Arsinoé II
Arsinoé II Philadelphe Ἀρσινόη Φιλάδελφος; en égyptien : ir-si-nꜢt, irsinat / Arsinoé Philadelphos ; née vers 316 av. J.-C. à Memphis ou éventuellement Alexandrie, morte probablement en juillet 268 av. J.-C. à Alexandrie, connue jusqu'en 275 av. J.-C simplement sous le nom d'Arsinoé, et désignée dans l'historiographie moderne sous celui d'Arsinoé II, est une reine égyptienne ayant régné sur la Macédoine, la Thrace et, par la suite, l'Égypte.
| Arsinoé II | |
Portrait monétaire d'Arsinoé II (Metropolitan Museum of Art, New York) | |
| Naissance | v. 316 avant notre ère Memphis ou Alexandrie |
|---|---|
| Décès | v. 270/268 avant notre ère Alexandrie |
| Période | Époque hellénistique |
| Dynastie | Dynastie lagide |
| Fonction principale | Reine d'Égypte (275 - 268 av. J.-C.), de Macédoine et de Thrace (300/299 (Thrace) et 288 (Macédoine) – 280/279 av. J.-C.) |
| Famille | |
| Père | Ptolémée Ier |
| Mère | Bérénice Ire |
| Conjoint | Lysimaque |
| Enfant(s) | Ptolémée de TelmessosLysimaquePhilippe |
| Deuxième conjoint | Ptolémée Kéraunos |
| Troisième conjoint | Ptolémée II |
| Fratrie | AntigoneMéléagrePtolémée KéraunosPtolémée IIMagas de CyrènePtolémaïsLysandra |
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Elle nait en Égypte vers 316 av. J.-C., de parents tous deux macédoniens : Ptolémée Ier et Bérénice Ire. En 299 av. J.-C., elle épouse Lysimaque, roi de Thrace puis de Macédoine. En tant que reine, elle exerce un contrôle politique sur plusieurs cités, dont Héraclée du Pont et Éphèse, et fait construire la rotonde du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, le plus vaste édifice fermé à plan circulaire de l'Antiquité grecque.
En 281 av. J.-C., après la mort de son mari au combat, elle s'enfuit de manière rocambolesque d'Éphèse vers Cassandréia, en Macédoine, et épouse son demi-frère Ptolémée Kéraunos, devenu entre-temps roi de Thrace. Peu après le mariage, Kéraunos fait assassiner deux des fils d'Arsinoé et chasse la reine de Macédoine. Arsinoé se réfugie d'abord sur l'île de Samothrace, puis à Alexandrie auprès de son frère Ptolémée II, qui est monté sur le trône d'Égypte. Elle épouse ensuite Ptolémée en 275 av. J.-C. ; le frère et la sœur reçoivent alors le surnom de Philadelphoi (« frères aimants ») ou Philadelphe (« qui aime son frère / sa sœur »). En tant que « reine de Haute et de Basse-Égypte », Arsinoé partage tous les titres royaux de son frère, aux côtés duquel elle figure sur les monnaies de l'époque. Intrigante et habile, elle joue également un rôle prépondérant dans la politique étrangère, tant lors des phases finales de la première guerre de Syrie (274-271 av. J.-C.) qu'au cours des événements ayant précédé la guerre de Chrémonidès. Un décret athénien de 268 av. J.-C. contient en effet la première attestation écrite du monde classique témoignant de la participation active d'une femme à la politique internationale.
Le papyrus de Milan, découvert en 1992, atteste que la reine remporte trois épreuves olympiques de course de chars, probablement en 272 av. J.-C.
Après sa mort, probablement survenue en juillet 268 av. J.-C., Ptolémée II continue de la mentionner dans les documents officiels et de la faire figurer sur les monnaies. Il lui dédie en outre un temple à Alexandrie et un autre à Memphis, et donne son nom à plusieurs villes. Enfin, il institue en son honneur un culte officiel d'État qui perdure pendant deux siècles. Son apparence physique est connue grâce à des pièces de monnaie et à des sculptures la représentant, dont une tête en marbre conservée au musée du Louvre.
Biographie
modifierOrigines
modifierGénéalogie
modifierNaissance et famille
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Arsinoé naît probablement à Memphis, ancienne capitale de la satrapie d'Égypte, ou à Alexandrie, la nouvelle capitale fondée par Alexandre le Grand[1]. Son père, Ptolémée Ier, a en effet été désigné satrape d'Égypte par le régent Perdiccas lors des accords de Babylone, le partage de l'empire d'Alexandre consécutif à la mort du roi macédonien en 323 av. J.-C.. Ptolémée est, tout comme Perdiccas lui-même, l'un des sept sômatophylaques, les gardes du corps d'Alexandre.[note 1],[3] Après avoir pris possession de ses territoires, Ptolémée s'établit d'abord à Memphis et ne s'installe à Alexandrie qu'ultérieurement, une fois les travaux de construction de la nouvelle ville achevés. Comme on ne connaît ni la date exacte du transfert de la capitale (survenu entre 320 et 311 av. J.-C.)[4] ni celle de la naissance d'Arsinoé (survenue vers 316 av. J.-C.), on ignore dans laquelle de ces deux villes la fille de Ptolémée voit le jour[1].
Son père, Ptolémée Ier, est un Macédonien originaire d'Éordée, [5] fils de Lagos, un personnage de second plan dans l'entourage de Philippe II de Macédoine[6],[7]. Toutefois, selon l'historiographie de propagande pro-ptolémaïque, le futur roi serait le fils illégitime de Philippe II et, par conséquent, le demi-frère d'Alexandre le Grand[8],[9]. Sa mère, Bérénice Ire, peut-être originaire elle aussi d'Éordée comme Ptolémée[10], est une noble macédonienne, petite-nièce d'Antipater. Veuve d'un certain Philippe, officier d'Alexandre le Grand avec qui elle a eu des enfants (dont le futur roi Magas de Cyrène), elle accompagne ses enfants en Égypte aux côtés d'Eurydice. Cette dernière, fille d'Antipater et cousine au second degré de Bérénice,[11],[note 2] y est envoyée par son père pour épouser Ptolémée[9]. Il s'agit d'un mariage politique destiné à sceller l'alliance entre le satrape d'Égypte et le stratège d'Europe, qui succède au défunt Perdiccas à la régence de l'empire d'Alexandre. Ptolémée a déjà eu deux épouses, qu'il a répudiées entre-temps : Thaïs et Artacama[12],[note 3]. Avec Eurydice, en revanche, Ptolémée s'unit à une princesse de haut lignage, dont il va avoir des enfants de pure souche macédonienne : Ptolémée Kéraunos, Méléagre, Lysandra et Ptolémaïs. Pendant plusieurs années, Bérénice est la dame de compagnie d’Eurydice avant que Ptolémée ne s'éprenne d'elle et ne décide de l'épouser également. Comme il n'existe aucune raison politique ou dynastique de prendre une autre épouse, puisqu'il a déjà eu plusieurs enfants avec Eurydice et que sa nouvelle femme n'est que lointainement apparentée au stratège d'Europe, certains historiens émettent l'hypothèse que l'union entre Ptolémée et Bérénice est un véritable mariage d'amour[13]. Ptolémée a trois enfants de Bérénice : Arsinoé, Ptolémée et Philotera (en)[14].
Éducation
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La ville de naissance d'Arsinoé n'est pas connue avec certitude, mais la fille de Ptolémée passe assurément son enfance à Alexandrie[1], la nouvelle capitale dynamique de l'Égypte fondée par Alexandre en 331 av. J.-C. C'est dans cette ville que Ptolémée Ier projette la construction du Phare, de la Bibliothèque et du Musée, ouvrages achevés par la suite par son fils Ptolémée II, frère et futur époux d'Arsinoé. En 304 av. J.-C., après sa victoire sur Démétrios Poliorcète à Rhodes, Ptolémée Ier prend le titre de roi d'Égypte (en grec ancien : basileus). Dès lors, Arsinoé, alors âgée de douze ans, devient automatiquement une princesse de lignée royale.
Bien que souverain d'Égypte, Ptolémée n'oublie jamais ses origines macédoniennes, constamment mises en avant par les poètes de la cour désireux de souligner sa parenté supposée avec Alexandre. Arsinoé s'exprime donc certainement en macédonien avec les membres de sa famille[1]. La fille de Ptolémée Ier reçoit une éducation de type grec. Diogène Laërce[15] rapporte que Straton de Lampsaque entretient une correspondance avec elle. On peut en déduire que ce philosophe péripatéticien, futur directeur du Lycée, est le précepteur d'Arsinoé, tout comme il l'est, un fait déjà établi, de son frère Ptolémée II. La future reine bénéficie ainsi d'une excellente instruction, tant sur le plan littéraire que philosophique[16].
L'éducation reçue par Arsinoé, bien que compréhensible dans le contexte de la cour hellénistique d'Alexandrie où la culture grecque est largement encouragée, n'en demeure pas moins tout à fait exceptionnelle pour une jeune fille. En effet, dans le monde grec antique, les femmes, à la seule exception de celles de Sparte, ne reçoivent aucune instruction littéraire et, le plus souvent, n’apprennent même pas à lire ni à écrire. Dans les cités, les femmes ne sont nullement destinées à participer à la vie politique, elles restent confinées aux seules tâches domestiques[17].
Reine de Thrace, d'Asie Mineure et de Macédoine
modifierMariage avec Lysimaque
modifierAprès la bataille d'Ipsos, au cours de laquelle Lysimaque, Séleucos et Cassandre ont vaincu Antigone et Démétrios Poliorcète, un nouvel équilibre s'établit sur l'échiquier des royaumes hellénistiques. Ptolémée Ier, qui n'a pas pris part à la bataille, risque de se retrouver isolé face aux derniers Diadoques survivants. Dans les années qui suivent, le roi lagide scelle plusieurs alliances avec les autres souverains par le biais de mariages dynastiques[18] :
- Arsinoé épouse Lysimaque, roi de Thrace depuis 304, en 299 av. J.-C.[19]
- Lysandra (fille de Ptolémée Ier et Eurydice, donc demi-sœur d'Arsinoé) épouse d'abord Alexandre, fils de Cassandre, puis, après la mort de ce dernier, Agathocle, fils de Lysimaque et son héritier présomptif.
- Théoxéna (fille de Bérénice et de son premier mari Philippe) épouse Agathocle, tyran de Syracuse.
- Antigone (fille de Bérénice et de son premier mari Philippe) épouse Pyrrhus, roi d'Épire.
- Ptolémaïs (fille d'Eurydice) épouse quelques années plus tard (287 av. J.-C.) Démétrios Poliorcète, à la demande d'Eurydice.
Pour épouser Arsinoé, Lysimaque répudie son épouse Amastris, régente d'Héraclée du Pont depuis la mort du tyran Denys. Le roi de Thrace renvoie son ex-épouse dans sa ville avec tous les honneurs[20] et conserve de bons rapports avec elle, si bien que, lorsqu'elle est mise à mort par ses fils Cléarque II et Oxyartès en 284 av. J.-C., Lysimaque ne tarde pas à la venger en faisant exécuter les assassins[21].
Arsinoé arrive à Lysimacheia, la capitale du royaume de son mari, alors qu'elle a environ seize ans, tandis que Lysimaque approche de la soixantaine. Malgré la différence d'âge, Arsinoé lui aurait resté fidèle jusqu'à la fin, à tel point que Démétrios de Phalère la surnomme « sa Pénélope »[note 4],[22]
Lysimaque, de son côté, est très attaché à son épouse, si l'on en croit l'anecdote rapportée par Athénée[23] : le roi de Thrace fait enfermer Télesphore, l'un de ses officiers, dans une cage de fer étroite (une galéagre) jusqu'à sa mort, pour avoir simplement ridiculisé Arsinoé lors d'un banquet en la qualifiant de « celle qui vomit »[note 5], en référence au fait, connu par l'assemblée, que la jeune reine est régulièrement sujette aux vomissements. Ensemble, le couple a trois fils : Ptolémée de Telmessos,[24],[25] Lysimaque[25] et Philippe[25].
Politique intérieure et mécénat religieux
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La présence d'Arsinoé aux côtés de Lysimaque, devenu également roi de Macédoine à partir de 288 av. J.-C., est tout sauf effacée ou silencieuse. Le décret de Délos en faveur de Démaratos, contient une inscription datant de 295-285 av. J.-C., qui mentionne le « roi Lysimaque » et la « reine Arsinoé », témoignant ainsi que le souverain associe son épouse à l'activité politique et à la légitimation de sa dynastie[26].
Par ailleurs, l'historien Memnon d'Héraclée rapporte que Lysimaque fait don à Arsinoé de la cité d'Héraclée du Pont, probablement après la mort d'Amastris en 284 av. J.-C.[27]. Selon l'auteur originaire d'Héraclée, la reine abolit les privilèges dont jouissaient auparavant les citoyens et nomme un gouverneur qui se comporte de manière tyrannique et despotique[28]. En outre, Appien d'Alexandrie raconte que la ville d'Éphèse est rebaptisée Arsinoéia[29] en référence à la reine. Cet épisode est confirmé par des inscriptions et des découvertes numismatiques suggérant que la reine y exerce aussi le pouvoir[30]. Justin dit qu'Arsinoé parle de Kassándra comme « sa » cité, témoignant que la reine, qui a choisi ce lieu comme refuge après la mort de Lysimaque, y exerce aussi une certaine forme de contrôle direct[31].
La puissance et la richesse d'Arsinoé sont également attestées par la « Rotonde » de Samothrace, le plus grand monument circulaire fermé (avec ses vingt mètres de diamètre) jamais édifié dans l'Antiquité grecque[32]. Cette construction, dont les fondations subsistent encore aujourd'hui, est financée par la reine dans le cadre du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace, un complexe de bâtiments dédié aux cultes à mystères. Arsinoé se réfugie précisément sur l'île de Samothrace après le meurtre de ses enfants par Ptolémée Kéraunos. Elle y est probablement accueillie par les responsables du sanctuaire grâce notamment au mécénat qu'elle a exercé envers cette institution religieuse[32].
Complot et mort d'Agathocle
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En 284 av. J.-C., le royaume de Lysimaque est secoué par une grave crise familiale et dynastique : son fils Agathocle est emprisonné et mis à mort sur ordre du roi, accusé d'avoir fomenté un complot pour s'emparer du trône avec l'aide de Séleucos Ier[33].
Selon Justin, c'est Arsinoé elle-même qui révèle à son mari que son fils complote contre lui,[33],[34] Pausanias rapporte que la reine pousse alors Lysimaque à tuer son fils afin d'éliminer l'héritier du trône et d'ouvrir ainsi la voie de la succession à ses propres enfants. Le géographe insinue même qu'Arsinoé est animée d'une rancune personnelle envers Agathocle, qui aurait repoussé une tentative de séduction de sa part[35]. Sous son influence, Lysimaque consent finalement à l'élimination du prince héritier. Après une tentative d'empoisonnement infructueuse, Agathocle est assassiné en prison par son beau-frère Ptolémée Kéraunos, le demi-frère d'Arsinoé, selon l'historien antique Memnon d'Héraclée[33]. L'historien Werner Huß suppose toutefois que c'est le fils aîné d'Arsinoé, Ptolémée, qui tue Agathocle[36].
Cette tragédie familiale amène Lysandra, la veuve d'Agathocle,[note 6] ainsi qu'Alexandre, l'autre fils majeur de Lysimaque, à rallier le camp de Séleucos, accompagnés de nombreux « amis » (philoi) du roi[35]. Cela démontre qu'un complot visant à renverser, ou du moins à fragiliser, le règne du souverain vieillissant est bel et bien en cours[37]. Lucien affirme qu'Agathocle est bien en contact avec Séleucos, et projette de détrôner son père[38] Par ailleurs, Agathocle, alors âgé d'une trentaine d'années et renommé pour avoir définitivement vaincu Démétrios Ier,[39] est probablement impatient d'être au moins désigné comme successeur par son père, qui approche alors de ses quatre-vingts ans. Les autres Diadoques ont en effet désigné leurs héritiers depuis longtemps : Antigone a associé son fils Démétrios au trône dès 306 av. J.-C., Séleucos Ier a nommé son fils Antiochos corégent et Ptolémée Ier a fait de même avec son fils Ptolémée II en 285 av. J.-C.[40]. En raison de son droit d'aînesse, de son âge et de ses mérites militaires, Agathocle peut légitimement aspirer à être associé au trône, sachant que les trois fils d'Arsinoé n'ont alors que quatorze, douze et dix ans respectivement[41]. Quant au seul autre fils connu du roi, Alexandre, il n'est pas prétendant : il est très probablement illégitime, car né de Macris, une princesse du royaume des Odryses et concubine du souverain[42],[43].
Mort de Lysimaque et évasion rocambolesque d'Éphèse
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La condamnation à mort d'Agathocle déclenche des troubles importants dans le royaume, des cités d'Asie Mineure se révoltent et se rallient à Séleucos, ce qui fait basculer l'équilibre des forces politiques et militaires en faveur du roi de Syrie et de Babylonie. Parmi celles-ci, il faut citer la puissante Pergame[42]. Après la bataille d'Ipsos en 301 et la mort d'Antigone, Lysimaque récupère un considérable butin de guerre de 9 000 talents d'argent[44]. Il le place dans la citadelle de Pergame et en confie la garde à Philétairos promu « gazophylax » ou « préposé au trésor » (gardien). Le géographe Strabon écrit dans son œuvre qu'Arsinoé provoque des tensions politiques majeures avec le trésorier. Elle le calomnie publiquement, ce qui déclenche une profonde inimitié entre les deux.[note 7] À la mort d'Agathocle, provoqué par les manigances d’Arsinoé, Philétairos se révolte contre Lysimaque et livre la ville et le trésor à Séleucos Ier[44]. C'est l'acte fondateur de la future indépendance de Pergame, où la famille et les successeurs de Philétairos, la dynastie attalide, gouvernera la ville pendant presque deux siècles.
La guerre qui suit demeure très mal connue. Lysimaque, apprend les révoltes en Asie Mineure. Il tente de prendre l'initiative et mobilise son armée de toute évidence pour reconquérir les villes et les provinces qui ont fait défection et devancer Séleucos[45]. Nous ne trouvons nulle part d'indication sur l'époque où ce dernier prit part à la lutte, ni sur la manière dont il le fait, mais c'est après la mort de Ptolémée Ier d'Égypte en 283.
Séleucos, après avoir conquis Sardes[46], affronte son adversaire lors de la décisive bataille de Couroupédion (février 281 av. J.-C.)[47],[48]. Séleucos remporte la victoire et le roi de Thrace y périt les armes à la main, à l'âge d'environ quatre-vingts ans[49],[50]. Lorsque la nouvelle de la débâcle, à savoir la défaite et la mort du vieux souverain parvient à Éphèse (rebaptisée alors Arsinoéia), où se trouve la reine, la population prend immédiatement parti pour les vainqueurs, se soulève, et ouvre les portes de la cité pour accueillir Séleucos[51].
Polyen raconte qu'Arsinoé comprend immédiatement qu'elle est en danger et conçoit un stratagème qui lui sauve la vie. La reine fait revêtir ses propres vêtements à une servante et la fait sortir du palais royal dans une litière escortée par des hommes en armes, tandis qu'elle-même, vêtue de haillons sales, la figure barbouillée et méconnaissable, quitte les lieux par une sortie secondaire et se dirige seule, à pied, vers le port[51]. La femme de chambre de la reine est ensuite découverte morte, poignardée par un soutien de Séleucos, alors qu'Arsinoé parvient à embarquer sur un navire et à se réfugier en Macédoine[51]. Comme Polyen ne mentionne pas dans son œuvre les trois enfants d'Arsinoé, alors adolescents, on peut supposer qu'ils ne se trouvaient pas à Éphèse à ce moment-là, mais en lieu sûr, en Thrace ou en Macédoine[52].
Mariage avec Ptolémée Kéraunos et massacre de Cassandréia
modifierAprès sa fuite d’Éphèse, Arsinoé rejoint ses trois fils à Cassandréia, une importante cité macédonienne fondée par Cassandre en 316 av. J.-C. et initialement destinée à devenir la nouvelle capitale du royaume. À la mort de Lysimaque, le royaume de Thrace s'effondre, ce qu'il en reste tombe toutefois aux mains de Ptolémée Kéraunos, le demi-frère d'Arsinoé. Ce dernier a abandonné le vieux souverain pour rallier Séleucos Ier, avant d'assassiner ce dernier lors d'une manœuvre soudaine et fulgurante, acte qui lui valut le surnom de « Kéraunos » (en grec ancien Κεραυνός, signifiant « foudre »). Avec l'aide probable de l'armée et de la faction favorable à Agathocle[53], il parvient à se faire proclamer roi de Macédoine en 281 av. J.-C.[54]
Par la suite, Ptolémée Kéraunos, désireux à la fois de s'emparer de Cassandréia, de légitimer sa couronne par un mariage royal et, surtout, de neutraliser tout autre prétendant au trône susceptible d'épouser Arsinoé, demande à sa demi-sœur de devenir son épouse[55]. Ptolémée de Telmessos, le fils aîné d'Arsinoé, soupçonne d'emblée la supercherie et tente de dissuader sa mère. Keraunos promet d'adopter les fils d'Arsinoé et de reconnaître leurs droits à la succession au trône dès qu'ils auront atteint l'âge de la majorité. Arsinoé se méfie toujours de lui. Ce n'est que lorsque Ptolémée Kéraunos confirme sa promesse par un serment solennel devant les dieux, dans le temple de Zeus le plus sacré de Macédoine, jurant de l'élever au rang de reine et de ne prendre aucune autre femme à ses côtés, et de léguer le trône à ses fils, qu'Arsinoé accepte le mariage[56].
Pour légitimer ce mariage, célébré probablement à Pella ou à Vergina[57], Kéraunos ceint le front d'Arsinoé de la tiare devant l'armée déployée et la proclame « reine »,[58] un fait unique dans l'histoire du royaume de Macédoine[59].
Seulement quelques semaines après le mariage, Arsinoé invite son demi-frère dans sa ville de Cassandréia. Elle s'y rend avant lui et fait décorer les maisons, les temples et les places de la ville. Ptolémée Kéraunos, qui avait déjà assassiné Séleucos par traîtrise quelques mois plus tôt, perpètre un nouvel attentat-surprise. Arsinoé fait ouvrir pour lui les portes de Cassandréia. Il attend que Lysimaque et Philippe, les fils cadets d'Arsinoé (âgés respectivement de seize et quatorze ans), viennent à sa rencontre parés de guirlandes de fleurs pour lui souhaiter la bienvenue. Il ordonne alors soudainement leur mise à mort. Les enfants se réfugient dans les bras de leur mère et y sont massacrés, tandis qu'Arsinoé supplie en hurlant qu'on l'assassine à leur place[56].
Arsinoé, en revanche, est épargnée par son demi-frère, qui ne souhaite sans doute pas trop envenimer ses relations avec Ptolémée II. Elle est cependant chassée de la ville, dépouillée de ses insignes royaux et accompagnée de deux servantes seulement[56]. Kéraunos ne permet même pas à sa demi-sœur d'ensevelir ses deux fils, ce qui témoigne d'une attitude particulièrement vindicative à son égard. Cela s'explique peut-être par le fait que la reine avait soutenu, quatre ans plus tôt, l'exécution d'Agathocle, ou par le ressentiment qu'il éprouve envers le frère d'Arsinoé, Ptolémée II, lequel a obtenu le royaume d'Égypte alors que Ptolémée Kéraunos est le fils aîné du roi[60]. Elle trouve refuge sur l'île de Samothrace, où elle a fait bâtir la Rotonde quelques années auparavant, Justin ne manque pas de souligner que son demi-frère va bientôt payer le prix de son acte atroce. Il est en effet tué au combat par les Celtes, quelques mois plus tard, laissant le royaume de Macédoine dans l'anarchie jusqu'à l'avènement d'Antigone II Gonatas[56].
Son fils aîné Ptolémée, qui avait déconseillé ce mariage à sa mère, échappe lui aussi au massacre. Selon l'historiographie classique, ce dernier, méfiant, est absent ce jour-là ou s'échappe de Cassandreia juste après le crime pour se réfugier chez Monunios, le souverain d'Illyrie[61],[62],[63]. À l'inverse, les recherches récentes estiment qu'il se révolte contre son nouveau beau-père avant le double meurtre de ses frères et s'enfuit chez le souverain illyrien. C'est vraisemblablement à ce moment-là, suite à cette désertion, que Ptolémée Kéraunos décide d'éliminer les fils d'Arsinoé, à peine quelques semaines après le mariage[60],[64].
Quoi qu'il en soit, cette alliance avec le souverain illyrien débouche sur une guerre ouverte en Macédoine contre Ptolémée Kéraunos dès l'année 280 av. J.-C.. Bien que Ptolémée et Monunios ne parviennent pas à détrôner Kéraunos, ce conflit épuise les forces de ce dernier et fragilise son pouvoir, contribuant à sa défaite et à sa mort quelques mois plus tard contre les Celtes[65],[61]. Lorsque Antigone Gonatas vainc ces mêmes Celtes et s'établit durablement sur le trône en 277 av. J.-C., toute ambition royale macédonienne s'éteint pour Ptolémée, qui rejoint alors sa mère en Égypte.[note 8]
Reine d'Égypte
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Arrivée en Égypte
modifierDe Samothrace, Arsinoé rejoint à Alexandrie son frère Ptolémée II, on ignore l'année exacte de son retour, qui se situe entre 279 et 276 av. J.-C.[60] Ptolémée Ier, le père d'Arsinoé II, meurt en 283 av. J.-C. Son fils Ptolémée monte alors sur le trône aux côtés de son épouse Arsinoé Ire, fille de Lysimaque et de Nicée, et donc sœur d'Agathocle.
L'exil d'Arsinoé Ire et le rôle d'Arsinoé II : coïncidence chronologique ou intrigue politique ?
modifierPeu après son avènement, Ptolémée exile la reine à Coptos près du Ouadi Hammamat,[note 9] en raison de son implication dans un complot tramé contre lui par Amyntas et Chrysippe, des amis de son épouse, condamnés à mort pour cette raison[68]. La seule source dont nous disposons sur cet événement, les Scholia in Theocritum de Théocrite[69], n'évoque pas une implication d'Arsinoé II dans la répudiation de la première épouse de Ptolémée II. Cette absence de texte le mentionnant pousse certains chercheurs à supposer que la sœur du souverain arrive en Égypte après l'exil d'Arsinoé Ire. Elle épouse alors son frère une fois le complot découvert, sans en être responsable[70],[71].
En revanche, et malgré l'absence de sources textuelles antiques le mentionnant, une majorité d'historiens plus récents retiennent l'hypothèse d'une intervention directe de la princesse Arsinoé II pour provoquer la déchéance de la reine en titre, Arsinoé Ire. Le premier argument de la thèse de l’instigation repose sur la stricte succession des faits. Arsinoé II arrive en Égypte aux alentours de 279 av. J.-C., peu de temps après l'assassinat de son époux Ptolémée Kéraunos et sa fuite de Macédoine. Les historiens soulignent que la dénonciation du complot d'Amyntas et de Chrysippe, qui entraîne la condamnation à mort de ces derniers et le bannissement d'Arsinoé Ire à Coptos, survient peu de temps après cette installation. Pour des spécialistes de la dynastie lagide comme Édouard Will, cet enchaînement ne peut être dissocié des ambitions d'Arsinoé II[72]. Privée de son royaume en Thrace et en Macédoine, la princesse ne dispose d'aucun avenir politique viable à Alexandrie sans statut officiel[73]. Le renvoi de la première épouse de son frère constitue le prérequis juridique et symbolique indispensable à sa propre ascension et à la mise en place du mariage adelphique (frère-sœur).
Des historiens avancent également le « précédent de Thrace » où Arsinoé a précédemment intrigué pour faire condamner à mort Agathocle, l'héritier présomptif de son mari Lysimaque. Elle exploite ou amplifie des rumeurs d'infidélité ou de dissidence politique pour manipuler et convaincre Ptolémée II de la dangerosité de son épouse[74]. Carney fait remarquer que l'exil d'Arsinoé Ire s'accompagne d'une véritable damnatio memoriae dynastique qui frappe ses propres enfants, parmi lesquels le futur Ptolémée III : bien que nés de la reine bannie, ils sont officiellement et juridiquement adoptés par Arsinoé II après sa mort, privant leur mère biologique de toute postérité légitime dans l'histoire officielle lagide[75]. L'historienne souligne qu'Arsinoé II a activement favorisé et orchestré cette substitution maternelle. Loin d'être une simple mesure administrative, en s'appropriant la maternité des héritiers, elle efface totalement sa rivale de la lignée royale, légitime sa propre place sur le trône et s'assure un pouvoir absolu sans avoir à donner elle-même naissance à un successeur[76] .
Ces chercheurs concluent que la concomitance de l'arrivée d'Arsinoé II et de la chute d'Arsinoé Ire, combinée au lourd passif d'intrigues de la princesse, désigne cette dernière comme l'actrice principale de cette crise dynastique.
Mariage avec Ptolémée II
modifierLa date du mariage entre Arsinoé II et son frère Ptolémée II n'est pas connue avec certitude. Selon Hazzard, l'année de leur mariage est 273 ou 272 av. J.-C., en raison du changement de préambule dans les papyrus[77]. Toutefois, le poème de Théocrite, probablement daté de 274 av. J.-C., célèbre le mariage de Ptolémée II et d'Arsinoé II, ce qui suggère que l'union a lieu à cette époque ou peu de temps auparavant[78]. Selon Carney, l'union se situe vers 275 av. J.-C.[79]

Le mariage entre un frère et sa sœur provoque sans aucun doute un véritable choc dans le monde grec[70]. Pour de nombreux Grecs et Macédoniens attachés à la tradition de l'exogamie, le mariage d'Arsinoé avec son frère germain, de plusieurs années son cadet, constitue donc un acte incestueux et un immense scandale[80]. Le poète Sotadès compose des vers satiriques sur cette union, s'attirant ainsi la colère du couple royal.[note 10] Alors qu'il s'enfuit et quitte Alexandrie par la mer (comme le raconte Hégésandre de Delphes dans ses Souvenirs) et qu'il pense avoir échappé à tout danger, Patrocle, l'amiral ptolémaïque, le capture sur l'île de Caunos. Patrocle l'enferme dans un coffre de plomb, puis le noie en mer,[81] tandis qu'une autre source rapporte qu'il est longuement emprisonné[82].
À l'inverse, le poète de cour grec Théocrite se fait le relais de la propagande ptolémaïque : il célèbre l'union du couple souverain en la comparant à celle des dieux, s'attirant ainsi une grande renommée[83].
Afin d'atténuer le scandale suscité par ce mariage entre frère et sœur, Arsinoé reçoit, probablement de son vivant, le surnom grec de Philadelphos (Φιλάδελφος, signifiant « qui aime son frère »), évoquant l'amour fraternel dans son acception neutre[71]. Cette épithète attribuée à Arsinoé mais aussi à Ptolémée II, idéalise leur union fraternelle. Ainsi, la propagande ptolémaïque confère une connotation d'amour familial aux deux souverains, contribuant à justifier ce type de mariage et, par la suite, à le diviniser[70].
L'union entre frère et sœur est conforme aux coutumes égyptiennes, elle est généralement bien acceptée en Égypte, notamment grâce à l'idée qu'ont les souverains de l'associer, dans la propagande ptolémaïque, au culte mythologique d'Isis et d'Osiris[79],[84]. À cette époque, Arsinoé est en effet représentée dans l'art figuratif sous les traits d'Isis, et Ptolémée sous ceux d'Osiris. La preuve du succès de cette union au sein de la famille réside dans le fait que cette tradition est par la suite imitée par presque tous les souverains de la dynastie lagide.

Au moment de son mariage avec son frère, Arsinoé vient tout juste de dépasser la quarantaine, tandis que Ptolémée est plus jeune d'environ sept ans. Pausanias atteste que Ptolémée II est amoureux de sa sœur[80]. Il est probable que ce soit réellement le cas car, outre le fait de l'avoir souvent associée à son image sur les pièces de monnaie et les statues, il lui dédie plusieurs villes et, surtout, ne se remarie jamais après sa mort, bien qu'il lui survive une vingtaine d'années. Toutefois, selon un fragment d'un écrit du futur roi égyptien Ptolémée VIII, Ptolémée II entretient, outre sa relation avec sa sœur-épouse, des liaisons avec de nombreuses maîtresses[85]. Il est tout aussi possible que ce mariage ait été motivé par des raisons politiques : en épousant sa sœur, Ptolémée renforce la dynastie en tenant à l'écart des jeux de pouvoir les autres familles macédoniennes susceptibles de prétendre au trône. De plus, contrairement à la polygamie de son père et d'autres Diadoques, source de diverses crises et luttes internes pour la succession, l'union avec une épouse-sœur n'engendre aucun trouble familial ou dynastique. À cet égard, l'historienne Elisabeth Donnelly Carney qualifie le mariage entre Ptolémée II et Arsinoé d'être une « endogamie extrême » (extreme endogamy), par opposition à la polygamie d'autres souverains hellénistiques[86].
Enfin, au cours de l'histoire dynastique, la répétition incessante du nom de Ptolémée pour tous les souverains du royaume hellénistique d'Égypte, associée au fait que la reine est presque systématiquement la sœur du roi, donne aux sujets égyptiens l'image d'une monarchie solide et immuable dans le temps[79].
Ptolémée et Arsinoé n'ont pas d'enfants, mais Arsinoé adopte les enfants de la précédente épouse (qui porte le même prénom) du roi : le futur souverain Ptolémée III, le cadet Lysimaque et enfin Bérénice Syra,[68] future épouse du souverain séleucide Antiochos II.
Politique étrangère et militaire
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Comme à l'époque où elle était reine de Thrace et de Macédoine, Arsinoé, devenue souveraine d'Égypte, ne se limite pas à la vie de cour mais prend une part active à la vie politique du jeune État hellénistique. Son rôle de reine est alors sans précédent au sein de la dynastie. Modèle pour les reines ptolémaïques ultérieures, elle partage tous les titres de son frère[87] et jouit d'une influence considérable. Arsinoé agit aux côtés de son frère lors des cérémonies rituelles et des manifestations publiques, exerce un mécénat religieux et littéraire, et se trouve associée aux cultes égyptiens et grecs institués pour eux par son frère[88].
Ainsi, Ptolémée II et Arsinoé II développent le culte éponyme d'Alexandre en divinisant leurs parents défunts. Vers 272 av. J.-C., ils s'incluent eux-mêmes dans ce culte dynastique pour se faire vénérer sous le nom de « Dieux Frères » (Theoi Adelphoi). Le navarque (amiral) Callicratès de Samos est le premier prêtre éponyme des Theoi Adelphoi[89],[90]. Dans les documents hiéroglyphiques, les prêtres égyptiens confèrent à Arsinoé le titre de reine de Haute et de Basse-Égypte, ou souveraine des Deux Terres, l'associant ainsi à Ptolémée II en tant que souveraine à part entière[91],[71].
La stèle de Pithôm témoigne qu'Arsinoé accompagne son époux à Heroopolis / Pithôm, près de l'isthme de Suez, situé aux confins orientaux du royaume, afin d'inspecter et de remonter le moral des troupes égyptiennes, précédemment vaincues au combat lors des premières phases de la première guerre syrienne contre Antiochos Ier[92]. La guerre est finalement remportée contre les Séleucides en 271 av. J.-C.
Dans les cités de la Grèce antique, les femmes ne participent jamais aux opérations militaires, pas même indirectement[93], à la seule exception des Spartiates qui, en certaines occasions, comme lors du siège de Sparte en 272 av. J.-C., aident les hommes dans les tâches logistiques[94]. En revanche, les femmes de lignée macédonienne s' intéressent aux affaires militaires bien avant Arsinoé : Cynané, fille de Philippe II et demi-sœur d'Alexandre le Grand, prend effectivement part à plusieurs batailles, tandis que sa fille Eurydice II de Macédoine, épouse de Philippe III Arrhidée, s'habille en général macédonien et harangue personnellement, au moins une fois, les troupes rangées en ordre de bataille[93]. Eurydice s'oppose à Olympias, elle aussi très proche du milieu militaire, dans la lutte pour la succession au trône d'Alexandre. La première avait pour époux un homme frappé d'incapacité, tandis que la seconde défend les intérêts de son petit-fils, Alexandre IV, alors encore enfant. Douris de Samos qualifie cette lutte pour la succession de « guerre entre femmes » (« γενέσθαι πόλεμόν δύο γυναικῶν »),[95] rapportant qu'Olympias déploie son armée à la manière d'un cortège bachique rythmé par des tambours, tandis qu'Eurydice dispose ses troupes selon l'usage macédonien[96]. Justin relate qu'Arsinoé, durant la brève période où elle est reine aux côtés de Ptolémée Kéraunos, se montre aussi à l'armée alors que son époux lui ceint le front du diadème et lui confère le titre de « reine »[97].

Par ailleurs, la philologue Gabriella Longega, dans son étude sur Arsinoé[98],[99], met en lumière l'importance internationale de la reine. Elle souligne qu'elle est nommée reine dans une cité située sur la rivière Achéloos en Étolie, région alliée de Pyrrhus, et donc pas directement liée aux territoires ptolémaïques[100].
Le décret athénien de Chrémonidès, promulgué en 268/267 avant J.-C. probablement peu après la mort de la reine Arsinoé II, constitue la preuve la plus importante de sa participation active à la politique étrangère et militaire ptolémaïque. Ce document officiel, qui marque le début de la Guerre chrémonidéenne contre le roi macédonien Antigone II Gonatas, stipule que « le roi Ptolémée, suite à la politique de son père et de sa sœur, montre sa préoccupation pour la liberté des Grecs ». Il démontre ainsi que l'opinion publique grecque attribue à Arsinoé un rôle important dans l'orientation anti-macédonienne de l'Égypte prise par Ptolémée II. À travers ce décret, il apparaît clairement que la reine prépare activement le terrain sur les plans politique, diplomatique et financier pour soutenir la révolte des cités grecques et briser l'hégémonie ainsi que le contrôle militaire de la Macédoine[101]. Par cette action, Ptolémée II s'inspire directement des vues politiques de sa sœur et de ses ancêtres, ce qui pourrait également traduire l'intention secrète d'Arsinoé de placer son fils, Ptolémée de Telmessos, sur le trône de Macédoine[102].
Le décret de Chrémonidès revêt une importance particulière, car il constitue la première attestation historique, dans le monde classique, de la participation d'une femme à une activité de politique internationale[102]. Toutefois, la portée de ce décret peut être relativisée par une interprétation selon laquelle la mention de la reine ne serait qu'un simple hommage au couple royal, l'auteur espérant qu'elle puisse influencer positivement les décisions de Ptolémée II[103],[104].
Victoires aux Jeux olympiques
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Une épigramme du poète Posidippe, incluse dans le papyrus de Milan découvert en 1992, célèbre trois victoires ptolémaïques aux Jeux olympiques, probablement en 272 av. J.-C. Les victoires sont dédiées à la reine Arsinoé dont l'équipage a remporté trois courses de char, mais aucune autre source ancienne ne vient confirmer ce fait[105],[106],[107].
Les femmes ne peuvent participer aux Jeux olympiques, ni en tant que spectatrices ni, à plus forte raison, en tant qu'athlètes. Toutefois, la course de chars constitue une exception. En effet, l'aurige, un professionnel engagé à cette fin, n'est qu'un simple exécutant, tandis que le mérite de la victoire revient exclusivement au propriétaire et au commanditaire de l'équipe, rôle qui pouvait être tenu par une femme[108].
Les courses de chars figurent parmi les épreuves les plus prestigieuses des Jeux olympiques et, comme le vainqueur est celui qui finance l'attelage, elles constituent un puissant instrument de propagande pour les élites. Ces dernières utilisent la victoire pour accroître leur propre prestige ainsi que celui de toute leur famille, tant dans leur cité qu'à l'étranger, les compétitions olympiques offrant une visibilité internationale inégalée, notamment par l'érection de statues, la rédaction d'inscriptions et la commande de poèmes célébrant l'événement[109]. D'autres notes rapportent que des femmes ont remporté des courses de chars olympiques avant Arsinoé : tout d'abord la Spartiate Cynisca, fille d'Archidamos II et sœur d'Agésilas II et d'Agis II, est la première femme à remporter la course de chars à quatre chevaux à deux reprises, en 396 av. J.-C. et en 392 av. J.-C.[108],[110]. Par la suite, en 368 av. J.-C., sa compatriote Euryleonis remporte l'épreuve de course de chars à deux chevaux[111],[112].
À l'époque hellénistique, Bérénice, la mère d'Arsinoé, remporte une course en 284 av. J.-C.,[113],[114] exploit probablement imité par sa fille lors des Jeux olympiques de 272 av. J.-C., où la reine d'Égypte gagne trois épreuves, deux avec quatre chevaux et une avec deux. Arsinoé acquiert ainsi un immense prestige international et démontre sa capacité à consacrer des investissements considérables aux compétitions sportives. En effet, la préparation et l'entraînement des chevaux, ainsi que le recrutement de l'aurige et des autres membres de l'équipe, nécessitent un engagement financier et organisationnel important[93].

Mort
modifierLa date de la mort d'Arsinoé n'est pas connue avec précision. Selon la « stèle de Mendès », qui attribue à Arsinoé le titre très rare de « reine de Haute et de Basse-Égypte »,[115] elle décède la quinzième année du règne de Ptolémée II, soit en 270 av. J.-C., alors que la « stèle de Pithôm » indique qu'elle est encore en vie la seizième année[116]. McKechnie émet l'hypothèse que la première stèle fait référence à la quinzième année de règne comptée à partir de la mort de son père Ptolémée Ier, marquant ainsi le début du règne de Ptolémée II seul (268 av. J.-C.), tandis que la seconde concerne la seizième année de l'association d'Arsinoé à son mari comme co-régente en 269 av. J.-C.[116]. Dans ce cas, la mort d'Arsinoé a lieu en juillet 268 av. J.-C.[117],[118],[119], soit la même année que le décret de Chrémonidès[102].
L'iambe XVI de Callimaque, intitulé « Apothéose d'Arsinoé »[note 11],[120] constitue le seul témoignage dont on dispose sur les funérailles d'Arsinoé. Les vers de ce poème, malheureusement fragmentaires, attestent que la reine ne fut ni embaumée ni inhumée selon les prescriptions de la religion égyptienne, mais incinérée selon la coutume macédonienne sur un bûcher funéraire allumé par son propre mari. Dans son poème, Callimaque imagine Philotéra, la sœur de la reine déjà disparue, apercevant depuis le ciel les flammes du bûcher et craignant que la ville d'Alexandrie ne soit en train de brûler[117].
Instauration du culte d'Arsinoé par son mari Ptolémée II
modifierPtolémée institue un culte de sa sœur et épouse décédée, qui est qualifiée de « déesse de l'amour fraternel ».[note 12] C'est à l'occasion de l'élévation d'Arsinoé au rang de déesse grecque que Callimaque compose son poème Ekthéosis Arsinóes (Apothéose d'Arsinoé), dont il ne subsiste que quelques fragments[121].
À sa mort, Arsinoé est âgée d'environ 48 ans, tandis que son mari en a environ 40. Ce dernier ne se remarie jamais, renforçant ainsi le culte de la reine défunte. Il continue également de faire frapper des monnaies à son effigie et de mentionner son nom sur les documents officiels après son décès.

Ptolémée II se fait également représenter sur des reliefs et des stèles égyptiennes en train de rendre un culte à Arsinoé divinisée. Ainsi, des représentations de la porte de Philadelphe, située devant le premier pylône du temple de Philae, le montrent en train d'offrir des sacrifices devant Isis et Arsinoé, ainsi que devant Nephthys et Arsinoé[122].
Fondations et renommages de lieux au nom d'Arsinoé
modifierPtolémée II fait rebaptiser le Fayoum en nome d'Arsinoé. C'est là que sa sœur-épouse est vénérée, tant par les Grecs que par les Égyptiens, comme la nouvelle divinité du nome. Le culte d'Arsinoé s'établit notamment à Crocodilopolis (l'actuelle Médinet el-Fayoum), où il est associé à celui du dieu crocodile[115]. Le souverain fonde également plusieurs villes ou renomme des cités existantes en son honneur à travers la Méditerranée. C'est le cas d'Arsinoé sur le golfe de Suez, d'Arsinoé au nord-ouest de Chypre et d'Arsinoé en Cilicie. La diffusion de ce culte se traduit par le fait que d'autres villes portuaires portent initialement son nom avant de changer de dénomination, comme Famagouste à Chypre et Patara en Lycie[123].
Sanctuaires et monuments dédiés à Arsinoé
modifierPour honorer sa sœur et épouse défunte, Ptolémée II fait ériger des sanctuaires, appelés Arsinoeion, où Arsinoé II est vénérée en tant que déesse égyptienne à part entière. Par ailleurs, des statues des « dieux frères » Ptolémée II et Arsinoé II sont placées dans ces temples, ce qui montre que non seulement les Grecs, mais aussi les Égyptiens, distinguent le culte individuel de la reine de celui des Theoi Adelphoi (les « Dieux Frères »), groupe auquel elle est pourtant associée[124]. De plus, un décret royal impose à tous les temples d’Égypte d'abriter une statue cultuelle d'Arsinoé II en tant que « déesse associée » (synnaos thea) aux côtés de la divinité principale du sanctuaire[125]. Pour financer ce culte à travers le pays, une part importante de l'impôt sur les cultures (l'apomoira), prélevé sur les vergers et les vignobles, y est affectée à partir de 263 av. J.-C.[126]
Ces sanctuaires et statues se répartissent sur plusieurs sites majeurs, au premier rang desquels figure la capitale :
- Alexandrie : Ptolémée II fait bâtir un grand Arsinoeion dédié à sa sœur dans la zone portuaire, nommant des prêtresses chargées des rites associés[127]. Un obélisque provenant d'Héliopolis y est érigé au sein de l'enceinte cultuelle[128]. On y installe également une statue d'Arsinoé taillée dans une grande pierre précieuse provenant de la mer Rouge (identifiée comme une topaze par Pline l'Ancien)[129]. Le projet initial de l'architecte Timocharès prévoit une statue en fer maintenue en lévitation par un aimant fixé au plafond, mais sa mort prématurée empêche sa réalisation[130].
- Memphis : Un temple y est dédié à Arsinoé, où son culte est étroitement lié à celui du dieu Ptah. Au IIIe siècle av. J.-C., le grand prêtre de Ptah est personnellement chargé, outre ses autres fonctions, du culte d'Arsinoé célébré en ce lieu[131].
- Le Fayoum, Mendès et Bérénice : Dans la région du Fayoum, Arsinoé est associée au dieu du nome , Sobek, tandis qu'à Mendès, elle est liée au bouc de Mendès. Un autre Arsinoeion est aménagé à Bérénice, ville fondée par Ptolémée II près des Lacs Amers, où elle est également vénérée comme une déesse égyptienne.
Parallèlement à son ancrage égyptien, Arsinoé s'impose comme une déesse grecque. Elle est assimilée à Héra et Déméter, mais s'identifie surtout à Aphrodite sous l'épiclèse d'Aphrodite Euploïa (« de la bonne navigation »). À ce titre, elle devient la patronne des marins et la protectrice contre les naufrages. Ce culte maritime se déploie à travers l'érection de plusieurs monuments :
- Le cap Zéphyrion : L'amiral (navarque) Callicratès de Samos fait ériger un sanctuaire à l'extrémité orientale du port d'Alexandrie, sur le promontoire du Zéphyrion ; cet édifice inspire à plusieurs reprises les vers de poètes de cour tels que Callimaque ou Posidippe[132],[note 13] .
- Le bassin méditerranéen : Le culte d'Arsinoé en tant que patronne de la navigation se répand largement dans les cités portuaires de la Méditerranée orientale sous influence lagide. Des sanctuaires similaires sont notamment établis à Délos (au sein de la Ligue des Nésiotes), à Théra et à Kition (Chypre), où une canéphore est attestée vers 255-254 av. J.-C. pour célébrer son culte.[note 14]
Prêtrise et célébrations
modifierL'organisation des hommages à la reine repose sur l'institution de prêtrises officielles et le déploiement de festivités publiques, tant dans la capitale qu'à l'étranger.
Le culte à Alexandrie : la Canéphore et les Arsinoeia
modifierA Alexandrie, une charge sacerdotale annuelle, celle de « Canéphore d'Arsinoé Philadelphe » (porteuse de corbeille), est créée dès 269 av. J.-C. Preuve de son importance politique et administrative, la titulaire de cette charge figure dans la formule de datation de tous les documents officiels jusqu'à la fin du IIe siècle av. J.-C.[135] Afin de populariser ce culte, des fêtes appelées les Arsinoeia sont instituées à Alexandrie ainsi que dans la chôra. Lors de cette célébration solennelle, la Canéphore conduit et ouvre la marche de la procession dans la capitale.Chaque foyer situé sur le parcours doit dresser un petit autel de sable. Les Alexandrins sont invités à y participer en offrant en sacrifice des oiseaux[136] ainsi que des lentilles à Arsinoé[137].
Diffusion du modèle en Égypte et en Méditerranée
modifier- À Ptolémaïs : La présence d'une prêtresse d'Arsinoé y est attestée à partir de 185/184 av. J.-C. environ. Cette charge sacrée perdure sous les règnes de Ptolémée VI et de Ptolémée VIII[138]. À partir de 139 av. J.-C., ce modèle d'institution sert de référence : quatre autres charges sacerdotales féminines liées au culte dynastique sont créées simultanément à Ptolémaïs pour Cléopâtre Ire, Cléopâtre II et Cléopâtre III[139].
- À Délos : Le nésiarque Hermias institue la fête des Philadelpheia en l'honneur de la déesse Arsinoé, célébrée pour son amour fraternel et associée aux divinités Apollon, Artémis et Léto[140].
- À Théra : L'existence d'une fête dédiée à Arsinoé est également documentée au IIIe siècle av. J.-C.[141]
Attributs iconographiques et objets de culte
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Le culte de la souveraine se perpétue et se popularise à l'initiative de Ptolémée II grâce à la production et à la diffusion d'objets et de représentations artistiques. Le roi recourt à des codes visuels pour rendre manifeste, aux yeux des Grecs comme des Égyptiens, la divinisation de sa sœur. Les attributs divins caractéristiques d'Arsinoé II sont une petite corne de bélier (ou corne d'Amon) placée derrière l'oreille, symbolisant son lien avec le bélier de Mendès, ainsi qu'une paire de cornes d'abondance qu'elle tient à la main.

Ces symboles se retrouvent sur différents types de supports parvenus jusqu'à nous :
- La numismatique et la statuaire : Il subsiste des statuettes représentant Arsinoé divinisée ainsi que des monnaies frappées après son décès[126]. Ptolémée II fait notamment figurer sur ces pièces le portrait idéalisé de sa sœur orné de ses attributs sacrés.
- Les œnochoés en faïence : Arsinoé apparaît sous ses traits divins sur une série d'œnochoés en faïence produites en grand nombre. La découverte de centaines de ces vases dans les nécropoles d'Alexandrie semble indiquer qu'ils étaient associés aux rites funéraires de la ville[143].
- L'orfèvrerie : Une étude de l'archéologue Giovanna Bonivento Pupino sur la toreutique hellénistique permet d'identifier la scène de l'apothéose d'Arsinoé II sur un relief en argent découvert à Tarente et conservé au British Museum. Travaillée au repoussé et au ciselé, cette pièce orne un objet lié à l'univers de la cosmétique, où la reine est représentée sous les traits de la déesse Aphrodite Urania[144].

Les témoignages de ce culte se perpétuent jusqu'à nos jours à travers les découvertes de l'archéologie moderne. En 2000, l'archéologue sous-marin Franck Goddio remonte, dans la cité engloutie de Canope (baie d'Aboukir), une statue acéphale en granit noir du IIIe siècle av. J.-C. attribuée à Arsinoé II. L'œuvre la représente sous les traits d'une Isis-Aphrodite émergeant des eaux, vêtue d'une étoffe transparente au style mouillé caractéristique[145].
Portée et postérité du culte
modifierArsinoé s'impose comme une déesse véritablement populaire tout au long de l'époque ptolémaïque, aussi bien auprès des Grecs que des Égyptiens. Elle intègre le panthéon grec en étant associée au culte des Dioscures[120] ainsi qu'à celui d'Aphrodite dans le temple de la déesse surnommée « Zéphyritis », situé près de Canope[146]. « Arsinoé » figure parmi les rares noms grecs à avoir été adoptés comme nom de personne par la population égyptienne autochtone. On trouve des autels et des plaques votives en son honneur dans toute l'Égypte et dans le bassin de la mer Égée. Grâce à la divinisation de sa sœur, Ptolémée II réussit son pari : installer une nouvelle divinité issue de sa propre dynastie, vénérée dans toute la Méditerranée orientale[147]. Son culte demeure ainsi florissant tout au long du IIIe et du IIe siècle av. J.-C.[71]
Titulature
modifierSelon la titulature royale égyptienne, les souverains doivent porter plusieurs noms. Toutefois, en tant que femme, elle n'y a pas entièrement droit :
- nom d'Horus : absent
- nom de Nebty (ou des Deux Maîtresses) : absent
- nom d'Horus d'or : absent
- nom de trône : ḫnm(t) ib n mꜢꜥt mr(t) nṯrw* (khneme(t) ib en Maât, mer(et) netjeru), « celle dont l'esprit est uni à la Maât, aimée des dieux »
- nom personnel (nomen de naissance) : ir-si-nꜢt* (irsinat), « Arsinoé »[148].
Historiographie
modifierSources primaires
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La perte quasi totale du livre XXI de la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile et la rareté d'autres sources antiques sur le premier hellénisme[149] posent problème pour la reconstitution de la biographie d'Arsinoé. Il est donc nécessaire de recourir à d'autres sources primaires telles que Pausanias[150] et Strabon[151], bien que ces auteurs, principalement intéressés par des récits à caractère géographique, ne décrivent le contexte historique qu'incidemment[152].
L'Histoire d'Héraclée de Memnon[153] mentionne certains aspects de la vie d'Arsinoé durant son séjour en Asie Mineure. Dans son ouvrage, l'historien d'Héraclée ne manque pas de souligner son hostilité politique envers la reine et son époux Lysimaque[152]. L'œuvre de Memnon ne nous est pas parvenue dans sa forme originale, mais la section relative à la période historique durant laquelle vit Arsinoé est heureusement résumée de manière exhaustive par Photius de Constantinople dans sa Bibliothèque. La seule source relatant la fuite d'Arsinoé d'Éphèse après la bataille de Couroupédion est Polyen[51], qui ne cache pas son admiration pour la ruse de la reine, tandis que Marcus Junianus Justinus décrit en détail, bien qu'avec quelques exagérations sensationnalistes, le mariage de la reine avec Ptolémée Kéraunos et le massacre de Cassandréia qui s'ensuit[56].
Appien mentionne Arsinoé dans le récit de la première guerre de Syrie[56], alors qu'Athénée et Plutarque rapportent certains détails issus de la tradition anecdotique concernant la reine[23]. Enfin, Diogène Laërce évoque la correspondance entre Arsinoé et le philosophe Straton de Lampsaque[15]. Par ailleurs, les sources numismatiques, telles que le monnayage d'Éphèse[30], ainsi que les documents épigraphiques, comme le décret de Démaratos[26] et une inscription du sanctuaire des Grands Dieux de Samothrace désignant Arsinoé comme la mécène de la Rotonde[32], complètent les informations sur la période qu'elle a passée aux côtés de Lysimaque.
Concernant la période où elle est reine d'Égypte, les sources historiographiques sont encore plus rares et fragmentaires : les historiens doivent donc s'appuyer sur les sources épigraphiques, au premier rang desquelles figurent la stèle de Mendès et la stèle de Pithôm, qui présentent toutefois des dates divergentes quant à la mort d'Arsinoé[116]. La stèle de Pithôm atteste en outre le voyage à Héroopolis effectué par la reine en compagnie de son époux[92].
Enfin, certaines informations sur la vie d'Arsinoé peuvent être déduites du décret de Chrémonidès[102] et de fragments de papyrus de poètes alexandrins, notamment l'Apothéose d'Arsinoé de Callimaque de Cyrène[154] et le Papyrus de Milan[105]. Ce rouleau, découvert en 1992 par l'Université de Milan, contient plusieurs épigrammes de Posidippe, presque toutes inconnues jusqu'au moment de la découverte[155]. Grâce à ce papyrus, les historiens connaissent certains détails relatifs au culte d'Arsinoé ainsi que les trois victoires remportées par la reine lors des courses de chars aux Jeux olympiques[114].
Historiographie moderne
modifierÀ partir de 1913, avec les travaux de William W. Tarn,[156] les spécialistes de l'histoire hellénistique commencent à dépeindre Arsinoé comme une figure agressive, violente et dominatrice, par opposition à ses époux Lysimaque et Ptolémée II, décrits comme des marionnettes entre ses mains. Cette tendance se poursuit avec l'essai de Edwyn Bevan publié en 1927,[157] qui qualifie la reine de « tigresse » (tigress), terme également repris par Eleanor Huzar en 1966[158].
Dans son étude de 2008, la philologue Silvia Barbantani souligne que ces stéréotypes négatifs, véhiculés par les historiens du début du XXe siècle, ont conduit plusieurs travaux à déformer les sources primaires[159]. On en vient même à attribuer à la reine de Macédoine et d'Égypte des faits qui, selon les témoignages conservés, ne peuvent en aucun cas lui être rattachés. C'est le cas, par exemple, de l'hypothèse formulée par Tarn lui-même[156] selon laquelle Callimaque aurait composé l'Hymne à Délos à la demande expresse de la reine pour célébrer la victoire de son époux Ptolémée II sur les Galates. De même, certains ont attribué des événements majeurs de l'époque, tels que l'alliance proposée par l'Égypte à Pyrrhus contre Antigonos Gonatas ou la guerre de Syrie, à un projet machiavélique de la reine visant à renforcer la thalassocratie égyptienne et à placer ainsi son fils, Ptolémée de Telmessos, sur le trône de Macédoine.[note 15]
Dans son ouvrage, Tarn insiste tellement sur l'importance d'Arsinoé qu'il attribue les échecs militaires ultérieurs de Ptolémée à la mort de la reine. Barbantani souligne que ce type d'historiographie « uchronique » considère indûment la reine hellénistique comme le deus ex machina de l'ensemble de l'échiquier méditerranéen[159].
La déformation des sources visant à magnifier la figure d'Arsinoé se poursuit dans l'essai de Macurdy (1932)[160], qui attribue à la reine l'initiative du mariage avec Ptolémée II, l'expansion maritime égyptienne et l'organisation de la guerre chrémonidéenne[99]. De son côté, Longega,[161] dans son essai de 1968, impute à la reine l'entière responsabilité de l'alliance entre le royaume ptolémaïque et Rome, expliquant qu'Arsinoé voyait en Pyrrhus, ennemi des Romains, un obstacle à l'accession éventuelle de son fils Ptolémée au trône de Macédoine[99].
En réaction à cette surestimation d'Arsinoé, certains historiens ultérieurs tombent dans l'excès inverse, réduisant le rôle de la reine à celui d'un simple instrument de la propagande ptolémaïque, laquelle aurait cherché à mettre en valeur sa figure bien au-delà de son pouvoir réel et effectif[106],[162],[77].
Barbantani souligne toutefois que le silence ou le caractère fragmentaire des sources concernant la participation effective d'Arsinoé à la vie politique internationale ne prouve pas, en soi, que son rôle soit modeste, voire inexistant, dans ces événements. En effet, les historiens antiques ont tendance à sous-estimer l'importance politique des femmes et préfèrent mettre en avant un idéal de reine tel qu'Apollonis, épouse d'Attale Ier, roi de Pergame, modèle féminin de tranquillité et de vertu exclusivement domestique[162].
Quelles que soient les interprétations concernant l'importance réelle de sa personnalité dans le contexte historique de l'époque, il est indéniable qu'Arsinoé est l'une des figures marquantes d'un monde en pleine mutation, marqué par les guerres, les complots et les assassinats politiques qui accompagnent la dislocation de l'empire d'Alexandre le Grand et la formation des royaumes hellénistiques[163].
Dans la culture populaire, littéraire et scientifique
modifierLa figure d'Arsinoé reste populaire en Égypte au moins jusqu'en 75 av. J.-C., époque à laquelle son culte est encore célébré. Jusqu'à cette période, de nombreuses petites filles égyptiennes reçoivent son nom,[164] notamment deux reines de la dynastie lagide : Arsinoé III et Arsinoé IV. Malgré la grande renommée dont elle jouit dans l'Antiquité, les témoignages artistiques, culturels et scientifiques la concernant sont extrêmement rares à l'époque moderne et contemporaine[165].
La seule œuvre littéraire moderne qui lui soit consacrée est une tragédie de 1752, peut-être jamais jouée, écrite par Andrew Henderson et intitulée Arsinoë or the incestuous marriage. Elle relate le drame du mariage de la fille de Ptolémée Ier avec Ptolémée Kéraunos, ainsi que l'assassinat ultérieur de ses enfants[165]. Sur le plan scientifique, son nom est donné en 1895 à « 404 Arsinoë », un astéroïde de la ceinture principale découvert par Auguste Honoré Charlois; toutefois, l'astronome fait probablement référence à la déesse homonyme de la mythologie grecque.
Arsinoé figure parmi les 1 038 femmes référencées dans l'œuvre d'art contemporain The Dinner Party (1979) de Judy Chicago. Son nom y est associé à Boadicée[166],[167].
Enfin, une espèce de mammifère éteint de l'Oligocène, semblable au rhinocéros mais doté de deux énormes cornes osseuses parallèles, reçoit le nom d'Arsinoitherium en son honneur, ce qui signifie littéralement « la bête (en grec ancien thērion) d'Arsinoé ». La raison de ce choix réside dans le fait que les squelettes fossiles de cet animal sont découverts dans la dépression du Fayoum, près de la ville qui lui est dédiée par Ptolémée II[168].
Notes et références
modifier- (it) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en italien intitulé « Arsinoe II » (voir la liste des auteurs).
Notes
modifier- ↑ « À la place de Démétrios, Ptolémée, fils de Lagos, fut nommé sômatophylaque (σωματοφύλαξ). »[2]
- ↑ Elle est en effet la fille d'Antigone, elle-même fille d'un frère d'Antipater.
- ↑ Respectivement une courtisane athénienne, qui a également eu une liaison avec Alexandre, et une princesse perse.
- ↑ En grec ancien : τῆς ἐκείνου Πηνελόπης, tes ekèinou Pénélopes
- ↑ En grec ancien : τήνδ' ἐμοῦσαν, en le prononçant tên de mousan, Télesphore disait cette muse pouvant passer pour un compliment, mais en écrivant tên d’emousan qui se prononçait de même, il disait cette vomissante.
- ↑ et demi-sœur d'Arsinoé.
- ↑ Ce témoignage permet de déduire que la reine exerce également une certaine forme de contrôle sur cette cité et s’intéresse de près à son trésor.
- ↑ Justin rapporte que, dans les années qui suivent, le fils d'Arsinoé se rend d'abord en Égypte, puis dans la cité lycienne de Telmessos. Il en devient le gouverneur grâce à l'intercession de Ptolémée II (258 av. J.-C.)[56], avant d'en devenir le souverain sur ordre de Ptolémée III[66].
- ↑ L'île de Kos est parfois mentionnée par erreur dans des confusions bibliographiques ou des sources secondaires, ou associée aux possessions maritimes et aux opérations navales des Ptolémées en mer Égée (comme la bataille de Kos), mais les données archéologiques (une stèle citant Arsinoé épouse du roi y a été mise à jour)[67] et textuelles confirment l'exil égyptien de la reine à Coptos.
- ↑ Il s'est ouvertement moqué de l'union de Ptolémée II et d'Arsinoé II avec un vers cinglant : « Tu enfonces ton aiguillon dans une fente interdite ».
- ↑ En grec ancien Ἐκθέωσις Ἀρσινόης / Ektheosis Arsinoes
- ↑ En grec ancien θέα Φιλάδελφος / Théa Philadelphos
- ↑ La redécouverte en 2001 du papyrus de Milan contenant des épigrammes de Posidippe a apporté la preuve absolue du culte maritime d'Arsinoé. Plusieurs de ses poèmes, notamment les pièces 36 à 41, décrivent spécifiquement le temple du cap Zéphyrion, exhortant les marins grecs et étrangers à prier la reine divinisée pour obtenir une navigation sans encombre (euploia) et une mer calme (galenaia)[133].
- ↑ Une dédicace rédigée en phénicien[134] et datée précisément de l'an 31 du règne de Ptolémée II Philadelphe (ce qui correspond exactement à 255/254 av. J.-C.) mentionne la présence d'une canéphore nommée Amatosiris, issue de la haute élite phénicienne locale.
- ↑ Par exemple Giuseppe Nenci dans Pirro (Pyrrhus) : aspirazioni egiziane e ambizioni epiree (1953) où il développe la thèse selon laquelle Pyrrhus est un instrument politique (un "pion") de la diplomatie égyptienne menée en coulisses par le couple royal Ptolémée II / Arsinoé II.
Références
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