith, associe photographies, témoignages, recherches historiques et documents relatifs au conflit judiciaire. Il présente la catastrophe comme un avertissement sur les conséquences humaines de la pollution industrielle[17].
Photographie de guerre
modifierPendant la guerre du Pacifique, Smith travaille successivement pour Ziff-Davis et pour Life. Il couvre notamment les campagnes des îles Marshall, de Saipan, de Guam, d’Iwo Jima et d’Okinawa.
Ses photographies montrent les opérations militaires, mais aussi les blessés, les morts et les conséquences des combats sur les civils japonais. Dans une image réalisée à Saipan en 1944, un soldat américain tient dans ses bras un nourrisson japonais retrouvé après les combats[18].
Smith cherche à travailler au plus près des soldats et des civils. Le 22 mai 1945, il est atteint au visage et à la main par un éclat d’obus à Okinawa. Après de nombreuses opérations et près de deux années de convalescence, il reprend la photographie.
The Walk to Paradise Garden, réalisé en 1946, montre ses deux enfants marchant vers une ouverture lumineuse dans un sous-bois. L’image est fréquemment interprétée comme le symbole de son retour à la photographie après sa blessure. Elle clôt également l’exposition The Family of Man, organisée en 1955 par Edward Steichen au Museum of Modern Art.
La représentation de la guerre chez Smith n’est pas limitée à l’action militaire ou à l’héroïsme combattant. Elle insiste sur la vulnérabilité des corps et sur la proximité entre les souffrances des différents camps. Cette approche annonce l’attention portée, dans ses essais ultérieurs, aux conséquences humaines des décisions politiques et industrielles.
Méthode, éthique et contradictions
modifierImmersion et relation au sujet
modifierSmith cherche généralement à passer une période prolongée auprès des personnes photographiées. Il estime que le photographe doit dépasser la première apparence du sujet, comprendre son environnement et gagner la confiance de ceux qui l’acceptent dans leur vie.
Cette immersion permet de représenter des moments qui seraient difficilement accessibles lors d’une visite brève. Elle comporte cependant un risque d’identification excessive : Smith peut perdre la distance nécessaire à la sélection, prolonger indéfiniment un projet ou chercher à faire coïncider les faits avec la structure morale qu’il souhaite transmettre.
Le projet Pittsburgh illustre cette difficulté. Son ambition d’inclure toutes les dimensions de la ville produit un ensemble exceptionnel, mais empêche également l’achèvement de l’essai dans la forme initialement prévue.
Mise en scène et vérité documentaire
modifierCertaines photographies de Smith résultent d’une intervention importante sur la scène, la lumière ou la position des personnes. Dans ses essais, il peut demander à un sujet de recommencer une action, employer un éclairage complémentaire ou attendre qu’une situation corresponde à la construction visuelle recherchée.
Cette pratique ne doit pas être confondue avec la fabrication complète d’un événement. Elle montre toutefois que sa photographie documentaire ne repose pas sur la seule capture spontanée d’un instant.
Pour Smith, la vérité photographique ne réside pas dans l’absence d’intervention, mais dans la fidélité à la signification profonde qu’il attribue à la situation. Cette position a permis la création d’images d’une grande force, mais elle demeure discutée dans l’histoire du photojournalisme, car elle accorde au photographe un pouvoir important sur la représentation d’autrui.
Esthétique et souffrance
modifierLes photographies de Smith utilisent souvent une composition, une lumière et une gamme de valeurs particulièrement élaborées. Cette recherche formelle renforce la puissance émotionnelle de ses essais, mais soulève aussi une difficulté : la souffrance peut être transformée en image esthétiquement admirable.
Tomoko Uemura in Her Bath concentre cette tension. Sa construction visuelle contribue à rendre visible la catastrophe de Minamata, mais elle a également favorisé la circulation mondiale de l’image intime d’une enfant gravement handicapée.
La demande ultérieure de la famille Uemura oblige à considérer la durée du consentement et le droit des personnes photographiées à reprendre le contrôle de leur représentation. L’histoire de l’image ne se limite donc pas à son efficacité journalistique ou à sa place dans l’histoire de la photographie.
Archives et postérité
modifierW. Eugene Smith s’installe en 1977 à Tucson pour enseigner à l’Université de l'Arizona. Il meurt l’année suivante des suites d’un accident vasculaire cérébral.
Son archive est conservée au Center for Creative Photography de l’Université de l’Arizona. Elle comprend des négatifs, des tirages, des planches-contacts, des correspondances, des notes, des maquettes, des documents de recherche et des enregistrements sonores[13].
L’étude de ces archives a permis de réévaluer plusieurs projets demeurés incomplets ou peu connus de son vivant, notamment Pittsburgh et le Jazz Loft. Elles montrent également l’ampleur de son travail éditorial et sonore, qui dépasse les photographies isolées généralement reproduites.
Le prix W. Eugene Smith, créé en 1980, est attribué chaque année à un photographe dont le projet documentaire s’inscrit dans une perspective humaniste et nécessite un soutien financier pour être poursuivi.
Smith exerce une influence importante sur le photojournalisme documentaire par sa conception du reportage comme récit long, par son investissement personnel dans les sujets et par son exigence de contrôle éditorial. Son œuvre constitue néanmoins moins un modèle reproductible qu’un ensemble de tensions : entre information et expression, immersion et distance, témoignage et mise en scène, efficacité publique et respect de l’intimité.
Citations
modifier- À propos de Maud Callen :
- « Je voulais pointer du doigt le racisme en montrant simplement une femme remarquable faisant un travail remarquable dans une situation impossible. »
- À propos des photos de guerre :
- « Je voulais que mes images portent un message contre la cupidité, la stupidité et l’intolérance qui sont causes de ces guerres. »
Publications
modifier- avec Aileen M. Smith : (en) Minamata, New York, Rinehart and Winston (coll. « An Alskog-Sansorium book »), 1975, 192 p. (ISBN 0030136369).
- (en) W. Eugene Smith, Japan… A Chapter of Image, Tokyo, Hitachi,
- (en) W. Eugene Smith, Let Truth Be the Prejudice, New York, Aperture,
- (en) W. Eugene Smith et Aileen M. Smith, Minamata, New York, Holt, Rinehart and Winston, (ISBN 978-0-03-013631-3)
- (en) W. Eugene Smith, W. Eugene Smith: His Photographs and Notes, New York, Aperture, (ISBN 978-0-89381-836-8[à vérifier : ISBN invalide])
- (en) Jim Hughes, W. Eugene Smith: Shadow and Substance, New York, McGraw-Hill, (ISBN 978-0-07-031123-7)
- (en) William S. Johnson (dir.), W. Eugene Smith: Master of the Photographic Essay, New York, Aperture, (ISBN 978-0-89381-074-4[à vérifier : ISBN invalide])
- (en) Sam Stephenson, Dream Street: W. Eugene Smith’s Pittsburgh Project, Durham et New York, Center for Documentary Studies et W. W. Norton, (ISBN 978-0-393-04922-0)
- (en) Sam Stephenson, The Jazz Loft Project: Photographs and Tapes of W. Eugene Smith from 821 Sixth Avenue, 1957–1965, New York, Alfred A. Knopf, (ISBN 978-0-375-41500-5)
- (en) Gilles Mora et John T. Hill, W. Eugene Smith: Photographs 1934–1975, New York, Harry N. Abrams, (ISBN 978-0-8109-3971-4)
Publications dans Life Magazine
modifier- 1944 - 1945 :
- Saïpan. 28.08.44, 11 photos sur la bataille de Saïpan en
- Hospital on Leyte. 05.12.44, 9 photos sur un hôpital installé dans la cathédrale de Leyte (Philippines)
- Marines Win Bloody, 12.03.45, 4 photos sur la bataille d’Iwo Jima
- The Battlefield of Iwo. 09.04.45, 13 photos, dont celle de couverture
- American Battle for Okinawa. 20.09.48, 18 photos sur l’attaque de l’île.
- 1948 – 1949 :
- Country Doctor. 20.09.48, 28 photos sur le Dr Ceriani, médecin de campagne au Colorado
- Life Without Germs. 26.09.49, 18 photos sur un programme expérimental de bactériologie de l’Université de Notre-Dame-du-Lac, Indiana.
- années 1950 :
- Recording Artists. 26.03.51, 22 photos sur des musiciens dans les studios d’enregistrement de RKO-Victor et de Columbia
- Spanish Village. 09.04.51, 17 photos sur Deleitosa, un village d’Estrémadure
- Nurse Midwife. 03.12.51, 30 photos sur la vie de Maud Callen, sage-femme en Caroline du Sud
- Chaplin at Work. 17.03.52, 31 photos de Charlie Chaplin pendant le tournage de Limelight
- The Reign of Chemistry. 05.01.53, 18 photos sur les activités de Monsanto
- My Daughter Juanita, 21.09.53, 17 photos dont celle de couverture, sur sa fille
- A Man of Mercy. 15.11.54, 25 photos sur le Dr Albert Schweitzer à Lambaréné (Gabon)
- Drama Beneath a City Window. 10.03.58, 14 photos prises de son loft à New York.
- 1963
- Colossus of the Orient. 30.08.63, 13 photos sur Hitachi au Japon.
- 1972
- Death Flow from a Pipe, 02.06.72, 11 photos sur la pollution à Minamata, Japon.
Expositions
modifier- 1984 : Galerie Municipale du Château d'eau, Toulouse[19].
- - : Let truth be the prejudice : W. Eugene Smith, his life and photographs, exposition itinérante aux États-unis organisée par le Alfred Stieglitz Center du Philadelphia Museum of Art[20].
- - : W. Eugene Smith, du côté de l'ombre, Hôtel de Sully, Paris[21],[22].
- puis - : W. Eugene Smith : il senso dell'ombra, Palazzo Magnani, Reggio Emilia.
- 1999 : W. Eugene Smith, Museu nacional d'art de Catalunya, Barcelone[23].
- - : W. Eugene Smith : photographic poet, Barry Singer gallery, Petaluma.
- juin - : W. Eugene Smith. More Real Than Reality, Théâtre Fernan Gomez, Madrid[24].
- - : W. Eugene Smith, Martin-Gropius-Bau, Berlin[25].
- - : Pittsburgh, 1955-1958 : l'impossible labyrinthe, Pavillon populaire, Montpellier[26],[27].
- - : Pittsburgh. W. Eugene Smith. Ritratto di una città industriale, Fondation MAST / Manifattura di Arti, Sperimentazione e Tecnologia, Bologne[28].
Notes et références
modifierNotes
modifierRéférences
modifier- ↑ Ben Maddow 1985, p. 12-13.
- ↑ Ben Maddow 1985, p. 15.
- ↑ Ben Maddow 1985, p. 21-29.
- 1 2 (en) « W. Eugene Smith », sur International Center of Photography (consulté le )
- 1 2 (en) « W. Eugene Smith », sur Center for Creative Photography, Université de l'Arizona (consulté le )
- 1 2 (en) « Country Doctor », sur Magnum Photos (consulté le )
- 1 2 (en) « W. Eugene Smith: Master of the Photo Essay », sur Magnum Photos (consulté le )
- ↑ (en) « Nurse, Midwife, Maude Callen Teaching a Class », sur Metropolitan Museum of Art (consulté le )
- ↑ (en) « W. Eugene Smith and the Pittsburgh Photographs », sur Carnegie Museums of Pittsburgh, (consulté le )
- ↑ (en) « A City Experienced: Pittsburgh, Pa.; a Photographic Interpretation and Essay », sur Bibliothèque du Congrès (consulté le )
- ↑ (en) « The Jazz Loft Project: W. Eugene Smith in New York City, 1957–1965 », sur Nasher Museum of Art, Université Duke, (consulté le )
- ↑ (en) « The Jazz Loft Project: Photographs and Tapes of W. Eugene Smith », sur Center for Creative Photography, Université de l'Arizona (consulté le )
- 1 2 (en) « W. Eugene Smith: A Life in Pictures », sur Center for Creative Photography, Université de l'Arizona, (consulté le )
- ↑ (en) « Minamata: Life Sacred and Profane, a Photographic Essay by W. Eugene Smith and Aileen M. Smith », sur International Center of Photography (consulté le )
- ↑ (en) « The Last Photograph I Made of the Goi Incident Just as I Was Being Hit », sur International Center of Photography (consulté le )
- ↑ (en) « W. Eugene Smith — Tomoko in Her Bath », sur Metropolitan Museum of Art (consulté le )
- ↑ (en) W. Eugene Smith et Aileen M. Smith, Minamata, New York, Holt, Rinehart and Winston, (ISBN 978-0-03-013631-3)
- ↑ (en) « Saipan, 1944 », sur Bibliothèque du Congrès (consulté le )
- ↑ Jean Dieuzaide 1984.
- ↑ Ben Maddow 1985.
- ↑ Brigitte Ollier, « L'oeuvre de l'Américain, figure du photojournalisme, fait l'objet d'une rétrospective à Paris. L'oeil noir d'Eugene Smith », Libération, (lire en ligne).
- ↑ Gilles Mora et John T. Hill 1998.
- ↑ (ca + es) W. Eugene Smith (catalogue d'exposition), Barcelone, Museu nacional d'art de Catalunya, , 63 p. (ISBN 84-8043-056-7).
- ↑ Claire Guillot, « W. Eugene Smith au-delà du mythe. Une exposition à Madrid revisite le travail de ce photographe humaniste du XXe siècle », Le Monde, (lire en ligne).
- ↑ (en) « Exhibition: ‘W. Eugene Smith – Photographs A retrospective’ at Martin-Gropius-Bau, Berlin », sur artblart.com, .
- ↑ Gilles Mora 2012.
- ↑ Claire Guillot, « L'imprenable cliché d'un artiste maudit. Une exposition retrace la carrière d'Eugene Smith, photographe qui échoua à tirer un portrait exhaustif de Pittsburgh », Le Monde, (lire en ligne).
- ↑ (en + it) Giovanna Crespi (dir.) et Marina Rotondo (dir), Masterworks of industrial photography / Capolavori della fotografia industriale (catalogue d'exposition), Milan, Electa, , 803 p. (ISBN 9788891829177) ; l'ouvrage rassemble les catalogues des trois expositions présentées à la fondation MAST en 2018 : "W. Eugene Smith. Ritratto di una città industriale" ; "Pendulum. Merci e persone" ; "USA '68. Disordini e Sogni".
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Jean Dieuzaide, W. Eugene Smith (catalogue d'exposition), Toulouse, Galerie Municipale du Château d'eau, .
- (en) Jim Hughes, W. Eugene Smith. Shadow & Substance : the Life and Work of an American Photographer, New York, McGraw-Hill, 1989 (ISBN 0070311234).
- William S. Johnson :
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Filmographie
modifier- 2020 : Minamata d'Andrew Levitas ; Eugene W. Smith est incarné par Johnny Depp.
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Ressources relatives à la musique :
- Ressource relative à l'audiovisuel :
- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Le site de la Fondation W. Eugene Smith
- Roland Quilici, « Eugene William Smith », sur Photophiles, .