Armée beylicale tunisienne
L'armée beylicale tunisienne désigne l'ensemble des forces armées régulières du beylicat de Tunis, placées sous l'autorité du bey et administrées au XIXe siècle par le ministère de la Guerre. Constituée à partir de 1831 dans le cadre des réformes husseinites, sous Hussein II Bey, elle comprend des unités d'infanterie, d'artillerie et de cavalerie, appuyées par un réseau de fortifications et par plusieurs établissements de production militaire. Son essor est particulièrement lié au règne d'Ahmed Ier Bey, qui développe considérablement cette armée et engage le beylicat dans une politique de modernisation inspirée à la fois des réformes ottomanes et des modèles militaires européens.
| Armée beylicale tunisienne | |
Défilé du contingent de la guerre de Crimée devant Mohammed Bey au palais de La Marsa. | |
| Création | 1831 |
|---|---|
| Dissolution | 1881 (réduite à la garde beylicale) |
| Pays | Beylicat de Tunis |
| Allégeance | Bey de Tunis ; Empire ottoman (suzeraineté) |
| Branche | Armée de terre |
| Type | Armée régulière (nizami) |
| Rôle | Défense du beylicat et maintien de l'ordre |
| Effectif | 16 000 réguliers à l'apogée (estimation dans les années 1 840) |
| Fait partie de | Beylicat de Tunis |
| Garnison | Tunis, Le Bardo, Sousse, Le Kef |
| Ancienne dénomination | Armée nizami |
| Guerres | Guerres algéro-tunisiennes Guerre de Crimée |
| Batailles | Bataille de Balaklava |
| Commandant historique | Ahmed Ier Bey Général Osman Mohamed Chaouch Slimane Kahia (victoire de 1807) Ahmed Zarrouk Général Rustum |
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Histoire
modifierFormation et réformes
modifierLes premières unités de l'armée régulière tunisienne moderne sont mises sur pied dès , sous Hussein II Bey, dans le contexte de la conquête de l'Algérie par la France (1830), de l'affaiblissement de l'Empire ottoman au Maghreb et des réformes militaires ottomanes des Tanzimat. À l'initiative du ministre mamelouk Chakir Saheb Ettabaâ, un premier bataillon de l'armée régulière (nizami) est formé à Tunis en , suivi l'année suivante d'un second, composé surtout de Sahéliens et basé à Sousse ; soldats et officiers y sont instruits, équipés et habillés à l'européenne, sur le modèle des premiers régiments ottomans réorganisés après la suppression des janissaire[1].
C'est sous Ahmed Ier Bey (1837-1855) que cette armée est considérablement développée. Le beylicat se dote d'une armée permanente, soldée et instruite selon des principes nouveaux ; l'École militaire du Bardo, créée par décret beylical le (l'institution existant dès 1837), forme des officiers et des cadres sur le modèle des armées ottomane et égyptienne[2],[3]. La direction de l'école est confiée à l'orientaliste italien, le colonel Luigi Calligaris (it), secondé par le savant et cheikh tunisien Mahmoud Kabadou ; le cursus, d'une durée de six ans, est ouvert à des élèves âgés de 15 à 20 ans[4]. La plupart des historiens soulignent toutefois que le promoteur initial de ces réformes est le ministre Chakir Saheb Ettabaâ, Ahmed Bey ayant poursuivi et accéléré une politique engagée avant son règne[1].
Cette armée comprend des régiments d'infanterie, des unités d'artillerie, une cavalerie régulière et des contingents auxiliaires. Elle s'inscrit dans un projet plus large de centralisation du pouvoir beylical, qui passe également par la création de manufactures, de casernes et d'une administration militaire spécialisée. La carrière militaire constitue en outre, pour une partie des élites provinciales, un moyen d'accès au makhzen et aux charges administratives locales[5].
Guerre de Crimée
modifierL'épisode le plus célèbre de l'armée beylicale est sa participation à la guerre de Crimée. Le beylicat se trouve alors dans une situation paradoxale : à la suite de la fuite à Paris d'un ministre emportant l'essentiel du trésor en 1852 et de la maladie du souverain, Ahmed Bey doit dissoudre la majeure partie de son armée en , ne conservant que les mamelouks et une petite garde[1]. Lorsque la Sublime Porte, alliée à la France et au Royaume-Uni contre l'Empire russe, appelle ses vassaux à l'aide, Ahmed Bey répond néanmoins favorablement : il finance la levée de nouveaux régiments en vendant ses bijoux personnels et en contractant des emprunts européens, les recrues — en partie des vétérans des unités dissoutes — ne recevant qu'un entraînement sommaire[1].
Embarqué à partir de sous le commandement du général Rachid, un mamelouk d'origine géorgienne secondé par le général Osman, le corps expéditionnaire comprend de l'infanterie et de l'artillerie[5]. Les estimations de son effectif varient sensiblement selon les sources : les travaux historiens retiennent généralement un chiffre proche de 10 000 hommes[1],[6], une étude spécialisée évoquant quatre régiments d'infanterie et deux batteries d'artillerie[7], tandis que les sources commémoratives tunisiennes avancent jusqu'à 15 000 hommes[8],[9].
Les pertes sont très élevées, mais essentiellement imputables aux maladies (choléra et typhus), aux privations et à la défaillance de la logistique ottomane plutôt qu'aux combats : environ 40 % du contingent meurt de maladie ou d'épuisement dans la région de Batoum selon Andrew McGregor][1]. Un témoignage contemporain, celui de Paul d'Estournelles de Constant, fait état d'environ 4 000 morts (soit près de la moitié du contingent) mort en Turquie de maladie, sans avoir pris part aux combats[10]. Le rôle exact des Tunisiens au combat demeure incertain et débattu : si la tradition tunisienne leur attribue une résistance remarquée lors de la bataille de Balaklava (), une partie de l'historiographie reste prudente, L. Carl Brown qualifiant de « mythe » certains récits relatifs à leur présence dans les redoutes[1],[3]. La campagne n'en demeure pas moins le principal fait d'armes extérieur de l'armée beylicale et joue un rôle dans l'avancement de certains officiers et administrateurs liés au makhzen, notamment dans les villes du Sahel tunisien[5]. Le cas des familles monastiriennes Mzali et Sakka illustre ce mécanisme : l'intérim du général Osman à la tête des habous du Sahel est confié au notaire Salah Mzali, aussitôt nommé capitaine (youzbachi) à la 3e brigade d'infanterie, qui amorce ainsi une ascension le menant aux charges caïdales et fait entrer sa famille dans le makhzen ; de son côté, Mohamed Sakka, engagé volontaire en 1844, accompagne Osman à Constantinople pour la campagne, en revient décoré de l'ordre du Médjidié et participe ensuite à la direction de l'École militaire du Bardo[5]. Le général Rachid est lui-même étranglé sur ordre de Mustapha Khaznadar, et ses biens confisqués, en [11].
Coût des réformes et déclin
modifierLa modernisation de l'armée beylicale pèse lourdement sur les finances du beylicat. L'entretien des troupes régulières, l'achat d'armes, la création d'infrastructures militaires et les dépenses liées à la guerre de Crimée contribuent à l'alourdissement des charges de l'État, dont les difficultés sont déjà manifestes lors de la dissolution de l'armée en 1853[1]. Pour un observateur contemporain comme Paul d'Estournelles de Constant, la participation à la guerre de Crimée marque le début d'une décennie de ruine financière, le beylicat passant « sans transition de la richesse à la misère » jusqu'à l'insurrection de 1864[12]. Dans ce contexte, la pression fiscale s'accroît au milieu du XIXe siècle, notamment autour de la mejba, ce qui alimente les tensions sociales et politiques débouchant sur l'insurrection de 1864.

Après l'instauration du protectorat français en 1881, l'armée beylicale est progressivement dissoute ou réduite à des fonctions protocolaires. Elle subsiste essentiellement sous la forme d'une garde beylicale chargée de la sécurité du souverain[13].
Héritage
modifierÀ l'indépendance en 1956, les nouvelles forces armées tunisiennes intègrent des Tunisiens issus de l'armée française ainsi que des membres de la garde beylicale ; le décret de création de l'armée nationale est promulgué le . Les estimations du nombre de personnels alors transférés varient selon les sources, un noyau d'environ 2 000 hommes étant fréquemment avancé[14]. L'intégration des anciens cadres de la garde beylicale se poursuit au cours des mois suivants et est progressivement encadrée par plusieurs textes réglementaires, dont le décret du portant intégration des officiers de la garde beylicale dans les cadres de l'armée, qui organise leur reclassement au sein de la hiérarchie militaire de l'État tunisien indépendant[15].
Organisation
modifierAu milieu du XIXe siècle, l'armée régulière atteint une force maximale d'environ 16 000 hommes, organisée en sept régiments d'infanterie, deux régiments d'artillerie et un petit régiment de cavalerie légère, avant que la charge financière de cet effectif ne devienne intenable[1].
Son encadrement mêle officiers issus du sérail, mamelouks, cadres formés à l'École militaire du Bardo et personnels administratifs attachés au ministère de la Guerre. La carrière militaire peut déboucher sur des fonctions civiles ou provinciales : des officiers ou secrétaires de l'armée accèdent ainsi à des charges de khalifa, de caïd ou à des fonctions judiciaires et administratives, illustrant l'imbrication entre institution militaire et appareil du makhzen[5].
Faits d'armes
modifierLe principal fait d'armes attribué à l'armée beylicale est sa participation à la guerre de Crimée aux côtés de l'Empire ottoman, de la France et du Royaume-Uni. Le contingent débarque en grande pompe à La Marsa le [10]. La mémoire de cette expédition est notamment conservée par une toile attribuée à Auguste Moynier (1856) représentant le retour du contingent et sa parade devant Mohammed Bey. Longtemps exposée dans une salle du palais du Bardo, elle est désormais conservée au musée militaire national à Tunis[16].
Lors de la conquête française de 1881, d'anciens officiers de l'École militaire du Bardo, vétérans de Crimée, opposent une résistance ponctuelle à l'avancée des colonnes françaises[4].
Fortifications
modifierIndustrie militaire
modifierLa production militaire tunisienne précède le règne d'Ahmed Ier Bey : une première fonderie de canons est établie dès 1810, sous le règne d'Hammouda Pacha Bey, à la Hafsia, au cœur de la médina de Tunis[2]. Dans le cadre de ses réformes, Ahmed Bey développe à partir de 1840 plusieurs établissements destinés à soutenir l'effort militaire : une manufacture de draps à Tebourba employant environ 400 ouvriers et équipée de machines importées d'Angleterre, des tanneries à la Mohamedia, une seconde fonderie de canons sur la route du Bardo, ainsi que des poudreries et des structures de ravitaillement[3],[2]. Ces réalisations s'inscrivent dans la volonté de doter le beylicat d'une infrastructure militaire plus autonome, même si cette politique contribue également à l'alourdissement des dépenses publiques.
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 (en) Andrew McGregor, « The Tunisian Army in the Crimean War: A Military Mystery », sur militaryhistoryonline.com, (archivé sur archive.org).
- 1 2 3 Nelson 1986, p. 26.
- 1 2 3 Brown 1974.
- 1 2 Saloua Khadhar Zangar, « École polytechnique du Bardo », sur sharinghistory.museumwnf.org (consulté le ).
- 1 2 3 4 5 Jouini 2025.
- ↑ (en) « Aḥmad bey of Tunisia », sur Encyclopædia Britannica (consulté le ).
- ↑ Duda et Nechitaylov 2021.
- ↑ « Crimée-Tunisie : le souvenir du contingent de 15 000 soldats de l'armée beylicale », sur Leaders, (consulté le ).
- ↑ « Aux armes, Tunisiens ! », Jeune Afrique, (ISSN 1950-1285, lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 d'Estournelles de Constant 2002, p. 49.
- ↑ d'Estournelles de Constant 2002, p. 71.
- ↑ d'Estournelles de Constant 2002, p. 28.
- ↑ Nelson 1986, p. 36.
- ↑ Giudice 2013.
- ↑ « Décret du 6 avril 1957 portant intégration des officiers de la garde beylicale dans les cadres de l'armée », Journal officiel tunisien, no 30, , p. 429-430 (ISSN 0330-7921, lire en ligne [PDF]).
- ↑ Saloua Khadhar Zangar, « Le retour de la guerre de Crimée », sur /sharinghistory.museumwnf.org (consulté le ).
Bibliographie
modifier- (en) L. Carl Brown, The Tunisia of Ahmad Bey, 1837-1855, Princeton, Princeton University Press, coll. « Princeton Studies on the Near East », , 427 p. (JSTOR j.ctt13x0qr3).
- (en) Vitaliy N. Duda et Maxim V. Nechitaylov, « The Armies of Egypt and Tunisia in the Crimean War », dans Candan Badem (dir.), The Routledge Handbook of the Crimean War, Londres, Routledge, (ISBN 978-1032069432, lire en ligne).
- Paul d'Estournelles de Constant, La conquête de la Tunisie : récit contemporain couronné par l'Académie française, Paris, Sfar, , 446 p. (ISBN 978-2951193697, lire en ligne).
- Christophe Giudice, « Les anciens combattants marocains et tunisiens de l'armée française : enjeux d'histoire et de mémoire », dans Autour des morts de guerre : Maghreb - Moyen-Orient, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Internationale », (ISBN 978-2859448745, lire en ligne), p. 119-145.
- Elyès Jouini, « M.-S. Mzali, à la confluence des familles Mzali, Nouira et Sakka : itinéraire d'un intellectuel du makhzen », dans La Tunisie du makhzen à l'État national : à la lumière de l'itinéraire de Mohamed-Salah Mzali, Tunis, Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, (ISBN 978-9938798807, lire en ligne), p. 53-72.
- (en) Harold D. Nelson, Tunisia : A Country Study, Washington, American University, coll. « Library of Congress Country Studies (en) », , 90 p. (ISSN 1057-5294, lire en ligne).