Édouard Taubé
Édouard Taubé est né le 30 juillet 1939 à Persan-Beaumont (Val-d'Oise) et décédé le 13 novembre 2021 à Paris. Membre de Socialisme ou Barbarie (1961-1963), puis de Voix Ouvrière à partir de 1964, qui se renommera Lutte Ouvrière (LO) suite à sa dissolution en 1968. Édouard Taubé compte parmi la poignée de militants à l’origine de la « minorité » de LO qui deviendra « Fraction l’Étincelle » en 1996. Il fait partie de la direction de la Fraction qui sera exclue de LO en 2008 et adhèrera au NPA lors de sa fondation en 2009.
| Naissance | Persan-Beaumont |
|---|---|
| Décès |
(à 82 ans) Saint-Cloud |
| Pseudonyme |
Mody |
| Autres noms |
Gil Lannou, Marcus |
| Nationalité | |
| Activité | |
| Famille |
Vladimir Alboull (1894-1994) |
| Père |
David Taubé |
| Mère |
Bella Klajn |
| Fratrie |
Annie Taubé |
| Parti politique |
Socialisme ou barbarie, Voix Ouvrière, Lutte ouvrière, NPA |
|---|---|
| Idéologie |
Capitalisme d’État, trotskisme, communisme révolutionnaire |
Origines
modifierLes parents d’Édouard Taubé, Bella Klajn et David Taubé, étaient des Juifs polonais. Ils s’étaient rencontrés à Liège en Belgique dans les années 1920 où ils étaient venus faire leurs études supérieures, car la loi empêchait alors les Juifs d’étudier en Pologne.
La mère d’Édouard, Bella, a des sympathies socialistes pour le Bund, l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie, et pour Rosa Luxembourg ou Léon Trotsky qui sont Juifs.
Sorti avec un diplôme d’Ingénieur, son père, David, ne trouve du travail qu’en France, dans l’usine Schneider de Champagne-sur-Seine près de Fontainebleau. Bella le rejoint.
A Schneider, David rencontre Vladimir Alboull, un ancien officier d’artillerie russe, avec qui il se lie d’amitié. Vladimir avait combattu en 1914 dans l’armée du tsar, puis contre les bolcheviks dans l’armée de Dénikine. Après la défaite des armées blanches, il fuit la Russie en 1921 et arrive en France. Sa famille, qui était restée en Russie, sera décimée par Staline.
David perd son travail durant la crise des années 30. Il sympathise avec des militants du Parti Communiste Français. Avec Bella, ils déménagent un moment à Persan-Beaumont dans le Val d’Oise, où Édouard nait en 1939.
Survient la guerre. Édouard et sa mère se réfugient dans les Cévennes, dans le petit hameau de Belle Poelle. Ils sont cachés par des Protestants. La petite famille s’agrandit avec la naissance d’Annie. Les deux enfants seront plusieurs fois sauvés grâce à l’intervention d’un pasteur ou par celle de policiers français engagés dans la Résistance et qui les avertissent quand les milices de Vichy font des rafles.
Après-guerre, ils retournent à Champagne chez Vladimir que toute la famille appelle « Diadia », ce qui veut dire « oncle » en Russe, alors que son père David se sépare de Bella. Ils vivront des moments heureux avec Diadia. Ce qui vaudra à Édouard d’être traité de « Russe » à l’école communale.
Après la guerre, Bella et David découvrent que pratiquement toute leur famille restée en Pologne est morte : Isaac, Donia, Elias, Franka, Raissa… Les uns à Auschwitz, les autres d’épuisement dans le ghetto de Lodz. Seul le frère de David a survécu et s’est établi en Uruguay.
Parcours politique
modifierEntre un beau-père russe blanc, une mère socialiste, un père communiste, des policiers et des Protestants français qui le sauvent des griffes des nazis, Édouard Taubé comprend vite que le monde est complexe. Et que les idées et les gens, c’est différent.
Après le lycée à Fontainebleau, Édouard monte à Paris en 1959 suivre des études à Sciences Po et à la Sorbonne. Il est révolté par les injustices du monde (la Shoah, le stalinisme, la misère, la famine, les guerres coloniales…). La répression violente de la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961 auquel il assiste, et qui fit plusieurs morts, déterminera à jamais son engagement politique.
Édouard participe à toutes les manifestations contre la guerre d’Algérie, comme celle de Charonne en 1962 ou aux côtés du photographe Elie Kagan avec qui il devient ami.
Socialisme ou Barbarie
modifierEn 1961, il rejoint le groupe Socialisme ou barbarie de Castoriadis, né d'une scission avec le Parti Communiste Internationaliste, la section française de la Quatrième Internationale. Édouard participe aux débats et aux activités d’une joyeuse bande d’intellectuels engagés, comme le Catalan Alberto Maso March, dit « Véga », qui publie un mensuel « Pouvoir Ouvrier » en direction des entreprises comme Renault ou Chausson. Vega était un ancien militant du POUM, réfugié en France et qui s’était échappé du camp de concentration d’Argelès-sur-Mer dans les Pyrénées-Orientales.
La fin de la guerre d’Algérie marque l’heure des recompositions et des choix. Socialisme ou Barbarie éclate en 1963. Édouard tente de maintenir le drapeau du marxisme révolutionnaire au sein de la "contre-tendance" avec Lyotard et Pierre Guillaume, puis, avec quelques militants, dans une éphémère « Ligue Communiste Révolutionnaire » durant un an[1]. Il a des échanges avec Guy Debord de l’Internationale situationniste[2][3]. En mars 1963, il passe un mois avec les mineurs en grève du Nord de la France.
Voix Ouvrière
modifierConvaincu de l’importance de s’implanter dans la classe ouvrière, Édouard Taubé adhère finalement à Voix Ouvrière (VO) en 1964 avec 4 camarades et une vingtaine de sympathisants. Il est gagné profondément aux idées trotskystes suite à des discussions avec un des dirigeants de VO, Jacques Morand dit Illy. Édouard est organisé en cellule avec Pierre Bois, dit Vic, un des principaux animateurs et organisateurs de la grève de Renault Billancourt de 1947 et un des cofondateurs avec Robert Barcia, dit Hardy, de Voix Ouvrière en 1956.

Sous le pseudonyme de Mody, Édouard milite parmi les travailleurs, notamment ceux de Citroën qu’il suivra toute sa vie. A l’usine Panhard à la porte de Choisy à Paris, il se lie avec des ouvriers kabyles, des anciens du FLN et un prêtre ouvrier. En 1968, il est en tête des manifestations tant il a la rage. En 1973, il suit le transfert des ateliers de la porte de Choisy sur le site de Citroën à Saint-Ouen. Plus tard en 1982, il se précipite devant l’usine Citroën à Aulnay-sous-Bois, qui vient de se mettre en grève. Il partagera durant 31 ans les luttes et les résistances des ouvriers d’Aulnay jusqu’à la fermeture de l’usine en 2013[4].
Pendant ce temps, Mody ne cesse de recruter parmi les jeunes et les moins jeunes. Il lit énormément, se pose des questions et essaye d’y répondre, notamment sur la question juive et palestinienne. Face au nationalisme palestinien et au sionisme, Édouard est convaincu que seul un état binational socialiste des travailleurs de Palestine donnerait aux luttes des Palestiniens et des Juifs une perspective où chaque peuple trouverait sa place[5].

En 1975, il passe un mémoire d’histoire sur Socialisme ou Barbarie à la Sorbonne sous la direction du maitre-assistant Jean Maitron, le créateur du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier avec qui il conserve des liens d’amitié[6].
Formé dès l’enfance à se faire une opinion par lui-même, Mody a une grande indépendance d’esprit. Cela lui jouera des tours dans les organisations politiques qu’il a pourtant largement contribué à construire. A Lutte Ouvrière, cette indépendance l’amènera à ne jamais être coopté dans les cercles dirigeants de l’organisation[7].
La "mino"
modifierÉdouard Taubé est dès le début partie prenante des camarades qui contestent la position officielle de Lutte Ouvrière sur l’URSS qui nie son basculement en 1989 dans le capitalisme et la fin de l’état ouvrier né lors de la révolution russe de 1917, définitivement entérinée par l’éclatement de l’URSS en 1991. La discussion se tend. Les contestataires sont vite classés comme des opposants et désignés comme la « minorité » de LO.
Permanent technique à Lutte Ouvrière depuis 12 ans, Édouard était le seul des dirigeants de la « minorité » à ne pas être un permanent politique. Il devait travailler pour faire vivre les sociétés créées par Hardy et qui servait de couverture à des activités politiques. En 1991, Édouard est aussi le seul à être licencié par Hardy. Il gagne ensuite sa vie en tant que dessinateur pour des revues professionnelles. Cela n’entamera jamais son engagement pour ses idées.
Fraction l'étincelle
modifierEn 1996, le « minorité » se constitue en fraction, la Fraction l’Étincelle de Lutte Ouvrière, pour se protéger des sanctions disciplinaires et du climat délétère dans LO.
Pendant plus de quarante ans, Mody réalisera de nombreux dessins politiques pour le journal Voix Ouvrière devenu Lutte Ouvrière, puis pour Convergences Révolutionnaires, la revue de la Fraction l’étincelle[8][9]. Mody n’était pas qu’un dessinateur talentueux. Il a écrit de nombreux textes politiques (sur la fin de l’URSS, la Palestine et Israël, la construction du parti révolutionnaire…) à destination interne, contestant par exemple l’activisme et l’ouvriérisme de la Fraction l’Etincelle, ou publiés sous le pseudonyme de Gil Lannou, ainsi que des dizaines de nouvelles, une autobiographie et une histoire de sa famille juive non publiés à ce jour[10].

Il a aidé à la traduction et à la publication du témoignage écrit en Yiddish de Sygmunt Stein, militant communiste polonais parti de Tchécoslovaquie se battre en Espagne dans les Brigades Internationales, qu’Édouard avait connu[11].

Édouard Taubé participe à la création et à l’animation de Saint-Ouen Luttes (SOL), un mensuel de propagande révolutionnaire diffusé à 500 exemplaires sur cette commune encore très ouvrière de la petite couronne parisienne[12]. L’objectif est d'y « exposer les évènements politiques et sociaux de la ville, du pays et du monde, de manière accessible à tout travailleur ». Les rédacteurs et les diffuseurs sont soit des membres d'un comité de chômeurs, de la CNT, du DAL, de Voie Prolétarienne (Partisans), du Comité Palestine de la ville, de la LCR ou encore un syndicaliste révolutionnaire. 84 numéros du journal seront réalisés entre 2000 et 2010. Édouard montre ainsi qu’il est possible de faire travailler et militer ensemble des militants de différents courants d’extrême-gauche. Mais la Fraction se montre peu intéressée par cette expérience.
Édouard Taubé restera jusqu’au bout un intellectuel engagé, un formateur de militants et un homme libre, et nombreux sont les militants révolutionnaires trotskystes qui lui doivent leur engagement. Édouard Taubé est resté membre de la Fraction l’étincelle, qui rejoindra le NPA en 2009 après son exclusion de LO, jusqu’à son décès survenu le 13 novembre 2021 à la suite de deux AVC[13][14][15]. Ses obsèques ont eu lieu au cimetière du Père Lachaise à Paris le 23 novembre 2021 en présence de nombreux amis et militants.
Notes et références
modifier- ↑ Pierre Guillaume, Ébauches et notes, avec quelques correspondances : I.S. - Socialisme ou Barbarie - Pouvoir Ouvrier (lire en ligne), « Bulletin confidentiel, n° 10, juillet 1998 », p. 83 :
« ...j'étais tout au contraire sous l'influence d'un ami très proche (à l'époque), Édouard Taubé, juif également, qui me parlait de "l'extermination des juifs" du matin au soir et du soir au matin. »
- ↑ « Correspondance (Grand format - Autre 2001), de Guy Debord | Éditions Fayard » (Lettres de Guy Debord à Édouard Taubé du 9 aout 1963 et du 17 octobre 1964, citées dans le Volume 2 de la Correspondance de Guy Debord.), sur www.fayard.fr (consulté le ) : « C'est important qu'Édouard fasse une critique de l'I.S. [Internationale Situationniste] (non seulement pour voir ce qu'il en désapprouve, pour éliminer les malentendus superficiels, et que nous gagnions tous à l'honnête confrontation de nos divergences). », p. 162-163, 194-197
- ↑ Guy Debord, « Correspondance (Grand format - Broché 2010), de Guy Debord | Éditions Fayard » (Lettre de Guy Debord à Françoise Lung datant de juin-juillet 1963, publiée dans le chapitre "Lettres retrouvées" du volume "0" de la correspondance de Guy Debord.), sur www.fayard.fr (consulté le ) : « La contre-tendance de gauche (Lyotard, P. Guillaume, Édouard Taubé) arrivera ou n'arrivera pas, je l'ignore, à commencer enfin une activité politique acceptable. Mais au moins elle semble représenter la seule chance de sauver tout le positif du travail ancien de SouB [Socialisme ou barbarie], qui avec la tendance sera avant un an liquidée... », p. 254
- ↑ « Citroën-Aulnay : la grève qui a mis les 300 € mensuels à l’ordre du jour », sur Convergences révolutionnaires (consulté le )
- ↑ « Tribune libre : Trump met la Palestine dans tous ses États », sur Convergences révolutionnaires (consulté le )
- ↑ (en) David Ames Curtis and Agora International, « Cornelius Castoriadis Agora International Website », sur www.agorainternational.org (consulté le )
- ↑ Ivan Sainsaulieu, « La chute de figures militantes révolutionnaires « professionnelles » à Lutte Ouvrière », sur Contretemps, (consulté le )
- ↑ « 1968 - 2021 : l'actualité politique et militante vue par Marcus (alias Mody) », sur Convergences révolutionnaires (consulté le )
- ↑ « http://www.forumamislo.net • Consulter le sujet - 50e fête de Lutte Ouvrière », sur forumamislo.net (consulté le )
- ↑ « Résultats de la recherche - Convergences révolutionnaires », sur www.convergencesrevolutionnaires.org (consulté le )
- ↑ « Conférences organisées dans le cadre du CERMTRI, de 1998 à 2016 – Cahiers du mouvement ouvrier », (consulté le )
- ↑ « Saint-Ouen Luttes [SOL] » [archive du ], sur saintouenluttes.free.fr (consulté le )
- ↑ « Salut camarade Mody - Matière et Révolution », sur www.matierevolution.fr (consulté le )
- ↑ « Notre camarade Mody nous a quittés », sur Convergences révolutionnaires (consulté le )
- ↑ Mouvements.info, « Edouard Taubé, dit Mody, révolutionnaire paradoxal (1939-2021) », sur Mouvements (consulté le )
Liens externes
modifierSur Valdimir Alboull, président de l'association "Colonie russe" et l'église russe de Champagne-sur-Seine
Sur le livre "Ma guerre d'Espagne - Brigades internationales : la fin d'un mythe", de Sygmunt Stein (traduit par : Marina Alexeeva-Antipov)
Sur Alberto Maso March, dit Vega
Sur le mensuel Pouvoir Ouvrier
Sur Jacques Morand, dit iIlly
Sur la fermeture de l'usine Citroën Aulnay
Sur l'exclusion par Lutte Ouvrière de sa Fraction l'étincelle en 2008
Sur l'État binational des travailleurs de Palestine
