Ahmed Ier Bey

bey de Tunis (1837-1855)
(Redirigé depuis Ahmed I Bey)

Ahmed Ier (arabe : أبو العباس أحمد باشا باي), né le à Tunis[1] et mort le [2] à La Goulette, est bey de Tunis de la dynastie des Husseinites de 1837 à sa mort[1].

Ahmed Ier
المشير أحمد باشا باي الأول
Illustration.
Portrait d'Ahmed Bey.
Titre
Bey de Tunis
–
(17 ans, 7 mois et 20 jours)
Premier ministre Mustapha Saheb Ettabaâ
Prédécesseur Moustapha Bey
Successeur Mohammed Bey
Biographie
Titre complet Possesseur du Royaume de Tunis
Hymne royal Salut beylical (dès 1846)
Dynastie Husseinites
Nom de naissance Abou Abbas Ahmed ben Moustafa el-Husseini
Date de naissance
Lieu de naissance Tunis (Beylicat de Tunis)
Date de décès (à 48 ans)
Lieu de décès La Goulette (Beylicat de Tunis)
Sépulture Tourbet El Bey (Tunis)
Père Moustapha Bey
Mère Francesca Rosso di Sofia, dite Lalla Jannati Beya
Conjoint Lalla Amina (dite Mannana) Chelbi

Image illustrative de l’article Ahmed Ier Bey
Beys de Tunisie

Il succède à son père, Moustapha Bey, le [3]. Jeune prince nourrissant de grandes ambitions pour son pays, il veut se doter d'une armée nombreuse, d'une marine de guerre, d'un arsenal moderne, d'une école militaire, d'un hôtel de la monnaie et de résidences princières. À l'image de Méhémet Ali en Égypte et des réformes ottomanes contemporaines, sa politique relève de ce que l'historien James L. Gelvin (en) nomme un « développementalisme défensif », visant à emprunter aux modèles européens pour préserver l'autonomie de la régence[4]. Toutefois, ni lui ni son jeune ministre des Finances, Mustapha Khaznadar, devenu son beau-frère, ne disposent d'une évaluation précise des ressources économiques mobilisables : la plupart des initiatives beylicales se soldent par des échecs coûteux et par une dégradation des finances de la régence[5],[6].

Biographie

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Firman ottoman

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Quelque temps après son avènement, Ahmed Bey reçoit du sultan ottoman le firman traditionnel d'investiture et les insignes correspondants. L'envoyé du sultan, Osman Bey, arrive à La Goulette, le , à bord d'une frégate[7]. Le lendemain, il fait son entrée officielle à Tunis, à cheval, précédé de tous les membres du cabinet beylical qui étaient allés au-devant de lui jusqu'à deux lieues de la ville. On porte devant l'envoyé le sabre d'honneur et le caftan destiné au bey. L'envoyé est encadré de spahis et est suivi par toutes les troupes régulières (au nombre de 5 000 à 6 000) ainsi que par 5 000 cavaliers arabes des environs de Tunis. Le cortège fait son entrée dans la capitale sous les acclamations des hommes et les youyous des femmes.

Trois jours après cette entrée officielle, l'envoyé se rend au palais du Bardo en grand apparat pour présenter au bey le firman et les insignes de son investiture ainsi que des cadeaux parmi lesquels deux belles Géorgiennes et dix pièces de canons. Nommé général de division de l'armée impériale ottomane en , il est élevé par le sultan à la dignité de maréchal (mouchir)[8] — jusqu'alors les beys de Tunis n'avaient que le grade de général de division — le . Tous ces honneurs ont pour but de renforcer les liens de vassalité qui unissent la régence de Tunis au sultan ottoman[9].

Voyage décisif en France

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Arrivée du duc de Montpensier à La Goulette en , reçu par une garde d'honneur de l'armée beylicale avec, à gauche, une partie du palais d'été d'El Sharfiya, désormais disparu.

Lors d'un traité signé en 1830, le bey consent à la cession d'un terrain à Carthage pour l'érection d'un monument au roi Louis IX. La pose de la première pierre de la cathédrale au sommet de la colline de Byrsa a lieu le . En , le bey autorise également la communauté chrétienne de Tunis, essentiellement composée de commerçants européens, à agrandir sa petite église située près de Bab El Bhar[10].

En et [11], le duc de Montpensier, fils du roi Louis-Philippe, visite Tunis et Carthage. Il est reçu avec beaucoup de solennité par le bey[11]. Au cours d'entretiens officiels s'amorce le projet du voyage d'Ahmed Bey à Paris. Ce voyage a lieu en [12]. Victor Hugo rapporte que son arrivée à Toulon est saluée de 21 coups de canon, comme il était de rigueur pour les têtes couronnées[13]. Ahmed Bey embarque à La Goulette sur un navire de guerre, accompagné notamment d'Ibn Abi Dhiaf, qui consacrera un chapitre de sa chronique au récit jour par jour du voyage. Débarqué à Toulon, il en visite la région industrielle avant de gagner Paris, où le roi Louis-Philippe le reçoit avec les honneurs dus à un souverain indépendant[14]. Ibn Abi Dhiaf rapporte que le bey, avant son départ, avait justifié le voyage auprès de ses sujets par « l'intérêt public » et son attachement à la sûreté du beylicat[15]. Le voyage renforce le souverain dans son projet d'imiter les nations européennes. Un article paru en 1897 dans La Revue tunisienne décrit ainsi l'effet de cette visite sur sa volonté modernisatrice :

« Parmi toutes les merveilles qu'il eut l'occasion d'admirer, son esprit demeura plus particulièrement frappé par les ingénieuses applications du génie industriel ; il conçut dès lors le noble projet de tirer l'industrie indigène hors de la routine où elle était plongée en l'encourageant à entrer dans la voie du progrès et de doter son pays d'établissements spéciaux, armés des moyens de production dont les avantages économiques lui avaient été révélés[16]. »

La visite du bey en France, organisée par son conseiller Giuseppe Raffo avec le consul de France, et le fait que le pays le reçoive avec les honneurs habituellement réservés à un souverain indépendant, déplaisent aux autorités de l'Empire ottoman, le bey demeurant théoriquement sous la suzeraineté du sultan[17].

Contexte réformateur

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Selon Ali Eltarhuni, la volonté réformatrice d'Ahmed Bey se nourrit de trois courants d'influence extérieurs : l'exemple européen relayé par les consuls et les communautés présentes dans la régence, la dynamique des Tanzimat ottomans et le modèle égyptien de Méhémet Ali[18].

Influences européennes

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Depuis le XVIe siècle, la régence entretient des liens avec les puissances européennes par l'intermédiaire de leurs consulats : la France ouvre le premier en 1577, suivie de l'Angleterre en 1623 et de Gênes en 1674, puis, au XIXe siècle, de l'Espagne (1815), de la Belgique (1829) et de l'Autriche (1849)[19]. Les consuls, français et britanniques surtout, poussent les souverains tunisiens à réformer, en partie pour servir leurs propres intérêts. Après l'occupation de l'Algérie en 1830, la France soutient l'autonomie de Tunis vis-à-vis d'Istanbul afin d'éloigner les Ottomans de la frontière algérienne[20].

Les communautés européennes, dont la plus nombreuse est italienne, comptent alors plus de 19 000 personnes, concentrées surtout à Tunis, et contrôlent une grande partie du commerce extérieur ; l'essor des échanges et de l'agriculture d'exportation (huile d'olive, laine et tabac) profite d'abord à ces communautés et à l'élite beylicale, la population en tirant peu de bénéfices[21]. Sous le règne d'Ahmed Bey, l'influence européenne culmine : la plupart des hautes fonctions administratives, hors postes religieux, sont occupées par des Européens, et le ministre des Affaires étrangères Giuseppe Raffo joue un rôle déterminant en convainquant le bey d'adopter le modèle occidental[22].

Ahmed Bey est aussi l'un des premiers souverains tunisiens à se rendre en Europe : au voyage de 1846 succèdent des missions d'officiers envoyés parfaire leur formation en France, tel le général Rachid dépêché en 1852 auprès de Napoléon III[23]. Ces déplacements, longtemps freinés par des réticences religieuses, sont facilités par une fatwa du grand mufti Mohamed Bayram IV autorisant les musulmans à voyager en terre chrétienne[24].

Empire ottoman et ses Tanzimat

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L'Empire ottoman relaie indirectement les idées réformatrices : les délégations échangées entre Istanbul et Tunis, mais aussi les voyageurs ordinaires, rapportent les nouveautés mises en œuvre dans la capitale impériale, plus aisément acceptées lorsqu'elles transitent par elle[25]. Le Hatt-i Sharif de Gülhane de 1839, qui inaugure les Tanzimat et proclame l'égalité des sujets, parvient officiellement en Tunisie en 1840 ; Ahmed Bey l'accueille mais en diffère l'application, notamment pour marquer sa distance à l'égard d'Istanbul. Ce n'est que sous son successeur Mohammed Bey qu'apparaît, en 1857, le Pacte fondamental), largement inspiré des Tanzimat[26].

Influence égyptienne

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Après l'expédition de Napoléon Bonaparte de 1798, l'Égypte de Méhémet Ali engage une politique de traduction d'ouvrages européens et de création d'écoles à l'occidentale, envoyant des étudiants se former en Europe ; ce modèle inspire le mouvement réformateur tunisien[27]. Les liens sont d'autant plus étroits que de nombreux étudiants tunisiens, après la Zitouna, poursuivent leurs études à l'université al-Azhar, au Caire, où un espace leur est réservé (riwaq des Maghrébins)[28]. Les écrits du réformiste Rifa'a al-Tahtawi, en particulier son récit de séjour à Paris, circulent parmi l'élite tunisienne[29].

Souverain réformateur

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Selon l'historien Mohamed Bayram V, les réformes du bey se concentrent sur l'État, l'armée et l'éducation. Il accorde aux grands responsables de l'État le titre et la fonction de ministre et crée un gouvernement moderne. Il nomme Mustapha Saheb Ettabaâ comme grand vizir, Mustapha Khaznadar comme ministre de l'Intérieur et des Finances, Moustapha Agha comme ministre de la Guerre, Mahmoud Khodja comme ministre de la Marine et Giuseppe Raffo comme ministre des Affaires étrangères. À l'occasion, Mahmoud Ben Ayed reçoit le poste de ministre du Commerce, le daouletli Kuchk Mohamed le poste honorifique de ministre chargé de la sécurité de Tunis et Mohamed Lasram IV celui de ministre de la Plume. L'historien Ibn Abi Dhiaf devient le secrétaire particulier du bey.

Armée et enseignement

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Bâtiment et pont d'El Battan sur la Medjerda, près de Tebourba, qui servait à actionner les roues à eau de la draperie industrielle.

L'effort militaire est au cœur du règne. Ahmed Bey fonde l'École militaire du Bardo en  ; elle est destinée à donner une formation moderne aux futurs officiers de l'armée beylicale tunisienne afin de remplacer progressivement l'encadrement d'origine turque. Il y fait venir des instructeurs civils et militaires européens, français et britanniques, aux côtés de quelques enseignants tunisiens, dont le plus connu est Mahmoud Kabadou, chargé de la langue arabe et des sciences religieuses[30]. Conscient de l'importance de la traduction, le bey ordonne la traduction en arabe des ouvrages scientifiques et techniques européens, tâche menée par les enseignants et les élèves de l'école ; ce mouvement de traduction est présenté par plusieurs travaux comme un jalon important de la Nahda tunisienne[31].

L'armée régulière (nizami) prend une importance considérable sous son règne. Ibn Abi Dhiaf en évalue les effectifs jusqu'à 50 000 hommes, divisés en sept régiments d'infanterie, quatre régiments d'artillerie et deux régiments de cavalerie[32] ; les travaux plus récents retiennent plutôt une force effective modernisée de l'ordre de 26 000 à 30 000 hommes[33]. Le bey développe parallèlement la marine en améliorant la base de Porto Farina et en ajoutant douze bâtiments à sa flotte[15].

Abolition de l'esclavage

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L'esclavage en Tunisie est aboli au terme d'un processus graduel : Ahmed Bey interdit l'exportation d'esclaves depuis la Tunisie en 1841, en prohibe la vente sur les marchés en 1842, puis proclame l'abolition en [34],[35],[36].

Enseignement religieux et culte

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Le bey réglemente l'enseignement religieux à la mosquée Zitouna, y installant trente professeurs — quinze pour le rite malékite (majoritaire en Tunisie) et quinze pour le rite hanéfite (favorisé chez les Turcs du pays), tous nommés officiellement et rétribués par l'État. Il les place sous le contrôle du conseil charaïque, dominé par les deux jurisconsultes les plus renommés de leur temps, Sidi Brahim Riahi, bach-mufti malékite, et Mohamed Bayram IV, bach-mufti hanéfite, qui reçoit le premier en Tunisie le titre de Cheikh al-Islam. Dans le même temps, le bey fait don d'un lot important de manuscrits arabes à la Zitouna[9].

Gouvernement, administration et finances

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Le personnel dirigeant est en grande partie composé de mamelouks : de jeunes esclaves achetés, élevés puis affranchis, à qui Ahmed Bey confère le titre de ministre, Mustapha Khaznadar étant le premier officiellement nommé ministre dans la régence. Leurs attributions demeurent floues et dépendent du bon vouloir du souverain[37]. Ce système autocratique favorise la corruption au sein de la classe dirigeante[38].

Homme le plus influent du règne, Mustafa Khaznadar, d'origine grecque, sert d'abord fidèlement le bey avant de concentrer son action sur l'accumulation d'une fortune personnelle, au détriment des finances publiques. Resté au pouvoir près de 37 ans, il propose le recours à l'emprunt extérieur, à l'origine de l'endettement de la régence[39]. L'administration provinciale aggrave le problème : les caïds non rémunérés achètent leur charge, prélèvent une part des impôts et pressurent les paysans, ne reversant qu'une fraction des sommes collectées au pouvoir central, ce qui s'apparente à un système de type féodal[40]. Pour y remédier, Ahmed Bey supprime plusieurs taxes de marché et redevances de nomination, prévoit des traitements décents afin de tarir les prélèvements abusifs et rétrocède une part de l'impôt aux chefs tribaux, mais ce décret reste largement inappliqué[41].

Le règne est marqué par l'affaire Mahmoud Ben Ayed (1810-1880). Associé de Khaznadar à partir de 1847, à la tête de la Banque nationale créée la même année et des principales régies de l'État, Ben Ayed dégage avec son partenaire des profits estimés entre 50 et 60 millions de francs sur la période 1847-1851[42]. Parti à Paris en 1852 sous prétexte d'acheter du blé lors d'une pénurie, il y demeure, obtient la nationalité française et intente à la régence un procès qui, tranché en 1856 par une commission arbitrale nommée par Napoléon III, lui est finalement favorable, à hauteur de seize millions de francs[43]. Sa succession à la tête des revenus du beylicat échoit à Nessim Samama, dont l'enrichissement rapide devient à son tour « proverbial »[44].

Pour financer l'envoi d'un contingent aux côtés des Ottomans pendant la guerre de Crimée, en 1853, le bey partiellement paralysé depuis l'été 1852 — le pouvoir réel étant alors aux mains de Mustapha Khaznadar — doit se résoudre à emprunter à Paris ; un contrat de vingt millions de francs, confié à Kheireddine Pacha, est signé en mais son exécution est différée[45]. L'accumulation de la dette conduit, en 1869, à la mise en place de la Commission financière internationale[46],[47].

Industries traditionnelles

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Au milieu du XIXe siècle, la Tunisie dispose d'un tissu artisanal dense et diversifié, dont plusieurs branches exportent en quantité vers le monde musulman et l'Europe[48].

La chéchia en constitue le fleuron. Apparue sous les Hafsides et développée grâce aux artisans andalous à partir du règne d'Othman Dey (1598-1610), elle devient une source majeure de revenus : ses exportations atteignent l'équivalent d'environ deux millions de francs en 1837 et culminent à quelque trois millions entre 1861 et 1863, avant de s'effondrer à 250 000 francs en 1875. Tunis compte alors plus de trois cents ateliers et 7 000 artisans, réduits à une centaine d'ateliers après 1863 sous l'effet de la concurrence européenne et des contrefaçons venues d'Istanbul[49].

L'industrie textile de la laine, la plus importante de la régence, se répartit entre de nombreux centres, Djerba, Gafsa, le Jérid, Kairouan, Sousse, Monastir ; Djerba et Sousse fournissent les couvertures et burnous présentés dans les expositions internationales, tandis que le tissage des tapis, exécuté à domicile, est surtout le fait de femmes[50]. La minoterie et le pressage de l'huile d'olive constituent deux autres piliers, Sfax étant le principal centre huilier, d'où l'huile est exportée vers l'Italie ; la savonnerie, sous-produit du pressage, alimente également l'exportation, et Ahmed Bey crée une administration du savon chargée d'en contrôler le poids et le prix[51].

Le travail du cuir, dont le tannage de Kairouan jouit d'une réputation comparable à celle du cuir marocain, décline sous l'effet de la concurrence européenne et du monopole d'État sur les peaux ; Ahmed Bey, devant les plaintes, réglemente le secteur en 1845[52]. La cordonnerie (Tunis, Sfax et Kairouan) et la sellerie (environ 700 ouvriers à Tunis) souffrent des mêmes difficultés, la seconde pâtissant en outre de la réduction des effectifs militaires après le règne[53]. S'y ajoutent la métallurgie et la forge — qui rassemblent près de la moitié des artisans au milieu du siècle —, la dinanderie, la menuiserie, la céramique (Nabeul et Djerba) et la parfumerie (Tunis et Nabeul, Sfax, à base de jasmin et de rose). En 1844, Louis-Philippe sollicite d'ailleurs l'envoi d'artisans tunisiens pour décorer l'un de ses palais[54].

Ces métiers sont encadrés par des corporations héritées de l'époque hafside, structurées autour d'un conseil de maîtres et d'une hiérarchie de maîtres et d'apprentis. L'attachement rigide à ces règles anciennes freine l'innovation face à la concurrence étrangère. Malgré divers arrêtés pris ultérieurement (de 1863 à 1880) sous le règne de Sadok Bey, le principal facteur d'affaiblissement demeure, selon Ali Eltarhuni, les traités commerciaux qui ouvrent le marché tunisien aux produits européens[55].

Politique d'industrialisation

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Le capitalisme d'État est vivement encouragé afin de soutenir l'effort militaire. L'homme d'affaires Mahmoud Ben Ayed est chargé de mettre en place un complexe industriel destiné aux besoins de la nouvelle armée. Outre la draperie de Tebourba, le règne voit l'apparition de tanneries, d'une fonderie de canons au Bardo, de poudreries et d'une minoterie à Djedeida, ainsi que de nouvelles administrations économiques : la rabta (silos à grains de l'État), la ghaba (office des forêts d'oliviers) et la ghorfa (centrale d'achat de l'État), auxquelles s'ajoute un hôtel de la monnaie au Bardo.

Industries militaires

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La fonderie de canons du Bardo, que Ibn Abi Dhiaf appelle Dar A'mal al-Madafia, remonte au règne de Hammouda Pacha ; Ahmed Bey la remet en activité. En 1840, il fait aménager le Kashlat al-Tubjia, vaste caserne d'artillerie établie sur la route du Bardo, prévue pour abriter environ 4 000 soldats avec leurs armes, dont une aile est affectée à la fabrication et à l'entretien des pièces[56]. Ces établissements finissent par tomber à l'arrêt au cours du dernier quart du XIXe siècle, moins par manque d'ouvriers qualifiés — réputés compétents — que du fait de la crise financière et du désintérêt des successeurs du bey pour l'effort militaire[57].

En matière de poudre, une poudrerie existe à Tunis depuis 1787 ; Ahmed Bey en fait édifier de nouvelles, notamment près de La Manouba, et envoie un ingénieur, Du Bois, se procurer en Europe des machines pour la fabrication des capsules et de la poudre[58]. Le secteur reste marqué par un défaut de formation à la sécurité, illustré par l'explosion, rapportée par Ibn Abi Dhiaf, d'un dépôt de poudre proche de la capitale, provoquée par des ouvriers qui fumaient sur place[59].

Enfin, le bey relance la construction navale à La Goulette, où il fonde un arsenal entré en activité en 1841. On y arme notamment un navire de guerre offert au sultan ottoman[60]. L'entreprise pâtit toutefois de l'ingérence du souverain dans les choix techniques : un vaisseau baptisé du nom du bey ne peut être mis à l'eau en 1853 car sa taille, imposée par Ahmed Bey contre l'avis de l'ingénieur français, dépasse la largeur de la passe du port, au prix d'une lourde perte financière[61]. Après la mort du bey, faute d'atelier d'entretien, la marine devient entièrement dépendante des chantiers européens, en particulier de Marseille[62].

Industries civiles

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Draperie de Tebourba

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La draperie industrielle (Dar al-Malf) fondée à Tebourba, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Tunis, constitue la réalisation industrielle la plus emblématique du règne. Le site est retenu parce qu'un barrage peut y être établi sur la Medjerda pour fournir la force hydraulique ; le barrage et l'usine sont bâtis sous la direction de l'ingénieur français François Benoît, et la fabrique ouvre en 1844 avec un équipement importé d'Europe[63]. Les machines proviennent notamment de Marseille et d'Italie ; la laine, matière première locale, est acheminée de diverses régions, l'essentiel venant de Kairouan, ce qui crée un courant d'échanges entre villes tunisiennes[64]. La manufacture emploie des ouvriers tunisiens encadrés par des superviseurs européens — de l'ordre de 400, jusqu'à plus de 600 selon certaines listes — et produit, dès sa première année, une étoffe destinée à l'uniforme militaire, dont une partie est exportée vers l'Italie, ce qui atteste sa qualité[65].

Le déclin de l'usine s'amorce toutefois rapidement. Les rapports de l'ingénieur Benoît, en 1847 puis en 1853, signalent le mauvais entretien du moteur hydraulique et des métiers, l'insuffisance de formation des ouvriers et la mise hors d'usage d'une part des machines[66]. À ces difficultés techniques s'ajoutent des détournements imputés à de hauts responsables (Hamida Ben Ayed, Khaznadar et le caïd Nassim), des pillages répétés et le coût élevé des techniciens européens et des importations de machines[67]. Ibn Abi Dhiaf déplore ce gâchis, estimant que le plus grand profit eût été d'habiller l'armée et la population du pays afin d'y retenir la valeur des étoffes jusque-là achetées à l'étranger[68].

Le bey cherche aussi à développer l'extraction minière. Après un premier accord conclu sous le règne de Moustapha Bey avec l'ingénieur français Benoît pour exploiter une mine de plomb proche de Tunis, Ahmed Bey octroie en 1838 une licence de cinq ans à l'ingénieur sarde Benfiglio, puis de nouvelles concessions dans les années 1840[69]. En 1850, il charge l'expert Letellier d'inspecter les gisements du pays : celui-ci visite onze mines et conclut qu'elles ne sont guère rentables faute de combustible bon marché, de chutes d'eau pour actionner les turbines et de routes adaptées au transport du minerai[70]. Les postes techniques y étant tous occupés par des Européens, la contribution tunisienne à cette activité demeure marginale, et plusieurs rapports d'agents beylicaux dénoncent des malversations d'experts étrangers[71].

Développement urbain

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Ruines du palais de la Mohamedia en 1899.

L'effort de rénovation d'Ahmed Bey se fait peu sentir dans l'évolution urbaine de Tunis. Ce prince ne semble guère s'être intéressé à l'embellissement de la capitale ou à son développement, à l'exception de la reconstruction de la mosquée de Bab El Jazira et de la restauration, en 1847-1848, de Bab El Bhar. Les palais du Bardo, de La Goulette et de la Mohamedia profitent davantage des initiatives du souverain ; ce dernier, nommé Salehia du nom du saint local Sidi Saleh, est rarement habité par le bey alors que les dépenses découlant de sa construction sont très élevées[72]. Surnommé le « Versailles du premier mouchir », le palais de la Mohamedia est abandonné par les successeurs du bey après sa mort[15].

Bilan des réformes

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Malgré une volonté réformatrice constante, en particulier dans les domaines économique et militaire, les initiatives du bey rencontrent finalement peu de succès. Les travaux consacrés à la période convergent pour souligner leur coût, très supérieur à ce que le budget de la régence pouvait supporter[6]. Plusieurs facteurs se conjuguent : l'absence de plan d'ensemble et l'ignorance des conséquences financières des réformes, l'ingérence du souverain dans des décisions techniques qu'il ne maîtrisait pas, la corruption d'une partie du personnel — certains ministres et conseillers étant des mamelouks peu compétents —, le manque de formation de la main-d'œuvre tunisienne et la dépendance coûteuse à l'égard des experts européens[73],[74]. Aucune des grandes réalisations industrielles du règne ne connaît ainsi de succès durable.

Vie familiale

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Sa mère est italienne et il parle italien[75].

Bien que la plupart des souverains de la dynastie husseinite disposent, aux XVIIIe et XIXe siècles, d'un vaste harem en plus de leurs épouses officielles, Ahmed Bey se contente d'une seule épouse et d'une concubine ; même avant l'abolition de l'esclavage, il prend l'habitude d'offrir à ses courtisans les odalisques qu'on lui envoie comme présents.

Mort en 1855 au palais d'été de Sharfiya, à La Goulette, il est enterré au mausolée du Tourbet El Bey situé dans la médina de Tunis[2].

N'ayant eu au total que deux enfants morts en bas âge, le bey meurt sans descendance directe[76] et c'est son cousin Mohammed Bey, fils aîné d'Hussein II Bey, qui lui succède sur le trône[77].

Dans la culture

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Notes et références

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  1. 1 2 Abi Dhiaf 1990, p. 12.
  2. 1 2 Abi Dhiaf 1990, p. 184.
  3. ↑ Hédi Slim, Ammar Mahjoubi et Khaled Belkhodja, Histoire générale de la Tunisie, t. III : Les temps modernes, Paris, Maisonneuve et Larose, , p. 369.
  4. ↑ Eltarhuni 2015, p. 6.
  5. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 160.
  6. 1 2 Eltarhuni 2015, p. 11-12.
  7. ↑ Khalifa Chater, Dépendance et mutations précoloniales : la régence de Tunis de 1815 à 1857, Tunis, Université de Tunis, , p. 502.
  8. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 55.
  9. 1 2 Abi Dhiaf 1990, p. 56.
  10. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 89.
  11. 1 2 Abi Dhiaf 1990, p. 103.
  12. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 108.
  13. ↑ Victor Hugo, Choses vues : souvenirs, journaux, cahiers, vol. 1 : 1830-1846, Paris, Éditions Gallimard, , 508 p. (ISBN 978-2070360116), p. 469.
  14. ↑ Eltarhuni 2015, p. 22.
  15. 1 2 3 Eltarhuni 2015, p. 37.
  16. ↑ Lilia Ben Salem, « Les ingénieurs en Tunisie aux XIXe et XXe siècles », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, vol. 72, no 72,‎ , p. 62 (lire en ligne, consulté le ).
  17. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 122.
  18. ↑ Eltarhuni 2015, p. 14.
  19. ↑ Eltarhuni 2015, p. 15.
  20. ↑ Eltarhuni 2015, p. 15-16.
  21. ↑ Eltarhuni 2015, p. 18-19.
  22. ↑ Eltarhuni 2015, p. 20.
  23. ↑ Eltarhuni 2015, p. 23.
  24. ↑ Eltarhuni 2015, p. 21.
  25. ↑ Eltarhuni 2015, p. 29-30.
  26. ↑ Eltarhuni 2015, p. 30.
  27. ↑ Eltarhuni 2015, p. 31-32.
  28. ↑ Eltarhuni 2015, p. 32-33.
  29. ↑ Eltarhuni 2015, p. 33.
  30. ↑ Eltarhuni 2015, p. 24.
  31. ↑ Eltarhuni 2015, p. 24-25.
  32. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 41.
  33. ↑ Eltarhuni 2015, p. 36 et 72.
  34. ↑ Abi Dhiaf 1990, p. 97.
  35. ↑ Eltarhuni 2015, p. 7.
  36. ↑ Ahmed Abdesselem, Les historiens tunisiens des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles : essai d'histoire culturelle, Tunis, Université de Tunis, , p. 141.
  37. ↑ Eltarhuni 2015, p. 42-43.
  38. ↑ Eltarhuni 2015, p. 42.
  39. ↑ Eltarhuni 2015, p. 43-45.
  40. ↑ Eltarhuni 2015, p. 44 et 50-51.
  41. ↑ Eltarhuni 2015, p. 51.
  42. ↑ Eltarhuni 2015, p. 46-47.
  43. ↑ Eltarhuni 2015, p. 46-48.
  44. ↑ Eltarhuni 2015, p. 44 et 47.
  45. ↑ Eltarhuni 2015, p. 45-46.
  46. ↑ Sadok Rouai, « La Régence de Tunis et la crise financière des années 1860 », sur Leaders, (consulté le ).
  47. ↑ Eltarhuni 2015, p. 45.
  48. ↑ Eltarhuni 2015, p. 57.
  49. ↑ Eltarhuni 2015, p. 58-60.
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Annexes

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Bibliographie

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Liens externes

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