Affaire Cadiou
L’affaire Cadiou (également appelée le mystère de la Grande Palud) est une affaire criminelle française ayant eu lieu en 1914, dans laquelle Louis Pierre, ingénieur employé à l'usine de la Grande Palud près de Landerneau, est accusé du meurtre du directeur de l'usine, Louis Cadiou.
| Affaire Cadiou | ||
| Titre | Le mystère de la Grande Palud | |
|---|---|---|
| Fait reproché | Homicide | |
| Chefs d'accusation | Assassinat | |
| Pays | ||
| Ville | La Forest-Landerneau Landerneau Morlaix Saint-Pol-de-Léon |
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| Nature de l'arme | Arme à feu | |
| Type d'arme | Revolver | |
| Date | ||
| Nombre de victimes | 1 (Louis Cadiou) | |
| Jugement | ||
| Statut | Affaire jugée : acquittement de Louis Pierre | |
| Tribunal | Cour d'assises du Finistère | |
| Date du jugement | ||
| Géolocalisation sur la carte : Bretagne (région administrative)
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Le procès, programmé pour fin 1914, est reporté en raison de la Première Guerre mondiale. Convoqué en 1919 devant les assises du Finistère, Louis Pierre est acquitté. L'assassin n'a jamais été retrouvé.
De nombreux rebondissements interviennent dans l'affaire : des allemands aux commandes de l'usine, une voyante qui indique où se trouve le cadavre, une autopsie ratée, un courrier anonyme qui indique comment faire la contre-autopsie, un accusé qui ne sait plus quand il a fait l'achat d'un pistolet, des témoins qui changent de version, des hommes politiques corrompus, un juge peu perspicace donnant une confiance aveugle à un mythomane et des journalistes qui font avancer l'enquête avec l'aide des brigades du Tigre.
L'affaire
modifierContexte : L'usine de la Grande Palud
modifierAfin de contourner les barrières douanières entre la France et l’Allemagne, l’allemand Peter Temming souhaite créer une usine à proximité de Brest[T 1]. Il fonde en 1907, à 3 km de Landerneau, au lieu-dit La Grande Palud, une usine de blanchiment de coton pour la fabrication de poudres sans fumée à destination de l'armée. La direction technique de l’usine est assurée par un ingénieur allemand. Un homme de paille est assigné à la direction de l'usine : le maire de Landerneau. En 1909, l'usine est rayée de la liste des fournisseurs du ministère de la guerre pour deux raisons : des problèmes de qualité des produits livrés à l'armée mais surtout du fait de la nationalité allemande du bailleur de fonds[T 2]. Sans autres débouchées, l'entreprise fait faillite dans l'année.
Une nouvelle société est fondée par la famille Cadiou en 1909, qui rachète l'usine de la Grande Palud. Elle a pour directeur Louis Cadiou et un nouvel ingénieur, Louis Pierre, est embauché pour diriger la fabrication. L’usine redevient un des fournisseurs des poudreries nationales du Moulin Blanc et d’Angoulême. Les affaires sont extrêmement prospères jusqu'à fin 1913, quand le ministère de la guerre informe le directeur qu’il est rayé de la liste des fournisseurs de l’armée pour des problèmes de qualité[T 3].
La disparition inexpliquée
modifierLouis Cadiou disparaît entre le et le . La date de la disparition est incertaine car les témoignages divergent à ce sujet. Dès le signalement de sa disparition, la famille proclame qu'il a été assassiné[T 4]. Dans un premier temps, la piste d’une fuite à l’étranger est privilégiée. La presse fait le lien avec le scandale des Poudres : Louis Cadiou était soupçonné de malversations, et aurait fuit vers l'Allemagne. Il devient, à la veille de la guerre, « l’homme au service des Allemands ». Du complot fomenté par l'Allemagne à la conspiration familiale convoitant l’héritage de l’homme d’affaires, la presse de l'époque intrigue beaucoup autour de cette affaire.
Le cadavre découvert grâce à une voyante
modifierDevant l’inefficacité de la police à retrouver Louis Cadiou, la belle-sœur de Mme Cadiou fait appel à Mme Camille Hoffmann, une célèbre « somnambule » et voyante de Nancy. En présence de quelques effets du disparu, elle révèle l’endroit où le corps de Louis Cadiou serait enterré. Le , Jean-Marie Cadiou, le frère du disparu, se rend dans les bois non loin de l’usine, suivant les indications de la voyante. Il creuse et retrouve le corps 34 jours après sa disparition, enterré dans un bois à 600 mètres de l’usine[T 5].

Un seul suspect : Louis Pierre
modifierDès le début du mois de , Jean-Marie Cadiou désigne Louis Pierre comme étant le coupable. L’ingénieur de l’usine a été vu quittant l’usine avec Louis Cadiou le 29 ou le selon des témoins. La mésentente notoire entre les deux hommes jette la suspicion sur lui. Il est l’auteur de lettres anonymes dénonçant Cadiou auprès du Ministère de la guerre, ayant précipité la chute de l’entreprise. L’ingénieur souhaitait quitter l’usine pour occuper un emploi dans un établissement concurrent, ce que théoriquement son contrat de travail à la Grande Palud ne lui permettait pas. Le mobile est parfait pour le juge qui ordonne son arrestation le jour même de la découverte du corps de Louis Cadiou[T 6].
L'arme du crime
modifierL’autopsie est réalisée dans l'usine le jour de la découverte du cadavre et établit hâtivement que la victime a été étranglée puis égorgée. L'ingénieur Pierre possédant un couteau serpette, il aurait pu tuer Louis Cadiou avec cette arme blanche[T 6]. Cependant, deux lettres anonymes signalent quelques jours plus tard que le médecin légiste aurait commis une erreur. Une nouvelle autopsie a lieu et révèle la présence d’une balle de calibre 6 mm dans la mâchoire de la victime[T 7]. Louis Pierre a possédé un révolver du même calibre, qu’il aurait revendu en 1913, avant les faits[T 8].
Les témoignages contradictoires et le juge obstiné
modifierLe parquet arrête la date du meurtre au . Or, des contradictions apparaissent dans les dépositions : la majorité des employés de l’usine affirment avoir vu Louis Cadiou et l’ingénieur Louis Pierre sortir de l'usine ensemble le , mais selon trois des ouvriers, cet épisode aurait eu lieu le [T 9]. Trois autres témoins, extérieurs à l'usine, corroborent la date du , mais se rétractent ultérieurement et corroborent la date du . Par ailleurs, plusieurs notables proches de Louis Cadiou l'auraient vu le ou le à Morlaix et Saint-Pol-de-Léon.
Le juge d'instruction ignore la piste de Morlaix, pour mener une enquête à charge contre l'ingénieur Pierre[1].
La police mobile, les journalistes et le député Cloarec
modifierLe député Cloarec, dont le nom apparaît déjà dans le scandale des poudres et qui est mêlé à l'usine de la Grande Palud depuis 1907, pèse de tout son poids pour éloigner l'enquête de Morlaix en faisant pression auprès du juge et de la police[T 10]. En contradiction avec la commission rogatoire initiale, le parquet de Brest entrave les actions de la police mobile de Rennes qui souhaite explorer d'autres pistes. Les brigades du Tigre décident alors de communiquer des éléments de l'enquête aux journalistes. Face aux révélations des journaux, le juge est contraint de laisser la brigade mobile enquêter sur des pistes s'écartant de la thèse officielle. La presse et l’opinion publique apportent leur soutien à l’ingénieur Pierre et après 110 jours de captivité, celui-ci est remis en liberté[T 11].
Le procès
modifierAprès sa libération, Louis Pierre est renvoyé devant les Assises du Finistère le . La France entrant en guerre quatre jours plus tard, le procès est ajourné. Il se tient finalement à l'automne 1919. Après cinq jours de débats, Louis Pierre est alors acquitté à onze voix contre une et remis en liberté, le [2]. Le drame de la Grande Palud restera à jamais un mystère.
Protagonistes
modifier| Naissance | |
|---|---|
| Décès |
(à 49 ans) La Forest Landerneau |
| Sépulture | |
| Nom de naissance |
Louis François Marie Cadiou |
| Nationalité | |
| Activité |
Avoué, homme d'affaires puis directeur d'usine |
Louis Cadiou
modifierLouis François Marie Cadiou est né le à Cléder (Finistère). Il est officiellement décédé « environ le 30 décembre 1913[3]» à la Forest-Landerneau selon l'acte du . Fils de paysans aisés, il se marie le avec Hortense Marie Louise Richard. Le couple a deux enfants : René, né en 1900 et Jacques, né en 1902. Avoué à Morlaix, il est obligé, sur intervention du parquet, de céder sa charge d’avoué[4],[5] à Morlaix en 1903 à Joseph Beltz. De 1905 à , il vit à Paris, des ressources que lui procurent un cabinet d’affaires. A partir de 1909, il réside à Paris et se déplace ponctuellement à Landerneau pour administrer l'usine de la Grande Palud dont il est le principal actionnaire. Il est aussi propriétaire de plusieurs biens immobiliers : une maison au lieu-dit Keranster à Ploujean, une propriété à Brignogan et un pied-à-terre à Morlaix. Au moment de son décès, son patrimoine est estimé à 250,000-300,000 francs[6].
| Naissance | |
|---|---|
| Décès |
(à 63 ans) Anglet |
| Sépulture | |
| Nom de naissance |
Louis Désiré Pierre |
| Nationalité | |
| Formation | |
| Activité |
Ingénieur |
| Conflit | |
|---|---|
| Lieu de détention |
Landerneau puis Brest (Bouguen) |
Louis Pierre
modifierLouis Désiré Pierre est né le à Caugé (Eure). Ses parents sont de riches cultivateurs. A 12 ans, il fréquente le collège Saint François de Sales à Évreux, où il obtient son baccalauréat, puis à l'école libre de Sainte Geneviève[7] et enfin à l’École Centrale de Paris[8] dont il obtient le diplôme d'ingénieur (promotion 1908). Il assure la responsabilité effective de l’usine de la Grande Palud en tant que directeur technique. Lors de la mobilisation générale du , il est ajourné à cause de sa forte myopie. Après plusieurs démarches, il réussit à se faire admettre dans le service automobile de l’artillerie. Il ne quitta pas Paris pendant toute la durée de la guerre. Il épouse Julia Pauline Juzeau (1889-1940), qui était sa bonne à la Grande Palud, à Paris le . Le couple a deux enfants : André, né en 1917 et Yvonne, née en 1920.
Après l'affaire, Louis Pierre enchaîne plusieurs postes d'ingénieur entre Lyon, l'Oise et Paris, notamment dans la chaussure et la briqueterie. Le 8 février 1924, à l'âge de 41 ans, il entre à la Société des Automobiles & Cycles Peugeot comme dessinateur au service des études de l'usine de Levallois-Perret, travaillant sur les moteurs d'avions. Au sein du constructeur, il connaît une ascension régulière : promu chef d'atelier des études mécaniques en 1928, puis ingénieur d'essais à Issy et La Garenne en 1929, il est intégré en 1937 au groupe restreint des cadres « Hors Classement ». Résidant successivement à Boulogne-sur-Seine et à Colombes, il occupe jusqu'à son départ les fonctions d'ingénieur principal d'essais. Lors de sa retraite le 30 septembre 1942, la direction de Peugeot salue la haute valeur technique et la discrétion d'un collaborateur jugé précieux, lui accordant une allocation exceptionnelle. Il se retire ensuite à Anglet, où il meurt le 15 décembre 1945.
Détails de l'affaire
modifierHistoire de l’usine de coton-poudre
modifierEn 1905, l’industriel allemand Peter Temming de Buhl a pour projet de créer en Bretagne une usine de coton-poudre. Le site de production fera du blanchiment du coton pour fabriquer la poudre sans fumée des munitions. Avec l’aide de l’avocat conseil Emile Cloarec[9], la société d’exploitation de la Grande Palud est fondée avec à sa tête comme prête-nom Julien Legrand alors maire de Landerneau[10]. Le , Julien Legrand achète en son nom, au prix de 18 000 francs, un ancien moulin au bord de la rivière Elorn à André Uchard pour y installer l’usine qui entre en service la même année. Les capitaux sont allemands même si la société est au nom de Legrand[10].

Fin 1908, l’usine de la Grande Palud est exclue de la liste des fournisseurs des poudreries nationales par le ministère de la guerre au motif que l’usine fonctionnait avec des capitaux et un personnel technique allemands[11].
Pour sortir de cette situation, l’avocat-conseil Émile Cloarec met en relation[4] Peter Temming avec son ami Louis Cadiou. En , Louis Cadiou crée une société au capital de 256 500 francs dont 136 500 francs apportés par sa famille. Il rachète l’usine de la Grande Palud. Les 120 000 francs restants sont sans souscripteur avoué[12]. Malgré la création d’une nouvelle société, Peter Temming reste associé dans l’usine. Louis Pierre est recruté comme directeur technique en remplacement de l’ingénieur allemand Auguste Greiss.
Courant , Émile Cloarec transmet au sous-secrétaire d’État à la guerre des documents[9] attestant que l’usine de la Grande Palud est entièrement française. M. Temming fait un faux qui atteste qu’il est complètement désintéressé.
En , l’ingénieur Pierre adresse trois courriers les 3, 16 et 23 du mois au contrôleur général des poudres Barral. Dans ces lettres, qu’il signe, il dénonce des malfaçons ainsi que la facturation abusive d'un wagon pour une livraison à Angoulême[13].
Début , Louis Cadiou donne pouvoir à Julien Legrand, ancien maire de Landerneau, pour vendre l’usine. On peut supposer qu'il change d’avis, car le , il adresse une lettre à Peter Temming pour lui indiquer qu’il va lui régler la somme de 163 000 francs pour reliquat des capitaux engagés en 1907[14].
Le , M. Goas du service des contrôles des poudres et salpêtres adresse un rapport officiel au ministère de la guerre attestant de la qualité inférieure du coton employé à l'usine de la Grande Palud[15].
L’enquête déclenchée à la suite des dénonciations de l’ingénieur Louis Pierre et le rapport de M. Goas entraînent l’exclusion de la société des marchés de l’armée. Louis Cadiou est informé de la décision par courrier en date du . Émile Cloarec intervient immédiatement auprès du ministère de la guerre pour tenter d’annuler la décision.
Pierre Henry, secrétaire du laboratoire des poudres et salpêtres d’Angoulême, est radié des contrôles et mis à la retraite le [16]. Il s’agit d’un effet direct de l’enquête car Louis Cadiou lui versait des pots-de-vin pour connaître les offres de ses concurrents.
Le , Louis Cadiou rachète les parts de la société anonyme aux membres de sa famille et en devient l'unique propriétaire[12],[17].
Chronologie de l’affaire
modifierAu matin du , Louis Cadiou et Louis Pierre travaillent avec le comptable Alain Guillou. Ils se rendent ensuite ensemble chez le meunier Caroff à proximité pour évoquer la possibilité d’acheter le moulin afin d’agrandir l’usine[18].
Louis Cadiou est vu au matin du par sa logeuse à Landerneau[19]. Il se rend ensuite à l’usine. A partir de ce moment, on ne sait plus avec certitude ce que fait la victime. Les témoignages d'une vingtaine d'ouvriers indiquent que le directeur de l'usine est resté peu de temps et serait parti avant l’arrivée de Louis Pierre. En contradiction avec les autres dépositions, trois ouvriers affirment avoir vu l'ingénieur Pierre et l'usinier partir ensemble vers le moulin. C'est cette dernière piste qui est retenue par l'instruction.
Le , Mme Cadiou télégraphie un message à 10h00 à son mari pour s’étonner de son absence. Elle l’informe que deux courriers l’attendent : un de l’ingénieur Pierre et un autre d’un fournisseur allemand concernant un litige. A 15h00, Mme Cadiou télégraphie un message pour l’ingénieur Pierre afin de savoir si Louis Cadiou est toujours à Landerneau. Émile Cloarec, député de Morlaix et ami de la famille, contacte Jules Sébille, alors directeur du service des recherches judiciaires et de la sûreté[19]. Ce dernier adresse le jour même une note et demande à la brigade régionale de police mobile de Rennes d'effectuer des recherches pour retrouver M. Cadiou. A partir de cet instant, la famille et ses amis affirment que Louis Cadiou a été assassiné.
Le receveur de la gare de Landerneau indique dans son témoignage aux policiers que Louis Cadiou a acheté un billet pour le train de 16h15 à destination de Morlaix. A Morlaix, Julien Baron (vétérinaire) et son épouse affirment avoir vu Louis Cadiou sur le quai de la gare ce jour-là[20]. Louis Nicolas, courtier maritime et juge au tribunal de commerce à Brest affirme aussi l'avoir vu sur le quai vers 18h00[20].
Le , Émile Cloarec adresse à 12h30 un télégramme à la mairie de Landerneau pour demander si Louis Cadiou est dans la commune : « […] si ses valises sont à Landerneau car alors crime […] »[pas clair][21]. Le facteur Cabon et l’adjudant de pompiers Caramour indiquent aux policiers avoir croisé M. Cadiou sur la place Thiers à Morlaix. M. Le Gall, chef de bureau à l’hospice de Morlaix, déclare avoir croisé M. Cadiou à 19h00 sur le quai de la gare de Saint-Pol-de-Léon[22].
Le , Louis Pierre répond au télégramme de Mme Cadiou en indiquant qu’il a vu Louis Cadiou pour la dernière fois le .
Le , Jean-Marie Cadiou (frère du disparu) et M. Bolloc'h, le liquidateur de la société Cadiou, emportent les registres de comptabilités et d’autres documents entreposés chez la logeuse de M. Cadiou.
Le , Jean-Marie Cadiou accompagné par Émile Cloarec dépose une plainte pour assassinat. Le procureur René Guilmard ouvre une procédure judiciaire pour assassinat.
L’ingénieur Pierre signe un contrat le avec Julien Legrand, ancien maire et ancien directeur fantoche de l'usine de la Grande Palud, pour devenir le futur directeur technique de l’usine de Daoulas qui doit être créée. Il se rétracte deux jours plus tard[23]. Une clause de non concurrence lui interdisait normalement de travailler dans une usine similaire pendant 15 ans. Néanmoins, son départ de l'usine était prévu car Louis Cadiou avait entamé en novembre des démarches auprès de l'association de l’École Centrale pour recruter un nouvel ingénieur[24]. Le départ de Louis Pierre était en effet fixé à [7].
Le , Mme Cadiou promet 2 000 francs[25] à toute personne fournissant des renseignements permettant de retrouver l’assassin de son mari.
Le , Julien Legrand informe les journalistes que l’allemand Temming est toujours actionnaire de la société Cadiou[10] ; ce qui pourrait justifier l'apport de 120 000 francs sans souscripteur avoué en 1909.
Le , Jean-Marie Cadiou et M. Bolloc'h, le liquidateur de la société Cadiou, versent 25 500 francs à Legrand pour régler une dette datant de 1909.
Dans la nuit du 27 au , M. Lemeur demeurant à Landerneau affirme qu’une voiture roulant à vive allure venant de Morlaix est passée vers 1h30, et repassée deux heures après en sens inverse. Cette même nuit vers 00h30, Mme Lespagnol et Jean Miossec reviennent de la foire de Commana avec 19 vaches. Ils déclarent avoir vu des lumières dans le bois de la Grande Palud, là où sera retrouvé le corps, à proximité du moulin au niveau du virage. Jean Miossec indiquera avoir crié en direction des lumières et que celles-ci se sont alors éteintes[26].

Le , Jean-Marie Cadiou découvre le cadavre de son frère Louis Cadiou à proximité du moulin de la Grande Palud. Il a fouillé cette zone sur les indications d’une somnambule de Nancy[27] : Mme Camille Hoffmann. Le jour même, le Dr Rousseau autopsie le corps dans les locaux de l’usine. Ayant oublié ses outils à Brest, il ne peut réaliser tous les examens et se servira notamment d’un sécateur pour ouvrir le torse. Le légiste conclue à une mort par strangulation ou un traumatisme cervical. L’égorgement aurait eu lieu post-mortem et malgré le saignement qui a dû se produire, les vêtements ne sont pas ensanglantés. L'état de bonne conservation du corps interroge car il n'est pas boursouflé malgré un décès remontant théoriquement à plus de 30 jours. L’ingénieur Louis Pierre est placé sous mandat de dépôt et emprisonné à Landerneau dans la soirée. Le couteau de l'ingénieur et une pioche sont saisis, suspectées d'être les armes du crime[28].
Le , l'expertise de la pioche conclue à des traces de rouilles et non de sang. Les poils qui y étaient collés sont ceux de lapin ce qui corrobore les affirmations de Louis Pierre[29].
Le Dr Rousseau déclare dans la dépêche de Brest du qu’il croit depuis le début que l’égorgement a certainement servi à masquer des traces de strangulation et faire croire à un assassinat dans le bois[30].

Le , une lettre anonyme est postée à Quimper à l’attention du médecin légiste Charles Paul. Le courrier conteste les conclusions de la première autopsie et invite à chercher un sillon laissé dans les chairs du cou. Une copie est envoyée également à l’inspecteur Brisset de la brigade mobile de Rennes.
Une contre-autopsie est réalisée le à Morlaix par le Dr Charles Paul. Dans son rapport il conclut que Louis Cadiou a en réalité été tué d’une balle de révolver dans la tête. La balle de a pu être tirée par un révolver Vélodog.
Après plusieurs différents entre le parquet et les policiers de Rennes, et en dépit d’une commission rogatoire, le procureur René Guilmard donne l’ordre le aux brigades mobiles de n’agir que suivant ses instructions limitatives[31].
Courant février, le juge interroge l'ingénieur Pierre sur les armes qu'il a possédé. Ce dernier reconnaît avoir acheté un pistolet chez un armurier en 1912, qu'il aurait revendu peu de temps après à un voyageur de commerce[32]. Sa version n'est pas confirmée par le commerçant qui situe l'achat en . Le , Louis Pierre reconnaît son erreur et confirme s'être trompé d'un an dans la date d'achat[33]. Dans la ligne de défense de l'ingénieur Pierre, cet épisode du pistolet constitue une grosse faiblesse : une erreur importante dans la date d'achat et une vente à une personne non identifiable[34].
Dans une interview accordée au journal Le Petit Parisien le [35], le principal témoin à charge contre M. Pierre se rétracte. Le fermier Bonnefoy n’a pu voir Louis Cadiou et Louis Pierre aller vers le bois à 11h00 le car il présentait au même moment un étalon à Landerneau[36].
Le , la presse fait état de nouvelles rétractations, celles du pâtre Boulben et de Mme Quemeneur (propriétaire du débit de boissons de la Grande Palud). Ils affirment ne pas avoir vu les deux protagonistes se diriger vers le bois à 11h00 le . Ils confirment que Louis Cadiou est venu ce jour-là à vélo vers 9h00 et que Louis Pierre n’a pas bougé de son domicile.
Mme Zaccone, tante de Louis Cadiou, se rétracte le . Elle affirmait que son neveu n'était pas à Morlaix le et le car il n'était pas venu la saluer. De plus, elle certifiait être restée à sa fenêtre dans la matinée du or elle était à la messe puis chez une amie[37].

Le , le Dr Paul confirme à la presse qu'il ne peut faire expertiser les vêtements qu'il a reçu du juge car ce ne sont pas ceux portés par Louis Pierre le jour présumé de l'assassinat de M. Cadiou[38].
Un évènement tragique se produit le : Pierre Henry, ancien informateur et bénéficiaire de pots-de-vin de Louis Cadiou, se suicide sous un train en gare de Vitry-sur-Seine quelques jours avant sa convocation par le juge Gustave Bidard de la Noë[39].
Dans un courrier publié dans les journaux du 13 et , Claude Farrère apporte son soutien à Louis Pierre. Ce court texte ironique de l'officier de la marine et prix Goncourt 1905 relie l'affaire Cadiou et l'affaire des Poudres[40].
Après 110 jours de détention, à la suite de la rétractation de nombreux témoins et en l'absence de preuve tangible, Louis Pierre est remis en liberté provisoire le [41].
Le , M. Kohn-Abrest, chef du laboratoire toxicologique, remet son rapport[42]. Aucune trace de sang n'est retrouvée ni sur la pioche, ni sur le couteau serpette de Pierre et les taches qui avaient attiré l'attention des magistrats enquêteurs sont des taches de rouille. Les vêtements que portait l'ingénieur le ne comportent aucune trace de sang.
L'armurier-expert de Saint-Etienne, Jean Grivolat, remet son rapport d'analyse balistique le [43]. Il est formel sur deux points : la balle de 6 mm retrouvée dans la mâchoire de Louis Cadiou a été fabriquée par la Cartoucherie française et tirée par un vélodog. Le révolver et la cartouche ont pu être vendus par l'armurier Marie de Landerneau. Il ne peut confirmer que le projectile a été tiré par le pistolet que Pierre a possédé car l'arme du crime n'a jamais été retrouvée.
Dans son arrêt de renvoi du , le juge d'instruction Bidard de la Noë expose le mobile du crime[44] : Louis Pierre souhaitait s’engager dans la nouvelle usine de Daoulas. Son contrat lui interdisant de travailler dans une usine similaire pendant 15 ans, il a assassiné Louis Cadiou car il n’aurait jamais eu son consentement pour travailler chez un concurrent direct. Cet arrêt est en contradiction avec la décision du : un accusé d’assassinat, crime passible de la peine de mort, est en liberté provisoire.
Le , la chambre des mises en accusation décide de renvoyer Louis Pierre devant les assises du Finistère.
Procès et acquittement
modifierLe procès s’ouvre cinq ans après les faits le . Louis Pierre est défendu par un ténor du barreau : Me Henri-Robert.
Contrairement à l’ordonnance du juge Gustave Bidart de la Noë qui documentait un assassinat avec pour corollaire la peine de mort, l’acte d’accusation mentionne un meurtre ce qui lui fait encourir une peine allant de cinq ans de réclusion aux travaux forcés à perpétuité.

Après cinq jours de procès, le , le jury délibère et rend son verdict en moins de vingt minutes. Pierre Louis Désiré est déclaré non coupable d'avoir, à Landerneau, volontairement donné la mort à Louis Cadiou. Le verdict est rendu par 11 voix contre 1[2].
Louis Pierre est acquitté et remis en liberté sur le champ.
Causes possibles de l'échec de l'instruction
modifierCette affaire a sollicité l'intervention des meilleurs experts de France lors de l'enquête : les policiers de la brigade mobile de Rennes lors des investigations, le médecin-légiste Charles Paul lors de la seconde autopsie, M. Kohn-Abrest pour la toxicologie et M. Grivolat comme expert armurier.
Malgré les moyens déployés, le coupable ne sera jamais identifié, notamment en raison de l’instruction menée à charge exclusivement contre l’ingénieur Pierre, forçant la police a négliger plusieurs autres pistes[45].
Les concurrents locaux de Louis Cadiou
modifierDans la déposition de M. Schlessinger[T 12], ce dernier désigne plusieurs ennemis potentiels de Cadiou : Dumons le directeur de la filature, Traon-Elorn et Legrand, ancien directeur de la Grande Palud et promoteur d'un projet d'usine concurrente à Daoulas. Cette piste ramène aux rivalités locales où s’opposent des clans d’industriels et de politiques. Une enquête dans cette direction aurait risqué de rallumer le scandale des poudres et aussi de mettre en lumière les pratiques de versements de pot-de-vin au profit de députés et du personnel des poudreries nationales[46].
La famille Cadiou
modifierSi la famille envisage immédiatement la piste de l'assassinat, au départ de l’affaire, la brigade mobile privilégie la piste d’un suicide[47],[T 13], que la famille aurait maquillé en meurtre. Un double intérêt motiverait cette stratégie : toucher l’assurance-vie et éviter un déshonneur. Peu de personnes croient aux révélations de la somnambule qui permettent au frère du défunt de retrouver le corps, cette histoire ne fait que renforcer les convictions de la brigade du Tigre rennaise[48]. La famille insiste ensuite pour mener une contre-autopsie qui conclut à un crime sans équivoque. Le courrier anonyme transmis la veille de l’autopsie avec des informations capitales sur la mort de Cadiou a pu être rédigé par un ami de la famille. Selon la police, il pourrait s'agir du Dr Prouff[T 14] de Morlaix mais le parquet refusera de réaliser les expertises graphologiques. Malgré plusieurs mensonges et dissimulations de documents, le clan Cadiou n’a jamais été inquiété par le juge d’instruction.
Le parquet de Brest
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Le procureur René Guilmard porte en grande partie la responsabilité de l’échec de l’enquête notamment en imposant la piste de Landerneau au détriment de la piste de Morlaix[49]. Il accorde aussi une grande importance aux témoignages du gardien de nuit Jacques Bossard, tous à charge contre le prévenu, mais plus tard controuvés par l'instruction[50]. Par ailleurs, il interdit expressément à la brigade mobile de travailler en dehors des pistes du juge d’instruction ou de lui-même, contrairement à la saisine initiale. Pour contourner cet ordre, les policiers se servent de la presse en lançant quelques journalistes de confiance sur les pistes qui leur sont interdites comme celle de Morlaix.
Ainsi guidée, la presse commence à publier des informations déstabilisant la thèse du parquet de Brest, ce qui conduit à la rétractation de nombreux témoins. Face à ces fuites, le procureur Guilmard rédige une circulaire interdisant aux policiers toute communication avec la presse[21]. Les journalistes ne cessent de dénoncer l'obstination du parquet qui refuse de libérer Louis Pierre malgré l'absence de charge[51]. Le procureur manœuvre aussi pour surcharger la brigade mobile de tâches répétitives ou inutiles, et les faire surveiller par la police de Brest. L'échec de la collaboration entre le parquet de Brest et la mobile de Rennes marque l'histoire des brigades mobiles[52]. Marcel Nadaud déclare en conclusion de cette histoire : « Par l'impéritie d'un juge d'instruction, par l'obstination d'un parquet aveugle, les vrais coupables ont pu échapper »[53].
L'affaire dans la culture populaire
modifierChansons
modifierLe mystère de la Grande Palud inspira rapidement trois complaintes :
- Ferdy ; Le mystère de la Grande Palud[55].
- Saïc ; Le mystère de la Grande Palud en la Forest (près Landerneau).
Photos
modifier- Cartes postales Artaud et Nozais : la ville de Landerneau conserve dans ses archives une collection de 36 cartes postales se rapportant à l'affaire Cadiou[56].
- Clichés de M. Bergeron du site de la Grande Palud et de témoins dans Le Monde illustré n°2975 du 4 avril 1914 et n°2976 du 11 avril 1914.
- Photos lors du procès en 1919 dans Le Miroir n°311 du 9 novembre 1919 p.12
Sources
modifierBibliographie
modifier- Philippe Tranchart, Qui a tué Louis Cadiou : Crime familial, règlement de comptes ou assassinat politique à la veille de la Grande guerre ?, Librinova, , 241 p. (ISBN 979-1026263210).
. - Arthur Bernède, L'introuvable assassin, l'affaire Cadiou, Tallandier, coll. « Librairie du livre national série crimes et châtiments », (lire en ligne).
- Caroline Duplan, L'affaire Cadiou : Mémoire de Maîtrise Histoire, Rennes, , 100 p.
- Marcel Nadaud (ill. Maurice Pelletier), Les morts mystérieuses et les sorciers modernes : Du sang sur les bruyères, Georges Anquetil, , 370 p., p. 43-77.
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- Lenaïc Gravis, Les grandes affaires criminelles du Finistère, De Borée, , 311 p. (ISBN 978-2844948083), p. 195-204
- Bernard Marc, Mémoires du crime : le légiste raconte, Paris, MA Editions, , 298 p. (ISBN 978-2822405652), p. 43-64
- Association Dourdon, L'affaire Cadiou ou le crime de la Grand'Palud, , 98 p. (lire en ligne).
- Steven Le Roy, Julien Joly et Julien Solé (Julien/CDM), Histoires extraordinaires de Brest : L'assassin, l'extralucide et la Grande Guerre, Le Télégramme, , 132 p. (ISBN 978-2492394034), p. 64-65.
- Charles Diaz, L'épopée des Brigades du Tigre, Calmann-Lévy, , 243 p. (ISBN 978-2702124420), p. 164-186.
- Marcel Montarron, L'histoire vraie des brigades mobiles, Paris, Robert Laffont, , 319 p. (ISBN 978-2221204412), p. 48-66.
Blog / Site internet
modifier- Liliane Langellier. Affaire Cadiou. Affaire Seznec Investigation [consulté le ]
- Site destiné à la compilation d'archives de l'affaire. L’Affaire Cadiou : Le Mystère de la Grande-Palud [consulté le ]
Presse
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- Marc Minnerath, « La ville des trois mystères », Le Nouveau Détective, no 100, , p. 3-4 (lire en ligne, consulté le ).
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Émission de radio
modifier- Christophe Hondelatte. Hondelatte raconte L’affaire Cadiou, un meurtre qui sent la poudre [podcast]. Épisode Bonus. Europe1, [consulté le ]
Sources primaires
modifier- Archives départementales du Finistère. cote 4 U 2 / 378-387. Quimper : Les dossiers de procédure de l'Affaire Pierre.
- Archives départementales du Finistère. cote 4 U 1 / 101. Quimper : Arrêts de la Cour d'Assises 1918-1919.
- Archives départementales d'Ille-et-Vilaine. cote 4 M 523. Rennes : Rapports et correspondance interne de la brigade mobile de Rennes.
- Presse régionale et nationale accessible sur le site Gallica de la BNF :
Notes et références
modifier- Philippe Tranchart, Qui a tué Louis Cadiou : Crime familial, règlement de comptes ou assassinat politique à la veille de la Grande guerre ?, Librinova, , 241 p. (ISBN 979-1026263210, lire en ligne)
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- Autres :
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) - 1 2 « Le crime ne paie pas - L'affaire Cadiou », France-soir, no 2389, , p. 2 (lire en ligne
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- ↑ « Le mystère Cadiou », L'Ouest-Éclair, no 5554, , p. 1 (lire en ligne
) - ↑ « Coup d’œil rétrospectif sur l'affaire Cadiou », L'Ouest-Éclair, no 5590, , p. 1-2 (lire en ligne
) - ↑ « Autour de l'affaire Cadiou », L'Ouest-Éclair, no 5589, , p. 3 (lire en ligne
) - ↑ Diaz 1995, p. 164.
- ↑ Marcel Nadaud, « Du sang sur les bruyères », Le Petit Journal, no 22921, , p. 4 (lire en ligne
) - ↑ J. Berthou, « Le mystère de la Grande Palud », La Dépêche de Brest, no 10426, , p. 3 (lire en ligne
) - ↑ Ferdy, « Le mystère de la Grande Palud », La Dépêche de Brest, no 10472, , p. 3 (lire en ligne)
- ↑ « Archives & Patrimoine(s) de Landerneau », de 3 Fi 705 à 3 Fi 740, sur patrimoine.landerneau.bzh (consulté le )