Au bord de la mer
Au bord de la mer[1], également connue sous le titre Le Repos, est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1884, au Palais des Champs-Élysées[2]. Tout de suite diffusé sous forme de photoglypties par Braun & Cie[3], de photogravures par Goupil & Cie[4], reprises outre-Atlantique en photogravures éditées par Gebbie & Co, ce tableau a connu une diffusion internationale exceptionnelle à la fin du 19ème siècle. On retrouve aux quatre coins du monde des éditions de la gravure qu'en tira Josef Walla[5] (en hongrois : Walla József, né vers 1844 à Buda ou Pest ; mort après 1907 ) graveur sur bois hungaro-allemand et propriétaire d'un établissement xylographique munichois connu à l'époque sous le nom d’« Institut xylographique de Walla ». Emile-Jean Sulpis, futur grand prix de Rome, en tira également un burin qu'il exposa au Salon de 1891 sous le nom de Dans les dunes[6]. Au bord de la mer constitue l’un des premiers cas de diffusion internationale d'un tableau qui, dès son apparition en 1884, a littéralement fait le tour du monde grâce à un réseau d’éditeurs, de graveurs et de revues qui ont chacun joué un rôle décisif. On peut dire sans exagérer que Au bord de la mer est l’un des tableaux français les plus diffusés dans le monde entre 1885 et 1900.
| Artiste | |
|---|---|
| Date |
1884 |
| Type | |
| Localisation |
Localisation du tableau inconnue depuis la fin du XIXe siècle |
1884 : un tableau immédiatement remarqué au Salon
modifier
Présenté au Salon de 1884, Au bord de la mer frappe par sa composition calme, sa lumière bretonne, sa tendresse familiale, son universalité. C’est exactement le type de scène que le public adore : douce, lisible, morale, intime. Delobbe est alors au sommet de sa période bretonne. La veine bretonne de Delobbe n’est pas un simple chapitre de son œuvre : c’est la source de ses plus grands succès publics. Elle est aussi l’une des plus mal comprises, parce qu’elle ne ressemble ni au folklore breton de carte postale, ni au naturalisme sombre d’un Lhermitte, ni au pittoresque appuyé d’un Deyrolle. Delobbe invente sa Bretagne : intime, silencieuse, lumineuse, profondément humaine. Contrairement à beaucoup de peintres de l’époque, Delobbe évite les coiffes spectaculaires et les costumes brodés. Il peint des blouses blanches, des corsages sombres, des jupes épaisses, des tabliers simples, des pieds nus. La lumière bretonne chez Delobbe est diffuse, fraîche, légèrement brumeuse, sans contrastes violents. Elle enveloppe les figures, adoucit les contours, crée une atmosphère de calme et de silence.

Le célèbre Louis Énault propose cette lecture du tableau dans son Paris Salon 1884 : « Marthe et Marie ! C'est toujours la même histoire ! Là où il y a deux femmes, vous êtes à peu près certain d'en voir une qui travaille, et l'autre qui ne fait rien. C'est le symbolisme éternel de la vie active et de la vie contemplative. M. Delobbe nous transporte au bord de la mer, sur la falaise aride ; le paysage est un peu nu, mais vaste, et se profilant par de belles lignes qui donnent au lointain je ne sais quoi de la poésie de l'infini. Deux paysannes simplement coiffées de leurs beaux cheveux bruns, jambes nues et bras nus, sont assises l’une à côté de l’autre, sur un quartier de roche basse et mousseuse. L’une est une jeune mère : on voit son enfant qui dort à ses pieds. Tout en travaillant, elle fixe sur sa compagne un regard ami, curieux et bienveillant. Celle-ci, pensive et rêveuse, les deux mains jointes et ramenées sur ses genoux, dans une pose d’un mol abandon, l’œil vague et perdu dans l’espace, semble faire à la première, une confidence amoureuse. Cœur trop plein a toujours besoin de s’épancher. Ces deux jeunes femmes sont également sympathiques, fort agréablement peintes, et la petite scène, si joliment rendue par M. Delobbe, est tout à la fois intime et charmante[7]. »
Pour Armand Silvestre, qui consacre un chapitre au tableau dans son The Gallery of Contemporary Art, An Illustrated Review of the Recent Art Productions of All Nations : « Au bord de la mer, la vie a toujours quelque chose de particulier. Ceux qui habitent les côtes — pêcheurs, marins, familles de navigateurs — vivent dans une atmosphère que la terre ferme ne connaît pas. Les longues journées d’été, surtout, ont pour eux un charme singulier. Tandis que les hommes sont au large, les femmes demeurent sur le rivage, occupées à leurs travaux, surveillant les enfants, échangeant des confidences, ou simplement goûtant la douceur de l’air marin. Dans la scène représentée ici, une jeune mère, son nourrisson endormi à ses pieds, s’est assise sur le sable avec une amie du village. Toutes deux profitent du beau temps : l’une travaille, l’autre rêve, et la conversation s’écoule doucement, au rythme des vagues. Rien n’est plus paisible que ces heures passées au bord de l’eau, lorsque la mer est calme et que les voiles blanches glissent au loin. C’est un moment de repos, de simplicité, de vie quotidienne — un tableau charmant de l’existence des gens de la côte[4] ».

Pour Eugene J. Reed, qui reprend une photogravure du tableau dans son One Hundred Crowned Masterpieces of Modern Painting, Being a Collection of Photogravures, from the Most Celebrated Works of Contemporary Artists of All Nation[8] : « La vie de ceux qui habitent près de la mer et tirent leur subsistance des grandes eaux est assez rude. Certes, il y a dans la profession de pêcheur une certaine liberté, un parfum d’aventure qui la distingue de la plupart des occupations laborieuses ; mais, d’un autre côté, les dangers et les épreuves auxquels elle expose sont particulièrement grands… Quoi qu’il en soit, l’image est assez fidèle à la réalité pour nous donner l’agréable illusion d’être, nous aussi, au bord de la mer, témoins de ce joli groupe et participants au charme de ce paysage illimité et reposant[9] ».

Pour Théodore Véron dans son Dictionnaire : « Au bord de la mer , deux jeunes femmes de pêcheurs se reposent sur une dune fleurie et émaillée de boutons d’or, en attendant leurs époux, les vaillants pêcheurs. L’une d’elles tricote et suspend un instant son aiguille et son bas en cours d’exécution pour répondre à sa jeune amie en deuil et déjà veuve. Car je suppose que la charmante jeune veuve a endormi son bébé à ses pieds. Elle est là, attendant encore un père, un frère ou un ami, auprès de cette mer perfide qui lui aura enlevé son époux.— Belle idylle affinant l’élégie, au bord de cette onde calme reflétant le ciel argenté. — « Pêcheur » assis tranquillement dans son canot et tirant sa ligne à la main. Cela mord sans doute, et il va ajouter un rouget à ceux que l’on voit déjà dans le panier… La mer est verte, et c’est une belle mer, calme et lumineuse, qui étend ses ondes vertes jusqu’à l’horizon. Le tableau de M. Delobbe charme par sa simplicité, sa vérité et sa poésie discrète. Les figures sont d’un naturel parfait, et l’ensemble respire la paix, la douceur et la résignation des femmes de pêcheurs, habituées à attendre, à espérer, et trop souvent à pleurer[10]. ».

Charles Clément du Journal des débats remarque lui aussi « les grandes et gracieuses jeunes filles, par M. Delobbe, qui rêvent et devisent en tricotant au bord de la mer[11] ».
Akhbar : journal de l'Algérie voit lui aussi le tableau : « Avec M. Guillin les robustes sardinières de Concarneau ont leur tour, et avec M. Delobbe les belles filles de Lokmariaker qui rêvent au bord du Morbihan dans les landes grises semées de menhirs druidiques qui servent de balises aux pêcheurs[12] ».
Le Réveil illustré fait partie des innombrables journaux qui reproduiront le tableau. Il présente ainsi la gravure : « Le tableau dont nous publions une excellente reproduction représente une des plus charmantes scènes qui se puissent rêver. L’artiste, M. Delobbe, est un élève de M. Bouguereau. Né en 1835, il débuta au Salon de 1860 par un portrait. Depuis, il a pris part à tous les Salons et il s’est fait remarquer par un pinceau habile et spirituel et par une gamme très harmonieuse. Deux belles jeunes filles, des filles de pêcheurs, sans doute, se reposent au bord de la mer et se livrent à une innocente causerie. Un petit bébé tout rose, couché à leurs pieds, dort à poings fermés sur un châle négligemment jeté sur le sol. La mer immense sert de fond à ce gracieux tableau qui produit une impression de calme et de sérénité absolument saisissante[13] ».
Le Combat s'insurge : « M. Delobbe nous offre Au bord de la mer. Comme les apparences sont trompeuses quelquefois ! En regardant les figures de ses deux paysannes, empreintes d’une douceur angélique, vous leur donnerez le Bon Dieu sans confession, et elles ont la cruauté incompréhensible de laisser à leurs pieds un enfant, tout nu sur la terre humide. Mais c’est de l’infanticide par imprudence pour le moins. Voilà où peut mener l’insouciance de la réalité, Monsieur Delobbe ![14] ».
Le triptyque : trois toiles, un même monde, deux mêmes modèles
modifier
Ce tableau inaugure un des ensembles les plus cohérents, les plus personnels et les plus émouvants de toute l’œuvre de Delobbe : le triptyque des « Filles de l’océan», trois toiles en grandeur naturelle peintes entre 1884 et 1886, toutes trois situées sur les côtes du Finistère, toutes trois montrant les mêmes deux jeunes femmes, et toutes trois profondément liées à la vie intime de Delobbe.
Les trois œuvres sont : Au bord de la mer / Le Repos — Salon de 1884. Deux Filles de l’océan ; souvenir de Bretagne[15]— Salon de 1885. La Fin du jour à Penmark (Finistère)[16] — Salon de 1886. Elles ont en commun les mêmes deux jeunes femmes, la même côte bretonne, la même lumière du Finistère, la même atmosphère de calme et de silence, la même monumentalité (figures grandeur nature), la même veine naturaliste-poétique. C’est un cycle, une suite, une méditation sur la vie des femmes du bord de mer.

Pour Maurice Du Seigneur, dont une reproduction du tableau ouvre Le Salon de Paris Illustré « M. Delobbe transfigure suivant sa prosodie idéaliste les Filles de l’océan : ces belles rêveuses ne fleurent ni le varech ni le goudron, elles n’ont pas de hâle au visage ni de callus aux mains, elles soupirent tendrement comme des nymphes d’opéra, « confiant à la brise, le secret de leur cœur[17] ».
Même le Journal des haras remarque ce tableau : « Je voudrais être Océan pour avoir deux belles filles comme celles que dépeint M. Delobbe, ces deux sœurs qui, à demi couchées sur le sable fin, vous regardent avec des yeux grands ouverts qui vous suivent, en attendant, pour aller à la pêche, que la mer se retire, sont peintes avec un talent qui révèle un penseur et un peintre[18] ».
Dans Au bord de la mer (1884), un bébé dort à côté des deux femmes. Ce détail est capital : Delobbe est jeune père depuis le début des années 1880. Sa femme, Eugénie Nicolas, est une Bretonne de Pont-l'Abbé. Les scènes maternelles apparaissent précisément à cette période. Le bébé est peint avec une tendresse intime, très différente de ses enfants bretons anonymes. La présence du bébé suggère une scène vécue, non inventée.
Eugénie Nicolas comme modèle : un faisceau d’indices concordants
modifier
Elle est bretonne. Pont‑l’Abbé, cœur du Pays Bigouden. Delobbe peint précisément cette région dans les années 1880. Elle a une trentaine d’années en 1884. Exactement l’âge des modèles du triptyque. Les traits du modèle sont récurrents. On retrouve le même ovale du visage, la même douceur du regard, la même posture calme, la même silhouette élancée. Delobbe utilise souvent sa famille comme modèles. C’est le cas pour L’Enfant et le Miroir (fable de Florian) (1882), les portraits d’enfants à venir. Le bébé du premier tableau renforce l’hypothèse. Il est très probable que Delobbe ait peint sa propre famille dans cette scène. Eugénie est le modèle idéal, et probablement le modèle réel.
La psychologie bretonne : pudeur, retenue, intériorité
modifierDelobbe excelle dans la psychologie silencieuse : regards baissés, gestes retenus, attitudes calmes, conversations murmurées, scènes d’attente, moments de repos. Ses personnages bretons sont timides, dignes, concentrés, absorbés dans leur tâche. C’est une Bretagne intérieure, presque spirituelle. Les sujets bretons de Delobbe tournent autour de quatre grands axes. Le travail féminin : dentellières, tricoteuses, fileuses, jeunes femmes au repos après le travail. Le repos et la rêverie : Au bord de la mer, Les Premières Avances. L’enfance : bébés endormis, enfants jouant, scènes maternelles. La vie quotidienne : conversations, promenades, moments de silence.
Diffusion française : Braun & Cie et Goupil & Cie
modifier
Deux géants de la reproduction d’art s’emparent immédiatement du tableau. Photoglypties Braun & Cie ; Braun ne reproduit que les œuvres susceptibles de plaire à un public international. Goupil, le plus grand éditeur d’art du XIXe siècle, diffuse le tableau dans ses albums, ses catalogues, ses réseaux européens et américains.
Diffusion américaine : Gebbie & Co (Philadelphie)
modifierLa maison Gebbie & Co, spécialisée dans les photogravures de haute qualité, publie une version américaine du tableau.
Diffusion germanophone et russe : Josef Walla (Walla József)
modifierC’est ici que l’histoire devient exceptionnelle. Le graveur hungaro‑allemand Josef Walla, propriétaire de l’« Institut xylographique de Walla » à Munich, tire une xylographie du tableau. Cette gravure est ensuite publiée en Allemagne[19],[20], reprise en Autriche[21], diffusée en Hongrie, rééditée dans des recueils comme Kunst in Meisterholzschnitten[22], vendue par la Berliner Verlagsanstalt[23]. On retrouve aujourd’hui des exemplaires en Europe centrale[21], en Scandinavie, en Russie, en Amérique du Sud. C’est l’une des images de Delobbe les plus répandues au monde[24].
Diffusion française tardive : Emile‑Jean Sulpis (Salon de 1891)
modifierLe graveur Émile Jean Sulpis, futur Prix de Rome, réalise un burin d’après le tableau. Il l’expose au Salon de 1891 sous le titre : Dans les dunes. Ce changement de titre est typique des graveurs qui cherchent une identité propre pour leur interprétation. Le burin de Sulpis est d’une finesse exceptionnelle, circule dans les milieux artistiques, contribue à la reconnaissance du tableau comme chef‑d’œuvre de la veine bretonne[25].
Références
modifier- ↑ « Base salons : Entrée catalogue : Au bord de la mer [246735] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
- ↑ Catalogue illustré de peinture et sculpture, Salon de…, Librairie d'art L. Baschet, (lire en ligne).
- ↑ « Le calme », sur catzarts.beauxartsparis.fr (consulté le ).
- 1 2 (en) Armand Silvestre, The Gallery of Contemporary Art: An Illustrated Review of the Recent Art Productions of All Nations, Gebbie & Company, (lire en ligne).
- ↑ « Der Ruhetag », sur collections.mfa.org (consulté le ).
- ↑ Société des artistes français Salon, Explication des ouvrages de peinture, sculpture, architecture, gravure, et lithographie des artistes vivants exposés au Palais des Champs-Elysées ..., Charles de Mourgues frères; E. Bernard; Paul Dupont [et. al], (lire en ligne).
- ↑ Louis Énault, Paris-salon, Librairie E. Bernard, (lire en ligne).
- ↑ (en) J. Eugene Reed, One Hundred Crowned Masterpieces of Modern Painting: Being a Collection of Photogravures, from the Most Celebrated Works of Contemporary Artists of All Nations, Gebbie & Company, (lire en ligne)
- ↑ J. E. Reed, One hundred crowned masterpieces of modern painting: being a collection of photogravures, from the most celebrated works of contemporary artists of all nations, Gebbie & Co., (lire en ligne).
- ↑ Théodore Véron, Dictionnaire Véron...: Salon de 1884, Bazin, (lire en ligne).
- ↑ « Journal des débats politiques et littéraires », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « Akhbar : journal de l'Algérie », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « Le Réveil illustré : supplément paraissant le samedi », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « Le Combat : journal quotidien / rédacteur en chef Ch. de Massas », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ « Base salons : Entrée catalogue : Deux Filles de l’Océan ; souvenir de Bretagne [119342] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
- ↑ « La Fin du jour à Penmark (Finistère), Base Salons Musée d'Orsay ».
- ↑ Maurice (1845-1892) Auteur du texte Du Seigneur, Le Salon de Paris illustré... : 1885 / texte par Maurice Du Seigneur, (lire en ligne).
- ↑ « Journal des haras : remontes, chasses et courses », sur Gallica, (consulté le ).
- ↑ (de) Hans Wolfgang Singer, Allgemeines Künstler-Lexicon. 3. umgearb. Aufl. Vorbereitet von Hermann Alexander Müller. Hrsg. von ---, Rutten, (lire en ligne).
- ↑ « 'deutsche illustrirte zeitung. 1,1. 1884/85' - Digitalisat | MDZ », sur www.digitale-sammlungen.de (consulté le )
- 1 2 (de) Malerwerke des neunzehnten Jahrhunderts: Beitrag zur Kunstgeschichte. Aagaard - Heideck, (lire en ligne).
- ↑ « Der Ruhetag », sur collections.mfa.org (consulté le ).
- ↑ (de) « Moderne Kunst: illustrierte Zeitschrift (1.1887) », sur digi.ub.uni-heidelberg.de (consulté le ).
- ↑ (de) Regensburger Conversations-Blatt: 1885, Reitmayr, (lire en ligne).
- ↑ (de) Die Weltkunst, "Kunst und Technik" Verlags-GmbH., (lire en ligne).
Liens externes
modifier- Ressource relative aux beaux-arts :