Aigle de drapeau
L’aigle de drapeau (féminin), parfois appelée aigle impériale, est la sculpture en bronze d'un aigle qui, monté au sommet de la hampe avec un drapeau d'un étendard, sert d'enseigne aux régiments de la Grande Armée de Napoléon Ier pendant les guerres napoléoniennes. Inspirée de l'aquila des légions romaines portée par l'aquilifer, elle est instituée par décret du 10 juillet 1804 et remise solennellement aux régiments au Champ-de-Mars le 5 décembre 1804, trois jours après le sacre de l'Empereur[1].

Le modèle de 1804, fondu en bronze doré dans l'atelier de Pierre-Philippe Thomire d'après une sculpture d'Antoine-Denis Chaudet, pèse environ 1,85 kg[2],[3]. Deux variantes lui succèdent: un modèle «allégé» en 1810-1811, puis un nouveau modèle en 1815, réalisé en hâte au retour de l'Empereur de l'île d'Elbe après la fonte par Louis XVIII de la quasi-totalité des aigles[2]. Un nombre limité d'exemplaires subsiste aujourd'hui dans les collections publiques françaises et étrangères, principalement au Musée de l'Armée de Paris, au National Army Museum de Londres et à l'Apsley House[4],[5].
Origines et symbolique
modifierL'aigle de drapeau s'inscrit dans la tradition des enseignes militaires héritée de l'Antiquité. Dans la Rome impériale, l'aquila confiée à l'aquilifer constituait l'emblème sacré de la légion, dont la perte était tenue pour un déshonneur national. En reprenant ce symbole, Napoléon entend ancrer son régime dans la filiation impériale romaine[1].
Le décret du 10 juillet 1804 (21 messidor an XII) définit les armes de l'Empereur: « d'azur à l'aigle à l'antique d'or, empiétant un foudre du même »[1]. C'est ensuite par décision prise au quartier général de Pont-de-Briques le 27 juillet 1804 que l'Empereur arrête le principe d'une aigle de bronze doré placée au sommet de la hampe des drapeaux et étendards[6]. Rupture importante avec les pratiques antérieures: sous l'Ancien Régime et la Révolution, la hampe et son ornement sommital n'avaient qu'un rôle accessoire par rapport à l'étoffe; à partir de 1804, c'est l'aigle qui constitue l'essentiel de l'enseigne, l'Empereur lui-même désignant ses drapeaux du seul nom d'«aigles».
Création et distribution
modifierLa cérémonie du Champ-de-Mars (5 décembre 1804)
modifier
La distribution la plus célèbre se déroule le 5 décembre 1804 (14 frimaire an XIII), au Champ-de-Mars, devant l'École militaire: trois jours après le sacre, elle constitue le pendant militaire de la cérémonie de Notre-Dame de Paris. Napoléon fait prêter à son armée le serment de défendre ses aigles, prononçant la formule restée fameuse: « Soldats, voilà vos drapeaux ! Ces aigles vous serviront toujours de point de ralliement [...] »[7].. La scène est immortalisée par Jacques-Louis David dans son tableau Serment de l'armée fait à l'Empereur, aujourd'hui conservé au château de Versailles.
Évolution réglementaire
modifierLe décret du 18 février 1808 réduit le nombre d'aigles à une seule par régiment, les exemplaires excédentaires étant retournés à l'Administration de la Guerre pour remplacer celles perdues au combat[8]. Le décret impérial du 25 décembre 1811 réorganise ensuite l'ensemble du système des drapeaux et des aigles, en réaffirmant qu'« aucun corps ne peut porter pour enseigne l'aigle française s'il ne l'a reçue de nos mains et s'il n'a prêté le serment »[8]. Une seconde distribution solennelle a lieu le 1er juin 1815 au Champ-de-Mars rebaptisé pour l'occasion «Champ de Mai», lors des Cent-Jours: Napoléon y remet des aigles aux colonels de la Garde impériale et aux chefs des légions de la Garde nationale, après une nouvelle prestation de serment[9].
Description et fabrication
modifierL'aigle de drapeau est une sculpture en bronze doré exécutée dans l'atelier de Pierre-Philippe Thomire (1751-1843) d'après une œuvre originale du sculpteur Antoine-Denis Chaudet (1763-1810)[1]. Le dessin de l'aigle figurant sur le sceau et les armes impériales est attribué au peintre Jean-Baptiste Isabey, officiellement chargé en 1805 du dessin « du Cabinet, du Sceau et des Titres »[10].
L'oiseau est représenté la tête tournée vers la droite, le bec entrouvert, les ailes légèrement déployées. Une serre repose sur un «fuseau de Jupiter» dépourvu de foudre, motif emprunté à l'iconographie impériale romaine. L'ensemble est posé sur un socle parallélépipédique appelé «caisson», portant à l'avers et au revers le numéro du régiment, et muni d'une douille permettant la fixation sur la hampe[1].
L'aigle du modèle 1804 pèse environ 1,85 kg. Certains caissons portent en outre, par autorisation spéciale de l'Empereur, une mention honorifique gravée: ainsi le 84e régiment de ligne porte la devise « UN CONTRE DIX / DEVISE ACCORDÉE PAR L'EMPEREUR / COMBAT DES LÉONARD SOUS GRATZ / 25 ET 26 JUIN 1809 »[11].
Les trois modèles
modifierModèle 1804
modifier
C'est le modèle d'origine, fondu par Thomire d'après Chaudet et distribué à partir de 1804-1805. La tête est à l'horizontale, le bec entrouvert laissant voir la langue, les ailes largement écartées. L'aigle se compose de plusieurs parties soigneusement assemblées et présente une finition particulièrement soignée[7].
Modèle 1810-1811 («aigle allégée»)
modifierLe modèle de 1804 étant jugé trop lourd, un nouveau modèle, allégé par Thomire, est mis en production à partir de 1810-1811. Il est semblable au précédent, mais d'une qualité de finition moindre. Ce modèle est destiné aux régiments nouvellement créés et à ceux autorisés à remplacer une aigle perdue; en raison de la réduction à une seule aigle par régiment, des aigles modèle 1804 récupérées par l'administration sont également redistribuées[7].
Modèle 1815
modifierAu retour de l'Empereur de l'île d'Elbe, le 20 mars 1815, de nouvelles aigles sont commandées en hâte à la maison Thomire-Duterne et Cie pour remplacer celles fondues sous la Restauration. D'allure sensiblement différente du modèle 1804, l'aigle de 1815 présente un bec recourbé et fermé, des ailes plus rabattues et une posture plus ramassée[1].
La Garde impériale reçoit, en 1804 puis en 1815, des modèles identiques à ceux de la ligne, dont seuls les caissons diffèrent par leurs attributs[12].
L'aigle dans la vie des régiments
modifierL'aigle marche toujours avec la partie du régiment où se trouve le colonel et se voit confiée à un officier porte-aigle, secondé par des sous-officiers porte-aigles choisis parmi les soldats les plus méritants. Sa défense constitue une obligation d'honneur: à Waterloo, le général Pelet, se trouvant isolé au milieu de l'ennemi avec une poignée d'hommes et le porte-aigle des chasseurs de la Vieille Garde, aurait rallié ses troupes en s'écriant: « À moi, chasseurs ! Sauvons l'aigle ou mourons près d'elle ! »[13]. Dans la défaite, les aigles sont fréquemment dissimulées par les soldats prisonniers, enterrées ou brisées plutôt que d'être abandonnées à l'ennemi.
Pertes et captures
modifierLa capture d'une aigle française par l'ennemi, bien que rare, constitue un trophée prestigieux exalté par les armées coalisées. Plusieurs aigles sont prises pendant la guerre d'indépendance espagnole, et la campagne de Russie de 1812 voit également la perte de plusieurs exemplaires, certains étant jetés dans les eaux glacées de la Bérézina par leurs porteurs pour les soustraire à l'ennemi.
À Waterloo, contrairement à une idée reçue largement répandue, seules deux aigles françaises sont effectivement capturées par les Alliés[14]:
- celle du 105e régiment de ligne, enlevée par les Royal Dragoons lors de la charge menée par le colonel A. K. Clark Kennedy[14];
- celle du 45e régiment de ligne, saisie par le sergent Charles Ewart des Scots Greys, épisode devenu légendaire: Ewart aurait dû tuer cinq soldats français pour la conserver[14].
Sort sous la Restauration
modifierAprès la première abdication de Napoléon le 4 avril 1814, le gouvernement royal de Louis XVIII ordonne la fonte de la quasi-totalité des aigles encore en possession des régiments. Une faible proportion seulement échappe à la destruction: aigles déjà capturées par l'ennemi et conservées à l'étranger, exemplaires offerts à titre personnel à certains maréchaux ou dissimulés par d'anciens soldats. Cette fonte explique pour une large part la rareté actuelle des aigles authentiques[1].
Exemplaires conservés
modifierParmi les exemplaires les plus notables aujourd'hui conservés:
- au Musée de l'Armée à Paris (Hôtel des Invalides), notamment la célèbre « aigle blessée », criblée d'impacts ennemis[15];
- au National War Museum of Scotland d'Édimbourg, l'aigle du 45e régiment de ligne prise par Ewart à Waterloo[16];
- au National Army Museum de Londres, l'aigle du 105e régiment de ligne[17];
- à la Fondation Napoléon, plusieurs aigles dont une du 6e régiment de chasseurs à cheval (modèle 1815)[7].
Postérité
modifierL'aigle de drapeau devient l'un des symboles les plus durables de l'épopée impériale. Elle inspire en 1904 le monument de l'Aigle blessé, œuvre de Jean-Léon Gérôme érigée sur le champ de bataille de Waterloo en mémoire du «dernier carré» de la Garde impériale. Napoléon III, lors de la fondation du Second Empire, reprend l'aigle comme insigne militaire et fait fondre de nouvelles aigles de drapeau, d'abord dans la continuité de celles de son oncle, puis selon un nouveau modèle dessiné par Jean-Auguste Barre et fondu en aluminium doré à partir de 1860[1].
Bibliographie
modifier- Jean Regnault, Les Aigles impériales et le drapeau tricolore, 1804-1815, Paris, J. Peyronnet, .
- Pierre Charrié, Drapeaux et étendards de la Révolution et de l'Empire, Paris, Copernic, .
- Alain Pigeard, L'armée de Napoléon : Organisation et vie quotidienne, Paris, Tallandier, (ISBN 978-2-847-34063-1).
- Jean Tulard et Jacques Garnier, Dictionnaire Napoléon, Fayard, (ISBN 978-2-213-60485-5).
Références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 « Les Aigles Premier Empire et Second Empire », sur napoleon.org (consulté le )
- 1 2 « Les Aigles Premier Empire et Second Empire », sur napoleon.org, Fondation Napoléon (consulté le ).
- ↑ Jean Tulard et Jacques Garnier, Dictionnaire Napoléon, Fayard (ISBN 978-2-213-60485-5), « Entrée « Drapeaux et aigles » », p. 667.
- ↑ « AIGLE DE DRAPEAU, MODÈLE 1815, PREMIER EMPIRE. », sur www.bertrand-malvaux.com (consulté le )
- ↑ Jean-Claude Damamme, « Deux drapeaux français seulement pris à Waterloo ! », La Libre Belgique, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Dimitri Gorchkoff, « Les fanions du 2e régiment d'infanterie de ligne en 1812 », Revue historique des armées, no 267, , p. 70-77 (DOI 10.3917/rha.267.0070, lire en ligne, consulté le ).
- 1 2 3 4 « Aigle de drapeau du 6e régiment de Chasseurs à cheval », sur napoleon.org, Fondation Napoléon (consulté le ).
- 1 2 Dimitri Gorchkoff, « Les fanions du 2e régiment d'infanterie de ligne en 1812 », Revue historique des armées, no 267, , p. 70-77 (DOI 10.3917/rha.267.0070, lire en ligne, consulté le ).
- ↑ Thierry Lentz, « Jeudi 1er juin 1815, Le Champ de mai », sur napoleon.org, Fondation Napoléon (consulté le ).
- ↑ « Acquisition d'une aquarelle représentant Napoléon, signée d'Isabey », sur chateaudefontainebleau.fr, Château de Fontainebleau (consulté le ).
- ↑ Jean Tulard et Jacques Garnier, Dictionnaire Napoléon, Fayard (ISBN 978-2-213-60485-5), « Entrée « Drapeaux et aigles » », p. 667.
- ↑ Jean Tulard et Jacques Garnier, Dictionnaire Napoléon, Fayard (ISBN 978-2-213-60485-5), « Entrée « Drapeaux et aigles » », p. 667.
- ↑ Jean-Jacques Germain Pelet-Clozeau, « L'Infanterie de la Garde à Waterloo », Carnet de la Sabretache, revue militaire rétrospective, 2e série, vol. 4, , p. 77 et suiv..
- 1 2 3 Yves Vander Cruysen, « Deux drapeaux français seulement pris à Waterloo ! », La Libre Belgique, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ « Napoléon Ier : le vol de l'Aigle », sur musee-armee.fr, Musée de l'Armée (consulté le ).
- ↑ (en-GB) « French Eagle », sur The Royal Regiment of Scotland (consulté le )
- ↑ « French eagle standard captured at Waterloo, 1815 | Online Collection | National Army Museum, London », sur collection.nam.ac.uk (consulté le )