Al-Ma'in (Beersheba)

hameau bédouin de Palestine expulsé en 1948

Al-Ma'in ou Ma'in Abu Sitta[1] (Karm Abu Sitta sur la carte topographique de 1945[2]), est un hameau de Bédouins du sud de la Palestine, victime de nettoyage ethnique comme les centaines de villages arabes détruits et dépeuplés lors de la guerre de Palestine, le 14 mai 1948[1].

Al-Ma’in
La Maison blanche, seul bâtiment restant d’Al-Ma‘in.
Géographie
Pays
Subdivision
Revendiqué par
Baigné par
Altitude
100 m
Carte topographique d’Al-Ma‘in Abu Sitta (1931).
Histoire
Origine du nom
famille Abu Sitta
Événement clé
Nakba (1948)
Nettoyage ethnique de la Palestine
mai 1948

Étymologie

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Le nom de Ma’in Abu Sitta signifie "la source des Abu Sitta" en arabe[1]. Karm Abu Sitta signifie le verger des Abu Sitta.

Géographie

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Le village d’al-Ma'in se trouvait à 7 kilomètres à l’est de Khan Younes[3], dans la zone au sud de l’isohyète des 300 mm (la région où il tombe en moyenne moins de 300 mm de pluie par an)[4]. Son territoire relevait des territoires tribaux, al-Ma’in étant attribué au clan Abu Sitta de la tribu bédouine des Ghawali (appartenant aux Bédouins Tarabin)[4],[1]. Il relevait du sous-district de Beersheba[5].

Le centre du hameau se trouvait proche du wadi Farha, ou wadi Ma’in, au carrefour de sept routes où se trouvait un puits et un verger[1]. Ces sept routes menaient à Beersheba (Est), Sulaib et Gaza (Nord), Deir el-Balah et Khan Younès (Ouest), Rafah et la frontière égyptienne, et le maqam de cheikh Nouran (Sud). Ce carrefour de sept routes était très fréquenté[6].

Histoire

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À l’époque byzantine, le site du sanctuaire de Cheikh Nuran est un lieu de retraite spirituelle[7].

Période mandataire

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Maqam de cheikh Nouran (années 1930).
Carte d’Al-Ma'in Abu Sitta en 1942 (dans le quart inférieur gauche).

De 1915 à 1918, les combats de la campagne du Sinaï et de la Palestine permettent au Royaume-Uni de faire la conquête de la Palestine. La région d’Al-Ma‘in est conquise en octobre 1917 et la région est administrée comme territoire conquis jusqu'en 1923 puis sous l'autorité d'un mandat de la Société des Nations.

Le maqam (sanctuaire) de Cheikh Nouran était réputé, les femmes venaient y chercher la protection pour les nouveau-nés ou pour tomber enceintes[7],[1].

La population est dispersée, et comptait plus d‘un millier d’habitants avant 1948. Il y avait une épicerie au centre[3] et un autre commerce. Ces deux boutiques étaient tenues par des commerçants venus de Khan Younès[1]. Chaque famille s’organise autour d‘une maison, à côté de laquelle un verger entouré d’une haie de figuiers de Barbarie est planté[1] et de nombreuses familles vivent encore en tente en 1948[8].

Dans les années 1920-1930, l’agriculture se mécanise : le puits (profond de 90 m[9]) est équipé d‘une pompe motorisée, qui remplace les chameaux. Le moteur de la pompe fait également tourner des meules qui servent à moudre la farine. La famille Abu Sitta achète un tracteur[1]. Dans les années 1920, cheikh Hussein Abu Sitta fait aussi construire une école à ses frais, agrandie en 1947[1]. Un quinquina est planté dans sa cour, afin de fournir un remède à la malaria[10]. En 1944, une station météorologique est installée dans la cour de l’école[11].

Les Abu Sitta cultivaient 60 000 dounams (soit 6000 hectares), principalement semés en blé et en orge[1]. Outre les céréales et les vergers irrigués, ils cultivaient les légumes en fosses, afin de maintenir l‘humidité nécessaire. L’agriculture d’al-Ma’in était donc moderne et sophistiquée avant la Nakba[12].

Abdullah Abu Sitta est un des dirigeants de la Grande révolte arabe de 1936 à 1939[1].

Guerre de 1948 et expulsion

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Des soldats du 89e bataillon israélien (en) passant devant le maqam cheikh Nouran (décembre 1948).

Dans le plan de partage de la Palestine, voté le 29 novembre 1947 par l’assemblée générale des Nations Unies, le hameau d‘al-Ma’in se trouve rattaché à l’État juif proposé[4]. De novembre 1947 à mai 1948, en attendant l’entrée en guerre des pays arabes, Abdullah Abu Sitta se coordonne avec les Frères musulmans égyptiens pour organiser la défense de la zone face aux milices sionistes, si bien qu‘Al-Ma‘in est considéré comme un avant-poste de gangsters par les Israéliens[1].

Dans la nuit du 13 au 14 mai, un détachement de 24 véhicules de la milice sioniste la Haganah attaque le hameau[1] en venant de l’Est[13]. Un des commerçants est tué[1]. La milice locale, de dix à quinze hommes armés de fusils de la Première Guerre mondiale, tente de défendre le hameau en s‘accrochant à l‘école, mais ils sont vite submergés[1] et épuisent leurs munitions[14]. La population s’échappe vers le wadi, dans les cris, les pleurs et la confusion. Pendant que les habitants fuient, les Israéliens incendient le village[1]. Les habitants du village passent la journée dans le ravin, puis retournent constater les dégâts le 16 mai, une fois les Israéliens partis[15].

Le détachement israélien installe un avant-poste à al-Ma'in et dans la nuit du 15 mai, la moitié de l‘effectif avance vers Kfar Darom, où il tombe dans une embuscade des Frères musulmans et de l’armée égyptienne, qui vient d’entrer en Palestine. Il fait demi-tour et retourne à l’avant-poste, qui est pris par les Égyptiens peu après[16]. Cette avancée de l’armée égyptienne permet à quelques habitants du hameau de revenir faire leurs récoltes[16] qui n‘avaient pas été brûlées[17].

Les Abu Sitta se réfugient à Khan Younès à pied[16]. Leur maison, leurs archives, leur bibliothèque et tout leurs biens et les armes stockées chez eux sont pillées par les soldats israéliens[16].

Israël et la surveillance de la bande de Gaza

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Enfants du kibboutz jouant dans une tranchée, dite tranchée de la Haganah (1955).

Après la chute de Beer-Sheva, le 21 octobre 1948, Israël étend le nettoyage ethnique de la Palestine au Néguev : sur les 100 000 Bédouins qui le peuplaient, seuls 13 000 sont autorisés à rester en Israël. Au nord de Gaza, les rares Palestiniens restés chez eux sont chargés dans des camions et expulsés vers Gaza, leurs maisons incendiées et les routes d’accès aux villages minées. C’est dans ce contexte que l’armée israélienne revient à al-Ma’in, expulse les quelques familles qui s’y étaient réinstallées et installe un avant-poste[18]. Parmi ses missions, « bloquer » les retours de Palestiniens, qui se faisaient souvent en empruntant le lit encaissé et broussailleux du Wadi al-Seba. L‘ordre était de tirer à vue[17], même sur les femmes, les vieillards et les infirmes[19],[1]. À partir du 4 juin, sur ordre de Yigal Allon, tout Palestinien trouvé dans la zone de 8 kilomètres le long de la ligne de cessez-le-feu doit être abattu[19].

L’accord d’armistice israélo-égyptien (24 février 1949) autorisait Israël à implanter six avant-postes militaires le long de la bande de Gaza. Au lieu de cela, il construit six colonies agricoles habitées par des colons armés dans ce qui était prévu pour être une zone-tampon, un no man's land. L‘agriculture est un moyen pour Israël d‘effacer la présence palestinienne : le labour se fait dans le sens opposé au labour palestinien ; les champs sont redessinés ; les labours effacent les maisons, les chemins, les cimetières. Sur la carte israélienne imprimée à cette époque, le wadi al-Seba est rebaptisé Nahal Habesor, les villages palestiniens sont marqués de la mention "abandonné"[20]. Au début des années 1950, ce qui était al-Ma‘in a disparu[21].

Dès avril 1949, le kibboutz de Nirim, créé à Dangour en 1946, est déplacé à proximité d’al-Ma’in[1],[22].

La maison blanche, la seule maison restant du hameau, est habitée pendant neuf mois par les colons, jusqu’au moment où le kibboutz commence à être construit, au sommet d’une colline à 113 mètres d’altitude, à 3 kilomètres au nord. Le nouveau Nirim est officiellement fondé en janvier 1950, quand l’adduction d‘eau est achevée[19]. Sa construction se fait à l‘emplacement d’un verger palestinien, arraché pour l’occasion[23]. Les plans du kibboutz de Nirim, sa maison de la culture, le réfectoire commun de Magen sont dessinés par Shmuel Mestechkin, le concepteur du système Tour et Muraille ayant servi à coloniser de manière fortifiée une partie de la Palestine dans les années 1930[24]. Le plan de Nirim obéit à des considérations militaires : forme pentagonale (pour faciliter les tirs de flanquement de l’enceinte), miradors aux angles, tranchées reliant les habitations au périmètre de défense pour éviter les déplacements exposés[25]. Une fois les sites fortifiés, les habitations sont construites. La fusion entre les fonctions militaires et civiles est complète[1]. Le cimetière est implanté à la place de l’école, rasée complètement[26].

La maison blanche est toujours utilisée par l’armée qui y installe un avant-poste[19]. Une jeune fille palestinienne, dont l’identité est inconnue, est violée pendant des semaines en août 1949[22]. Capturée le long de la frontière, elle est ramenée au poste, douchée, ses cheveux coupés, et son sort décidé par un vote des soldats : viols collectifs et assassinat. Une vingtaine de soldats ont participé, ainsi que l’officier. Condamnés à des peines légères, ils ont été absous en appel[27].

Les quatre kibboutz suivants se sont installés sur les terres du hameau[7],[21] :

Ces quatre implantations sont desservies par la route 232[21].

Lors de la signature des accords d’armistice, le hameau d‘al-Ma'in est situé en-dehors de la zone contrôlée par Israël ; la bande de Gaza fait alors 555 km². Afin de l’aider à contrer les retours de réfugiés, un accord de février 1950 entre Israël et l’Égypte crée une nouvelle ligne, dite de modus vivendi, quelques kilomètres à l‘intérieur de la bande de Gaza. Au final, cette zone de 190 km² est annexée à Israël, avec le hameau et ses terres, réduisant la bande de Gaza à 365 km²[7],[4]. Cette ligne qui devient la frontière est marquée par un petit fossé de 30 cm de profondeur, avec des petits champs d‘agriculture familiale intensive à l’ouest (Gaza), et de vastes parcelles d’agriculture mécanisée à l‘est (Israël)[27],[21].

Hassan Madi, cousin de la famille Abu Sitta, se glissait parfois en Israël, dans les colonies, pour écouter les colons discuter. Il meurt dans l’explosion d‘une mine. Comme lui, 15 jeunes hommes de la famille Abu Sitta meurent en 1949-1950 en tentant de rentrer sur leurs terres ou en attaquant les Israéliens qui occupent leurs terres[7]. Abdullah Abu Sitta anime la guérilla des fedayins à partir de Gaza[1].

Ces quatre colonies israéliennes situées sur le territoire du hameau de Ma'in Abu Sitta sont sous le feu des tirs de roquettes gazaouies pendant des décennies[3]. Nirim sert de base aux raids sur Gaza depuis les années 1950[28].

Depuis 2023 : base pour le génocide

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Le 7 octobre 2023, les quatre kibboutz implantés sur les terres de Ma’in Abu Sitta sont attaqués par les Gazaouis. À Nirim, huit Israéliens sont tués et cinq pris en otage ; à Ein HaShlosha, il y a quatre morts ; à Magen, les Israéliens utilisent leurs armes et résistent à l’attaque ; à Nir Oz, il y a 47 morts et 76 otages, ce qui est le plus lourd bilan de toute l’enveloppe de Gaza[21].

Après le 7 octobre, la maison blanche est à nouveau investie par l’armée israélienne, qui s’en sert de base pour ses raids dans la bande de Gaza et y commettre ses opérations du génocide de Gaza[1].

Postérité

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Pendant une semaine de l’été 2019, l‘association [De]Colonizer a consacré l’exposition D’Ici / de là-bas à l’histoire du hameau, avec la participation d’anciens habitants, réfugiés palestiniens à Gaza. Elle est installée dans la "Maison blanche", la seule qui reste du hameau[3]. Les réactions des Israéliens allaient du déni et de la colère jusqu’à l‘émotion et l’intérêt (ces réactions étant souvent genrées, les premières étant plus souvent le fait des hommes et les secondes des femmes)[29].

En 2008, Uri Davis a mené une recherche auprès de plusieurs des anciens soldats qui ont pris et pillé le hameau en 1948, afin de retrouver l'épée du père de Salman Abu Sitta[30].

En 2025, l'institut Forensic Architecture a réalisé un documentaire de 31 minutes sur les évènements de 1948, Return to Al-Ma'in[31], présenté au festival du film palestinien de Londres (LPFF)[32] et par l'IDFA[33].

Personnalités liées

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Les hommes de la famille Abu Sitta (1944). Abdullah Abu Sitta est assis, Salman est debout, avec le tarbouche.
  • Hamed, fils de Hadj Mahmoud, membre fondateur de l’Organisation de libération de la Palestine et membre de son comité exécutif pendant 40 ans[7]
  • Ghassan Abu Sitta (né en 1969), chirurgien[34]
  • Salman Abu Sitta (né en 1937), historien et militant[34]

Voir aussi

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Bibliographie

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Articles connexes

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  1. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 Eyal Weizman (directeur de la publication), « Return To Al-Ma’in », Forensic Architecture, 13 juin 2025, consulté le 10 mai 2026.
  2. ↑ E. Weizman, op. cit., 2026, p. 1956.
  3. 1 2 3 4 (es) Laura Fernandez Palomo, « "Antes de su kibutz, había un pueblo palestino" », La Vanguardia, 3 août 2019.
  4. 1 2 3 4 « Beer Sheba Tribal Lands », Palestine Land society, consultée le 10 mai 2026.
  5. ↑ « Welcome To Abu Sitteh/Ghawali », Palestine Remembered, consulté le 10 mai 2026.
  6. ↑ Eyal Weizman (directeur de la publication), Natalia Sliwinska (vidéo) « Return To Al-Ma’in - Film », Forensic Architecture, 13 juin 2025, consulté le 10 mai 2026, à 4'20".
  7. 1 2 3 4 5 6 Salman Abu Sitta, « I could have been one of those who broke through the siege on October 7 », Mondoweiss, 4 janvier 2024.
  8. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 2'45".
  9. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 7'10".
  10. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 10'15".
  11. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 11'.
  12. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 15'40" et 16'25".
  13. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 17'20".
  14. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 19'15".
  15. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 23'.
  16. 1 2 3 4 Eyal Weizman, Ungrounding. The Architecture of Genocide, Fern Press, 2026, (ISBN 978-1-91171733-1), p. 1949.
  17. 1 2 E. Weizman, op. cit., p. 1951.
  18. ↑ E. Weizman, op. cit., p. 1950.
  19. 1 2 3 4 E. Weizman, op. cit., p. 1932.
  20. ↑ E. Weizman, op. cit., p. 1957.
  21. 1 2 3 4 5 E. Weizman, op. cit., p. 1935.
  22. 1 2 E. Weizman, op. cit., p. 1958.
  23. ↑ E. Weizman, op. cit., p. 1938.
  24. ↑ Eyal Weizman, Ungrounding. The Architecture of Genocide, Fern Press, 2026, (ISBN 978-1-91171733-1), p. 1936.
  25. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 26'20" à 28'10".
  26. ↑ E. Weizman, op. cit., p. 1939.
  27. 1 2 E. Weizman, op. cit., p. 1932-1933.
  28. ↑ Return To Al-Ma’in - Film, 29'.
  29. ↑ « D'ici / de là-bas - une exposition à al-Ma'in », [De]Colonizer, 2015, consulté le 10 mai 2026.
  30. ↑ Uri Davis, « In Search of the Abu Sitta Sword », Left-curve, 2008, no32, p. 36.et suivantes.
  31. ↑ « Return to Al-Ma'in (2025) », The Movie Database.
  32. ↑ « RETURN TO AL MA’IN +SCREEN TALK », LPFF, 2025.
  33. ↑ Return to Al-Ma'in.
  34. 1 2 Lucie Delaporte, « Eyal Weizman : Israël déploie à Gaza une « architecture de la mort » », Médiapart, 1er septembre 2025.