Zimri-Lim
Zimri-Lim est le dernier roi de Mari. Il régna de 1775 à Son règne, connu par les imposantes archives du palais royal de Mari, est l'un des mieux documentés de l'histoire antique.
| Roi Mari | |
|---|---|
| - | |
| Chef de tribu Bensimalites |
| Décès | |
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| Activité | |
| Père | |
| Fratrie |
Inibshina (d) |
| Conjoint |
Il est un membre de la famille du précédent roi de Mari, Yahdun-Lim (1810-1794 av. J.-C. ; sans doute son grand-père, ou bien son oncle), qui a été contraint à l'exil, sous la protection du roi d'Alep, lorsque sa lignée a été évincée de Mari par Samsi-Addu. Après la mort de ce dernier, Zimri-Lim prend Mari et en devient le roi. Après avoir résisté à Eshnunna et maté la révolte des tribus benjaminites, il parvient à asseoir son pouvoir et à devenir un des principaux rois du Proche-Orient. Il impose son autorité sur la majeure partie des terres de Haute Mésopotamie situées au nord et à l'est de l'Euphrate et dans la région du Khabur, alors divisées en plusieurs petits royaumes instables. Il s'allie avec Hammurabi de Babylone pour conduire une coalition qui résiste à une tentative d'invasion de l'Élam en Mésopotamie en 1765. Néanmoins dans les années qui suivent il assiste à la montée en puissance du roi babylonien, dont il finit par devenir une victime. Il disparaît probablement lors de la prise de Mari en 1761, qui précède la destruction de la ville.
Les archives royales de Mari fournissent une mine d'information sur le règne de Zimri-Lim. Il est à la tête d'une entité politique duale, car il est à la fois roi de Mari et des territoires alentour, mais aussi chef de la tribu des Bensim'alites dont une partie nomadise hors de son territoire, tout en reconnaissant son autorité. Comme les autres rois de son époque, il est un chef de guerre, dont les troupes sont constamment sur le pied de guerre en raison du contexte trouble de son temps, qui ne lui laisse quasiment pas de répit. Il est très actif sur le plan diplomatique, conduisant une politique d'alliances visant à renforcer son pouvoir, qui passe notamment par le mariage de plusieurs de ses filles à ses vassaux. Il est également considéré comme l'élu des dieux, ce qui le conduit notamment à procéder à de nombreuses consultations d'oracles et à se tenir au courant de prophéties le concernant, afin de prendre connaissance des volontés divines.
Son palais est le cœur de l'administration de son royaume, qui s'appuie sur ses serviteurs proches, et aussi une population féminine importante, dominée par la reine Shibtu, originaire du puissant royaume d'Alep, qui acquiert une grande importance dans la gestion de la maisonnée du roi. Le palais comprend de nombreux magasins, documentés par l'archéologie et des textes administratifs qui procurent de nombreuses informations sur la vie matérielle d'une cour royale à cette époque, par exemple les denrées servies lors des repas du roi et la vaisselle de luxe gardée sous haute surveillance.
Étymologie
modifierLe nom Zimri-Lim est en langue amorrite (Zimrī-Lîm), et signifie « la tribu est mon secours » ou la « tribu est ma force ». Le second terme signifie « tribu », sans doute liʾmum au nominatif, ici à l'état absolu liʾim (ou lîm)[1]. Il se retrouve dans le nom des autres rois de sa dynastie, Yaggid-Lim et Yahdun-Lim, qui ont de ce fait pu être surnommés de façon quelque peu hâtive « dynastie des Lim »[2] (le terme se trouve aussi dans le nom du contemporain Yarim-Lim Ier d'Alep, qui appartient à une tribu amorrite différente[1]).
Sources
modifierLe règne de Zimri-Lim est essentiellement documenté par les archives mises au jour en divers points du palais royal de Mari[3]. Il s'agit de textes laissés sur place par les conquérants babyloniens lorsqu'ils ont pris la ville et pillé le palais, en sachant qu'ils en ont emporté une partie qu'ils jugeaient plus importante. Elles se comptent par milliers, non intégralement publiées, et se répartissent pour l'essentiel en deux grandes catégories. D'abord des textes administratifs documentant la gestion de la « maison » du roi, surtout des tablettes enregistrant les entrées et les sorties de produits, notamment des textes de sortie de nourriture pour la table royale (les « repas du roi »), les rations distribuées au personnel du palais, les présents offerts aux messagers et cours étrangers, aussi des textes d'inventaire de biens stockés dans le palais (notamment les objets précieux et matières premières destinées aux artisans du palais), des listes de champs du domaine royal et des documents fiscaux, des listes de travailleurs du palais et de captifs de guerre déportés, etc. D'autres textes administratifs documentent l'administration des provinces, notamment des recensements à but militaire et les présents offerts par des notables locaux au roi. Le fait que ces textes soient souvent datés permet de les utiliser pour reconstituer l'histoire politique. Les lettres des archives royales de Mari constituent la documentation la plus étudiée et mise en avant de ce corpus. Elle comprend la correspondance du roi avec ses subordonnés en poste dans les provinces ou en mission à l'étranger, et aussi la partie de sa correspondance diplomatique que les Babyloniens n'ont pas emportée (ils ont manifestement pris les lettres envoyées par les rois les plus puissants, à commencer par celle de leur roi Hammurabi). Un ensemble de lettres important est la correspondance féminine, des lettres envoyées par des femmes du palais au roi ou à d'autres personnes. Le palais de Mari a aussi livré des textes juridiques, rituels, scolaires et littéraires, notamment l’Épopée de Zimri-Lim, texte épique à la gloire du roi[4],[5].
Très peu d'inscriptions commémoratives de ce roi sont connues[6],[7]. Ses noms d'années, célébrant les faits mémorables de son règne, avant tout des actes pieux (10e année : « Année où Zimri-Lim a offert un grand trône au dieu Addu de Mahanum ») et des victoires militaires (4e année : « Année où Zimri-Lim s'est emparé d'Ashlakka »), sont essentiels pour reconstituer la chronologie relative de son règne et de connaître certains des événements marquants[8].
Des textes datés de l'époque de Zimri-Lim mis au jour hors de Mari complètent cette reconstitution. Des tablettes administratives non publiées ont notamment été mises au jour à Tell Ashara (Terqa)[9]. Trois lettres écrites par le roi de Mari ont aussi été mises au jour à Tell Rimah (Qattara), hors de son royaume[10].
Les sources non écrites sont constituées par des images, notamment celles des sceaux-cylindres retrouvés ou bien de leurs empreintes figurant sur des tablettes d'argile, ainsi que les fragments de peinture du palais royal de Mari. L'analyse des vestiges archéologiques, avant tout ceux du palais royal de Mari, fournit aussi des informations précieuses sur l'époque de Zimri-Lim[11].
Histoire
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Contexte
modifierLe règne de Zimri-Lim prend place durant la période dite « paléo-babylonienne » (babylonienne ancienne), qui va de 2004 à 1595 av. J.-C. selon la chronologie moyenne, qui est la plus employée par les historiens spécialisés de la période. Cette époque parfois aussi appelée période amorrite, car les dynasties qui dominent la Mésopotamie et la Syrie sont alors majoritairement d'ethnie amorrite (un peuple parlant une langue ouest-sémitique), et c'est le cas de celle de Zimri-Lim. La Syrie et la Mésopotamie de la fin du XIXe siècle av. J.-C. et du début du XVIIIe siècle av. J.-C. sont partagées en plusieurs royaumes, les plus puissants étant, aux côtés de Mari ceux dont les capitales sont situées à Larsa, Babylone, Eshnunna, Alep (Yamhad), Qatna. La Haute-Mésopotamie est très instable politiquement : aucune grande puissance ne s'y impose de manière durable, et une myriade de petites principautés se partage le territoire, avec des guerres intestines et coups d’États très rapides, qui s'accompagnent de purges et de déplacement de populations importants, étant donné que les rois qui s'implantent dans les cités ont souvent un pouvoir sur des groupes semi-nomades très mobiles[12].
Vers 1810-1805 un roi bensim'alite, Yahdun-Lim, prend le pouvoir à Mari. Ces origines sont mal connues, mais on sait qu'il est le fils de Yaggid-Lim, un roi dont la capitale semble s'être située à Ṣuprum, ville proche de Mari mais située de l'autre côté de l'Euphrate. Quoi qu'il en soit son pouvoir a aussi un aspect tribal, et il instaure une dynastie double : il est à la fois roi du territoire de Mari, et rois des « Bédouins » de sa tribu, les Bensim'alites (ou Sim'alites). Il impose son autorité sur une large portion de la zone située entre les cours moyens du Tigre et de l'Euphrate, la « Djézireh », devenant le suzerain des rois de la région. Son grand rival est Samsi-Addu (ou Shamshi-Adad), roi qui semble avoir pour ville d'origine la vénérable cité d'Akkad, d'où il a été évincé avant de retrouver une capitale plus au nord à Ekallatum. Le roi de Mari trouve la mort en 1794 dans une intrigue de palais, qui conduit son fils Sumu-Yamam au pouvoir[13],[14]. Mais celui-ci est vaincu deux ans plus tard par Samsi-Addu, qui parvient à la même période à évincer les autres principaux rois de la Djézireh, et à constituer un vaste royaume, que les historiens modernes désignent comme le Royaume de Haute-Mésopotamie. Afin de diriger Mari, il y intronise son fils Yasmah-Addu, alors que son autre fils Ishme-Dagan est implanté à Ekallatum. Lui-même se constitue une capitale au centre de son royaume, à Shubat-Enlil. Il parvient à maintenir cet édifice politique pendant une quinzaine d'années, malgré les dangers que font peser sur lui le royaume du Yamhad à l'ouest, et celui d'Eshnunna à l'est[15],[16].
Origines
modifierZimri-Lim est né dans le clan de Yahdun-Lim, qui est à la tête de la confédération tribale des Bensim'alites. Il est probablement le neveu ou le petit-fils du roi de Mari déchu[17]. Ses premières années de vie se passent en exil, puisque sa famille a été contrainte de fuir les territoires dominés par Samsi-Addu, accompagnée d'un grand nombre de membres de son clan. Il est sans doute adolescent au moment de ces événements, car lors de son intronisation, après quinze années d'exil, il a déjà des filles en âge d'être mariées. On ne connait pas le lieu exact où Zimri-Lim passe son exil, mais il est certain que c'est dans un territoire situé dans le royaume du Yamhad, ou du moins sous sa protection. On ne sait pas non plus dans quelles conditions il est devenu le chef du clan et donc l'héritier des revendications sur le trône de Mari en tant que successeur de Yahdun-Lim[18].
Prise de pouvoir
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Les années 1777-76 sont marquées par un regain des troubles dans le royaume de Samsi-Addu. La mort du roi en 1775 provoque une explosion de révoltes qui emportent son royaume[19]. Les descendants des anciens souverains évincés tentent de reprendre leur héritage, et Zimri-Lim se met alors en route vers Mari, avec les autres Bensim'alites qui avaient fui auparavant. Les lettres reçues par Yasmah-Addu à cette époque permettent de suivre l'avancée rapide des troupes sur Mari, qui progressent le long de l'Euphrate, prenant Tuttul puis Terqa. Mari est prise par une autre troupe, conduite par le chef de guerre Bensim'alite nommé Bannum. Yasmah-Addu meurt à ce moment ou peu après, puisqu'il disparaît de la documentation. En revanche son frère Ishme-Dagan maintient un royaume à l'est autour d'Ekallatum, sans parvenir à intervenir à Mari. Zimri-Lim fait son entrée à Mari, et se fait introniser à Terqa, dans le temple du dieu Dagan[17],[20].
Zimri-Lim est rapidement soumis à un dilemme diplomatique afin de consolider son pouvoir : choisir entre l'alliance et la protection de Yarim-Lim Ier d'Alep à l'ouest, ou d'Ibal-pi-El II d'Eshnunna à l'est. Il reste loyal au premier, à qui il doit probablement sa survie et sa prise de pouvoir, et épouse sa fille Shibtu. Un peu avant, il semble également avoir épousé la fille du roi de Qatna qui était auparavant mariée à Yasmah-Addu, ce qui lui permet d'être en bons termes avec une autre puissance occidentale. Il reprend aussi une partie des anciens serviteurs de Yasmah-Addu, ce qui lui vaut les invectives de certains de ses proches qui doutent de leur loyauté[17],[21].
Au moment où Zimri-Lim prenait le pouvoir à Mari, d'autres rois reprenaient les possessions de leurs ancêtres en Haute Mésopotamie, créant une balkanisation rapide de la région. En tant que maître de la puissance dominante traditionnelle, Zimri-Lim fait rapidement valoir son ambition de devenir le suzerain de cet espace, ainsi que l'indique cette lettre qu'il envoie à deux roitelets installés au nord de son royaume, dans le triangle du Khabur, le pays d'Ida-maraṣ[17],[22] :
« Dis à Abi-Samar et Ikšud-lâ-šêmêšu : ainsi (parle) Zimri-Lim.
Le pays entier est revenu à ses lots d’héritage et chacun est (re)monté sur le trône de la maison paternelle. Et voici ce que j’ai entendu (dire) : « Le pays d’Idamaraṣ, là où (du moins) il tient les places fortes, ne prête attention qu’à Zimri-Lim ! »
[À présent], écrivez-moi. Je viendrai prononcer pour vous [un serment] solennel [par les dieux]. Livrez-moi la ville pour que je la remette à son maître. Quant à vous, avec vos biens, je vous ferai voir le lieu d’élection que vous me direz. À l’audition de ma présente tablette, fais-moi porter promptement une réponse à ma tablette[23]. »
Zimri-Lim appuie la prise de pouvoir de plusieurs rois de la contrée, ce qui lui assure leur hommage. Il y intervient militairement à plusieurs reprises, d'abord pour chasser les restes des troupes de Samsi-Addu restées dans la région, puis pour faire une démonstration de force aux rois locaux qui contestent son autorité[24],[25].
La guerre contre Eshnunna et les Benjaminites
modifierLors de sa prise de pouvoir, Zimri-Lim avait pu compter sur l'appui de troupes de la tribu des Benjaminites, pourtant les rivaux habituels des Bensim'alites. Mais les rois benjaminites se montrent peu enclins à reconnaître sa supériorité. Ils reçoivent la promesse de soutien d'Eshnunna, qui est en mauvais termes avec Mari au sujet de la possession des territoires en aval de cette dernière, le pays de Suhum. Des rois benjaminites se soulèvent une première fois en 1773, sans succès, notamment parce qu'ils ne reçoivent aucune aide d'Eshnunna[26].
Alors que Zimri-Lim a consolidé son emprise sur ses vassaux, le conflit larvé entre Mari et Eshnunna devient effectif à l'automne 1772 quand les troupes de la seconde envahissent le Suhum. Les Benjaminites se soulèvent à nouveau, et Eshnunna envoie un autre corps de troupe qui remonte la vallée du Tigre puis se dirige vers le triangle du Khabur. Cela contraint Mari à conduire la guerre sur plusieurs fronts, et aussi à une offensive diplomatique pour s'attacher le soutien d'autres grandes puissances (Babylone et Qatna) et la loyauté des roitelets du nord, partagés entre ceux qui restent fidèles à Zimri-Lim et ceux qui rejoignent le camp d'Eshnunna. Alors que Mari et ses alliés semblent peiner à faire face aux envahisseurs, ceux-ci subissent une attaque à l'autre extrémité de leur royaume, dans le Zagros, qui les pousse à un retrait partiel. Les troupes d'Eshnunna restant au nord sont vaincues à Andarig, et se retirent, ouvrant une période de règlements de comptes contre les rois locaux qui étaient passés dans leur camp. Les armées d'Eshnunna qui ont envahi le Suhum repartent également. Les Benjaminites ont subi des défaites, et optent pour la réconciliation et la soumission à Zimri-Lim[27],[28].
La paix avec Eshnunna est plus durement négociée, mais elle est conclue en 1770 : Zimri-Lim reconnaît le roi d'Eshnunna Ibal-pi-El comme son « père », donc son supérieur, mais il récupère l'intégralité des territoires envahis par Eshnunna[29].
Un pouvoir consolidé
modifierAprès sa victoire, Zimri-Lim a consolidé son autorité sur ses vassaux, et son statut de « grand roi », égal des autres puissances dominant le Moyen-Orient. Le fils de Samsi-Addu, Ishme-Dagan, a perdu le trône d'Ekallatum et s'est alors réfugié à Babylone, ce qui éloigne la menace qu'il fait peser. Cela ne veut pas dire la paix soit instaurée, puisque les différents petits rois de la Haute Mésopotamie qui reconnaissent la suzeraineté du roi de Mari sont prompts à se quereller entre eux, ce qui entraîne divers conflits, incitant Zimri-Lim à intervenir pour introniser des rois qui ont ses faveurs. Il voyage en personne dans la région du Khabur en 1767, mais cela ne suffit pas à apaiser les rapports politiques dans cette région[30],[31].
En 1766-1765, Mari se rapproche de l'Élam, royaume situé dans l'actuel sud-ouest de l'Iran, qui est alors considéré comme la plus grande puissance du Moyen-Orient. Cela avait un intérêt commercial car ce royaume maîtrisait les routes commerciales transportant de l'étain et du lapis-lazuli depuis des pays situés encore plus à l'est, mais aussi un intérêt politique et militaire car les Élamites envisageaient d'attaquer Eshnunna. L'autre grand rival de cette dernière, Hammurabi de Babylone, se joint d'ailleurs à la coalition. Les troupes élamites attaquent Eshnunna et s'en emparent en 1765[32].
Au printemps de la même année, Zimri-Lim participe à une campagne militaire en appui au Yamhad, contre un vassal de celui-ci. Plutôt que de revenir à Mari dans la foulée, il entreprend un voyage qui le conduit jusqu'à Ugarit, sur la mer Méditerranée. C'est durant ce voyage qu'il apprend que les Elamites, non contents d'avoir pris Eshnunna, ont décidé de poursuivre leur route vers la plaine mésopotamienne. Il reprend la route de Mari alors qu'un conflit de grande ampleur est en train de débuter[32],[33].
La guerre contre l'Élam et l'ascension de Babylone
modifierLe conflit contre les Élamites est documenté par de nombreuses lettres, qui indiquent l'état d'alerte dans lequel se trouvent les royaumes de Mésopotamie et de Syrie. Les troupes élamites reprennent en effet le même chemin que celles d'Eshnunna peu avant, en remontant le Tigre puis en pénétrant dans le triangle du Khabur, où une partie des rois passe dans leur camp par la contrainte, ou par choix. Une autre troupe élamite redescend le Tigre vers Babylone. Les deux rois les plus menacés, Zimri-Lim et Hammurabi, entreprennent donc de s'allier et de diriger une coalition afin de repousser les envahisseurs, non sans essuyer des refus (notamment ceux de Qatna et de Larsa). Après une lutte âpre, les coalisés défont les Élamites à Hiritum, dans le nord de la Babylonie, et les forcent à se retirer[34],[35].
La conclusion de la guerre entraîne une nouvelle vague de renversements et de conflits locaux dans les royaumes du nord, et aussi le retour de l'ennemi juré de Zimri-Lim, Ishme-Dagan, qui reprend son trône à Ekallatum. Ce dernier semble d'abord mieux disposé à l'égard du roi de Mari, qui est en position de force en Haute Mésopotamie après ses divers triomphes. Néanmoins il connaît d'autres revers et retourne en exil à Babylone[36]. Le roi de cette dernière, Hammurabi, profite alors de l'appui militaire de Mari pour s'emparer de Larsa, son grand rival méridional. Il parvient également à étendre son influence sur ce qu'il reste du royaume d'Eshnunna. Bien qu'il ne dispose pas de ses troupes au complet, Zimri-Lim intervient militairement à deux reprises dans le nord et parvient à soumettre des roitelets qui cherchent à s'émanciper. Mais Hammurabi gagne du terrain dans la vallée du Tigre, et commence à devenir influent au Sud-Sinjar où la situation reste trouble : il y règle un litige successoral survenu à Andarig et y poste une partie de son armée, alors que c'est en principe une région située dans la mouvance de Mari[37],[38].
La chute de Mari
modifierLes lettres les plus récentes trouvées dans le palais royal de Mari laissent deviner une montée des tensions entre Mari et Babylone, liée au fait que cette dernière cherche à étendre son influence plus loin vers le nord, donc sur le domaine de Mari. En 1762, alors que Babylone s'empare d'Eshnunna, il semble que Zimri-Lim ait choisi le camp du second au détriment du premier, pourtant son allié. Cela pourrait expliquer pourquoi il est devenu à son tour la cible de Hammurabi[39].
Quoi qu'il en soit Mari est prise par Babylone, apparemment au printemps 1761, dans des circonstances inconnues faute de sources : Hammurabi n'y fait allusion que dans deux inscriptions, ce qui a laissé la place à diverses propositions sur le déroulement des faits[40]. On ne sait pas ce qu'il advient de Zimri-Lim, à propos duquel plus aucune information n'existe après cette date. Les troupes babyloniennes infligent également des défaites à des rois de Haute Mésopotamie, peut-être des alliés venus au secours de Mari. La ville de Mari est occupée quelques mois par les vainqueurs, qui vident son palais de ce qui les intéresse (dont les sources qui devaient documenter la chute de Mari), puis ils y mettent le feu en 1759, entraînant son abandon définitif[41],[42].
Famille
modifierParents
modifierZimri-Lim a pour mère Addu-duri, qui meurt dans la sixième année de règne de Zimri-Lim. Elle est peut-être d'origine benjaminite. Sa correspondance indique que la reine-mère joue un rôle important, notamment dans les affaires religieuses et administratives, et s'occupe de la gestion du palais lorsque le roi est en déplacement, durant des années pour lesquelles le pouvoir de son fils n'est pas encore raffermi[43],[44],[45].
« Dis à Addu-duri : ainsi parle ton Seigneur.
J’ai pris connaissance de ta tablette que tu m’as fait porter. À propos de ce que tu me dis : « Il ne faut pas que mon Seigneur soit négligent à se protéger ! », je ne montre nulle négligence à me protéger, exactement selon ta lettre que tu m’as envoyée : je me trouve faire très attention.
En outre, voilà que tu dois offrir les sacrifices pour la protection du palais ; tiens-toi devant les dieux !
En attendant mon arrivée, montre-toi très vigilante ! En outre, une nouvelle qui t’arrivera(it) de n’importe où ou dont tu aurais ouï-dire, doit en urgence m’être ponctuellement transmise.
Autre chose : je t’ai fait porter cette tablette le 8 courant (du mois) de kiskissum (xi). Le 12, je me transporterai de la Forteresse de Yahdun-Lim à Mari. Il faut qu’à l’écoute de cette tablette toutes dispositions soient prises concernant les sacrifices de Deritum, sans faute[46]. »
Son père, mort au moment où il monte sur le trône et peu documenté, est un dénommé Hadni-Addu, membre de la famille de Yahdun-Lim, sans doute son frère, ou bien son fils. Yahdun-Lim est donc l'oncle de Zimri-Lim, ou son grand-père, même si officiellement Zimri-Lim se présente comme son fils, pour consolider sa position de successeur et héritier du trône de Mari et de la position de chef tribal[47],[45].
Épouses
modifierZimri-Lim dispose de plusieurs épouses (kallatum). Elles sont apparemment toutes de sang royal, mais sont rangées dans un ordre hiérarchique qui privilégie celles dont l'ascendance est la plus importante[48].
La première est Dam-hurasi(m)[49],[45]. Selon l'identification proposée par J.-M. Durand, c'est une princesse de Qatna, qui avait été précédemment une épouse de Yasmah-Addu, et était mentionnée dans la correspondance de ce règne sous le nom de Beltum. Zimri-Lim l'aurait épousée lorsqu'il a renversé Yasmah-Addu, suivant la coutume de l'époque qui veut qu'un roi vainqueur prenne le harem du vaincu. Du point de vue diplomatique, c'était l'opportunité de renforcer ses liens avec le royaume dont elle était originaire[50].
L'autre épouse principale de Zimri-Lim est Shibtu(m), une princesse venue de l'autre grand royaume syrien, Yamhad (Alep). Il l'épouse dans sa seconde année de règne. En pratique si ce n'est en principe, c'est la véritable première épouse de Zimri-Lim, celle qui est de loin la plus représentée dans la correspondance royale, qui occupe la place majeure dans l'administration du palais[51],[52],[53].
La troisième épouse de Zimri-Lim qui occupe une place importante est Yataraya. Son origine exacte est inconnue, en tout cas ce n'est pas une princesse d'un grand royaume, et elle est déjà mariée à Zimri-Lim quand il monte au pouvoir, sans doute en tant qu'épouse principale mais elle doit céder sa place aux deux précédentes. Elle n'en conserve pas moins un lien personnel spécial avec Zimri-Lim : elle lui a donné plusieurs enfants avant son intronisation et lui en donne encore après, et c'est elle qu'on voit l'accompagner dans ses voyages[54],[55],[56]. Elle s'occupe également de l'approvisionnement en nourriture et en vin[57].
Plusieurs lettres de la correspondance des épouses de Zimri-Lim, au moment où le roi est en déplacement, mettent en lumière quelques moments d'intimité[58]. Une lettre indique que Shibtum envoie au roi des vêtements qu'elle a confectionnés[59] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi (parle) Šibtu, ta servante.
Puisse mon Seigneur capturer ses ennemis et rentrer à Mari après un voyage sans histoire et la joie au cœur !
En outre, voilà que mon Seigneur peut mettre sur ses épaules l’étoffe et la chemise que j’ai confectionnées[60]. »
Dans la lettre suivante c'est Dam-hurasi qui donne des nouvelles des enfants du harem et demande des nouvelles du roi[61] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi parle Dam-huraṣi, ta servante.
Porte-toi bien ! Je suis en bonne santé. Ton Palais est en bonne santé. Les fillettes sont en bonne santé. Moi, ta servante, je suis en bonne santé.
Autre chose : jusqu'à quand mon Seigneur ne m’enverra-t-il pas de ses nouvelles ? Mon Seigneur ne l’a pas fait et mon cœur ne s’est pas réjoui[62] ! »
Une lettre de Yataraya est écrite alors qu'elle accompagne Zimri-Lim dans un voyage dans le nord, et est destinée à Shibtum (dont la position prééminente apparaît clairement), pour lui donner des nouvelles :
« Dis à ma reine : ainsi parle Yataraya, ta servante.
Mon Seigneur est en bonne santé ; les armées et les domestiques sont en bonne santé. Que la Dame du palais fasse vivre ma reine le cycle des ans, pour l’amour de moi ! Que des nouvelles de la santé de ma reine soient continues chez moi ! Je suis très attentive aux nouvelles de la santé de ma reine !
J’enverrai à ma reine les nouvelles que j’apprendrai après l’envoi de ma présente tablette.
Au jour où je t’envoie cette tablette, le roi a donné le tribut à mon Seigneur ; il a affranchi le Palais d’Ilan-ṣura[63]. »
En plus de ses autres épouses, une vingtaine attestées dans les sources, mais moins importantes que les précédentes donc moins documentées[64], Zimri-Lim avait probablement des concubines, qui sont rangées dans la catégorie des « musiciennes » (nārtum), qui comprend également des femmes de haute naissance, dont des princesses[65]. Une des épouses de Zimri-Lim, nommée Beltani, semblerait d'ailleurs être une ancienne « musicienne »[66].
Enfants
modifierUne vingtaine de princesses est connue par les textes[67]. Au moment de sa montée sur le trône, Zimri-Lim dispose de plusieurs filles en âge de se marier, qu'il donne en mariage à des souverains vassaux[68]. D'autres naissent durant son règne. Les plus jeunes de ses filles et ses fils vivent au palais[69]. Seuls trois fils de Zimri-Lim sont connus, tous nés durant son règne. Ils reçoivent tous le nom d'un ancêtre de Zimri-Lim, afin d'assurer la continuité dynastique. L'héritier présomptif est Yaggid-Lim, qui semble être le fils de Dam-hurasi. Hadni-Addu semble être le fils de Shibtum. Un troisième fils, Yahdun-Lim, est mort en bas âge puisque son tombeau est mentionné dans un texte[70].
Peu de choses sont connues sur les enfants en bas âge : leur naissance est documentée par des documents administratifs enregistrant les cadeaux offerts à leur mère après l'accouchement, quelques lettres annoncent également des naissances[71], comme celle-ci adressée par Shibtum[59] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi (parle) Šibtum, ta servante.
Je viens d’enfanter des jumeaux, un garçon et une fille ; que mon Seigneur soit content[72] ! »
En revanche une autre missive mentionne la mort d'une princesse en bas âge et les précautions prises pour en informer le roi[71] :
« Dis à Dariš-libur : ainsi (parle) Ušareš-hetil, ton fils.
[À propos de la fille] de la Reine, [il avait eu une tr]anse. [La fille] de mon Seigneur n’a pas vécu ; [aujourd’hui, elle est m]orte. Elle était née le … ; [Le même jour], Irra-gamil avait eu une transe, disant : « Elle ne vivra pas ! ».
Avant que le roi n’atteigne Mari, dis-lui que cette fillette est morte qu’il soit au courant. Il est à craindre que le roi, s’il apprend la mort de cette fillette, à son entrée à Mari, ne se mette à être profondément troublé[73]. »
Vie politique
modifierAdministration du royaume
modifierÀ la tête du royaume se trouve le roi (šarrum), dont la légitimité est à la fois d'origine divine (il est l'élu des grands dieux de la royauté) et dynastique (il est l'héritier d'une lignée qui a dirigé sa tribu et le royaume par le passé). Il dispose d'une administration centrale composée par son entourage. Parmi les plus importants dignitaires se trouvent le « premier ministre » ou « vizir » (šukkallum), et le šandabakkum qui a pour rôle de superviser l'économie du domaine royal. Un conseil (pirištum, « secret »), assiste le souverain dans sa prise de décisions. La reine Shibtu joue aussi un rôle important dans l'administration du palais et les affaires religieuses, en particulier quand le roi est éloigné de la capitale. La correspondance entre le roi et ses subordonnés mise au jour dans le palais royal fournit une grande quantité d'informations : les affaires les plus importantes sont rapportées au roi, qui ensuite délibère et donne ses ordres. Le cœur du royaume, autour des cités de Mari, Terqa et Saggaratum, est organisé suivant un système provincial. Au-delà s'étendent des zones périphériques plus ou moins bien contrôlées par Zimri-Lim (Qattunan dans le cours inférieur du Khabur, le Suhum en aval de l'Euphrate, la cité de Tuttul en amont) et les royaumes vassaux (voir plus bas). En plus de sa fonction de « roi de Mari », Zimri-Lim est également le « roi du pays bédouin », c'est-à-dire qu'il est le chef des tribus amorrites des Bensimalites, qui peuvent s'aventurer hors des frontières de son royaume car une partie d'entre elles pratique un nomadisme pastoral (voir plus bas)[74],[75].
Il est assez difficile de résumer (et de cartographier) le royaume de Zimri-Lim à la manière d'un État moderne. En particulier, comme l'indique sa double titulature de roi de Mari et des Bédouins, le domaine sur lequel s'exerce l'autorité de Zimri-Lim, il domine à la fois des populations sédentaires et des populations nomades, or ces dernières franchissent souvent les limites frontalières. Une terminologie de l'époque, établie en fonction de la population, distingue le royaume de Zimri-Lim proprement dit, zone de peuplement sédentaire le long des rives du fleuve (namlakātum ; aussi le « pays » mātum), et les zones steppiques de parcours des nomades sujets de Zimri-Lim (nawūm)[76],[77].
Mais, au-delà de cette dichotomie, il est également le détenteur de plusieurs autres types d'autorités qui varient en nature aussi bien qu'en intensité, et rencontrent beaucoup de limites. Selon le tableau dressé par J.-M. Durand : « Dans la région de Mari, on voit le bensim'alite Zimrî-Lîm (a) s'établir dans une ville du IIIe millénaire, qui n'était plus ce qu'elle fut jadis, en s'accommodant d'un palais dont il n'avait pas décidé de la disposition; (b) tolérer - dans un premier temps - des puissances au moins autonomes à quelques kilomètres de sa capitale à qui il concédera dans un deuxième temps un certain droit de tenure ; (c) régir de façon directe des territoires manifestement hors du royaume comme toute la vallée de l'Euphrate à l'aval d'Abu-Kémal jusqu'aux portes de Babylone ou à l'amont de Dêr ez-Zôr jusqu'à la passe de Halébiyé, comme le Habur de l'amont de Saggarâtum jusqu'aux environs de Hasséké ; (d) regrouper autour de lui une confédération brouillonne de princes de la Djéziré, eux-mêmes regroupés en plusieurs ligues (très mouvantes) ; (e) installer dans certains centres majeurs comme Tuttul un hazzannum (traduit burlesquement par « maire » aujourd'hui, mais qui, en fait, représentait une sorte de ministre plénipotentiaire dont la présence assurait la primauté de son maître au sein de la communauté soumise) ; (e) conclure des alliances de parenté avec des États plus importants qui se sentaient au moins ses égaux comme les royaumes de Razamâ ou de Kurdâ, peut-être d'Andarig dont le roi lui concédait le titre de « frère aîné » ; enfin, (f) acquérir à l'étranger d'importants territoires, peut-être à des fins d'approvisionnement en matières de première nécessité, opération à l'occasion de laquelle on se rend compte qu'il possédait déjà des terres loin de chez lui sur la région côtière du royaume d'Alep. Mais la véritable force de ce roi de Mari venait (g) de la fidélité que lui avaient jurée d'importantes ethnies bédouines, fer de lance de son armée et grâce auxquelles il pouvait intervenir sur tous les fronts du Proche-Orient[78]. »
Pour exercer son autorité, Zimri-Lim s'appuie en premier lieu sur la circulation des informations : il attend de ses divers subordonnés qu'ils le tiennent au courant de ce qui se produit dans ses multiples domaines d'intérêt. Leurs lettres documentent donc cette remontée de l'information. Les textes parlent notamment de « rapport complet » (ṭêmum gamrum), quand la fiabilité de l'information a été contrôlée. D'autres fois ce sont des informations moins complètes, voire des rumeurs, qui sont rapportées[79],[80]. Une fois que le roi a tranché, il donne des instructions plus ou moins détaillées, parfois sous forme solennelle, des sortes de décrets ou édits (šipṭum). Ces décisions sont souvent contraignantes, et vont jusqu'à de véritables sommations accompagnées de menaces quand un premier ordre n'a pas été respecté. Ces décrets peuvent aussi être des engagements qu'il prend envers certains de ces sujets[81],[80]. Ils sont parfois cités dans des lettres, comme celui-ci :
« Lorsque mon Seigneur s’est mis en route, voici l’édit qu’il délivra aux particuliers : « L’expédition que je dois faire ne va pas durer longtemps. Celle que vous ferez sera une opération de renfort, représentant dix jours dans le mois. Jusqu’à votre retour, ni administrateur ni huissier ne pratiqueront d’assignations à l’encontre de vos maisonnées. » Voilà l’édit que mon Seigneur avait rendu[82]. »
Zimri-Lim recours au serment afin de raffermir son autorité politique, sur ses serviteurs, ses vassaux et plus généralement ses sujets[83],[84]. Cela est surtout documenté pour les serviteurs palatins et dans lors des accords diplomatiques, mais cela peut concerner des pans plus importants de la population du royaume. Des listes enregistrent les personnes qui prêtent serment, et des textes de protocoles de serment sont connus pour certains serviteurs du roi (notamment les devins, la population du palais, un gouverneur). Deux grands moments de prestations de serments ont été identifiés, consécutifs à des crises politiques : dans sa deuxième année de règne, durant le mois de Hubur (vi) pour des membres de l'administration ; durant sa dixième année de règne, apparemment pour l'ensemble de la population des districts centraux du royaume. Ces serments portent avant tout sur une fidélité personnelle au roi, avec là encore une insistance sur le devoir d'information et de délation de la part des serviteurs, avec pour revers le secret sur les sujets sensibles[85].
D'une manière générale la période du règne de Zimri-Lim porte le poids des troubles passés : les changements dynastiques à Mari, les rivalités, vendettas et guerres tribales, les conflits endémiques à l'échelle locale sur lesquels se surimposent des guerres entre grandes puissances, les migrations de masse, en plus de disettes et d'épidémies, tout cela a entraîné une grande instabilité. Le pouvoir semble avoir cherché à y répondre par une forme de raidissement autoritaire, visant à une remise en ordre du royaume et des régions situées dans sa mouvance, quitte à employer des méthodes brutales et expéditives[86].
Guerre et armée
modifierLe roi de la tradition syro-mésopotamienne est un chef de guerre, et cela ressort de tous les types de documents informant sur l'idéologie royale de l'époque : les noms d'années (par exemple la troisième, « Année où Zimri-Lim a remporté la victoire sur les Benjaminites »[87]) et inscriptions commémoratives évoquent ses victoires militaires, ses représentations le figurent souvent comme un roi guerrier abattant ses ennemis avec l'appui des dieux[88], et l’Épopée de Zimri-Lim donne une dimension épique à ses triomphes[89]. Dans l'idéologie de l'époque, l'appui des dieux était nécessaire à la victoire, et Zimri-Lim sollicitait leur avis par des procédures divinatoires avant d'entreprendre une décision en matière militaire[90].
Les lettres montrent plus généralement qu'il s'informe constamment sur l'évolution des conflits, et se tient proche de ses troupes afin d'entretenir leur confiance et de les galvaniser[91]. Les plus hauts gradés de son armée figurent aussi souvent parmi les convives des banquets qu'ils organise[92]. À plusieurs reprises il prend lui-même la direction de ses troupes, et il semble s'être passé d'un général en chef à la différence des autres souverains de la période[93].
L'engrenage dans lequel semblent prises les puissances de l'époque ressort d'une lettre d'un des généraux de Zimri-Lim, qui le met en garde sur les ambitions sans bornes d'Eshnunna, qui a pris la place de Samsi-Addu en tant que menace principale pour sa dynastie, et qu'il faut l'attaquer avant qu'elle n'attaque[94] :
« Dis à mon seigneur : ainsi (parle) ton serviteur Ibal-pi-El.
J’ai entendu dire que Yariha-Abum avait quitté le sire d’Ešnunna. Mon seigneur sait que cette Maison est pleine de tromperies. Il est à craindre qu’elle ne soit que ruse et duperie envers mon seigneur jusqu’à ce qu’elle prenne Andarig. Une fois qu’elle aura pris Andarig, elle se tournera vers Kurda ; ensuite, elle franchira le Sindjar et tout le pays du Šubartum lui criera : « Vive mon seigneur ! »
Cette Maison s’est mise à faire en tous points comme Samsi-Addu. Elle ne cesse de fixer ses frontières : elle a pris Ekallatum, elle a installé son camp contre Qaṭṭara et Allahad et la ville qu’elle prendra, elle l’annexera. Cette Maison est pleine de tromperies.
Avant que le poids ne soit trop lourd pour le bras et que l’eau n’approche, marchons contre elle ! Les Hanéens brûlent de combattre et les rois de l’Ida-Maraṣ sont réunis avec leurs troupes et ils ont les yeux fixés sur mon seigneur. Les Scheichs se sont réunis et ils ont envoyé chez mon seigneur Annitti-El et Hanzan.
Que mon seigneur interroge ses serviteurs et qu’il fasse route[95]. »
Dans une lettre de Zimri-Lim destinée au roi de Yamhad, il exprime son dépit devant cette série interminable de conflits : « À présent, depuis les jours nombreux où (je suis monté sur mon trône, je livre combats et batailles et jamais je n’ai fait rentrer à mon pays une récolte dans la paix[96]. » Son règne commence dans la guerre, ne semble connaître la paix que durant la période allant de sa sixième à sa neuvième année, et prend fin par la guerre[97].
Les armées de l'époque de Zimri-Lim comportaient peu de soldats de métiers. Ceux-ci se trouvaient dans la garde personnelle des souverains. Pour mener des campagnes, il fallait donc lever des troupes. Pour cela le roi procédait à des recensements (tēbibtum) qui permettaient de disposer de rôles militaires indiquant les personnes mobilisables[98]. En tout l'armée de Mari pouvait compter sur au moins 4 500 hommes, plus des contingents levés parmi les nomades qui n'étaient pas soumis au recensement, qui constituaient également une troupe de plusieurs milliers d'hommes. À cela s'ajoutaient les contingents des alliés. Les troupes étaient organisées en corps de 1 000 hommes dirigés par un général, eux-mêmes subdivisés en sections de 100 hommes dirigés par des chefs assistés par deux lieutenants. Les soldats sont majoritairement des fantassins, armés d'une lance, et aussi d'arcs. Les chars semblent jouer un rôle secondaire, mais la cavalerie montée semble jouer un rôle notable à partir de cette période[99].
La guerre doit aussi être une affaire lucrative, et la victoire s'achève par du butin[100]. Les villes prises sont souvent mises à sac, même s'il arrivait qu'on en épargne afin de s'attacher la fidélité de sa population. Trois grands moments du règne de Zimri-Lim ont donné lieu à des pillages généralisés : la chute du Royaume de Haute-Mésopotamie et sa montée sur le trône, la fin de la révolte des Benjaminites, et la campagne dans le Nord de sa douzième année de règne qui se traduit notamment par la prise d'Ashlakka. Dans plusieurs cas des conflits semblent se solder par de véritables massacres, mais ce type d'acte reste peu documenté. Le manque d'hommes incite en revanche à la capture de prisonniers de guerre et à leur déportation[101]. Le cas des captives de guerre est bien documenté, en particulier les harems des rois vaincus, qui sont pris par le vainqueur. Des missives indiquent que Zimri-Lim se soucie de leur répartition, en se réservant la possibilité d'intégrer les plus jolies dans son propre harem[102]. Le roi avait une part du butin qui lui était réservée, mais il ne devait pas non plus oublier ceux qui l'avaient aidé à remporter la victoire, et leur octroyer une part du butin. Cela concernait d'abord les dieux, qui recevaient des prises de guerre en offrandes[103].
Diplomatie
modifierLes textes mis au jour à Mari fournissent une documentation abondante sur les relations internationales du XVIIIe siècle av. J.-C., de la même manière que les lettres d'Amarna pour le XIVe siècle av. J.-C. Elles renvoient à l'existence d'un système diplomatique reposant sur un ensemble de normes qui permettent de réguler les rapports entre royaumes[104].
Un principe hiérarchique régit les rapports internationaux : un groupe de grands rois, dont les souverains de Mari font partie, dirigent des rois de second rang, qui sont en général le vassal d'un roi des premiers. Cela s'exprime dans la terminologie comme un rapport entre « seigneur/maître » et « serviteur », mais aussi suivant la métaphore de la famille : dans leurs lettres, les premiers se considèrent comme les « pères » des seconds, qui sont leurs « fils ». Des souverains de même rang se considère comme « frères ». Ces positions changent en fonction des évolutions des rapports de force, et par exemple Zimri-Lim a dû faire ses preuves au début de son règne et remporter plusieurs conflits pour s'imposer comme roi de premier rang[105].
Les relations ordinaires entre les cours de l'époque passent par la circulation de messagers représentant le souverain qui les mandate à la cour d'un autre roi (il n'y pas d'ambassadeurs permanents à cette période), qui peuvent être chargés de porter les présents que s'échangent entre eux les rois (notamment de la vaisselle et des étoffes de luxe), ou encore des négociations entre les deux cours[106]. Les représentants du roi de Mari à la cour de Babylone tiennent ainsi leur maître informé des tractations qu'ils ont avec le roi babylonien pour son compte, mais ils servent aussi d'informateurs sur les activités diplomatiques qu'ils observent à la cour babylonienne et rapportent à leur seigneur[107]. De nombreux textes du palais de Mari documentent de manière très brève les arrivées de messagers étrangers avec leur escorte, qu'il s'agisse de personnes venues délivrer un message à Zimri-Lim, ou bien de passage à Mari pour délivrer un message ailleurs sans rencontrer le roi, les usages diplomatiques de l'époque voulant qu'on les héberge[108]. Les représentants de rois de premier rang ont en principe un accès direct au roi, lors d'audiences qui sont en principe publiques, ce qui peut générer des situations inconfortables et des fuites d'informations. Une mission diplomatique porte un message, accompagné de présents. Elle ne peut repartir que si elle en reçoit l'autorisation, et se voit alors délivrer un présent venant en contrepartie de celui qu'elle a apporté et des présents personnels[109]. En principe les échanges de cadeaux reposent sur la réciprocité : un roi doit offrir des cadeaux de la même valeur que ceux qu'il reçoit, et une entorse à ce principe peut être vue comme un affront.
Les alliances diplomatiques ont également pu être étudiées grâce à la documentation provenant de Mari. Il s'agit de « serments par les dieux » dans lesquels un roi s'engage envers un autre, qu'il s'agisse d'un vassal jurant sa loyauté à son suzerain, d'un allié jurant de prêter main-forte à son « frère » contre un troisième roi, ou de deux anciens ennemis se promettant de ne plus s'attaquer. Des rituels accompagnent ces serments : quand les rois se retrouvent au même endroit pour prêter serment, ils sacrifient un ânon ; s'ils concluent leur alliance à distance l'un de l'autre, la cérémonie a alors le nom de « toucher de gorge » (s'enduire de sang ?). Certains des textes jurés lors des serments ont été couchés par écrit ; il ne s'agit pas de textes de traités de paix à proprement parler, mais plutôt de sortes de protocoles d'accord.[110][111]. Quatre de ces tablettes contenant des engagements de rois envers Zimri-Lim ont été retrouvées[112] : celle d'Ibal-pi-El d'Eshnunna à la fin du conflit l'ayant opposé à Mari[113] ; celle de Hammurabi de Babylone au moment du conflit contre l'Élam[114] ; celle d'Atamrum d'Andarig lorsqu'il monte sur le trône[115] ; celle d'un roi du Sindjar (de Kurda ?), retrouvée en étant très fragmentaire[116].
Par exemple, celle concernant Atamrum, qui est dans une position de vassal par rapport à Zimri-Lim, concerne la loyauté du premier envers le second :
« Par Šamaš du [Ciel], Atamrum fils de Warad-Sin, roi d’Andarig, a juré :
« (Je jure qu’)à partir de ce jour, tant que je vivrai, contre Zimri-Lim fils de Yahdun-Lim, roi de Mari et du pays des Bédouins, (contre) sa [ville], son armée et son pays, je ne commettrai [pas] de méfait, [et qu’envers] Zimri-Lim fils de Yahdun-Lim, [roi de Mari et du pays des] Bédouins, [je ne pècherai en aucune manière(?)]. (…)
(Je jure que …) que j’ai écrit à Zimri-Lim fils de Yahdun-Lim, roi de Mari et du pays des Bédouins, je ne (le) lui ai absolument pas écrit par mensonge ni malveillance et que c’est vraiment sans arrière-pensée que je (le) lui ai écrit.
Les bonnes paroles qu’à Zimri-Lim fils de Yahdun-Lim, roi de Mari et du pays des Hanéens, j’ai jurées, je les lui conserverai scrupuleusement avec une complète sincérité[115]. »
Les mariages interdynastiques étaient un autre aspect important des pratiques diplomatiques[117],[118]. Ils servaient à renforcer les alliances entre souverains. Toutes les épouses de Zimri-Lim sont manifestement de sang royal[119]. Le cas le mieux documenté est l'union qu'il contracte au début de son règne avec Shibtum, la fille du puissant roi Yarim-Lim d'Alep, qui l'a aidé à monter sur le trône, et qui vise à consolider l'alliance entre les deux. La conclusion de ce mariage est bien documentée par un ensemble de lettres. Le devin Asqudum et le chef des musiciens Rishiya dirigent l'ambassade mariote dépêchée à Alep pour les tractations, et pour accompagner le cortège ramenant l'épouse à Mari. Il s'agit notamment de négocier la dot (nidittum) qui est donnée à Shibtum quand elle quitte sa famille, et la contre-dot (terhatum) reçue en échange par la famille. À cette occasion sont échangés des bijoux, de la vaisselle de luxe, des habits, des animaux. Un présent de mariage (biblum) est également offert par le futur époux à sa belle-famille. Le rite de mariage s'accomplit par procuration : le roi ne se déplaçant pas à Alep, ce sont ses envoyés qui mettent le voile à la mariée, scellant ainsi l'union. Les discussions concernent aussi les conditions dans lesquelles la reine doit être hébergée à Mari[120].
Zimri-Lim ayant eu des sœurs et beaucoup plus de filles que de garçons, il a pratiqué une politique matrimoniale très active afin de consolider ses rapports avec les rois vassaux[68]. Le cas d'Ibni-sharri illustre les situations difficiles dans lesquelles pouvaient se retrouver les filles de Zimri-Lim envoyées dans des cours potentiellement hostiles[121]. Elle est mariée à Zakura-abum, roi de Zalluhan, un haut personnage de la tribu bensim'alite, avec le statut de reine, mais son mari (peut-être un homme déjà âgé) meurt de maladie. Elle est alors expulsée de son palais par l'ancienne famille royale déchue, parvient tant bien que mal à sauver sa vie, mais elle n'a pas l'occasion de revenir à Mari puisque son père la donne en mariage à Ibal-Addu d'Ashlakka. Elle devient à nouveau reine et est bien traitée pendant quelques années, avant que la situation entre Ashlakka et Mari ne se détériore, ce qui se traduit par une dégradation de la position d'Ibni-sharri, finalement mise à l'écart du palais. Elle demande à son père à retourner à Mari, mais celui-ci parvient à la faire revenir à Ashlakka. Mais son mari lui témoigne encore moins d'égards qu'avant et est de plus en plus hostile à son père.
Le roi et les dieux
modifierDans le royaume de Mari, trois dieux en particulier sont associés à la royauté et à la notion d'élection divine. Dagan était la principale divinité régionale, dont le temple était à Terqa[122]. C'est dans son temple que Zimri-Lim se fait introniser au début de son règne[123]. Eshtar de Der, ou Deritum, est la déesse protectrice de la dynastie. Zimri-Lim participe à sa grande fête annuelle, au début de l'hiver, et ses vassaux doivent en principe l'y rejoindre[122]. Sur la Peinture de l'investiture du palais royal, c'est Eshtar qui remet au roi de Mari les insignes de la royauté[124]. Itur-Mer, le dieu tutélaire de Mari, est aussi tenu pour attribuer la royauté[122]. Zimri-Lim lui consacre un court hymne, honorant le dieu et la protection qu'il accorde au roi, comme l'illustre de passage : « Itur-Mer le valeureux, n’ayant en vue que Zimri-Lim, lui donne maintes bénédictions pour sa vie entière. » C'est un dieu plus spécifiquement lié à la justice, au nom duquel et devant lequel on prête serment, en présence de son emblème lors des moments les plus importants, notamment des serments de vassaux[125],[126].
Zimri-Lim entretient également un lien privilégié avec une autre divinité souveraine, cette fois-ci étrangère à son royaume, le grand dieu Addu d'Alep. Dans la prophétie suivante énoncée par un prophète de ce dieu se trouve une des expressions les plus claires de l'idéologie des rapports entre le roi et les dieux dans la documentation épistolaire de Mari[127] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi (parle) Nur-Sin, ton serviteur.
Abiya, le répondant d’Addu d’Alep, est venu me tenir ce discours : « Ainsi parle Addu : « J’avais donné tout le pays à Yahdun-Lim et, grâce à mes armes, il n’a pas eu de rival au combat. Il a abandonné mon parti et le pays que je lui avais donné, je l’ai donné à Samsi-Addu. Puis..., Samsi-Addu...
(Lacune.)
... en sorte que je te ramène [sur le trône de ton père]. Je t’ai ramené sur le trône de ton père et les armes avec lesquelles je m’étais battu contre la Mer je te les ai données. Je t’ai oint de l’huile de mon invincibilité et nul ne s’est tenu face à toi. Écoute cette seule parole de moi : Lorsque quelqu’un qui aura un procès en appellera à toi en te disant : ”On m’a fait du tort”, tiens-toi debout et rends-lui jugement ; réponds-lui droitement. Voilà ce que je désire de toi.
Lorsque tu partiras en campagne, ne sors point sans avoir pris d’oracle. Lorsque moi, dans un oracle de moi, j’aurai été favorable, tu sortiras en campagne. S’il n’en est pas ainsi, ne franchis pas la porte. »[128]. »
Comme l'indique la fin de cette lettre, Zimri-Lim devait constamment être à l'écoute des dieux, surtout par le biais de la divination, qui lui permettait de recevoir des directives divines auxquelles il devait se conformer, que ce soit pour la nomination d'un fonctionnaire, la conclusion d'une alliance ou, très souvent, pour des affaires militaires, et plus généralement pour tout ce qui concernait le royaume et le roi. La procédure divinatoire la plus pratiquée dans les cours royales de cette période est l'hépatoscopie ou l'extispicine, la divination par le foie et les entrailles d'un agneau[129][130][131] . Ces rituels sont documentés par de nombreuses lettres, notamment sur le fait que les serviteurs du roi étaient tenus d'interpréter les présages et d'en informer le souverain. Les devins occupent ainsi une place prépondérante dans l'entourage royal, car leurs interprétations pouvaient influencer des décisions politiques cruciales. Ils sont, comme les autres serviteurs royaux, tenus à un devoir de loyauté et de secret. Les résultats des consultations oraculaires ne devaient en aucun cas tomber entre de mauvaises mains, et tout présage concernant le roi était un secret d'État. À l'instar des autres serviteurs royaux, les devins prêtaient serment devant les dieux, s'engageant à rester fidèles à Zimri-Lim en toutes circonstances (en particulier lorsqu'il s'agissait de dénoncer un collègue)[132].
« Lors de la prise de présages pour Zimri-Lim, mon Seigneur, lors d’une extispicine, tout ce qui se produira et que je verrai, ou bien lors d’une prise de présages pour un simple particulier, lors d’une extispicine, tout ce qui se produira et que je verrai, le mauvais omen défavorable, tout ce que je verrai, je ne manquerai pas de le dire à Zimri-Lim, mon Seigneur, et je ne le cacherai pas. (...)
D’autre part, le fauteur de mauvaise rébellion contre la vie de Zimri-Lim, mon Seigneur, ce qu’il dirait en vue d’une consultation oraculaire à moi-même ou bien à un devin, mon collègue, que j’entendrais ou bien verrais lors d’une consultation oraculaire dans la « donne » d’un devin, mon collègue, je jure que je ne le cacherai pas mais que, le jour même, je le dirai à Zimri-Lim, mon Seigneur, ou le lui écrirai. Je jure de ne pas le lui cacher ni d’excuser (un tel homme)[133]. »
Le roi recevait également des injonctions divines qu'il n'avait pas nécessairement désirées, ou du moins qu'il n'avait pas sollicitées. Les dieux s'exprimaient par l'intermédiaire de personnes, généralement liées à leur sanctuaire, au moyen de rêves ou de prophéties, un phénomène bien connu de la Bible, dont la documentation de Mari offre les plus anciens exemples. Les serviteurs du roi qui se trouvaient près de ces sanctuaires, souvent situés à l'étranger, étaient tenus de rapporter chacun des messages divins prononcés pour lui, car cela faisait partie du devoir d'information qu'ils devaient à leur seigneur[134],[135].
Un autre rituel lié à la communication avec le divin, mentionné dans plusieurs documents du règne de Zimri-Lim, est l'épreuve du fleuve : lorsqu'un différend oppose deux personnes ou deux groupes et qu'il ne peut être résolu faute de preuves concluantes, il arrive que les parties s'en remettent à l'avis du dieu fleuve de la ville de Hit (située au sud-est du royaume, alors inféodé à Babylone) et se soumettent à une épreuve consistant à se jeter dans le fleuve (les modalités exactes restent inconnues). La réussite de cette épreuve est indispensable pour prouver que l'on est dans son droit (l'échec pouvant entraîner la mort). Cela ne concerne évidemment que les cas graves, et le roi suit de près ces affaires[136],[137].
Glorification du roi
modifierUn sceau-cylindre de Zimri-Lim, connu par plusieurs empreintes, porte l'inscription « Zimri-Lim préposé de Dagan, favori d'Enlil, roi de Mari et du pays bédouin, fils de Yahdun-Lim »[138],[139]. Cela renvoie à plusieurs éléments : l'élection par les dieux liés à la royauté (Dagan, Enlil), la double monarchie exercée à la fois sur le territoire de Mari et des groupes nomades, et l'ancrage dans une dynastie dont un roi précédant, Yahdun-Lim, a déjà exercé les mêmes fonctions, et est érigé de manière fictionnelle en père de Zimri-Lim (alors qu'il est plus probablement son oncle).
La représentation du souverain par le biais des images était également très réfléchie[140]. Une lettre très lacunaire décrit une stèle représentant le roi en compagnie du dieu Amurrum, cette fois-ci dans son rôle de roi pieux[141] :
« Autre chose : les métallurgistes, dès leur arrivée, ont entrepris la stèle du monument commémoratif. Le devant et le derrière, sont tout à fait incisés.
Sur une haute estrade, à gauche, une représentation d’Amurrum lève l’arme courbe. Face à lui, (il y a) une représentation de mon Seigneur faisant la prière. Au-dessus de la représentation, (il y a) un disque solaire et un croissant lunaire. Derrière la stèle et sur ses côtés[142]... »
Les apparitions en public du souverain étaient savamment étudiées afin de parfaire la mise en scène de la royauté. Cette lettre, datée du tout début du règne de Zimri-Lim, indique qu'il a été conseillé pour sa première entrée à Mari : en montant sur un cheval, il serait apparu comme un roi étranger, car ce n'est pas l'usage local, qui veut que le roi se déplace en palanquin (nūbalum) ou sur une mûle[143] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi parle Bahdi-Lim, ton serviteur.
C’est un fait avéré que, lorsque (nous étions) au droit de Kulhitum, avant le lever du soleil, mon Seigneur descendit et que, sur son invite, je lui ai servi de garde du corps. Mon Seigneur parla avec Yaggih-Addu.
Et c’est un fait avéré aussi que, lorsque (nous arrivâmes) au camp d’Appan, j’ai dit ceci à mon Seigneur : « Aujourd’hui, le pays benjaminite t’est livré. Or, ce pays-ci est revêtu de l’habit akkadien. Il faut que mon Seigneur honore la capitale de la royauté. De même que tu es roi de Bédouins, tu es aussi, en second lieu, roi d’un territoire akkadien.
Mon Seigneur ne doit (donc) pas monter sur des chevaux. C’est sur un nûbalum et sur des mules que mon Seigneur doit monter afin d’honorer sa capitale. » Voilà le discours que j’ai tenu à mon Seigneur[144]. »
Le texte que les historiens ont nommée « Épopée de Zimri-Lim » est un exemple remarquable de la mise en récit des qualités attribuées à la figure royale[145]. C'est un texte d'environ 170 lignes, dont 113 sont conservées, rédigé en akkadien poétique. Il raconte la conquête de l'Ida-maraṣ par Zimri-Lim au début du règne, après plusieurs combats. C'est une exaltation de la figure royale, du chef de guerre bédouin. Il agit à la demande des dieux (Dagan, Addu et Annunikim), et son triomphe final se marque par un sacrifice dans le temple de Dagan à Terqa.
« Je veux glorifier Zimri-Lîm, le taureau sauvage du combat, je veux répéter partout la renommée du héros pour l'éternité. Zimri-Lîm, héritier de Yahdun-Lîrn, champion des Bédouins, celui qui a démoli le rempart de l'ennemi. Je veux exalter le héros... du dieu Mêr ! Écoutez ! Soyez attentifs à mes paroles sur celui qui a poursuivi jusqu'au bout l'adversaire celui qui a soumis ses ennemis ! (...) Dans le précieux ventre maternel, les dieux lui donnèrent son nom. Qu'il soit sanctifié le dessein d'Anum, taureau de son pays !
Entre Habur et Euphrate, là où Addu rendit son verdict à l'ennemi, il poussa son cri et anéantit son clan et éparpilla sa volonté aux quatre coins du monde. Le pays pilla les biens qu'il (l'ennemi) possédait, dans la ville de Bisan, tout l'or rutilant ! Il trancha l'ennemi tel un nœud de corde. La terre s'abreuva du sang des guerriers. Annunitum marchait à sa droite, Addu le tonnant poussa son cri. Il poussa son cri et brisa du coup la lance des ennemis. Il déversa son poison sur les pays. Zimri-Lîm qui brise les lances de l'ennemi, déversa son poison sur ses ennemis. Dès lors qu'Addu se fut ainsi manifesté de manière irrévocable, Zimri-Lîm, léopard des combats, puissant qui capture les méchants, qui réduit à néant les ennemis, prit la parole, il fit une déclaration. Il s'adressa à ses jeunes guerriers :
« Si une matrice vous a créés, tout comme vous, une mère m'a enfanté. La lutte étant tramée contre moi, mon plan est changé. Les quatre coins du monde sont en guerre contre vous. (...) le pays (...), libérez-le pour moi ! » (...)
Jusqu'à ce que le roi eût atteint son but et qu'il eût plié l'Ida-Maras à ses pieds, il ne buvait jamais que l'eau des outres. Assigné avec les soldats, il endurait vraiment tout. Grandioses étaient aussi les chasseurs en campagne avec lui : tel l'onagre de paille dans la steppe, ses guerriers se nourrirent de viande ; ils n'en acquirent que plus de courage et accrurent leurs forces. (...)
Une fois que le roi eut atteint son but, il entra devant Nunamnir. Dans l'Ekisiqqa il accomplit son sacrifice. Dans Terqa, la bien-aimée de Dagan, vie, prospérité et force, Zimri-Lîm réclama auprès de Dagan[146]. »
La « maison » du roi
modifierLe roi est servi et entretenu par un ensemble de personnes et de biens qui forme sa « maison », ce qui est le sens du terme rendu dans les textes cunéiformes par l'idéogramme É, lu en akkadien bītum. Plus exactement, le roi est le chef de la « Grande Maison », É.GAL/ekallum, ce que l'on traduit en général par « Palais ». Il ne faut pas l'entendre seulement comme un édifice, mais aussi comme « une réalité économique définie par des moyens de production immeubles (terres arables, bois ou roselières) ou meubles (troupeaux) qui lui sont propres, distinctes de ceux des autres catégories sociales (nobles et muškênum pour les terres, auxquels s'ajoutent les nomades pour les troupeaux), à quoi il faut ajouter la main d'œuvre humaine, servile ou non, destinée soit à la production (tisserandes, cultivateurs [âlik eqlim], bergers), soit aux tâches domestiques (barbiers, cuisiniers, etc.) ou récréatives (musiciens et musiciennes), l'ensemble étant voué à l'entretien du maître de maison (ici le roi) et de ses proches (en l'occurrence, le harem et les enfants royaux) » (H. Reculeau)[147].
Pour reprendre une terminologie moderne, il s'agit de ce qui relève de la sphère « privée » du roi, même si les études modernes présentent souvent le Palais comme une institution « publique » car elle dépend de l'autorité politique suprême et constitue le socle de son exercice du pouvoir, ses ressources étant mobilisées pour l'exercice de ses fonctions, notamment la guerre et la diplomatie (les catégories de public/privé et leurs imbrications dans le Proche-Orient ancien étant de toute manière l'objet de nombreuses discussions)[148]. En ce sens, il peut être considéré que la notion antique de « Palais » en tant qu'entité est ce qui s'approche le plus du concept moderne d’« État »[149]. Quoi qu'il en soit, en pratique le royaume de Mari est constitué d'autres « maisons », qui dépendent de notables, de dieux (les temples), et de gens du commun (les foyers humbles), la maison du roi étant la plus importante et la plus puissante. Le pouvoir royal a donc un aspect patrimonial très prononcé, qui se repère notamment par le fait que les hauts dignitaires du roi se conçoivent comme ses domestiques ou serviteurs[150],[151]. L'aspect personnalisé de l'exercice du pouvoir se voit aussi dans le fait que le roi exige à plusieurs reprises des prestations de serments de la part de ses fonctionnaires et du personnel du palais, comme il le fait du reste avec tous ses subordonnés, sujets et vassaux[152].
Les archives royales de Mari documentent abondamment les activités de la maison du roi et de son personnel.
Le palais royal de Mari
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La résidence principale et le siège de la royauté de Mari est le grand palais royal (au total, sans doute un peu moins de 3 hectares) situé au centre la ville. Cet édifice, mis au jour dès les premières fouilles du site dans les années 1930, qui a livré la majeure partie de la documentation cunéiforme concernant ce site, est bien connu et a fait la célébrité du site archéologique par sa stature exceptionnelle. Il a été créé vers 2000 av. J.-C., à partir d'un palais antérieur, et a perduré pendant plusieurs siècles. Quand il prend le pouvoir, Zimri-Lim s'installe logiquement dans cet écrin de la royauté mariote, sans en modifier son organisation. C'est le dernier état de l'édifice, aussi le mieux connu.
L'organisation générale du palais a été identifiée à partir de l'analyse conjointe des vestiges matériels[153] et des textes[154], qui ont permis d'identifier et souvent de retrouver les noms de ses principaux secteurs, même si des divergences d'interprétations subsistent[155] :
- l'entrée principale (la « Porte du palais ») se situait au nord-est, et donnait sur des pièces consacrées à l'intendance (bīt tertim) ; une autre pièce située plus à l'est, la « porte de Nergal », semble plutôt servir de passage pour les véhicules et les denrées entreposées dans les magasins du palais, aussi pour l'accès au temple de la Dame du palais (elle doit manifestement son nom au rituel du char de Nergal évoqué plus haut) ;
- la cour principale de la partie orientale est la « cour du bâtiment aux peintures » (ou « maison peinte », la cour 131 des archéologues), nommée ainsi parce qu'elle donne sur son côté sud sur une petite chapelle peinte (le « bâtiment aux peintures », bīt birmī), consacrée à la déesse Eshtar (la pièce 131) ;
- à l'ouest se fait l'accès à la « cour du palmier » (cour 106), ainsi nommée parce qu'un palmier se trouvait en son centre, qui est au cœur du secteur « officiel » (des archives royales ont été mises au jour dans plusieurs pièces la bordant, notamment 108, 110 et 115) ;
- sur son côté sud se trouve un vestibule (papahum, pièce 64), où se trouvait la statue de la déesse au vase jaillissant (probablement Eshtar), puis la salle du trône (pièce 65), avec à l'ouest un podium destiné à porter le trône, et à l'est une tribune comprenant les statues d'anciens rois de Mari (pour le culte dynastique ?) ;
- à l'ouest de la cour du palmier on accède au bīt mayyālim (« maison/bâtiment du lit »), qui pourrait correspondre aux anciens appartements royaux, convertis sous le règne de Zimri-Lim en pièces de stockage et de réceptions ;
- les appartements royaux de Zimri-Lim se trouvent sans doute au premier étage (détruit lors de la destruction du palais, mais des restes de belles peintures tombées au rez-de-chaussée indiquent la présence de pièces luxueuses), dans la partie au sud de la cour du bâtiment aux peintures, les pièces voisines de la partie sud/sud-ouest du rez-de-chaussée devant être destinées au service quotidien du roi (cuisines, magasins, logements des domestiques) ;
- le « harem » ou « Maison des femmes », où résident les femmes du palais se trouve dans la partie nord-ouest de l'édifice, comprenant également des espaces utilitaires, administratifs et les zones pour les domestiques ;
- au sud-est est érigé un temple, consacré à la « Dame du palais » (Bēlet ekallim), sur une très ancienne zone sacrée, qui comprenait une entrée spécifique sur le côté occidental de l'édifice ; cette association d'un temple et d'un palais étant une particularité de l'édifice ;
- la partie située complètement au sud-est de l'édifice est une autre zone administrative comprenant des magasins.
Les textes fournissent diverses informations sur l'organisation du palais. Une lettre adressée par Zimri-Lim, alors en déplacement, à sa mère Adda-duri indique ainsi que ce grand amateur de chevaux souhaite qu'une partie de la cour aux peintures soit convertie en étable (voire en sorte de « zoo » puisqu'on y trouvait d'autres animaux), qu'il pouvait contempler depuis les appartements royaux[156] :
« Dis à Addu-duri : ainsi parle ton Seigneur.
Je ne cesse d’entendre parler des chevaux blancs qui proviennent de Qaṭna ; ils sont de bonne qualité. Hé bien ! le jour où tu prendras connaissance de cette tablette de moi, dans la cour du bâtiment aux peintures, à la porte des gardes, afin qu’il y ait de l’ombre pour protéger contre la chaleur du jour, que l’on fasse une écurie ; que l’on jonche de roseaux ; que ces chevaux y gîtent ; qu’on leur apporte du grain.
En outre, ne montre pas de négligence envers ces directives de moi. L’étable pour ces chevaux doit être faite devant mes appartements …
[Que des nouvelles de toi, de Mar]i [et des te]mples soient con[tinues] ![157] »
En revanche rien n'indique que le palais de Mari ait joui d'une renommée particulière en son temps. Pendant longtemps la première lettre de Mari publiée par G. Dossin a été comprise comme témoignant de cela : adressée par le roi d'Alep pour le compte d'un roi d'Ugarit (sur la côte syrienne), selon la première traduction elle évoquait le désir de ce dernier de visiter le palais royal, afin de l'admirer. Des relectures postérieures ont indiqué que ce n'était probablement pas le sens du texte[158].
Autres résidences royales et voyages
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D'autres palais pouvaient être occupés par le roi ou des membres de la famille royale. Le « petit palais oriental » mis au jour à Mari, construit vers 2100-2000 av. J.-C., et réaménagé du temps de Yasmah-Addu, est confié au début du règne de Zimri-Lim au devin Asqudum, époux de la princesse Yamama. Vers la fin du règne, il semble que la reine Shibtum y ait résidé[159],[160],[161].
En dehors de la capitale, des palais royaux ont été identifiés par les textes dans les capitales provinciales (Terqa, Saggaratum, Qattunan). On en trouve ailleurs, sur des domaines royaux : un palais est par exemple documenté dans la localité de Hishamta, mais il est alors en déshérence puisqu'il n'est plus occupé que par une vieille femme[162],[163].
Mais Zimri-Lim ne réside pas forcément en permanence dans des palais. Selon J.-M. Durand, il pourrait avoir habité lors de périodes prolongées sous la tente, dans un « village de tentes » implanté dans les faubourgs des villes ou dans la steppe, pas forcément moins confortable que le palais royal qui devait être dans un état délabré au début de son règne[164].
En tout cas, après avoir probablement mené une vie marquée par des périodes d'itinérance avant sa prise de pouvoir, Zimri-Lim effectue plusieurs voyages hors de son royaume durant son règne, notamment pour des campagnes militaires, et s'absente donc longuement de ses palais royaux. La reine Shibtum semble alors jouer le rôle de régente[165]. Certains voyages ont des motivations religieuses et s'apparentent à des pèlerinages : celui qu'il effectue à Terqa pour se rendre dans le temple du dieu Dagan au début de son règne, et ceux qu'il effectue chaque année à Der dans le temple de la déesse Deritum[166].
Le voyage le mieux documenté est celui qu'il accomplit durant sa 9e année de règne dans le royaume du Yamhad et qui le conduit jusqu'à Ugarit, sur le littoral de la Méditerranée[167],[168]. Zimri-Lim est notamment accompagné par son épouse Yataraya, son secrétaire Shu-nuhra-Halu, et Darish-libur qui gère l'intendance. Le voyage est connu par divers documents administratifs enregistrant les mouvements de biens pendant le voyage, dont des récapitulatifs, ses diverses étapes étant l'occasion d'échanges de présents avec d'autres cours, dont celle du Yamhad (le roi Yarim-Lim, la reine Gashera, des musiciennes du roi), et de dons à des divinités. Les documents administratifs produits à ces occasions sont datés et localisés, ce qui permet de suivre le trajet de Zimri-Lim. Il s'absente en tout durant un peu moins de 6 mois, dont un mois passé à Ugarit. En plus de ces aspects diplomatiques et religieux, le voyage est aussi l'occasion de commercer puisque sont faits divers achats de matières premières ; Zimri-Lim rencontre des marchands crétois à Ugarit. Mais les motivations principales du voyage sont inconnues : au départ Zimri-Lim vient assister le roi du Yamhad qui fait face à une révolte d'un vassal (qui se rend finalement avant le combat), mais on ne sait pas pourquoi il ne retourne pas directement dans son royaume. Selon D. Charpin il se pourrait que le roi d'Ugarit se soit également révolté contre Alep et que Zimri-Lim participe donc à sa répression[169].
Les reines, le harem et la domesticité du palais
modifierUne grande unité du nord-ouest du palais royal a été identifiée comme la zone principale consacrée à la résidence des femmes de la maisonnée du roi, avant tout parce que des lettres de la correspondance des femmes du palais y ont été trouvées[170], mais la maison des femmes semble avoir été plus étendue[171]. Des secteurs similaires se trouvaient dans les autres palais royaux. Les historiens parlent à ce propos de « harem », même si l'emploi du terme dans le contexte du Proche-Orient ancien est débattu[172]. Son accès est sans doute contrôlé, et même interdit à certaines heures, mais ce n'est pas un lieu complètement fermé, puisqu'au moins une partie des femmes peut en sortir pour des déplacements, et également recevoir des gens venus de l'extérieur[173]. Elles sont connues par les lettres de la correspondance féminine, et surtout par des textes administratifs, des listes qui enregistrent les livraisons de rations à ces femmes, en les classant dans un ordre qui semble refléter leur hiérarchie[174].
Cet ensemble est avant tout la résidence des épouses du roi, de ses filles et ses sœurs non mariées ou consacrées à une divinité, et de ses fils. La mère du roi, Addu-duri, y réside au moins au début du règne et semble avoir joué un rôle important, au moins pour le culte. Mais elle semble être partie vivre ailleurs à un moment[175],[44]. La dignité de reine (šarratūtum) est un statut réservé dans les cours amorrite à l'épouse royale de plus au rang, qui est en principe celle qui a la plus haute naissance, la reine étant désignée par le terme bēltum, « Dame » (féminin de bēlum « Seigneur »)[176]. Dam-hurasim et Shibtum, toutes deux filles de roi de premier rang (respectivement Qatna et Alep), jouissent donc du statut le plus important. Pour la majeure partie du règne, la correspondance indique que le rôle dominant est joué par Shibtum, qui prend une place importante dans l'administration de la maison des femmes, dans l'économie palatiale et aussi le culte, obtient le plus de servantes. En principe Dam-hurasim aurait plutôt dû avoir la primauté en raison de son ancienneté, mais sa position semble plutôt avoir reculé, bien qu'elle reste la mère de l'héritier présomptif. Cette situation se traduit par le fait que les deux peuvent être désignées par le titre bēltum[51],[177]. Le statut élevé d'Addu-duri, de Dam-hurasi et Shibtu de se voit également par le fait qu'elles disposent d'un patrimoine propre, une « maison », indépendante de celle du roi. Il est d'ailleurs expressément prévu lors de la venue de Shibtu à Mari qu'elle doit se voir octroyer une maison à elle[178].
La population féminine de la maison du roi comprend également des femmes qui ont potentiellement un statut de concubine du roi (les sources ne sont pas claires sur leur relation avec le roi), notamment celles qui font partie du groupe des « musiciennes » (nārtum), subdivisées en plusieurs groupes, notamment ceux des grandes et des petites musiciennes[179], auxquelles il faut peut-être ajouter la catégorie des kezertum[180]. D'autres catégories de femmes du palais semblent être des « recluses » (sekertum), peut-être parce qu'elles se chargent de l'administration du palais et doivent y rester en permanence[181]. Cette population évolue au cours du règne, notamment en fonction des arrivées d'épouses (avec des servantes), concubines et autres servantes, des départs des filles pour un mariage. La pratique qui veut qu'un vainqueur s'empare du harem d'un roi qu'il défait entraîne des évolutions parfois importantes. Cela a été le cas au début du règne de Zimri-Lim, quand il a intégré le harem de Yasmah-Addu, qui lui-même avait déjà repris celui de Yahdun-Lim (qui devait donc comprendre des parentes de Zimri-Lim). Plus tard dans le règne, la déportation du harem d'Ashlakka est documentée par plusieurs lettres et textes d'inventaires[182],[183]. Une lettre dans laquelle Zimri-Lim demande à Shibtum de sélectionner quelles prises de guerre vont intégrer son harem pour y devenir tisseuses ou musiciennes indique clairement qu'il prêtait une grande attention à leur apparence physique[184] :
« Dis à Šibtu : ainsi parle Zimri-Lim, ton Seigneur.
Voilà que je t’envoie des (femmes qui doivent devenir) tisseuses. Parmi elles, il y a des prêtresses-ugbabtum. Identifie les prêtresses et remets-les au quartier des tisseuses.
Parmi ces tisseuses-ci et ces tisseuses-là, choisis-en 30 ou plus, si possible, excellentes, qui n’aient pas le moindre défaut depuis l’ongle du pied jusqu’aux cheveux de la tête, et remets-les à Warad-ilišu pour qu’il leur apprenne l’orchestre soubaréen.
En outre, il faudra que leurs appartements soient installés en un lieu différent. Veille bien à leurs rations alimentaires que leur beauté ne s’altère pas.
En outre, lorsque tu feras un choix parmi les tisseuses, il faudra que ce soit en présence de Warad-ilišu.
En outre, donne des instructions à Mukannišum afin que la beauté du reste des tisseuses que tu lui confieras ne s’altère pas[185]. »
Le personnel féminin du palais exerce comme métiers[186]. La domesticité des femmes du palais, également féminine, comprend des chambrières, sans doute chargées du nettoyage, et des femmes scribes (pour la rédaction des lettres voire de documents administratifs)[187]. D'autres servantes sont rattachées directement à une des reines, Shibtum en ayant dix-huit à la fin du règne[188]. Le personnel féminin des cuisines, placé sous la direction de l'administrateur Ilu-kan, comprend une cinquantaine d'« intendantes » (abarrakkatum) au sens large, mais dans le détail il y avait des « économes » chargées de la gestion des réserves (notamment Aba-duga qui avait déjà un rôle important sous le règne précédent), des cuisinières et autres spécialistes de la préparation de certains aliments (boulangères, brasseuses de bière) et des auxiliaires (meunières, puiseuses)[189]. Les nourrices (mušeniqtum) comprennent les nourrices à proprement parler, allaitant les enfants en bas âge, et celles qui sont chargées de s'occuper des enfants après leur sevrage. L'étude de leurs noms est intéressante : elle est construite autour de Abī « Mon père » (Abi-liter « Que mon père s'accroisse », Abi-bashti « Mon père est mon orgueil », Abi-nid « Mon père est ma lumière »), de manière que lorsque les enfants royaux appelaient leurs nourrices ils prononçaient par la même occasion une louange ou une prière pour leur père[190].
La population du palais est ensuite constituée d'autres serviteurs qui sont cette fois-ci des hommes. C'est notamment la garde du palais. Les textes administratifs évoquent aussi une catégorie de domestiques appelés ša ṭemmennî (« (en charge) des logements »), les porteurs du palanquin royal (nūbalum) et ceux chargés de la tente et des affaires du roi lors de ses déplacements. Tout ce personnel ne réside probablement pas au palais. Plus près du roi, on trouve des échansons, responsables de la vaisselle du roi (voire de ses autres biens), et des barbiers, le barbier du roi étant une personne de confiance (parce qu'on lui confie le rasoir qui coupe la barbe du roi ?), ainsi que des valets de chambre. Les domestiques les plus importants sont désignés par le terme kirisakkum, sont proches du roi au quotidien, et leurs attributions concernent plus largement l'administration des biens du palais. Ces domestiques masculins se trouvent aussi dans l'entourage des femmes du palais, proximité étonnante pour l'époque, qui pourrait indiquer qu'il s'agit de membres de la famille royale (dont des fils que le roi a eu avec des concubines et qui n'ont aucun droit au trône ?) voire des eunuques[191].
Une liste récapitulant les distributions d'huile pour un mois fournit ainsi dans une section un aperçu de la diversité de la population rattachée au palais :
« (pour) le palais : pour 2 femmes à 2 qa chaque, pour 3 femmes à 1 1/2 qa chaque, pour 3 femmes à 1 qa chaque, pour 182 femmes à 1/2 qa chaque, pour 8 femmes à 1/3 qa chaque, pour 117 femmes à 15 sicles chaque, pour 35 femmes à 8 1/2 sicles chaque et pour 15 portiers à 15 sicles chaque ; 3 qa de ration d’huile pour 3 nourrices-mušêniqtum ; 69 qa de ration d’huile (pour) les Bédouins du service de Kalalum (la garde rapprochée du roi) : pour 1 homme à 1 qa, pour 6 hommes à 2/3 qa, pour 10 hommes à 1/2 qa, pour 237 hommes à 1/3 qa chaque ; 13 1/3 qa 5 sicles de ration d’huile (pour le service) du ṭemmennum : pour 1 homme à 2/3 qa, pour 1 homme à 1/2 qa, pour 49 hommes à 15 sicles chaque ; 5 qa 10 sicles de ration d’huile (pour le service) du nûbalum : pour 1 homme à 2/3 qa, pour 18 hommes à 15 sicles chaque ; 4 2/3 qa de ration d’huile (pour) les Nurrugéens (des soldats) : pour 1 homme à 2/3 qa, pour 15 hommes à 15 sicles chacun[192]. »
La question de savoir qui résidait effectivement dans le palais royal est débattue : cela ne pose pas de question pour le roi et ses femmes et enfants, au moins une partie de la domesticité et de la garde devant être présentes en permanence pour leur service et leur sécurité, mais qui de plus ? L'espace disponible était vaste, mais pas forcément suffisant pour héberger tout le personnel évoqué dans les tablettes, et c'est peut-être en raison d'une surpopulation du palais que d'autres lieux de la capitale, comme le petit palais oriental, ont été réaménagés durant le règne de Zimri-Lim. La majeure partie de la population féminine semble avoir résidé au palais, en revanche ce n'est pas forcément le cas pour la majeure partie de la population masculine[193],[194]. Quoi qu'il en soit, plusieurs secteurs servant de résidences aux serviteurs du palais ont été identifiés sur place, les plus nombreuses au sud-ouest dans la partie qui semble liée à la domesticité du roi, et les autres dans le secteur féminin au nord-ouest. Il s'agit de petites pièces voisines les unes des autres, dont les plus petites, dans la Maison des femmes, font 10-11 m2, et dans la Maison du roi autour de 12-15 m2 et 18-20 m2, les deux plus vastes faisant 25 et 36 m2[195].
Les principaux serviteurs
modifierLes personnages qui constituaient l'entourage royal, y compris ses épouses, sont désignés par le terme wēdūtum, les « uniques »[196]. Les inscriptions des sceaux-cylindres (connus par des impressions) des fonctionnaires et des épouses secondaires de Zimri-Lim les présentent comme les « serviteurs » et « servantes » du roi, en précisant rarement leur fonction, et parfois en ajoutant une formule glorifiant le roi (« roi puissant », « aimé de Dagan », « préposé de Dagan », « préposé d'Addu »)[197]. Les hauts fonctionnaires sont plus précisément désignés dans des textes comme les « grands serviteurs » (wardū rabūtum) du roi, qui les nomme et peut les démettre selon sa volonté, et décide également ou non de les admettre dans son Conseil (pirištum, « secret ») où étaient divulguées les informations les plus importantes et sensibles qui ne devaient surtout pas s'ébruiter. Les missions que leur confie le souverain peuvent être variées, et dépendent de leurs liens personnels avec lui et de la confiance qu'il leur accorde. Les plus importants serviteurs peuvent être considérés comme des sortes de « ministres »[198]. Zimri-Lim a notamment pour proches conseillers : le personnage désigné par le titre šukkallum[199], titre détenu un temps par Sammetar et aussi par Habdu-malik, qui est traduit par « premier ministre », « vizir » ou simplement « ministre » ; Shu-nuhra-Halu, son « secrétaire » (ṭupšar sakkakkim), celui qui ouvre sa correspondance, lui lit et écrit ses propres lettres[200] ; ou encore Darish-libur, dont le titre n'est pas connu (le chef barbier), une sorte de valet du roi, plus largement un homme de confiance, qui se voit confier aussi des missions diplomatiques[201],[202]. Les titres portés par les grands serviteurs du roi ne renseignent que rarement sur leur rôle précis : ils renvoient souvent à cette période à une fonction aulique (par exemple « barbier », « cuisinier ») mais cela ne veut pas dire qu'ils agissent comme tels. Ils sont du reste rarement mentionnés sur leurs sceaux, qui évoquent leur position de « serviteur » du roi, ce qui souligne là encore l'importance cardinale du lien personnel qui les unit au souverain, qui leur confère leur autorité[198]. Ces liens peuvent être renforcés par des mariages : Zimri-Lim donne ainsi sa fille Duhshatum comme épouse à Yasim-Sumu, un des administrateurs les plus importants du palais (šandabakkum)[203].
Ces relations ressortent de l'exemple d'un des personnages de la cour les mieux documentés, Asqudum, qui occupe une position parmi les premiers rangs des serviteurs proches du roi. Plusieurs éléments le concernant dessinent les caractéristiques des relations entre le roi et ses proches serviteurs. C'est un ancien serviteur de Yasmah-Addu, repris par Zimri-Lim malgré le mécontentement que cela a pu générer dans son entourage, peut-être parce qu'il avait pour épouse une fille de Yahdun-Lim, Yamama, et était donc lié à la famille royale. C'est un devin, spécialisé dans un art crucial pour l'exercice du pouvoir, même si on le voit rarement à l’œuvre dans cette tâche dans les textes datés du règne de Zimri-Lim (à la différence de ceux remontant au règne précédant). C'est un personnage de confiance du roi, qui le charge de missions importantes, notamment la négociation de son mariage avec Shibtum à Alep et la direction du convoi qui doit la conduire à Mari, ou des négociations diplomatiques et des affaires commerciales. Il tire profit de ses relations avec le roi, puisqu'il occupe le prestigieux « petit palais oriental », un poste de « maire » d'une localité, et se trouve à la tête d'un domaine foncier, d'autres textes indiquant qu'il dispose de vaisselle en métal[204].
Des disgrâces sont également survenues : cela pourrait être le cas de la famille de Sammetar, un personnage éminent du début de règne de Zimri-Lim, lui aussi déjà en place sous Yahdun-Lim, šukkallum, gouverneur de Terqa et bénéficiaire de nombreuses terres royales, dont la famille semble avoir été écartée après sa mort[205].
L'archéologie a mis au jour plusieurs résidences cossues de la période, situées à proximité du centre monumental. Outre le petit palais oriental déjà évoqué, qui est occupé au début du règne par Asqudum, des grandes résidences ont été mises au jour, le bâtiment E (au nord-ouest du palais) dont le premier état remonte à l'époque des Šakkanakku (vers 2000 av. J.-C. ou avant) mais qui est réaménagé à cette période, les grandes résidences orientale et occidentale. On ne connaît pas l'identité de leurs occupants, mais elles peuvent avoir été habitées par de hauts dignitaires du royaume[206].
Les gestionnaires du palais
modifierLes tablettes administratives et épistolaires permettent de reconstituer la manière dont le palais contrôlait ses ressources économiques.
Les lettres donnent des informations sur les attributions et les activités des différents administrateurs. La suivante montre même que les renvois de responsabilités pouvaient se produire[149] :
« Dis à mon Seigneur : ainsi parle Bahdi-Lim, ton serviteur.
La ville de Mari, le palais et le district, ça va.
Autre chose : j’ai mené mon enquête à propos de la domesticité du palais. Sur les 400 personnes qui forment la domesticité du palais, une centaine a reçu son habillement et 300, pas du tout. À propos de ceux qui n’étaient point vêtus, j’en ai fait remontrance à Mukannišum et à Bali-Erah. Mukannišum m’a fait la réponse suivante : « Ce n’est point dans mes attributions ! C’est à Bali-Erah de les vêtir. » Or Bali-Erah m’a fait la réponse suivante : « J’ai habillé une centaine de personnes dépendant des artisans spécialisés, or ce n’est qu’une centaine qui représente mes attributions. Le reste, c’est à Mukannišum de les vêtir. »
Voilà ce qu’ils m’ont répondu. Maintenant, puisque Ṣidqi-epuh se trouve chez mon Seigneur, mon Seigneur doit lui parler pour qu’il écrive à qui de droit et que l’on vête les domestiques du palais[207] ! »
Il a été relevé Yasim-Sumu avait la fonction majeure d'archiviste-comptable en chef (šandabakkum), qui comprenait le contrôle des stocks du palais, la récupération des domaines concédés à des fonctionnaires retournant sous la gestion du palais, la gestion de la main-d’œuvre du palais. Il devait également se tenir au courant de l'état des récoltes, y compris en se déplaçant lui-même dans les domaines, et en tirer les conséquences quant à la gestion des greniers royaux disséminés dans tout le royaume. Il est par la suite remplacé par Ṣidqi-epuh évoqué dans la lettre précédente[208],[209]. Mukannishum, qui apparaît également dans la lettre précédente, et qui occupe la fonction d'intendant (šatammum), est un autre homme-clé de la gestion du palais, responsable des réserves palatiales, qui a laissé un nombre important d'archives au palais[210],[211].
Les femmes du palais ont un rôle économique non négligeable[212],[186]. La reine-mère puis la reine Shibtu dirigent la population féminine du palais et secondent le roi dans la gestion de sa maison, en particulier quand il est en déplacement. Les lettres montrent que Shibtu s'occupe de l'affectation du personnel féminin déporté au palais (musiciennes et ouvrières textiles), a un accès privilégié aux pièces et contenants scellés, d'autant plus qu'elle applique elle-même son sceau par endroits, et elle dispose de sa propre maison et d'une large marge de manœuvre puisqu'elle est impliquée dans des transactions, reçoit et envoie des présents, effectue des prêts. Comme vu précédemment le personnel féminin du palais comprend des intendantes et économes, qui sont notamment chargées de la gestion des cuisines[213], et des scribes qui produisent des documents comptables[214].
Les ressources du palais
modifierLa richesse de la maison du roi est essentiellement à base foncière : le roi dispose de nombreuses terres dans son royaume, et également en dehors (à Alahtum), sous la forme de domaines gérés par des administrateurs. Suivant les habitudes syro-mésopotamiennes, trois modes de gestion existent, mais ils sont inégalement utilisés. La majeure partie des terres semble exploitée en régie directe (la « réserve »), par des équipes de paysans dépendant du palais, sans doute issus des couches basses de la société, sans forcément être des esclaves. Cela permet au roi d'avoir un accès direct à des denrées alimentaires en grande quantité. Une autre partie des terres, apparemment minoritaire, est exploitée de façon indirecte, mise en location (les « tenures »). Enfin un troisième groupe de terres, les « champs alimentaires » (eqlum šukūsum), est concédé à des serviteurs du palais, souvent des personnages ayant une position d'encadrement, ou bien des soldats, et les revenus qu'elles génèrent ont valeur de rémunération pour le service (ilkum) qu'ils accomplissent pour le compte du roi. En principe ces terres restent la propriété du palais, qui les récupère lorsque le service du détenteur du champ se termine (ce qui peut survenir à sa mort), ce qui est documenté par divers textes d'inventaires rédigés pour l'occasion (piqittum). Mais il semble que dans le cas des plus importants dignitaires ces terres soient souvent transmises à leurs successeurs, donc un phénomène de patrimonialisation du domaine royal[215].
Plusieurs lettres montrent les problématiques liées à la concession de ces terres et les litiges qu'elles génèrent, que le roi doit suivre et régler. Celle-ci fait suite à une première demande du roi à son serviteur Ṣidqi-epuh de vérifier des champs pris en tenure, et de les partager suivant les termes d'un protocole afin de les attribuer à diverses catégories de soldats et de dignitaires d'origine nomade. Cela entraîne des confiscations et des plaintes dont le serviteur du roi doit répondre :
« À présent, comme à celui qui n’a pas obéi aux instructions de son seigneur, mon seigneur m'a fait à porter moi-même, pour les rivières de larme, mon arrêt de mort ! J’ai commencé à partager les champs, bon dans bon et mauvais dans mauvais, et il y a eu plainte auprès de mon seigneur ! Depuis que, il y a un mois jour pour jour, mon seigneur m’a fait porter une tablette, j’ai obéi aux instructions de mon seigneur. Je n’ai pris le champ ni la ferme de personne ! Je n’ai déplacé le champ de personne ! Je n’ai pas altéré leurs tenures et ne (les) ai pas données à quelqu’un d’autre (lit. « ailleurs ») ! De la même façon que l’an passé, celui qui détenait un bon (champ) détient un bon (champ), celui qui détenait un mauvais (champ) détient un mauvais (champ). Si quelqu’un détient plus de champ que ce qui (est fixé par) le protocole de mon seigneur, je soustrais bien le surplus de champ.
Que d'aventure — comme si (je n’étais) pas un homme du palais, que je n’avais pas depuis tout petit reçu mes rations au palais et que je ne savais pas ces choses —, je retire, soustraie ou n’aie de cesse de déplacer des champs, celui à qui j’aurais retiré son champ ou sa ferme, parmi les notables, les domestiques et les serviteurs de mon seigneur, un homme (au moins) se lèverait et m’en convaincrait, m'exposerait comme quelqu’un qui a « mangé » le serment sacro-saint de son seigneur et a passé les bornes ! Mon seigneur doit porter secours à tous (s)es serviteurs ! (...)[216] »
Il est à noter que la mobilisation de particuliers corvéables semble rare : les travaux collectifs (entretien des canaux, travaux agricoles) sont accomplis par des personnes employées par le palais, à titre ponctuel ou permanent, contre rémunération (rations d'entretien, voire concession de terres), au titre du service dû au souverain (ilkum)[217].
Les troupeaux du palais étaient un autre aspect important de son patrimoine économique. Ils servent notamment à obtenir de la laine, qui est ensuite tissée dans les ateliers royaux et permet de dégager des revenus importants[218].
Quant aux terres et troupeaux des particuliers indépendantes palais, elles sont redevables d'un impôt sur leur production appelé šibšum[219]. Les hauts fonctionnaires doivent en plus une contribution appelée igisûm, en argent et en nature (du bétail et des étoffes), dont le produit semble plus spécifiquement destiné aux offrandes pour la grande fête d'Eshtar[220],[221].
Les artisans (mārū ummēnī) sont employés par le palais pour des travaux spécifiques. Leurs statuts semblent divers, certains sont assurément des dépendants du palais[222]. Certains ateliers dépendant du palais, appelés nēpārātum (« ergastule » ?), semblent destinés à une population servile, internée dans ces lieux, où on trouve notamment des femmes tissant des étoffes et d'autres préparant des aliments[223]. Parmi les métiers spécialisés, les métallurgistes employés par le palais font l'objet d'une surveillance poussée : un accord (isiktum) décrit les besoins de l'administration et la qualité du travail attendue, la matière première est fournie à l'artisan, et l'accomplissement de la tâche est suivi de près, par le biais de contrôles réguliers. La rareté du métal impose un suivi scrupuleux de celui-ci, par le biais de pesées vérifiant que rien n'ait disparu, sous la supervision de l'intendant Mukannishum[224]. Les lettres documentent ainsi des fabrications ou réfections de statues et figurines divines, d'ex-voto, de palanquins, d'armes, de bijoux[225]. Une autre activité artisanale importante est l'industrie textile. Dans plusieurs lettres le roi donne par exemple des instructions pour la confection de vêtements de luxe, qui servent à vêtir la famille royale mais sont aussi souvent offerts à ses serviteurs ou à d'autres rois[226].
L'économie palatiale est marquée par la pénurie : plusieurs textes renvoient à la notion de hišitum, c'est-à-dire ce qui manque, ce qui ne peut être produit par le palais. Cela concerne notamment des matières premières et produits finis de luxe (métaux, vin, huile d'olive) et on peut distinguer entre les biens qui font l'objet d'une consommation régulière et sont donc les plus souvent demandés (huile, vin, bois) et ceux demandés ponctuellement, en cas de manque imprévu (étain, céréales en période de disette)[227]. Le palais peut se les procurer de différentes manières, mêlant cadeaux diplomatiques, commerce et connexions personnelles entre serviteurs royaux : par le biais des présents envoyés par une autre cour (parfois sur demande expresse du roi de Mari) ou de dons faits à des représentants du roi à l'étranger qui les reversent au palais à leur retour ; en se fournissant directement auprès de marchands ; à mi-chemin entre les deux, par le biais des connexions à l'étranger des principaux personnages de la cour, qui sont chargés de trouver des biens pour le palais et font appel à des intermédiaires souvent liés à d'autres cours royales, tels que Sidqum-Lanasi, homme de Karkemish qui semble proche du pouvoir local mais apparaît surtout dans la documentation comme un homme d'affaires fournissant le palais de Mari en divers produits ; ou encore en acquérant des domaines hors du royaume (Alahtum, servant à obtenir de l'huile d'olive et du vin)[228],[229],[230],[231].
Dans ce cadre, les marchands ne sont pas des agents du palais, dont ils restent indépendants, juste des intermédiaires auxquels il peut faire appel pour son approvisionnement, et aussi à l'occasion des agents de renseignement pour le pouvoir, leurs déplacements leur permettant de glaner de précieuses informations[228],[232]. Le roi perçoit par ailleurs un droit de douane sur les marchandises transitant par le royaume (miksum), qui n'ont pas forcément une grande importance financière[233]. Les rapports entre le palais et les marchands sont avant tout la responsabilité du « chef des marchands », fonction exercée sous Zimri-Lim par Iddin-Numushda, souvent nommé sous la forme abrégée Iddiyatum. Il exerce des activités dans le commerce, et est plus spécifiquement chargé de procurer du vin et des métaux au palais. Il reçoit à cette fin de l'argent ou de l'or qu'il confie à des intermédiaires qui partent chercher ces produits à l'étranger. Il supervise également les comptoirs (karum, « quai ») du royaume où sont établis les marchands étrangers, à Mari et à Saggaratum, ainsi que le bureau des douanes de Terqa[234].
Les activités militaires sont une donnée essentielle de l'économie palatiale. Elles mobilisent d'importantes ressources, pour la levée et l'entretien des troupes, leur rémunération et leurs gratifications, et génèrent aussi d'importants revenus puisque le roi dispose d'une part préférentielle du butin. Plusieurs inventaires enregistrent le butin effectué à la suite de conflits[235].
Les stocks et leur contrôle
modifierLa gestion des stocks est cruciale pour l'économie palatiale. Les milliers de tablettes comptables datées du règne de Zimri-Lim documentent la distribution de rations aux serviteurs du palais, les distributions de matières premières aux artisans, et inventorient les biens emmagasinés dans le palais, notamment les biens de luxe[236]. Les biens stockés dans les magasins du palais sont placés dans des contenants et des pièces qui sont scellés. Le sceau royal est le plus important. Zimri-Lim disposait de deux sceaux à son nom, un employé par sa chancellerie afin de sceller ses lettres, et un autre employé par l'intendance du palais afin de sceller les documents administratifs, qui se présente sous deux formes. Il peut être utilisé par les plus hauts personnages de l'administration, notamment pour sceller les pièces de stockage de la vaisselle de luxe, et il faut un ordre du roi pour lever ses scellés. Les différents administrateurs sont peuvent sceller les biens dont ils ont la charge avec leur propre sceau, et là encore il semble qu'il faille un ordre royal pour que les scellements soient brisés par une autre personne que celui qui les a apposés[237]. Des lettres attestent de cela, comme ici où il demande à la reine de préparer du vin pour Hammurabi de Babylone, avec l'aide de l'échanson Sidqum-masi, spécialisé dans le coupage du vin[238] :
« Dis à Šibtu : ainsi parle ton Seigneur.
Hammu-rabi, roi de Babylone, m’a écrit pour avoir du vin. Voilà que je viens de te faire porter le sceau à monture. Ouvre l'entrepôt à vin, et que Ṣidqum-maṣi soit présent ! Qu’il purifie les jarres qui sont dans son service. Il faut qu'il établisse que les 11 jarres de vin sâmum sont de catégorie ṭâbum, de la sorte que je bois, et opère (pour en être sûre) une décantation dans un récipient. Fais emplir 10 jarres de vin sâmum et scelle-les avec ce sceau. Puis, donne-les à Bahdi-Lim et une que vous aurez fait décanter, envoie-la-moi et fais-la-moi porter jusqu’en amont. (R)envoie-moi le sceau à monture. Kutkutum m’a apporté 60 jarres de vin de 2e catégorie.
Autre chose : fais porter aux messagers de Babylone du vin de première qualité[239]. »
La gestion des réserves du palais repose également sur l'emploi de différents jeux de poids officiels, servant à contrôler les quantités de biens emmagasinées ou déplacées. Ils sont gérés par Mukannishum[240].
Différentes études ont pu être menées à partir de ces documents administratifs, conjugués aux lettres, organisées par type de bien, fournissant au passage des informations importantes sur différents aspects de la vie matérielle de l'époque qui ont fait l'objet d'études spécifiques : grain[241], huile[242], vin[243], bronze[244], vaisselle de luxe, notamment les vases désignés par l'idéogramme GAL qui sont présents dans les principales cours de l'époque[245], parfums[246], etc. Des inventaires de différentes catégories de biens à la disposition du palais sont effectués à plusieurs reprises durant le règne du souverain, notamment pour sa vaisselle de luxe. Cela se produit en particulier au début de son règne, le changement de régime ayant été un moment propice pour des vols dans son magasin. Des serviteurs du roi doivent alors prêter un serment dans lequel ils jurent de ne rien avoir dérobé, au risque de subir une malédiction divine[247] :
« Depuis l’intronisation de mon Seigneur Zimri-Lim, argent, or, pierre fine, bœuf, âne, esclave mâle ou femelle, étoffe, couverture, fourniture de luxe de qualité qui peut exister et qu’il est loisible qu’un humain quelconque prenne, je jure que je ne l’ai pas pris ni n’ai dit à quelqu’un de le prendre, peu ou prou, ni ne l’ai vendu, ni ne l’ai mis en dépôt pour ma succession, ni ne l’ai donné à quelque humain que ce soit en contre-don ou en cadeau.
Argent, or, pierre fine, bœuf, âne, esclave mâle ou femelle, habit, couverture, fourniture de luxe de qualité qui peut exister, qu’il est loisible qu’un humain quelconque prenne, je jure que je ne me suis pas dépéché d’en spolier de force un particulier sans défense, ni ne l’ai vendu, ni ne l’ai mis en dépôt pour ma succession, ni ne l’ai donné à quelque humain que ce soit, en contre-don ou en cadeau. (...)[248] »
Les repas du roi
modifierLa documentation de Mari fournit une quantité d'informations importante sur l'alimentation et les banquets dans le palais royal[249],[250],[251]. Le plus important groupe de textes administratifs, constitué d'environ 1 300 tablettes, sont ceux appelés « repas du roi » (naptan šarrim), des petits billets qui comportent une liste des denrées végétales sorties des réserves du palais pour les repas du roi (il ne s'agit pas des « menus » complets), avec l'indication de leur quantité, le total, et la date[252],[253],[254],[255]. Par exemple :
580 litres de pain grossier,
255 litres de pain levé,
10 litres de gruau-mersum,
125 litres de bière-alappânû,
52 litres de farine-šipkû,
3 litres de pois chiches,
2 litres de lentilles,
1 litre d'huile,
1/4 litre de miel.
Total : 910 litres de pain, 125 litres de bière-alappânû.
— Repas du roi à Mari. 2-ix-Zimri-Lim année 6[256].
Ceux qui ont été retrouvés concernent les jours durant lequel le roi est présent à Mari ou dans son voisinage, pas quand il est en voyage, ce qui en fait une source appréciable pour documenter ses déplacements[252],[254].
Les tablettes administratives et les lettres fournissent diverses informations sur les aliments, bien que leur identification ne soit pas toujours certaine. Elles documentent principalement des végétaux, base du régime alimentaire : avant tout des produits à base de céréales (surtout orge, aussi du blé, du froment), également des légumineuses (pois-chiches, lentilles, fèves) et autres légumes et condiments (poireaux, oignon, ail), des dattes, de l'huile, du miel ; des textes de distributions alimentaires aux femmes du palais attestent aussi de la consommation de fruits (figues, prunes, poires, pommes)[257]. Les céréales servent à fabriquer diverses sortes de pains ou galettes, des gruaux ou bouillies, auxquels peuvent aussi être ajoutés des légumes et des fruits à coque. Le mersum, une sorte de gruau ou de pâtisserie, est particulièrement prisé. Des épices semblent relever les mets (cumin, coriandre)[258]. Des boissons fermentées sont confectionnées, surtout des sortes de bières, aussi du vin, qui peuvent être aromatisés avec des épices et des essences (comme la myrte)[259]. La viande (fraiche ou plutôt séchée et fumée ?) n'est pas un produit de consommation courante, sont également consommés divers types de poissons, des crevettes, des sauterelles[260]. L'approvisionnement en sel est également important dans la documentation textuelle[261]. La table du roi devait se distinguer par la présence de mets en abondance, mais aussi de mets de choix, rares ou exotiques. Des textes documentent la recherche de champignons poussant dans le désert (kam'ātum, parfois appelés des « truffes »)[262]. D'autres textes documentent la construction de glacières (bīt šurīpim, « maison de la glace »), dont Zimri-Lim équipe ses palais royaux (à Mari, non identifié dans le palais royal, et à Terqa et Saggaratum) car c'est un élément de distinction[263], ainsi que la collecte de glace pour les maintenir au frais[264].

Plusieurs installations de stockage alimentaire et de cuisine ont été identifiées dans le palais. Les entrepôts alimentaires semblent organisés suivant un principe hiérarchique : dans le secteur occidental ont été dégagées des pièces allongées où sont stockées des jarres maintenues à la verticale dans des banquettes aménagées à cet effet, avec des restes de scellés de jarres et des portes indiquant un contrôle de l'accès, peut-être les réserves destinées aux grandes occasions (banquets), d'autres magasins plus petit ayant été identifiés ailleurs, dans la maison des femmes, et enfin certains sont spécialisés dans le stockage de l'huile et du vin[265]. Deux secteurs de cuisine ont été identifiés : une unité dans la partie occidentale, proche de la salle du trône, dispose en son centre d'un grand four voûté et de salles de services autour, sans doute un secteur destiné à la cuisson des gâteaux et des pains[266], comme l'indique la présence de moules à gâteaux décorés de motifs d'animaux et de femmes nues[267] ; une autre cuisine a été identifiée dans l'unité nord-est consacrée à l'intendance, avec une banquette comprenant quatre petits foyers et un plus grand[268]. Les textes concernant la population féminine indiquent que c'est parmi celles-ci que se trouvent les personnes travaillant aux cuisines du palais, sous la supervision des économes, certaines étant spécialisées dans la fabrication d'un type d'aliment précis (pains, mersum, des types de bière), d'autres dans la transformation des produits céréaliers (« glaneuses » chargées de décortiquer les céréales, meunières chargées de les réduire en farine), et peut-être des porteuses de repas, placés dans des dispositifs visant à les tenir au chaud. Les textes indiquent également que deux scribes, Belti-lamassi et Eshtar-shamshi, sont attachées au service des cuisines, ce qui se retrouve dans une analyse paléographique des tablettes de « repas du roi » qui a indiqué que deux personnes les ont rédigées[189].
Le roi mangeait au moins deux fois par jour, le matin et le soir. Il était toujours accompagné, par des hauts dignitaires, sa garde, des représentants de cours étrangères. On ne sait pas si les épouses du roi l'accompagnaient lors de ses repas ; quelques textes documentent les « repas de la reine », pris par Shibtum avec un entourage restreint (sans doute ses enfants et suivantes) lorsque le roi était absent de la cour. Lors d'un repas normal (« intime ») du roi, au moins une vingtaine de personnes devait l'accompagner. Les banquets en revanche regroupent un plus grand nombre de personnes, peut-être jusqu'à un millier. Ils se tiennent en divers endroits du palais, notamment le papahum et les deux cours, et aussi dans des jardins[269],[270],[271].
Le banquet royal fait l'objet de grandes attentions en raison des nombreux enjeux politiques qui l'entourent[272]. Cela concerne en particulier les réceptions de diplomates étrangers. Lorsqu'ils résident au palais, le roi doit pourvoir à leurs besoins, dont leur alimentation, et il arrive qu'ils se plaignent d'être mal reçus. Des discussions politiques importantes peuvent avoir lieu lors de ces réceptions. C'est dans ce contexte que transparaissent les questions d'étiquette et de protocole entourant les banquets royaux : le placement des convives est lourd de symboles, la proximité du roi étant une marque d'honneur (et une possibilité de discuter directement avec lui), de même que le fait de partager ses plats, et les pratiques de politesse et d'hommage à un personnage de rang élevé sont précisément étudiées[273],[274],[275]. Une lettre fragmentaire fait allusion à un incident lié à la question du nombre de fois qu'il fallait s'incliner :
« … Ils s’inclineront 3 fois ; lorsqu’ils entreront pour le repas, ils s’inclineront de la même façon 3 fois. » J’avais (alors) dit : « Il suffira de s’incliner 2 fois ; (mais) lorsqu’ils seront assis face à moi pendant le repas, ils devront s’incliner en fonction du nombre des plats que je leur présenterai. »
Tes serviteurs siégeaient donc en ma présence pour le repas (quand), sur le gruau dont je m’étais régalé, j’en ai laissé et l’ai présenté à l’un de tes serviteurs. Il s’est incliné. Je me suis dit : « Le gruau lui plaît. » J’en ai donc rajouté et du gruau, une seconde fois, [je lui en ai présenté]. Il l’a pris sans s’incliner[276]…. »
Le roi affirmait son statut non seulement par la qualité des mets présentés à sa table, mais aussi par celle de la vaisselle de luxe dont il disposait (qui est aussi un des principaux produits que les rois s'offrent entre eux). Les objets précieux en métal ayant été refondus dans l'Antiquité, il faut se tourner vers les textes d'inventaire les concernant (environ 300 documents) pour les connaître[245]. Les vases sont en or et en argent, également en bronze, parfois en faïence et en pierres semi-précieuses ou en fer. Ils sont rangés dans des réserves disposant de banquettes aménagées à cet effet, où ils étaient enfermés sous scellés, et séparés en plusieurs stocks ayant des responsables différents, sans doute sous la supervision de l'échanson. Au moment de son expédition en Syrie dans sa neuvième année, Zimri-Lim dispose d'environ 300 vases d'argent et 50 d'or, soit respectivement 90 et 30 kilogrammes. La fréquence des inventaires s'explique par le fait que la rotation de ces stocks semble rapide, notamment en raison des entrées et sorties liées à leur usage en tant que présents. Des orfèvres sont employés pour produire ce type d'objets, parfois en refondant des plus anciens. Les listes ordonnent les objets suivant leur matière, leur poids, leur volume, leur fonction. Les formes courantes sont des chaudrons, des grosses jarres, des bassins, des aiguières, des vases à boire, ces derniers représentant une forte proportion des vases en or et en argent. Ils semblent richement ornés, décorés par des gravures ou reliefs légers, ou encore des protomés, empruntant parfois leurs formes à des fruits ou des animaux. Les textes ne précisent cependant pas les usages de ces vases, et il est possible qu'une partie soit seulement exposée lors des banquets[277]. La gestion de la vaisselle de luxe lors des banquets, ainsi que la charge de couper et de servir le vin sont confiées à des échansons (zamardabbum, šāqûm)[278].
Musiciennes, musiciens et saltimbanques à la cour
modifierLa population féminine du palais était composée de nombreuses « musiciennes »[279]. Un texte de la sixième année de règne indique qu'elles sont plus de 200, dont des apprenties et aussi trois enseignantes plus âgées. Les plus importantes sont les grandes musiciennes, au nombre de 90, dont l'ancienne favorite de Yasmah-Addu. D'autres catégories comme les kezertum sont sans doute aussi des musiciennes. Le statut de ces musiciennes est ambigu : un bon nombre d'entre elles sont en fait des concubines du roi, comme l'atteste le fait qu'elles lui donnent des enfants ; d'autres en revanche ne le sont assurément pas, puisque cette catégorie comprend des membres de la famille du roi. Mais elles sont quoi qu'il en soit toutes effectivement des spécialistes de l'art musical, très prisé dans les cours de l'époque, pour les divertissements mais aussi et surtout pour les rites religieux. Pour toutes ces raisons, les musiciennes font l'objet de présents entre les cours, et c'est probablement pour cette raison qu'on trouve autant d'apprenties au palais. De plus lorsqu'il remporte une victoire militaire Zimri-Lim intègre à son palais des musiciennes capturées[280]. Une lettre comprenant un ordre du roi à la reine afin qu'elle organise le déplacement de musiciennes dans vers son palais de Saggaratum, précise qu'elles doivent venir avec des instruments de luxe, qui vont élever encore plus la somptuosité de leurs performances[281],[282].
Les musiciens hommes ont également un statut élevé et s'échangent entre les cours. Ceux qui sont attachés au palais de Mari n'y résident apparemment pas. Les listes indiquent la présence de musiciens, et aussi de lamentateurs (kālum, spécialisés dans les rites religieux) et saltimbanques, en nombre moins élevé que les musiciennes[283]. Le roi dispose d'un « chef de musique » (nargallum), d'abord Rishiya qui avait cette fonction sous Yasmah-Addu, puis Warad-ilishu qui met apparemment du temps avant de gagner sa confiance. Si on ne le voit pas pratiquer lui-même la musique dans les textes, c'est assurément un spécialiste de cet art. Sa fonction consiste à superviser les musiciens et musiciennes du palais, en particulier leur formation, ainsi que la gestion des instruments, à organiser les performances et à diriger chœurs et orchestres. Son lieu de travail à Mari est le « conservatoire » (mummum). Il se voit en plus confier des missions diplomatiques dans lesquelles la musique ne semble pas jouer un rôle, mais plutôt lié au fait que sa fonction le met en contact avec le monde féminin puisqu'il s'agit d'affaires matrimoniales. Il reçoit des présents de la part du roi, et dispose d'un domaine apparemment important, où il emploie des musiciens comme instructeurs[284],[285],[286]. Une lettre de Warad-ilishu indique par exemple comment il organise la formation de jeunes captives de guerre destinées à devenir musiciennes, en prévoyant qu'elles y soient confinées :
« Dis à mon seigneur : ainsi (parle) Warad-ilišu, ton serviteur.
À propos des apprenties musiciennes de Mišlan dont mon seigneur m’a dit : « [Qu]’on les conduise à Ṣuprum ! », [à pré]sent, que mon seigneur envoie des ordres stricts à Yasim-Sumu. Mon seigneur doit lui attribuer là-bas une barque et un domestique-gerseqqûm de confiance afin qu’on les (y) conduise.
Si ce n’est pas possible, j’ai vu dans la demeure d’Išar-Lim une installation-wartum : elle offre la sécurité (est forte) comme un ergastule. Qu’elles y habitent ! Les enseignants (en) sont tout proches ; mes lyres-šebîtum sont (aussi) toutes proches à leur disposition[287]. »
Si la musique est en général plus une activité liée au culte religieux ou à l'éducation culturelle, Zimri-Lim employait aussi des saltimbanques ou histrions (aluzinnum, huppūm) pour son amusement, en tout cas pour des performances moins sacrées. L'un d'entre eux, Piradi, apparaît dans plusieurs textes. Il accomplit des performances (« danses »), avec sa troupe, lors de repas, et accompagne le roi lors de déplacements. Il ne semble pas avoir été en permanence au service du roi, mais plutôt embauché occasionnellement[288],[289].
Postérité
modifierAprès la chute de Mari, la région correspondant à l'ancien cœur du royaume reprend son indépendance sous la lignée des « rois de Hana », qui règnent peut-être depuis Terqa. Un de ces rois porte le nom de Zimri-Lim[290],[291].
Zimri-Lim apparaît dans un texte littéraire babylonien, connu de manière fragmentaire, qui évoque la prise de Mari et d'Eshnunna par Hammurabi[292].
Notes et références
modifier- 1 2 Durand dans SDB 2008, col. 305 et 321.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 33.
- ↑ Dominique Charpin, « Les archives de Mari de l'époque amorrite », sur Proclac.cnrs.fr, (consulté le ).
- ↑ (en) Jean-Marie Durand, « Mari (B) Texts », dans David Noel Freedman (dir.), Anchor Bible Dictionary, vol. 4, Londres et New York, Doubleday,
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 12-18.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 10.
- ↑ Frayne 1990, p. 623-625.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 9-10 et 257-260.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 24.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 21.
- ↑ Ziegler et Charpin 2003, p. 18-19.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 331-348.
- ↑ Charpin 2008, col. 249-250.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 349-350.
- ↑ Charpin 2008, col.250-252.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 351-360.
- 1 2 3 4 Charpin 2008, col.253.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 360.
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- ↑ Arkhipov 2022, p. 360-361.
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- ↑ https://www.archibab.fr/T7059 (consulté le 07/01/2023)
- ↑ Charpin 2008, col.253-254.
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- ↑ Charpin 2008, col.254.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 367-369.
- ↑ Charpin 2008, col. 254.
- ↑ Charpin 2008, col. 254-255.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 369-370.
- 1 2 Charpin 2008, col. 255.
- ↑ Arkhipov 2022, p. 370-371.
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- ↑ Arkhipov 2022, p. 371-375.
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- ↑ Rutz et Michalowski 2016, p. 21-23.
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- ↑ Arkhipov 2022, p. 378-379.
- ↑ Ziegler 1999, p. 50-51.
- 1 2 Durand 2000, p. 273-275.
- 1 2 3 Ziegler 2017, p. 296.
- ↑ https://www.archibab.fr/T8536 (consulté le 23/02/2023)
- ↑ Charpin 2008, p. 253.
- ↑ Ziegler 1999, p. 44-46.
- ↑ Ziegler 1999, p. 52-54.
- ↑ Durand 2000, p. 295-299.
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Période paléo-babylonienne/amorrite
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- Dominique Charpin, « Histoire politique du Proche-Orient amorrite (2002-1595) », dans Dominique Charpin, Dietz-Otto Edzard et Marten Stol, Mesopotamien : die altbabylonische Zeit, Fribourg et Göttingen, Academic Press Fribourg ou Vandenhoeck & Ruprecht, (lire en ligne), p. 25-480.
- Dominique Charpin, « Histoire et vie politique de Mari à l'époque amorrite », dans Jacques Briend et Claude Tassin (dir.), Supplément au Dictionnaire de la Bible vol. 14, Letouzey & Ané, , col. 248-274.
- (en) Ilya Arkhipov, « The Middle East after the Fall of Ur: From Assur to the Levant », dans Karen Radner, Nadine Moeller et Daniel T. Potts (dir.), The Oxford History of the Ancient Near East, Volume 2: From the End of the Third Millennium BC to the Fall of Babylon, New York, Oxford University Press, , p. 310-407
Règne de Zimri-Lim
modifier- (en) Jack M. Sasson, « The King and I: a Mari King in Changing Perceptions », Journal of the American Oriental Society, vol. 118, no 4, , p. 453-470 (JSTOR 604782)
- Nele Ziegler, Florilegium Marianum IV : Le Harem de Zimrî-Lîm : la population féminine des palais d'après les archives royales de Mari, Antony, SEPOA, coll. « Mémoires de NABU » (no 5), (lire en ligne)
- Denis Lacambre, « Études sur le règne de Zimrî-Lîm de Mari », Revue d'assyriologie et d'archéologie orientale, vol. 95, no 1, , p. 1-21 (lire en ligne)
- (de) Nele Ziegler, « Zimrī-Lîm », dans Reallexikon der Assyriologie und Vorderasiatischen Archäologie, vol. 15, t. 5/6, (lire en ligne), p. 295-299
- Jean-Marie Durand, « La prise du pouvoir par Zimrî-Lîm roi de Mari », Journal des savants, 2022, n°1, p. 3-21 (lire en ligne)
Voir aussi
modifierLiens internes
modifierLiens externes
modifier- Dominique Charpin, « La Haute-Mésopotamie au XVIIIe siècle av. J.-C. : galerie de portraits. Un roi : Zimri-Lim », sur Collège de France, (consulté le ).
- Dominique Charpin, « La Haute-Mésopotamie au XVIIIe siècle av. J.-C. : galerie de portraits. Zimri-Lim, le retour », sur Collège de France, (consulté le ).