Épitaphe de Seikilos
L'épitaphe de Seikilos ou la chanson de Tralles est un fragment d'inscription lapidaire grecque, partiellement accompagné d'une notation musicale, gravée sur une stèle de marbre placée sur la tombe qu'a fait ériger un certain Seikilos pour son épouse ou son père, dans l'ancienne Tralles (à une trentaine de kilomètre d'Éphèse), en Asie Mineure.
| Type | |
|---|---|
| Fondation |
IIe siècle |
| Matériau | |
| Hauteur |
0,61 m |
| Diamètre |
0,3 m |
| Localisation |
|---|
| Coordonnées |
|---|
La « Chanson de Seikilos », datée du IIe ou Ier siècle av. J.-C., est, à ce jour, le plus ancien exemple de composition musicale complète, réunissant sur le même objet un texte et sa notation musicale, qui soit parvenu jusqu'à nous[1],[2].
Histoire et découverte
modifierDatée du Ier siècle[3] ou du IIe siècle[4], vraisemblablement contemporaine de Ptolémée[5], cette épitaphe sous forme de chanson figure sur une colonne ornant la tombe dédiée par Seikilos à « Euter. » (le mot est incomplet) . Elle a été découverte dans la province turque d'Aydın à 30 km d'Éphèse, à l'occasion de la construction du chemin de fer ottoman[6].
La colonne rejoint alors la collection privée du directeur général des Chemins de fer Orientaux, Edward Purser (1821-1906), et sert d'élément décoratif comme piédestal pour les fleurs de madame Purser[6]. L'extraction de l'objet a occasionné des dégâts à sa base et la destruction de la dernière ligne du texte[6]. C'est l'archéologue William Mitchell Ramsay[7] qui en donne le premier la transcription exacte en 1883[6].
La colonne devient ensuite propriété du beau-fils de Purser, installé à Izmir, chez lequel elle demeure jusqu'au terme de la guerre gréco-turque en 1922 ; c'est alors le consul des Pays-Bas qui la recueille pour la protéger des troubles survenus après la victoire turque. Elle poursuit, avec le beau-fils de celui-ci, un périple qui la conduit à Istanbul, Stockholm puis La Haye, avant qu'elle ne soit acquise en 1966 par le Département d'Antiquités du Musée National du Danemark à Copenhague[6], où elle fait l'objet d'une communication scientifique qui remet en mémoire son existence l'année suivante[8]. C'est là qu'elle est exposée depuis, sous la cote 14 897[6].
Texte
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La stèle présente d'abord un distique élégiaque, écrit dans le trope ionien et en dipodies ïambiques[9],[10] :
« ΕΙΚΩΝ Η ΛΙΘΟΣ
Eikôn hê lithos
ΕΙΜΙ· ΤΙΘΗΣΙ ΜΕ
eimi; tithêsi me
ΣΕΙΚΙΛΟΣ ΕΝΘΑ
Seikilos entha
ΜΝΗΜΗΣ ΑΘΑΝΑΤΟΥ
mnêmês athanatou
ΣΗΜΑ ΠΟΛΥΧΡΟΝΙΟΝ
sêma polukhronion »
« La pierre que je suis est une image.
Seikilos me pose ici,
d'un souvenir immortel signe durable. »
L'inscription déploie ensuite une deuxième partie, dont les mots sont accompagnées d'une notation musicale :

« Ὅσον ζῇς φαίνου/ Hóson zễis, phaínou
μηδὲν ὅλως σὺ λυποῦ / mêdèn hólôs sù lupoû·
πρὸς ὀλίγον ἐστὶ τὸ ζῆν / pròs olígon estì tò zễn.
τὸ τέλος ὁ χρόνος ἀπαιτεῖ. / tò télos ho khrónos apaiteî. »
« Tant que tu vis, brille !
Ne t'afflige absolument de rien !
La vie ne dure guère.
Le temps exige la fin (ou : son tribut). »
— Traduction de |Théodore Reinach|, retouchée.
Dédicace
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Les deux derniers mots (ΣΕΙΚΙΛΟΣ ΕΥΘΤΕΡ.) constituent la dédicace, et le dernier nom pourrait être une abréviation, à moins que la fin en soit manquante.
Sur cette base, la personne à laquelle le monument est dédié est sujette à débat, selon la reconstitution proposée[6] : Σείκιλος Εὐτέρ(πῃ) (Seíkilos Eutér(pei), « De Seikilos à Euterpe ») suggère une dédicace de Seikilos à son épouse[11].
Mais une autre reconstruction possible propose Σείκιλος Εὐτέρ[που] (Seikilos Euter[pou], « Seikilos [fils] d'Euterpos »), suggérant la dédicace à son père[6] dans ce qui pourrait être une lignée de musiciens[12].
Une autre traduction suggère encore « Seikilos [fils de la muse] Euterpe », muse qui, dans la mythologie grecque, préside à la musique[13].
Mélodie
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La mélodie, écrite en mode phrygien[14] et en ton iastien (ou ionien)[15], emploie les degrés de la gamme diatonique centrés sur le degré sol en guise de tonique[16] et se déploie sur un intervalle d'une octave juste[5]. La chanson est mélancolique, et souvent classée comme skolion (ou « chanson à boire »)[13] bien que ce point soit débattu, notamment par le contexte dans lequel est figuré le texte qui fait pencher certains chercheurs vers une simple épigramme, forme que l'on retrouve régulièrement sur les stèles funéraires et les tablettes votives[17].
Concernant la longueur des notes, dans la notation grecque, une brève dure un temps et une longue - marquée par un trait horizontal (disèmè) placé au-dessus de la note - deux[18]. Le compositeur de l'épitaphe de Seilikos modifie le rythme naturel en allongeant certaines syllabes jusqu'à trois temps en utilisant un trisèmè composé du trait horizontal augmenté d'un trait vertical[18].
On ne connaît pas le tempo de la chanson, puisqu'il n'est jamais donné par les notations antiques, et qu'il est laissé à la libre interprétation de l'exécutant[18].

Reprises
modifierLa mélodie a été utilisée par Miklos Rozsa, compositeur et historien de la musique, pour certaines parties des musiques du film Quo Vadis, sorti en 1951, notamment dans deux scènes où Peter Ustinov compose et interprète la chanson sous les traits de l'empereur Néron[19],[20].
Le thème musical sert de base à la chanson We've Just Begun to Dream (1983) (Gary Paben/Steve Skorija/Jack Eskew), thème officiel du parc à thème Disney Epcot[21].
Elle a aussi été reprise dans plusieurs jeux vidéos :
- Civilization V : thème d'Alexandre le Grand[19],[22];
- Civilization VI : thème de la civilisation grecque avec deux traitements différents, Gorgô et Périclès [23];
- Assassin's Creed Odyssey : version chantée en chœur[19],[24];
- Minecraft[19].
Notes et références
modifier- ↑ (fr + grc) Caroline Fourgeaud-Laville et François Lefèvre, Graver pour l'éternité. La Grèce au fil des écritures, Paris, Les Belles Lettres / La vie des classiques, , 315 p. (ISBN 978-2-377-75115-0, présentation en ligne), p. 52-53
- ↑ Céline Dekock, « Epitaphe de Seikilos, une musique du IIe siècle avant notre ère qui reprend vie », sur rtbf.be, (consulté le )
- ↑ (en) Thomas J. Mathiesen, Apollo's lyre : Greek music and music theory in antiquity and the Middle Ages, Lincoln, Neb., University of Nebraska Press, (ISBN 0-8032-3079-6, lire en ligne), p. 148
- ↑ (en) Don Michael Randel, The Harvard Dictionary of Music, Harvard University Press, , 767 p. (ISBN 978-0-674-01163-2, lire en ligne)
- 1 2 (en) Claude V. Palisca, Music and Ideas in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, University of Illinois Press, , 312 p. (ISBN 978-0-252-09207-7, lire en ligne), p. 78
- 1 2 3 4 5 6 7 8 (en) Egert Pöhlmann et Martin Litchfield West, Documents of Ancient Greek Music. The Extant Melodies and Fragments, Oxford, Oxford University Press, 2001, 226 p. (ISBN 978-0-198-15223-1) pp. 90-91
- ↑ William Mitchell Ramsay, « Inscriptions inédites de l'Asie Mineure », in Bulletin de correspondance hellénique. volume 7, 1883, pp. 277-278, article en ligne
- ↑ (nl) Jorgen Raasted, « Seikilos Gravskrift, Foredrag til Dansk Selskab for Musikforskning » (L'épitaphe de Seikilos, conférence donnée à la Société danoise de recherche musicale), 06/12/1967. Inédit
- ↑ Francisque Greif, « Études sur la musique antique », Revue des Études Grecques, vol. 27, no 121, , p. 7 (DOI 10.3406/reg.1914.6767, lire en ligne, consulté le )
- ↑ La traduction de Théodore Reinach, ci-après se trouve sur Claude Abromont, « L’Épitaphe de Seikilos, épisode 1 : une musique gravée dans la pierre », sur radiofrance.fr/francemusique, (consulté le ).
- ↑ Don Michael Randel, « Seikilos epitaph », in The Harvard Dictionary of Music, éd. Harvard University Press, 2003, p. 767
- ↑ (en) John J.Pilch, Flights of the Soul. Visions, Heavenly Journeys, and Peak Experiences in the Biblical World, éd. Eerdmans, 2011, 256 p. (ISBN 978-0-802-86540-3) p. 79
- 1 2 (en) M. Owen Lee, Athena Sings : Wagner and the Greeks, University of Toronto Press, 2003, 80 p. (ISBN 978-0-802-08580-1) p. 50
- ↑ (en) M. L. West, Ancient Greek Music, Clarendon Press, , 424 p. (ISBN 978-0-19-158685-9, lire en ligne), p. 186
- ↑ (en) Charles H. Cosgrove, An Ancient Christian Hymn with Musical Notation : Papyrus Oxyrhynchus 1786 : Text and Commentary, Tübingen, Mohr Siebeck, (ISBN 978-3-16-150923-0, lire en ligne), p. 88
- ↑ Jacques Viret, Le chant grégorien et la tradition grégorienne, Lausanne, L'Âge d'Homme, , 103 p. (ISBN 978-2-825-13238-8, lire en ligne)
- ↑ Thomas J. Mathiesen, Apollo's Lyre : Greek Music and Music Theory in Antiquity and the Middle Ages, éd. University of Nebraska Press, 1999, p.148
- 1 2 3 Sylvain Perrot, « Comment déchiffrer une partition grecque ? », Dossiers d'Archéologie, no 383, , p. 69 (ISSN 1141-7137)
- 1 2 3 4 Max Dozolme, « La plus vieille partition du monde dans Minecraft et Assassin’s Creed ? »
[podcast], sur France Musique, (consulté le ). - ↑ Outre l'interprétation par Peter Ustinov à deux reprises ((en) [vidéo] « Nero sings », sur YouTube, (consulté le ), [vidéo] « MERVYN LEROY - QUO VADIS, NéRON, DE LA CATHARSiS... », sur YouTube, (consulté le )), on en trouve une version instrumentale orchestrée dans la bande originale du film ((en) [vidéo] « Nero sings », sur YouTube, (consulté le ) à 3 min 50 s) ; cf. (en) Goldhill Simon et Robin Osborne, Performance Culture and Athenian Democracy, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-64247-7), p. 98
- ↑ (en) [vidéo] « Epcot Center - We’ve Just Begun to Dream (Opening Dedication LIVE Version) », sur YouTube, (consulté le )
- ↑ (en) [vidéo] « Civilization V OST | Alexander Peace Theme | Epitaph of Seikilos », sur YouTube, (consulté le )
- ↑ (en) [vidéo] « Civ 6 Greek Pericles&Gorgo Theme music FULL », sur YouTube, (consulté le ) et (en) [vidéo] « Civilization VI OST | Greece (Pericles & Gorgo) | Industrial Theme | Song of Seikilos », sur YouTube, (consulté le )
- ↑ (en) [vidéo] « Seikilos epitaph - Assassin's Creed Odyssey », sur YouTube, (consulté le )
Voir aussi
modifierBibliographie
modifierOuvrages
modifier- (en) James Peter Burkholder & Claude V. Palisca (Eds.), Norton Anthology of Western Music. Volume I : Ancient to Baroque. New York, W.W. Norton, 2010, (ISBN 978-0-393-93126-6)
- (en) Egert Pöhlmann et Martin Litchfield West, Documents of Ancient Greek Music. The Extant Melodies and Fragments, Oxford, Oxford University Press, 2001.
- (en) Thomas J. Mathiesen, Apollo's Lyre. Greek Music and Music Theory in Antiquity and the Middle Ages, Lincoln (NE), University of Nebraska Press, 1999.
- (en) John G. Landels, Music in Ancient Greece and Rome, London & New York, Routledge, 1999.
Articles
modifier- (en) Jon D. Solomon, « The Seikilos Inscription : A Theoretical Analysis », American Journal of Philology, no 107, , p. 455–479 (lire en ligne
)
Discographie
modifier- Ensemble Kérylos/Annie Bélis, D'Euripide aux premiers chrétiens, Ensemble Kérylos, 2016
- San Antonio Vocal Arts Ensemble, Ancient Echoes - Music from the time of Jesus and Jerusalem's Second Temple, World Library Publications, 2005
- Atrium Musica de Madrid/Gregorio Paniagua, Musique de la Grèce Antique, Harmonia Mundi, 2007
Articles connexes
modifierLiens externes
modifier- YouTube.com (autre version) (4'31)
