Affaire Joe Mercer
L'affaire Joe Mercer est un conflit disciplinaire qui oppose l'Everton FC à la Football Association (FA) en avril 1940, pendant la Seconde Guerre mondiale, au sujet de la mise à disposition de l'international anglais Joe Mercer pour une rencontre représentative entre l'Angleterre et le pays de Galles[1]
| Autre nom | Mercer case |
|---|---|
| Date | avril 1940 |
| Lieu | Liverpool, Londres et Crewe (Angleterre) |
| Cause | Différend sur la mise à disposition de Joe Mercer pour une rencontre représentative de l'Angleterre |
| Résultat | Censure d'Everton ; suspensions d'Ernest Green et W. C. Gibbins ; censure de Theo Kelly ; aucune sanction contre Mercer |
| 13 avril 1940 | Mercer joue avec Everton contre le Liverpool FC à Goodison Park |
|---|---|
| 22 avril 1940 | Enquête de la Football Association à Crewe |
Sélectionné pour jouer à Wembley le 13 avril 1940, Mercer est retenu par Everton, qui souhaite l'aligner le même jour contre le Liverpool FC en demi-finale de la Lancashire Senior Cup. Malgré un ordre ultérieur de la FA lui imposant de rejoindre la sélection anglaise[2][3], Mercer dispute finalement le derby à Goodison Park, remporté 4-1 par Everton[4], tandis que l'Angleterre s'incline 1-0 contre le pays de Galles à Wembley[5]
Réunie à Crewe le 22 avril, une commission de la FA conclut à une infraction à la règle 41 de l'association. Everton est sévèrement censuré, son président Ernest Green est suspendu des activités liées au football jusqu'à la fin de la saison 1940-1941 et le dirigeant W. C. Gibbins jusqu'au 8 juin 1940. Le secrétaire-manager Theo Kelly est également censuré. Aucune sanction n'est prononcée contre Mercer lui-même[6][7][8].
L'historien du sport Graham Kelly présente ensuite l'épisode comme un exemple ancien de tension entre les intérêts d'un club et ceux de la sélection nationale, tout en soulignant que Mercer n'est pas tenu pour responsable du conflit[9].
Contexte
modifierEverton aborde la saison 1939-1940 en tant que champion d'Angleterre en titre, après son succès en 1938-1939. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale entraîne toutefois l'interruption du championnat régulier. Des compétitions régionales, des coupes locales ainsi que de nombreuses rencontres représentatives ou caritatives sont alors organisées afin de maintenir une activité footballistique[10][11].
Joe Mercer, demi gauche d'Everton et international anglais depuis 1938, fait partie des joueurs mobilisés. Après avoir travaillé brièvement aux chantiers navals Cammell Laird, il rejoint l'Army Physical Training Corps à la suite d'un appel de Stanley Rous aux footballeurs professionnels. Il continue à jouer lorsqu'il obtient une permission militaire et représente plusieurs équipes de sélection pendant la première saison de guerre[9]. Everton fournit également plusieurs joueurs à des rencontres représentatives, parmi lesquels Tommy Lawton, Norman Greenhalgh, Billy Cook et Ted Sagar[6][7].
Ces convocations suscitent des désaccords entre Everton et les instances du football. Le club estime notamment que ses joueurs sont trop fréquemment sollicités pour les rencontres organisées par la FA, en particulier lorsqu'elles sont disputées au bénéfice d'œuvres caritatives[6].
Origine du conflit
modifierAu printemps 1940, une rencontre entre l'Angleterre et le pays de Galles est programmée le 13 avril à Wembley. La FA sélectionne Joe Mercer pour l'équipe anglaise, tandis que le défenseur gallois d'Everton T. G. Jones est convoqué par le pays de Galles[1][12][6].
Le 2 avril, Charles Buchan évoque également l'affaire dans le Daily News de Londres, dans un article consacré aux droits respectifs de la FA et des clubs sur les joueurs servant dans les forces armées[12].
Cette date coïncide avec la demi-finale de la Lancashire Senior Cup entre Everton et Liverpool à Goodison Park. Les dirigeants d'Everton jugent la présence de Mercer et de Jones importante pour l'intérêt sportif et populaire du derby. La fédération galloise accepte finalement l'indisponibilité de Jones, tandis que la FA refuse qu'Everton retienne Mercer[1][13].
Le litige porte principalement sur l'interprétation de la règle 41 de la Football Association. Celle-ci permet à la FA d'imposer la présence d'un joueur sélectionné pour une rencontre internationale ou représentative et considère comme fautif un club ou un dirigeant qui encourage un joueur à ne pas se conformer aux instructions de l'association[7][2].
Everton soutient toutefois que l'application de cette règle a été modifiée ou suspendue en raison des circonstances exceptionnelles liées à la guerre. Le club s'appuie notamment sur des échanges antérieurs au cours desquels la FA avait interrogé les clubs sur la disponibilité de certains joueurs avant de les libérer à leur demande. Ernest Green estime que les formulations initialement employées par la fédération à propos de la disponibilité et de la volonté de Mercer laissent au club une marge de décision[1][3][14][15].
Montée de la controverse
modifierLors d'une réunion informelle, le conseil d'administration d'Everton décide d'informer la FA que Mercer n'est pas disponible, le club souhaitant l'aligner contre Liverpool. Selon les conclusions ultérieures de la commission disciplinaire, la majorité des administrateurs consultés approuve cette position. Will Cuff, ancien président d'Everton et membre du conseil, avertit toutefois ses collègues qu'elle lui paraît contraire à la règle 41[7].
La position d'Everton est rendue publique avant que la fédération ait définitivement statué. Le club diffuse ensuite son argumentation auprès de clubs de la Football League, d'instances du football, de l'Army Football Association et de la presse afin de défendre son interprétation[15][16].
La FA maintient que la règle 41 demeure applicable. Les autorités militaires informent également Ernest Green que la fédération n'a pas suspendu cette disposition. Malgré ces indications, le conseil d'administration d'Everton maintient son refus de libérer Mercer[7][2].
Le 13 avril, le Hull Daily Mail rend également compte de la réponse adressée par la FA à Everton[2].
Le statut militaire de Mercer intervient également dans l'affaire : il ne peut participer à une rencontre que dans le cadre d'une permission accordée par son unité. Dans une lettre adressée à la FA, il indique souhaiter jouer pour l'Angleterre, tout en expliquant que la position de son club complique sa décision. Son officier commandant estime pour sa part que Mercer se considère tenu de suivre les instructions d'Everton[7][15].
Journée du 13 avril 1940
modifier
À la veille des deux rencontres, le comité d'urgence de la FA adresse des télégrammes à Everton et à Mercer pour leur signifier que le joueur doit rejoindre l'équipe d'Angleterre à Wembley et ne doit pas jouer pour son club[2][3]. Everton maintient néanmoins sa position.
Ernest Green explique que Mercer a reçu de son unité une permission lui permettant de jouer à Goodison Park et que son officier commandant n'a reçu aucune instruction militaire l'autorisant à se rendre à Londres. Une fois ses obligations militaires achevées à midi, Mercer rejoint Goodison Park et est aligné par Everton[3][14][17].
Everton bat Liverpool 4-1 et se qualifie pour la finale de la Lancashire Senior Cup. Bentham inscrit deux buts, Lawton et Stevenson complétant le score d'Everton, tandis que Nieuwenhuys marque pour Liverpool[4][14]. La présence de Mercer, au centre de près de deux semaines de controverse, est commentée par la presse locale, qui souligne sa prestation au poste de demi[14].
Au même moment, l'Angleterre affronte le pays de Galles devant environ 40 000 spectateurs à Wembley. Mercer est remplacé dans le onze anglais par Ken Willingham. Le pays de Galles s'impose 1-0 grâce à un but de Bryn Jones inscrit avant la mi-temps[5][18].
Enquête de la Football Association
modifier
Ouverture de la procédure
modifierAprès la rencontre, le secrétaire de la FA Stanley Rous annonce qu'une enquête sera menée une fois tous les éléments réunis. Everton publie de son côté une déclaration détaillée visant à montrer qu'il n'a pas cherché à contester l'autorité de la fédération[15][17][3][16].
Le 16 avril, le Daily News de Londres consacre également sa chronique sportive à la déclaration publiée par Everton sur l'affaire[15].
Une commission de la Football Association se réunit le 22 avril 1940 à Crewe. Elle examine notamment les réunions du conseil d'administration d'Everton, la correspondance entre le club et la FA, les échanges avec les autorités militaires et les instructions données à Mercer[6][17][16][7].
Conclusions de la commission
modifierLa commission retient plusieurs griefs contre Everton. Elle considère que les dirigeants ont supposé, sans confirmation officielle, que la règle 41 avait été suspendue, qu'ils ont maintenu leur position après avoir été informés du contraire et qu'ils ont demandé à Mercer de privilégier son club malgré la décision de la FA. Elle reproche également au club d'avoir largement diffusé ses échanges avec la fédération avant l'achèvement de la procédure[7][15].
La commission rejette également l'affirmation d'Everton selon laquelle la FA serait restée inactive entre les 2 et 12 avril. Elle relève que, durant cette période, des communications télégraphiques, postales et téléphoniques ont eu lieu entre la FA, l'Army Football Association et l'officier commandant de Mercer[7].
Aucune faute personnelle n'est en revanche retenue contre Mercer. Le compte rendu de la décision et des rétrospectives ultérieures indiquent qu'il est disculpé par la FA[7][19].
Sanctions
modifierLa Football Association conclut à une violation de la règle 41 par Ernest Green et W. C. Gibbins. Elle condamne également ce qu'elle qualifie d'attitude antisportive de la part de certains dirigeants ayant demandé à Mercer de jouer pour Everton plutôt que pour l'Angleterre[6][7].
Everton reçoit une sévère censure pour avoir porté atteinte à l'image du jeu et diffusé sa correspondance relative à l'affaire avant la décision de la fédération. Le club doit également supporter les frais de l'enquête[6][7].
Ernest Green est suspendu de toute participation à la gestion du football et interdit d'accès aux terrains affiliés à la FA jusqu'à la fin de la saison 1940-1941. Sa suspension prend fin le 3 mai 1941[8]. W. C. Gibbins est suspendu jusqu'au 8 juin 1940[20].
Theo Kelly, alors secrétaire d'Everton et responsable de l'équipe première pendant la guerre, est censuré pour ne pas avoir correctement communiqué aux dirigeants concernés les décisions prises par la FA[6]. Joe Mercer n'est pas sanctionné[7][19].
Réactions et conséquences
modifierRéactions contemporaines
modifierLa sévérité des sanctions suscite des critiques dans une partie de la presse de Liverpool ainsi que parmi les actionnaires d'Everton. Le journaliste sportif connu sous le pseudonyme de « Pilot » juge notamment les peines disproportionnées par rapport à la nature du litige[21].
Gouvernance d'Everton
modifierLa suspension de Green entraîne son retrait temporaire de la présidence d'Everton, bien qu'il conserve le soutien d'une partie des dirigeants et des actionnaires. Lorsqu'il doit normalement se représenter au conseil d'administration, certains actionnaires proposent de laisser son siège disponible dans l'attente de son retour[22]. Andrew Coffey lui succède temporairement à la présidence. Après la fin de la suspension de Gibbins le 8 juin, Coffey démissionne pour raisons de santé et Gibbins est élu président lors d'une réunion du conseil le 20 juin 1940[20][23].
Green demeure administrateur et est réélu malgré son interdiction temporaire de participer à la gestion du football. Il revient à Goodison Park en mai 1941, après que la FA a confirmé que sa suspension avait pris fin le 3 mai[8].
Parcours sportif
modifierSur le plan sportif, Mercer continue à jouer pour Everton et à participer aux sélections de guerre. Quelques semaines après l'affaire, il est de nouveau annoncé dans l'équipe d'Angleterre pour une rencontre contre l'Écosse à Hampden Park[24][25].
Everton poursuit également son parcours en Lancashire Senior Cup et remporte la compétition le 8 juin en battant Bury FC 4-2 à Gigg Lane[26]. Mercer ne dispute pas la finale, étant retenu par ses obligations militaires dans le sud de l'Angleterre[27].
Mise en perspective
modifierUne rétrospective consacrée à Theo Kelly revient sur le refus d'Everton de libérer Mercer pour la sélection, puis sur l'enquête et les sanctions prononcées contre plusieurs dirigeants[6]. Graham Kelly replace pour sa part l'épisode dans l'histoire plus large des tensions entre clubs et sélections nationales et observe que Mercer lui-même n'attire aucun blâme[9]. Les comptes rendus contemporains emploient rapidement l'expression « Mercer case » pour désigner le différend, alors qu'aucune faute personnelle n'est finalement retenue contre le joueur[16][7][28].
L'affaire de 1940 est distincte du différend qui oppose Mercer à la direction d'Everton après la guerre. En 1946, à la suite d'une blessure au genou et d'un désaccord concernant son état physique, Mercer quitte Everton pour Arsenal. Ce second épisode intervient plus de six ans après l'affaire disciplinaire de 1940[29].
Bibliographie
modifier- (en) Gary James, Football with a Smile : The Authorised Biography of Joe Mercer, OBE, ACL & Polar, , 320 p. (ISBN 0-9514862-9-2).
- (en) James Corbett, Everton : School of Science, Macmillan, (ISBN 0-330-42006-2).
- (en) Graham Kelly, Terrace Heroes : The Life and Times of the 1930s Professional Footballer, Routledge, , 186 p. (ISBN 978-0-7146-8294-5).
- (en) Jack Rollin, Soccer at War : 1939-45, Headline, , 464 p. (ISBN 978-0-7553-1431-7).
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 (en) « Everton, Mercer and the F.A. », sur The Liverpool Echo, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 (en) « F.A.'s Reply to Everton », Hull Daily Mail, , p. 3
- 1 2 3 4 5 (en) « The Mercer Case », sur The Liverpool Daily Post, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 (en) « Games for the 1939-1940 season », sur LFChistory.net (consulté le ).
- 1 2 (en) « England Matches – Unofficial », sur England Football Online (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (en) Megan Pollard, « Kelly, Theo », sur Everton Encyclopedia (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 (en) « Ban on Chairman and Director », sur The Liverpool Daily Post, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 3 (en) « May 1941 », sur Blue Correspondent (consulté le ).
- 1 2 3 (en) Graham Kelly, Terrace Heroes : The Life and Times of the 1930s Professional Footballer, Routledge, (ISBN 978-0-7146-8294-5), p. 131.
- ↑ (en) « England – War-Time/Victory Internationals – Details », sur Rec.Sport.Soccer Statistics Foundation (consulté le ).
- ↑ (en) « War, weather and working weeks: the previous times football has been halted in England », sur BBC Sport, (consulté le ).
- 1 2 (en) Charles Buchan, « F.A. & Clubs' Claim On Services Players », Daily News (London), , p. 11
- ↑ (en) « Another « Liverton » Clash », sur The Liverpool Echo, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 3 4 (en) « Joe Mercer — Chairman's Statement », sur The Evening Express, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 6 (en) Frank Thorogood, « Everton Statement On Mercer Case », Daily News (London), , p. 9
- 1 2 3 4 (en) « The Mercer Case: F.A. Inquiry on Monday », sur The Liverpool Daily Post, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 3 (en) « F.A. Commission to Inquire into Mercer Business? », sur The Liverpool Echo, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- ↑ (en) « F.A. Debate Everton Action To-Night », sur The Liverpool Echo, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- 1 2 (en) « March 1966 », sur Blue Correspondent (consulté le ).
- 1 2 (en) « June 1940 », sur Blue Correspondent (consulté le ).
- ↑ (en) « F.A. and Everton F.C. », sur The Evening Express, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- ↑ (en) « May 1940 », sur Blue Correspondent (consulté le ).
- ↑ (en) « Everton Chairman », sur The Evening Express, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- ↑ (en) « May 1940 », sur Blue Correspondent (consulté le ).
- ↑ (en) « Scotland 1–1 England, 11 May 1940 », sur England Football Online, (consulté le ).
- ↑ (en) « Everton Gain the Lancashire Cup », sur The Liverpool Daily Post, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- ↑ (en) « Everton in the Lead », sur The Evening Express, reproduit par Blue Correspondent, (consulté le ).
- ↑ (en) « The death of Ernest Green », sur Play Up, Liverpool, (consulté le ).
- ↑ (en) James Corbett, « Mercer, Joe », sur Everton Encyclopedia (consulté le ).
Voir aussi
modifierLiens externes
modifier- (en) Bradley Cates, « Everton Versus The FA », sur EFC Statto
- (en) James Corbett, « Mercer, Joe », sur Everton Encyclopedia
