Zémarque
Zémarque, également orthographié Zémarche (en latin Zemarchus ; en grec ancien Ζήμαρχος, Zêmarchos), est un aristocrate byzantin et un diplomate du VIe siècle, connu pour avoir été l'émissaire de l'empereur Justin II auprès des Göktürks lors d'une mission diplomatique particulièrement lointaine pour l'époque, vers 569-570.
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Rapport de l'ambassade de Zémarque (d) |
Rapportée de manière assez détaillée par les sources byzantines, cette mission permet d'approcher les conditions de la diplomatie byzantine et offre un aperçu du monde nomade et de sa perception par les Byzantins, autant que des relations possibles le long des routes de la soie.
Si Zémarque parvient à nouer de bons contacts avec les Göktürks et à rentrer à Constantinople, non sans quelques péripéties, aucune alliance concrète n'est conclue à cette occasion, même si les contacts demeurent, oscillant entre début d'hostilité et recherche d'alliance.
À propos de Zémarque
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Une biographie incertaine
modifierLa biographie de Zémarque est entourée d'un voile d'incertitude car il existe plusieurs homonymes. Ainsi, un Zémarque est connu comme préfet de Constantinople avant 562, avant de devenir comte d'Orient et de réprimer une révolte à Antioche, puis de redevenir préfet en 565[1]. D'autres correspondances sont recensées, parmi lesquelles un curateur des palais sacrés officiant dans les années 560, dont le nom apparaît sur des poids en bronze. Il est impossible d'être certain qu'il s'agisse, à chaque fois, du même homme[2].
Concernant l'ambassadeur, il est originaire de Cilicie et de rang sénatorial, ce qui en fait un membre de l'aristocratie impériale[3]. Servant comme magister militum en Orient, il est l'un des principaux généraux de l'Empire byzantin en première ligne contre l'Empire perse des Sassanides[2].
Sources pour l'histoire de l'ambassade
modifierC'est principalement par le récit de Ménandre le Protecteur que l'ambassade de Zémarque est connue. Toutefois, d'autres chroniqueurs byzantins ont repris des éléments de ce voyage, comme Théophane de Byzance dont l'essentiel de la chronique historique a été perdu mais dont certains éléments relatifs aux relations entre Byzantins et Turcs au VIe siècle ont été préservés[4]. Jean d'Éphèse rapporte également des points complémentaires au récit de Ménandre, en particulier sur le dîner entre Zémarque et le khagan des Göktürks[5].
Dans l'article qu'il consacre à ce sujet, Mark Dickens souligne que Jean d’Éphèse ne se contente pas de reprendre le récit de Ménandre le Protecteur, ce qui en fait une source d'autant plus digne d'intérêt. En outre, ses objectifs sont différents : là où Ménandre le Protecteur livre un récit détaillé d'une mission diplomatique, conforme à la vocation d'histoire politique de son œuvre, s'appuyant possiblement sur des rapports officiels issus du Bureau des Barbares, l'aspect d'histoire ecclésiastique de Jean d'Éphèse implique une approche différente[6].
Enfin, les récits de Théophylacte Simocatta et de Jean d'Épiphanie se contentent de mentionner l'ambassade dans leurs écrits[7].
Contexte de l'ambassade
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Dans les années 568-569, l'empereur Justin II (r. 565-578) mène une intense diplomatie contre les Sassanides, rivaux des Byzantins en Orient. Il tente notamment de s'allier avec le khaganat des Göktürks, puissant empire nomade d'Asie centrale qui a émergé en quelques décennies pour devenir également un rival des Sassanides. Il s'agit alors plus précisément du khaganat turc occidental. Dès 563, de premiers contacts sont attestés avec l'Empire alors gouverné par Justinien (r. 527-565), qui reçoit des émissaires lui enjoignant de ne pas s'allier aux Avars, ennemis des Göktürks[N 1].
Ces Göktürks envoient ensuite une ambassade à Constantinople en 568-569. Elle est menée par un marchand sogdien du nom de Maniakh, ce qui confirme le rôle de ce peuple en matière de commerce, la Sogdiane étant alors un important carrefour commercial. Maniakh propose notamment des facilités commerciales dans le commerce de la soie, alors que les Byzantins tentent de sortir de leur dépendance à ce sujet à l'égard des Perses[10]. En outre, le même Maniakh vient d'essuyer une fin de non recevoir de Khosro Ier à ses ouvertures commerciales, dans un contexte de détérioration des relations entre les Göktürks et les Sassanides[11]. Néanmoins, avec le développement d'une culture locale du ver à soie, les Byzantins sont surtout intéressés par l'idée d'une alliance militaire contre ces mêmes Sassanides. Ainsi, Justin II charge Zémarque de raccompagner Maniakh en Sogdiane et de relayer la parole impériale à la cour des Göktürks, en leur proposant d'unir leurs efforts face à un rival commun[4]. Le byzantiniste Mihaly Dobrovits a postulé que des missionnaires monophysites, actifs jusqu'en Asie centrale, ont pu faciliter la préparation de cette mission diplomatique, notamment dans le choix du trajet. Toutefois, Mark Dickens estime peu probable que ces missionnaires aient été aussi loin vers l'est[12].
L'ambassade
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Le voyage vers les Göktürks
modifierBien que des relations indirectes entre l'Empire romain puis byzantin et la Chine soient attestées, Zémarque semble être le premier dignitaire officiel romain à se rendre au cœur de l'Asie centrale. Il ne part pas seul et se fait accompagner d'une suite pour convoyer notamment des cadeaux diplomatiques. Le récit de son voyage tient beaucoup à Ménandre le Protecteur[13] qui indique qu'il part en pour un an, tandis que Jean d'Éphèse date son retour de 571. Il n'emprunte pas la route septentrionale par la Crimée en raison de l'influence des Avars, rivaux des Byzantins autant que des Göktürks, mais passe plutôt par le nord du Caucase puis la mer Caspienne[14].
Zémarque rencontre Istämi, le chef des Göktürks, près d'une montagne appelée Ektag ou la « Montagne Dorée », qui se réfère possiblement au massif de l'Altaï, à celui de Tien Shan ou bien métaphoriquement au centre du pouvoir göktürk. Par ailleurs, d'autres sources, notamment chinoises et archéologiques, laissent à penser que c'est dans le bassin de l'Ili que les Göktürks ont leur capitale. Selon Jean d’Éphèse, Istämi est alors entouré de huit représentants ou huit chefs, tandis que Ménandre évoque la division du territoire des Göktürks en huit entités à la mort d'Istämi. Il pourrait s'agir d'une confirmation de la structure fédérale de l'empire des Göktürks, qui s'appuie sur un ensemble de peuples, dont la confédération des Tiele[14].
Selon le récit rapporté par Ménandre, Zémarque participe à un rituel de purification par le feu :
« Certains autres membres de leur tribu firent alors leur apparition : ils se présentèrent comme exorcistes chassant les mauvaises influences et allèrent à la rencontre de Zémarque et de ses compagnons. Ils se saisirent de tous les bagages qu'ils transportaient avec eux et les disposèrent sur le sol. Ils mirent ensuite le feu à des branches, chantèrent dans un dialecte barbare tout en faisant grand bruit avec des cloches et des tambours, agitèrent au-dessus des bagages les rameaux enflammés qui crépitaient, puis, pris de frénésie et agissant comme sous l'effet de la folie, s'imaginèrent qu'ils repoussaient ainsi les mauvais esprits[15]. »
Ce rituel correspond assez largement à ce qui est décrit ultérieurement par d'autres voyageurs comme Jean de Plan Carpin au XIIIe siècle et qui subsiste dans certaines régions d'Asie centrale jusqu'au XXe siècle[16]. Dans le même temps, les Göktürks auraient essayé de vendre du fer aux Byzantins, un métal relativement précieux dans la région, dont la maîtrise est parfois encore récente et qui vise peut-être à prouver aux visiteurs leur autonomie dans ce domaine[17].
Le séjour chez les Göktürks
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Selon Jean d'Éphèse, le chef göktürk aurait éprouvé une grande affliction de la venue de Zémarque car une prophétie aurait relié l'arrivée d'une ambassade romaine avec la fin du monde. Il est possible d'y voir un écho de la tradition des quatre empires, présente dans le Livre de Daniel pour le christianisme mais qui semble également commune à d'autres traditions moyen-orientales, attribuant au quatrième empire (l'Empire romain) un rôle eschatologique[18]. En tout, Zémarque est reçu trois fois par Istämi, dans différents endroits mais toujours entouré d'un certain luxe. La première fois, Istämi est assis sur un trône en or et Zémarque lui offre des cadeaux diplomatiques d'une haute valeur ; une autre fois, il aurait été couché sur un lit, soutenu par quatre paons en or[19]. Selon Ménandre le Protecteur, Zémarque aurait tenu le discours introductif suivant :
« Chef de si nombreuses nations, notre grand empereur, voulant répondre à votre amitié pour les Romains, vous souhaite, par l'entremise de son ambassadeur, une prospérité inaltérable. Puissiez-vous dompter tous vos ennemis et revenir chargé de leurs dépouilles ! Loin de nous la jalousie, qui peut rompre les liens de l'amitié ! Nous tenons pour amie la nation des Turcs et tous ses vassaux ; usez des mêmes sentiments à notre égard[20]. »
Lors de son séjour, Zémarque et sa suite sont particulièrement bien traités et témoignent de l'étalage de richesse dont fait preuve Istämi, avec une abondance de vaisselle en or et en argent, ainsi que d'autres objets de valeur dont la qualité est semblable à celle que peuvent connaître les Byzantins[20],[19]. Des statues sont notamment évoquées, ce qui laisse possiblement envisager une influence bouddhiste. Istämi aurait aussi présenté à Zémarque une esclave décrite comme d'ethnie Kherkhir, un terme que les historiens rattachent parfois aux Kirghizes[21]. Les descriptions laissent apparaître un mode de vie typiquement nomade avec des campements de tentes[22]. Les Göktürks semblent également consommer une forme d'alcool qui pourrait être de l'alcool de riz, voire du koumis[22].
Par la suite, Zémarque accompagne le dirigeant étranger vers une campagne contre les Sassanides et se rend peut-être dans sa résidence d'hiver, à Talas[23]. Toutefois, sur le chemin, Istämi reçoit un émissaire perse, qu'il traite bien moins chaleureusement que Zémarque. Au cours des échanges, l'ambassadeur perse tente de faire comprendre à Istämi que les Byzantins sont tributaires des Sassanides, ce à quoi Zémarque aurait répondu que l'Empire romain s'est emparé par le passé de Ctésiphon, notamment sous Trajan, dont une statue serait vénérée par les Perses au sein même de leur capitale[23]. Surtout, Istämi se montre condescendant envers l'émissaire perse, qui, lui-même, perd sa contenance, ce qui est peut-être le but visé par le souverain turc pour justifier son action guerrière[24]. Quoi qu'il en soit, les Perses en tirent prétexte eux-mêmes pour justifier leurs velléités bellicistes à l'égard des Byzantins[25].
Le voyage de retour
modifierAprès cet épisode, Zémarque repart pour Constantinople. Ménandre le Protecteur donne quelques détails sur le voyage de retour. Il n'est pas accompagné de Maniakh, entretemps décédé, mais par son fils et un certain Tagma, qui jouirait du titre de tarkhan[26]. En chemin, il se serait arrêté dans une cité des Kholiatai proche d'un grand lac[N 2], qu'il est difficile d'identifier mais possiblement liée à la région du Khwarezm ou à celle de Qarluq. Durant son séjour de trois jours, Zémarque aurait fait l'objet d'une grande curiosité, mais seule l'élite locale aurait eu l'autorisation de le rencontrer[23].
Dans le but d'informer Constantinople de son retour, il envoie un certain Georges accompagné de plusieurs Turcs qui rallient la capitale byzantine par une voie décrite comme désertique et aride, plus rapide que celle empruntée par Zémarque mais difficilement identifiable. Il pourrait s'agir d'un trajet à travers la grande steppe eurasienne au nord des mers Noire et Caspienne[27].
Quant à Zémarque, il aurait cheminé au nord de la Caspienne, franchissant plusieurs fleuves, vraisemblablement l'Emba, l'Oural et la Volga[N 3]. Un autre fleuve, appelé Kofin dans les sources et qui se jetterait dans un lac, est plus difficile à identifier. Il pourrait s'agir du fleuve Kouma, qui se jette également dans la Caspienne mais est situé à proximité de terres sous influence perse : il apparaîtrait risqué de s'en approcher, d'autant que lors de ce périple, Zémarque est alerté par les Oghours, l'un des peuples sous la tutelle des Göktürks, que des Perses sont à sa recherche. Un autre cours d'eau possible serait alors le Kouban, lequel se jette sur la façade orientale de la mer d'Azov[28].
Dans tous les cas, Zémarque bifurque ensuite vers le sud pour rejoindre l'Empire par l'extrémité ouest du Caucase, se hâtant pour éviter une attaque possible tant des Sassanides que des Oromushki, une tribu méconnue par ailleurs. Il aurait été reçu par les Alains et leur roi, du nom de Sarosius (en), lequel refuse d'abord de recevoir les représentants des Göktürks avant qu'ils ne soient désarmés. Il met ensuite en garde Zémarque à propos de la présence perse en Svanétie. Pour tromper celle-ci, Zémarque envoie quelques porteurs dans leur direction[N 4] et part, lui, dans une autre, visiblement plus au nord, vers une région qui pourrait être l'Abkhazie (le pays des Apsiles), jusqu'à Rogatorium, un lieu difficile à identifier mais qui pourrait être un fort[30]. Zémarque embarque ensuite sur un navire, possiblement à Dioscurias, l'actuelle Soukhoumi[31]. Une fois arrivé en terres byzantines, près du fleuve Phasis, Zémarque rejoint Trébizonde par bateau puis aurait emprunté les voies romaines jusqu'à Constantinople[32],[33].
Des résultats fragiles
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Si le commerce de la soie bénéficie de cette ambassade[34], ses résultats tangibles restent d'ampleur limitée alors qu'en 572, l'Empire byzantin rentre frontalement en guerre avec les Sassanides après des années de montée des tensions et de manœuvres diplomatiques aux marges des deux empires. Toutefois, les contacts noués perdurent quelque peu. En 576, sous la régence du futur Tibère II Constantin (r. 578-582), une nouvelle ambassade est menée par Valentinus alors que les Göktürks s'approchent des environs directs de la Crimée byzantine. Cette fois, les relations sont plus tendues et achoppent notamment sur le souhait des Byzantins de ne pas entrer trop ouvertement en guerre contre les Avars, adversaires des Göktürks. Quelques années plus tard, les Göktürks prennent Bosporus d'assaut[35].
Plus largement, la distance et le contentieux autour des relations avec les Avars font partie des raisons qui expliquent la faiblesse de l'alliance. Quoi qu'il en soit, ces échanges démontrent les connexions possibles à longue distance entre des empires qui partagent des frontières communes avec un rival commun et se placent tous deux sur un axe commercial partagé, en l'occurrence, les routes de la soie, permettant tant des interactions commerciales que militaires[36]. Dans les années 620, en pleine guerre avec les Sassanides et alors qu'ils sont en grande difficulté, les Byzantins menés par Héraclius (r. 610-641) parviennent cette fois à une alliance concrète avec les Göktürks, qui lancent un raid sur les arrières des Sassanides, contribuant au reflux et à la défaite finale de ces derniers[37].
Notes et références
modifierNotes
modifier- ↑ Un doute est parfois émis sur la provenance de ces émissaires, envoyés par le roi des Kirmikhiones, un terme souvent rattaché aux Turcs dans la littérature d'alors mais que des historiens ont pu rattacher à des Avars ou à un groupe qui leur est proche[9].
- ↑ Ce grand lac n'est pas identifié avec certitude, il pourrait s'agir de la mer d'Aral ou de la mer Caspienne, bien connues des Gréco-Romains. La géographie lacustre et fluviale de la région pouvant changer au fil des siècles, il n'est pas évident d'identifier précisément le lieu évoqué.
- ↑ Respectivement les fleuves Ikh, Daikh et Attila dans le texte de Ménandre le Protecteur[19].
- ↑ Plus précisément, ils se rendent dans la région de Miusimie, qui peut être identifiée à la vallée du Kodori[29].
Références
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