Banquiers lombards

Prêteurs sur gages italiens du Moyen Âge

Le terme banquiers lombards ou plus simplement Lombards fait référence aux prêteurs sur gages du Moyen Âge, un type de banque qui apparaît en Toscane, dans les républiques de Sienne et de Florence, région prospère du centre de l'Italie, alors dénommée à l'étranger, avec une bonne partie de l'actuelle Italie du Nord, Lombardie. Le terme est parfois utilisé dans un sens péjoratif et certains ont été accusés de pratiquer l'usure, à une époque où l'Église décourageait — voire condamnait — le commerce de l'argent.

Le Changeur ou La Parabole de l'homme riche par Rembrandt, 1627 (Gemäldegalerie (Berlin)).

Les principales familles de banquiers dits « Lombards » sont les Bonsignori[1], Tolomei [2](dès le XIe siècle), Peruzzi, Acciaiuoli [3](dès le XIIe siècle), Bardi (dès le XIIIe siècle) et Médicis [4](dès la fin du XIVe siècle).

Moyen Âge

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Du marchand au prêteur

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Au Moyen Âge, le terme de « Lombardie » était employé pour désigner l’entièreté des habitants de l’Italie septentrionale[5]. Ces marchands italiens, qualifiés de Lombarz et d'« ultramontains » — c'est-à-dire originaires d'au-delà des Alpes — venaient principalement de la région du Piémont et de la Lombardie actuelle, mais également de Gênes. On garda cependant le terme de « Lombards » pour faire référence à ces derniers. Conséquemment à l’expansion économique de l’Occident au XIIe siècle, les hommes d’affaires lombards (dont certains pourraient être des juifs italiens ou des crypto-juifs[6]) étaient les plus aptes à pourvoir aux besoins de crédit de consommation. Plusieurs éléments leur ont permis de se démarquer dans le métier de prêteur, de par leur emplacement géographique d’une part, où ils avaient accès à l’Europe septentrionale, mais également de par leur considérable expérience commerciale. Avant de devenir prêteurs sur gage, ces Italiens étaient avant tout des marchands qui fonctionnaient sur le principe de l’échange. Au cours des XIIe et XIIIe siècles, bon nombre de ces lombards fréquentaient les célèbres foires annuelles de la région de Champagne, où ils rencontraient les marchands des pays septentrionaux, Flamands, Français et Allemands. Le fonctionnement de ces marchés était basé sur l’échange de produits en provenance de la Méditerranée : les épices — dont Venise va tenter de contrôler la circulation —, mais également des produits dits tinctoriaux, soit relatifs à la teinture étaient échangés contre les draps de laine ou encore les peaux apportés par les Italiens. Pour solder les comptes de ce commerce, il était nécessaire de trouver de nouveaux instruments de paiement, la monnaie, c'est-à-dire, les espèces, étant rare[7]. Ces foires avaient un énorme succès, jusqu’à ce que la Champagne s’unisse au royaume de France au XIe siècle. Le roi de France était peu favorable à l’autonomie des marchands, ce qui amena les marchands italiens, petit à petit, à laisser pour compte le commerce itinérant pour favoriser une autre sorte d’activité, celle du crédit et du prêt, sur les lieux même du pouvoir financier. Ils sont donc attirés par Paris, par le milieu de la Cour, peuplé de grands consommateurs de produits de luxe et gros emprunteurs d’argent. En , le roi de France Louis VIII autorise ces artisans à s’établir, par exemple à Paris et aux alentours, pendant une période de cinq ans pour qu’ils puissent exercer leur commerce. Il s’agit sûrement de la première autorisation donnée par un pouvoir public à tous les artisans d’exercer, qui sera suivie, une décennie plus tard, d’autres autorisations des divers princes locaux de France, de Lorraine et de Rhénanie.

À cette époque, les familles Bonsignori (fondatrice de la Gran Tavola) et Tolomei deviennent très importantes[8].

Expansion des Lombards

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Rue des Lombards à Compiègne, située dans le centre de la vieille ville.

À partir de 1250, les Lombards ont presque tous modifié leur activité marchande d’échange en activité de prêt. Ils s'établissent dans diverses régions comme la Champagne, la Lorraine, la Rhénanie ou encore la Flandre et la place de Londres. Il ne s’agit plus de commerce d’articles de consommation, mais de commerce d’argent, qu’ils prêtent à des seigneurs, des citoyens ou encore des paysans qui sont à la recherche de grandes sommes pour leur besoin. Puisque comme dit auparavant la monnaie était une denrée rare, les prêteurs exigeaient en retour de leurs prêts, des intérêts plus ou moins élevés. À titre d'exemple, en 1244, Archambaud de Bourbon donne la permission à seulement trois marchands d’établir une banque de prêt à Montluçon. Plusieurs autres banques de prêt vont être autorisées et ouvertes à partir de cette date, ce qui va marquer le début des banques de prêt en France : en 1247, à Douai, en 1254 à Rouen, ou encore à Lyon en 1272. Cependant, les premières banques de prêt, en France, mais aussi en Angleterre, ont suscité des réactions violentes, qui mettaient parfois la durée de l'établissement à court terme. Les autorités religieuses et civiles ne supportaient pas l'idée que des étrangers s’enrichissent avec les intérêts de leur capital.

C’est pourquoi, dès 1251, le roi d’Angleterre Édouard Ier imposa des mesures restrictives quant à leur activité, tout en leur interdisant formellement de la pratiquer dans son royaume. De son côté, Saint Louis, en 1269, après avoir pris connaissance du profit que faisaient ces Lombards, en ordonna l’expulsion du Royaume, en permettant le séjour sous conditions, uniquement à ceux qui allaient exercer des opérations et des commerces légitimes.

Dès le second quart du XIIIe siècle, plusieurs Lombards vont même jusqu’à s’installer dans les Pays-Bas, où ils vont s’enraciner. L'installation des prêteurs lombards à travers les Pays-Bas se fit rapidement : en 1309, leurs tables de prêt sont attestées dans quatre-vingt villages de l’Empire, entre Meuse et Escaut[9].

Dès cette époque, l'emprunt devient en quelque sorte une nécessité, où il est indispensable d’emprunter de l'argent et de vivre au-dessus de ses moyens. L’expansion des Lombards dans les divers pays européens est également due aux diverses révoltes et guerres, comme celle en 1254 et 1256 entre la commune d’Asti et la Savoie. De plus, en France par exemple, l’autorité sévère de Louis IX contre l’usure, amène plusieurs Lombards à migrer dans le Nord du pays et même à le quitter. Malgré ces quelques difficultés, le nombre de banques de prêt a augmenté considérablement à la fin du XIIIe siècle.

En France, le phénomène progressif de disparition des Lombards est d'abord du à des mesures politiques, puis aux divers facteurs problématiques économiques du pays : il y a certes une pénurie de la monnaie, mais Philippe le Bel met en œuvre une vaste séries de réforme, qui passe par l'expulsion des prêteurs lombards et juifs entre 1285 et 1311 ; par ailleurs, les foires de Champagne ne représentent plus le centre financier international. Cependant, malgré ces mesures répressives mises en place en France, les Lombards parviennent à s’installer dans les territoires limitrophes, tout en continuant leur activité de banquiers, certains mêmes, comme les frères Franzesi et Bétin Cassinel, auprès du roi[10]. De ce fait, l’implantation des banques de prêt se renforce, ce qui résultera au milieu du XIVe siècle, par la présence de banques de prêt dans chaque ville.

L’Église face aux prêteurs

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Quentin Metsys : Le Prêteur et sa femme (1514), musée du Louvre.

Selon la doxa catholique de l'époque, l’usure, définie comme « tout payement reçu ou demandé sur un prêt en addition à la valeur prêtée elle-même », constitue à la fois un péché pour lequel la pénitence est obligatoire, et un crime canonique qui encourt des sanctions graves. L’Église est donc contre l’usure qu’elle qualifie de péché, comme étant l’une des formes de la cupidité : c’est un vol et un péché au regard de la justice. Au XIIIe siècle, l’usurier est considéré par l’Église comme oisif[11], qui ne travaille pas, mais qui utilise l'argent et la malice pour arriver à ses fins.

Les banquiers et les créanciers, souvent juifs ou lombards, sont donc confondus avec les usuriers[9]. Cependant, rapidement, plusieurs chrétiens se sont mis à exercer les mêmes pratiques. L’Église a joué un rôle très important dans l’histoire des banquiers lombards, puisqu’elle était, en principe, en complète opposition face à la pratique de l'usure qu'elle assimilait au vol. Au Moyen Âge, le fait de prêter de l'argent contre le paiement d'intérêts rendait l'activité de banquier pécheresse aux yeux de l’Église. Cependant, bien que Léon le Grand ait interdit les intérêts sur les prêts par le droit canonique, il n'était alors pas interdit de prendre un collatéral sur ces prêts d'argent. Les prêteurs sur gage opéraient sur la base d'un contrat qui fixait à l'avance le montant de l'amende en cas de non-respect des termes du prêt « sans intérêts ». Différentes manières de contourner l'interdiction sont mises au point, de telle sorte que les petits prêteurs sur gage pouvaient s'associer et réduire ainsi leur risque en « prêtant à plusieurs » aux personnages puissants. Les trois religions monothéistes présentes en Occident à cette époque (judaïsme, christianisme, et l'islam) interdisent généralement l'usure, mais l'autorisent envers les pratiquants d'une autre religion, considérée, elle, comme minoritaire et faisant ainsi figure d'exception. Ainsi, les chrétiens pouvaient prêter aux Juifs et vice versa. Les seuls prérequis pour un jeune homme désireux de travailler chez un prêteur sur gage au Moyen Âge était de savoir lire, écrire et compter ; les méthodes utilisées pour la comptabilité étaient soigneusement conservées au sein des familles avant de se répandre le long des principales routes commerciales. Les Lombards jouent alors le rôle d'intermédiaires auprès des monarques catholiques, et même du pape, alors que les Juifs, d’un autre côté, tiennent une partie des boutiques de prêts sur gage. C'est ce qui explique, à l'époque, la proportion importante de Juifs dans l'orfèvrerie et le commerce des diamants à son début.

Les Lombards à l'aube de la Renaissance

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Après une succession de faillites vers 1306-1310, la peste noire de 1348-1349, la Guerre de Cent Ans, et enfin la communalisation de la banque à la fin du XIe siècle portèrent un coup important à leur activité[12].

En France, suspectés de connivence avec le gouvernement anglais, les représentants des Bardi, Peruzzi et Acciaiuoli sont emprisonnés en 1338. Sous le règne de Philippe VI de Valois, les financiers italiens, dont la monarchie avait pourtant besoin, sont vus avec défiance par le souverain et ses officiers. Dans le reste de l'Europe occidentale, les mesures d'interdiction prises par les princes contre les financiers et les casane lombards finissent par venir à bout de leurs activités. Seule Bruges continuent à bien les accueillir[13].

La position quasi-monopolistique des Lombards en finance s'érode donc au cours du XVe siècle, d'autant que de grandes familles financières nées de la Réforme protestante émergent au Nord de l'Europe : le commerce de l'argent n'est alors plus frappé d'interdit d'usure comme c’était le cas dans toutes les régions fidèles au catholicisme romain. Vers 1461, le premier mont-de-piété apparaît fondé par le moine italien Barnabé de Terni, une façon de lutter contre le niveau des taux d'intérêt affectés aux prêts sur gage (pouvant atteindre 40 %). Ces organismes vont se multiplier. Une autre invention, est la lettre de change qui se développe au début du XVe siècle à Anvers et là aussi, va se répandre. En 1499, la Banque des Médicis fait faillite.

Au XVIIe siècle, les premières banques nationales apparaissent : à Amsterdam, en Suède et à Londres : conjointement, les premiers marchés boursiers modernes émergent, permettant aux compagnies et aux États de trouver de l'argent à crédit.

Époque contemporaine

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La pratique du crédit lombard est encore utilisée couramment par les banques centrales, lorsque ces dernières consentent des prêts aux établissements bancaires en échange de valeurs mobilières laissées en dépôt, telles que des obligations souveraines. Les repo (en français : pensions livrées) sont également une forme de crédit lombard : une banque vend des valeurs mobilières à une autre banque (moyennant une décote), avec l'engagement de racheter ces valeurs (généralement à leur valeur nominale) au bout d'une période de temps fixée à l'avance.

Le souvenir des Lombards est très présent dans certains toponymes : à Paris, Londres, et dans beaucoup de villes de province.

Notes et références

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  1. (it) « Bonsignori - Enciclopedia », sur Treccani (consulté le )
  2. Georges Bigwood, « Les Tolomei en France au XIVe siècle », Revue belge de Philologie et d'Histoire, vol. 8, no 4, , p. 1109–1130 (DOI 10.3406/rbph.1929.6652, lire en ligne, consulté le )
  3. « ACCIAIUOLI - Enciclopedia Bresciana », sur www.enciclopediabresciana.it (consulté le )
  4. Maurice Carmona, « Aspects du capitalisme toscan aux XVIe et XVIIe siècles. Les sociétés en commandite à Florence et à Lucques », Revue d’Histoire Moderne & Contemporaine, vol. 11, no 2, , p. 81–108 (DOI 10.3406/rhmc.1964.2863, lire en ligne, consulté le )
  5. (it) Renato Bordone, L'uomo del banco dei pegni: "Lombardi" e mercato del denaro nell'Europa medievale, .
  6. Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l'argent, Fayard, 2002 (, & ).
  7. Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Âge, .
  8. Georges Bigwood, « Les Tolomei en France au XIVe siècle », Revue belge de Philologie et d'Histoire, vol. 8, no 4, , p. 1109–1130 (DOI 10.3406/rbph.1929.6652, lire en ligne, consulté le ).
  9. 1 2 Myriam Greilsammer, L'Usurier chrétien, un juif métaphorique ? Histoire de l'exclusion des prêteurs lombards (XIIIe – XVIIe siècle), .
  10. Marc Bompaire, « Richard Huguet, de Florence, maître des monnaies de Philippe le Bel », in: Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France, 2007 p. 90-106 — sur Persée.
  11. Myriam Greilsammer, L'Usurier chrétien, un Juif métaphorique ? Histoire de l'exclusion des prêteurs lombards (XIIIe-XVIIe, (lire en ligne).
  12. « Lombards (banquiers) », définition du DHS.
  13. Pierre Racine, [PDF] « Les Lombards et le commerce de l'argent au Moyen Âge », Clio, novembre 2002.

Sources et bibliographie

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  • (en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Lombard banking » (voir la liste des auteurs).
  • Pierre Racine, Les Lombards et le commerce de l'argent au Moyen Âge, [[ lire en ligne]].
  • Pierre Racine, « Paris, rue des Lombards, 1280-1340 », dans Comunità forestiere e "nationes" ne].
  • C. Piton, Les Lombards en France et à Paris, leurs marques, leurs poids monnaies, leurs sceaux de plomb, Paris, 1892, 2 vol., XVIII-259 p. et 132 p.
  • J. Schneider, « Les lombards en Lorraine », dans Annuaire de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Lorraine, 1979, t. LXXIX, p. 65-98.
  • Cesare Cantù, Histoire des Italiens, volume 7, Firmin Didot frères, fils & Cie, 1860, p. 97 [[ lire en ligne]].
  • Jacques Le Goff, Marchands et banquiers du Moyen Âge, coll. Que sais-je ?, PUF, 2006.
  • Ange Blaize (de Maisonneuve), « Juifs - Caorcins - Lombards » dans Des monts-de-piété et des banques de prêt sur gage en France et dans les divers États de l'Europe, vol. 1, chap. 1, Pagnerre, 1856.
  • David Kusman, « Jean de Mirabello dit van Haelen (ca. 1280-1333). Haute finance et Lombards en Brabant dans le premier tiers du XIVe siècle », Revue belge de philologie et d'histoire, 1999 [[ lire en ligne]].
  • Renato Bordone, L'uomo del banco dei pegni: Lombardi e mercato del denaro nell'Europa medievale, 1994.
  • Myriam Greilsammer, L'usurier chrétien, un juif métaphorique ? : histoire et l'exclusion des prêteurs lombards (XIIIe-XVIIe siècles), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
  • Jacques Labrot, « Affairistes et usurier au Moyen Âge. Tome 1. Les Lombards, l'hérésie et l’Église », Revue numismatique, 2011 [[ lire en ligne]].
  • Myriam Greilsammer, La roue de la fortune: Le destin d'une famille d'usurier lombards dans les Pays-Bas à l'aube des Temps modernes, Oxford University Press, 2012 [[ lire en ligne]].

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