Bataille de Trafalgar
La bataille de Trafalgar est une bataille navale majeure opposant, le 29 vendémiaire an XIV (), la flotte franco-espagnole sous les ordres du vice-amiral Villeneuve à la flotte britannique commandée par le vice admiral Nelson, au large du cap Trafalgar (Espagne), dans l'océan Atlantique.
| Date | 29 vendémiaire an XIV () |
|---|---|
| Lieu | Au large du cap Trafalgar |
| Issue | Victoire britannique décisive |
| 33 vaisseaux de ligne 5 frégates 2 bricks ~26 000 hommes |
27 vaisseaux de ligne 4 frégates 1 goélette 1 cotre 18 500 hommes[note 2] |
| 4395 morts 2541 blessés 21 navires de ligne capturés 1 navire de ligne détruit.[1] |
449 morts 1208 blessés [2] |
Batailles
Batailles navales
Campagne d'Allemagne (1805) : opérations en Bavière - Autriche - Moravie
Campagne d'Italie (1805) : Opérations en Italie du Nord
| Coordonnées | 36° 15′ 00″ nord, 6° 12′ 00″ ouest | |
|---|---|---|
Si Nelson y trouve la mort, la victoire des Britanniques est totale, malgré leur infériorité numérique. Les deux tiers des navires franco-espagnols sont détruits, et Napoléon, faute d'une flotte suffisamment importante, remet à plus tard ses projets d'invasion de la Grande-Bretagne ; ils étaient d'ailleurs déjà abandonnés pour cette guerre. Le relèvement partiel de la flotte française après 1805 sera trop tardif pour compromettre l'hégémonie de la Royal Navy. Cette bataille marque aussi une étape importante dans le déclin de l'Empire espagnol en coupant les liaisons entre les colonies espagnoles des Amériques et leur métropole.
Cette victoire décisive de la Troisième Coalition, dans le cadre des guerres napoléoniennes, conforte également la suprématie britannique sur les mers, qui devient incontestée plus d'un siècle durant. Le est célébré dans tout l'Empire britannique sous le nom de Trafalgar Day pendant le XIXe siècle et au début du XXe siècle, avant que cette fête ne tombe dans l'oubli.
Contexte
modifierAvec le début de la troisième guerre de coalition le , Napoléon avait l'intention de mettre fin à la menace constante que représentait le Royaume-Uni pour ses intérêts sur le continent européen en envahissant l'Angleterre. Cependant, pour mettre son plan à exécution, il devait prendre le contrôle de la Manche.[3].Pour ce faire, les flottes franco-espagnoles de Brest et de Toulon devaient briser le blocus britannique, puis traverser l'Atlantique pour menacer les Antilles. Cela devait détourner une partie des flottes de blocus britanniques des eaux européennes. Les flottes de Toulon et de Brest (commandées respectivement par Pierre-Charles Villeneuve et Honoré Joseph Antoine Ganteaume) devaient ensuite se rejoindre à la Martinique, retourner en Europe et y vaincre la flotte britannique de la Manche[4]. La marine française était bloquée par les Britanniques dans ses ports de Ferrol, Brest, Rochefort, Cadix et Toulon. Alors que la flotte du canal de la Manche, commandée par l'amiral William Cornwallis, patrouillait entre Ouessant et la côte irlandaise, la flotte française était bloquée par la flotte britannique de la Méditerranée, commandée par le vice-amiral Nelson[5].
Sept mois en mer
modifierLe , la flotte française réussit à quitter Toulon sans être remarquée car les vents contraires empêchaient les navires britanniques d'effectuer un blocus efficace. Les navires français réussirent ensuite à rejoindre la flotte espagnole au large des côtes d'Espagne et à traverser l'Atlantique[6]. Nelson supposa d'abord que les Français se trouvaient encore en Méditerranée. Mais lorsqu'il apprit leur véritable destination le , il se lança à leur poursuite[7]. Villeneuve atteignit Fort-de-France en Martinique le , où il attendit l'arrivée de Ganteaume avec la deuxième partie de la flotte, ignorant que celle-ci était toujours bloquée à Brest. Villeneuve ne profita toutefois pas de sa supériorité jusqu'à l'arrivée de Nelson, mais resta pratiquement inactif. Lorsque Villeneuve apprit l'arrivée de Nelson à la Barbade le , il quitta précipitamment les eaux caribéennes en direction de l'Europe[8].
Le , à la suite de la capture d'un navire de commerce britannique, Villeneuve apprit que la flotte de Nelson, initialement ralentie par des vents contraires avant Gibraltar, était enfin arrivée dans les Caraïbes. Le , il décida de retourner en Europe.
Entre-temps, le , Napoléon avait appris le départ d'un corps expéditionnaire anglo-russe (en), commandé par James Henry Craig, destiné à débarquer dans le royaume de Naples. L'empereur envoya l'ordre à la flotte franco-espagnole mouillée à Carthagène de faire le blocus de Gibraltar. L'escadre de Craig atteignit Gibraltar le et y prit quelques semaines de repos. Les instructions de Lord Camden, ministre de la Marine, lui laissaient le choix entre attaquer la position espagnole de Minorque ou voguer immédiatement vers Naples, où il serait rejoint par les troupes russes de Maurice Lacy de Grodno, basées à Corfou, selon ce qu'il pourrait combiner avec Nelson, commandant de la flotte de Méditerranée. L'escadre espagnole de Carthagène, commandée par José Justo Salcedo, tenta d'attaquer la flotte de Craig devant Gibraltar mais dut se retirer à cause du mauvais temps[9]. En juillet, la présence d'une escadre de surveillance britannique devant Carthagène empêchera Salcedo d'aller rejoindre la flotte de Cadix.
Après avoir manqué la flotte de Villeneuve de quelques jours seulement, Nelson repartit pour l'Angleterre le . Afin d'avertir l'Amirauté de l'arrivée de la flotte, il envoya le sloop HMS Curieux en avant-garde. Le premier lord de la mer Charles Middleton ordonna alors au vice-amiral Robert Calder de faire voile à la rencontre de l'ennemi avec ses navires[10].
Calder engagea le combat contre la flotte de Villeneuve, supérieure en nombre, le au large du cap Finisterre. Les Britanniques capturèrent deux navires espagnols avant que la bataille ne soit interrompue en raison de la mauvaise visibilité [11]. Villeneuve retourna ensuite à La Corogne où Napoléon lui ordonna de rejoindre l'escadre de Rochefort dans le golfe de Gascogne, puis de se rendre à Brest avec la flotte de la Manche avant que la flotte de Nelson ne revienne des Caraïbes[12]. Cependant, Villeneuve, ignorant les ordres de Napoléon, ne poursuivit pas sa route vers Brest, mais se réfugia à Cadix le [13][note 3]. L'avantage stratégique des Français était ainsi perdu[14]. Nelson arriva en Angleterre le , resta 25 jours à terre, puis embarqua à bord du Victory[15]. Il prit la mer le et rejoignit la flotte de blocus au large de Cadix le [16].
Napoléon ordonne le combat coûte que coûte
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Napoléon est exaspéré par les piètres résultats de la campagne de Villeneuve et veut reprendre l'ascendant moral coûte que coûte. Le , alors qu'il est encore à Boulogne et sur le point de partir pour l'Allemagne, il dicte à Decrès un ordre catégorique : Villeneuve doit prendre la mer avec les 36 vaisseaux dont il dispose, « dominer sur les côtes d'Andalousie et sur le détroit », rallier les huit vaisseaux espagnols immobilisés à Carthagène, et surtout chercher le combat sans se laisser effrayer par les forces ennemies[17] :
« Sa Majesté veut éteindre cet esprit de circonspection qu'elle reproche à sa marine, ce système de défensive qui tue l'audace et qui double celle de l'ennemi. Cette audace, elle la veut dans tous ses amiraux, ses capitaines, officiers et marins, et, quelle que soit l'issue, elle promet sa considération et ses grâces à ceux qui sauront la porter à l'excès, ne pas hésiter à attaquer des forces supérieures ou égales mêmes, et avoir avec elles des combats d'extermination, voilà ce que veut Sa Majesté, elle compte pour rien la perte de ses vaisseaux, si elle les perd avec gloire ; elle ne veut plus que ses escadres soient bloquées par un ennemi inférieur, et s'il se présente de cette manière devant Cadix, elle vous recommande et vous ordonne de ne pas hésiter à l'attaquer[18]. »
Napoléon a perdu toute confiance en Villeneuve et permet au Moniteur, journal officiel de l'Empire, de le critiquer ouvertement pour son échec du cap Finisterre[19]. Il songe à lui donner un remplaçant. La plupart des amiraux sont au loin ou incapables de servir en mer. Le 14 septembre, il dicte à Decrès de nouvelles instructions : Villeneuve doit sortir de Cadix avec la flotte franco-espagnole, prendre avec lui l'escadre de Carthagène, débarquer des troupes à Naples et « y rester le temps nécessaire pour faire du mal à l'ennemi avant de rentrer à Toulon pour se ravitailler et se réparer ». Napoléon est certain que Villeneuve n'osera pas remplir cet ordre et qu'il n'y aura qu'à le remplacer par son successeur désigné, le vice-amiral Rosily[20].
À cette date, le royaume de Naples et Sicile est théoriquement neutre car le roi Ferdinand a signé avec la France, le , un traité de neutralité où il s'engage à ne faire appel à aucune force étrangère ni prendre à son service aucun général anglais, autrichien, russe ou émigré français. Cependant, son épouse, la reine Marie-Caroline, négocie en sous-main pour provoquer une intervention des troupes britanniques, basées à Malte, et des troupes russes, basées à Corfou ; mais ce projet ne se concrétisera qu'après Trafalgar[21].

L'ordre de partir pour une expédition à Naples arrive à Cadix le 28 septembre. Villeneuve se dit prêt à l'exécuter et organise l'embarquement des troupes. À l'annonce d'un combat inévitable, il semble retrouver le moral et adresse un ordre du jour à ses hommes : « L'armée[22] doit voir avec satisfaction l'occasion qui lui est offerte de déployer ce caractère et cette audace qui doit assurer ses succès, venger les injures faites à son pavillon et abattre la tyrannique domination de l'Angleterre sur les mers ». Cependant, il doit constater un déficit d'hommes : il manque 2 207 marins aux équipages et si les soldats embarqués peuvent les suppléer au combat, ils ne sont pas formés aux manœuvres de mer. Les officiers consultés redoutent les conséquences possibles d'un départ dans ces conditions. Le 7 octobre, le vent de nord-est est favorable à une sortie et Villeneuve, à la demande de Gravina, convoque une réunion des commandants[20]. Une telle mesure de « démocratie militaire » n'était pas habituelle sous un maître aussi absolu que Napoléon et on peut se demander si Villeneuve ne cherchait pas à se couvrir en faisant attribuer le refus de sortir aux seuls Espagnols : c'était en tout cas l'opinion du contre-amiral Antonio de Escaño pour qui Gravina, en acceptant la sortie, a su déjouer le piège tendu par l'amiral français[23],[24]. Selon certains témoignages, les commandants espagnols Galiano et Churruca se seraient seuls opposés à la sortie et auraient échangé des propos assez durs avec le contre-amiral français Magon ; cette altercation n'est pas confirmée par les autres sources et il semble d'ailleurs que Churruca, trop récent en grade, n'assistait pas à ce conseil. Le procès-verbal de la réunion montre Gravina et tous les officiers présents unanimes pour la sortie mais avec une sérieuse réserve : il est « nécessaire d'attendre l'occasion favorable », soit que la flotte britannique soit temporairement écartée de Cadix par le mauvais temps, soit qu'une circonstance l'oblige à diviser ses forces. Or, l'arrivée de l'escadre de Craig va créer cette occasion : Nelson détache quatre vaisseaux pour escorter le convoi, un autre est en réparation à Gibraltar et un autre en patrouille dans le détroit. La flotte de Villeneuve se trouve donc en supériorité numérique et, le 18 octobre, une nuit sans lune va permettre de lancer sa sortie sans être repéré immédiatement par les patrouilleurs britanniques[25]. Le 18 octobre, Villeneuve apprend l'arrivée imminente de Rosilly et, sans l'attendre, prend la mer le 19 octobre 1805[26].
La bataille
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Le 19 octobre vers 9h30, la frégate HMS Sirius put observer le départ des premiers éléments de la flotte ennemie et en avisa aussitôt Nelson qui donna le signal de la poursuite générale en direction du sud-est. Cependant, en raison de l'inexpérience des équipages franco-espagnols, des passages difficiles de sortie de la baie et des vents contraires, la flotte alliée dut manœuvrer péniblement jusqu'à la nuit et ne fut entièrement déployée en mer que le matin du 20 octobre. Vers midi, Villeneuve donna l'ordre de former trois colonnes. En raison de changements de vent répétés, il fallut attendre 16 heures pour que toute la flotte prenne sa formation et mette le cap au sud-est en direction du cap Trafalgar[27],[28].
Le plan de Nelson prévoyait de percer la ligne ennemie avec deux rangées de navires de combat placés perpendiculairement sur le côté [29].[note 4] Les navires ennemis à l'arrière-garde et au centre devaient être vaincus au corps à corps avant que les navires de l'avant-garde ne puissent faire demi-tour et venir à leur secours. Cela devait également leur couper la retraite[30]. Nelson comptait avant tout sur la meilleure formation et la plus grande expérience de ses marins et officiers[31].
Le 20 octobre vers 18 heures, l'Achille aperçut 18 navires ennemis en direction sud-sud-ouest. Lorsque Villeneuve en fut informé à 20h30, les deux flottes n'étaient plus qu'à 15 milles marins l'une de l'autre[32]. Comme un affrontement était donc imminent, il signala à ses navires de virer de bord et de former une ligne de bataille avec la proue bâbord. Avec cette manœuvre, il voulait se laisser la possibilité de se retirer vers Cadix en cas de besoin. En raison des mauvaises conditions de vent, il fallut environ deux heures pour mener à bien cette manœuvre. Cela eut pour effet de former une formation irrégulière avec de nombreuses lacunes[33]. Le 21 octobre à 5 h 40, les Britanniques se trouvaient à environ 18 milles marins (34 km) au nord-ouest du cap Trafalgar, tandis que la flotte franco-espagnole se trouvait entre les Britanniques et le cap. La dernière note du journal de Nelson ce jour-là, avant le début de la bataille, était la suivante :
« Monday Oct 21st 1805
At daylight saw the Enemy’s Combined Fleet from East to ESE; bore away; made the Signal for Order of Sailing and to Prepare for Battle; the Enemy with their heads to the Southward: at seven the Enemy wearing in succession. May the Great God, whom I worship, grant to my Country, and for the benefit of Europe in general, a great and glorious Victory; and may no misconduct in any one tarnish it; and may humanity after Victory be the predominant feature in the British fleet. For myself, individually; I commit my Life to Him who made me, and may his blessing light upon my endeavours for serving my Country faithfully. To Him I resign myself and the just cause which is entrusted to me to defend. Amen, Amen, Amen. »
— Horatio Nelson
« Lundi 21 octobre 1805 À l'aube, aperçu la flotte combinée ennemie venant de l'est vers le sud-est ; mis le cap ; donné le signal de mettre les voiles et de se préparer au combat ; l'ennemi se dirigeait vers le sud : à sept heures, l'ennemi a viré de bord successivement. Que le Dieu tout-puissant, que j'adore, accorde à mon pays, et pour le bien de l'Europe en général, une grande et glorieuse victoire ; et qu'aucune faute ne vienne la ternir ; et que l'humanité, après la victoire, soit la caractéristique prédominante de la flotte britannique. Pour ma part, individuellement, je confie ma vie à Celui qui m'a créé, et que sa bénédiction illumine mes efforts pour servir fidèlement mon pays. Je m'en remets à Lui et à la juste cause qu'il m'a confiée de défendre. Amen, Amen, Amen. »
De 6 heures à 14 heures
modifierVers 6 heures du matin, Nelson donna à sa flotte le signal de se préparer au combat. Peu après, il ordonna de former deux colonnes et de mettre le cap au nord-est en direction de la flotte ennemie[34]. Alors que les deux flottes se dirigeaient l'une vers l'autre à angle droit, Nelson fit annoncer à ses propres navires vers 11h40 par un signal de drapeau : « L'Angleterre attend de chaque homme qu'il fasse son devoir »[35]. Le vice-amiral Cuthbert Collingwood commandait la division sous le vent, tandis que Nelson commandait la division au vent depuis le Victory. Bien que Villeneuve s'attendait à sa manœuvre :
« L'Ennemi ne se bornera pas à se former sur une ligne de bataille parallèle à la nôtre et à venir nous livrer au combat d'artillerie, dont le succès appartient souvent au plus habile, mais toujours au plus heureux ; il cherchera à entourer notre arrière-garde, à nous traverser, et à porter sur ceux de nos Vaisseaux qu'il aurait désunis, des pelotons des siens pour les envelopper et les réduire. »
— Villeneuve[36]
il n'avait pas l'intention d'attaquer selon le même principe, ni ne proposait de méthode efficace pour contrer ou contrecarrer les manœuvres attendues de Nelson[37].
Vers 11h30, les navires de la flotte alliée ouvrirent le feu par des tirs à longue distance sur le Royal Sovereign. À midi, le HMS Royal Sovereign fut le premier à percer la ligne ennemie entre le Santa Ana et le Fougueux. Il tira alors avec ses canons bâbord sur la poupe du Santa Ana, tuant ou blessant une grande partie de l’équipage. Simultanément, il fit feu avec ses canons tribord sur le Fougueux. Ensuite, le Royal Sovereign vira et se mit bord à bord avec le Santa Ana. Dans le même temps, l’Indomptable, le San Justo et le San Leandro ouvrirent le feu sur le Royal Sovereign. Après que le Royal Sovereign eut été exposé pendant quinze minutes seul et sans soutien au feu de cinq navires, le Belleisle fut le suivant à percer la ligne ennemie, tirant alors simultanément sur le Santa Ana et le Fougueux. Un combat d’une extrême intensité s’ensuivit, et après avoir dépassé le Santa Ana, le Belleisle vira en direction de l’Indomptable. Cette dernière parvint cependant à manœuvrer à temps pour éviter une bordée dans sa poupe. L’Indomptable se retira ensuite en direction du sud-est. Pendant ce temps, le Royal Sovereign continua de canonner le Santa Ana, jusqu’à ce que l’équipage se rende vers 14h15. Quelques minutes après le Belleisle, le Mars atteignit les lignes ennemies. Mais, en raison du violent tir du Pluton et du Monarca, il ne put percer et vira en direction du nord-est sous le feu du Pluton. Vers 13h, le Tonnant arriva, dépassa le Monarca par bâbord et tira une bordée dans la poupe du Pluton ainsi que dans la proue de l’Algéciras venant de sous le vent [38].
À 12h30, la division au vent, menée par le Victory, atteignit la ligne de la flotte franco-espagnole et la perça entre le Bucentaure et le Redoutable[39]. À ce moment, le Victory se retrouva sous le feu du Santísima Trinidad, du Neptune français et du San Justo [40],[41]. Le Victory s’approcha alors à très courte distance de la poupe du Bucentaure et tira plusieurs bordées sur le navire, causant les plus graves dommages au Bucentaure, qui fut rendu hors de combat après seulement quelques minutes. Le Neptune français s’approcha alors du Bucentaure et tira sur le Victory, causant des dégâts au mât de misaine et au beaupré. Le Victory vira alors sur bâbord et tira sur le Redoutable, qui s’approchait par tribord. Les deux navires, convergeant l’un vers l’autre, entrèrent en collision et se retrouvèrent bord à bord[42]. Quelques minutes plus tard, le Temeraire perça les lignes ennemies et s’inséra entre le Redoutable et le Neptune français.
Dans le mêlée qui s’ensuivit, Nelson fut grièvement blessé par un tir de mousquet[note 5] et transporté sous le pont, où il mourut vers 16h30[43],[44]. Avec le Victory, le Temeraire prit le Redoutable en feu croisé, et l’équipage se rendit vers 13h30 [41]. Petit à petit, de plus en plus de navires britanniques percèrent la ligne ennemie. Tandis que le Neptune britannique se mettait à tribord du Santísima Trinidad et tirait plusieurs bordées sur le navire espagnol, l’Africa s’approchait du nord et le Conqueror du sud. Après que le Santísima Trinidad eut résisté pendant environ une heure au feu de trois navires, le contre-amiral Cisneros fit hisser l’Union Jack vers 14h35 pour signifier sa reddition[45].
De 14 h à 17 h 15
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L'avant-garde française, sous le commandement du contre-amiral Dumanoir, avait perdu le contact avec le gros de la flotte : ne rencontrant aucun ennemi, Dumanoir fit demander des instructions à Villeneuve qui n'arrivèrent qu'à 13h30, alors que la chute du vent l'obligeait à faire remorquer ses navires par des canots. Il ne put rejoindre à temps la bataille où il n'arriva qu'à 14h30, trop tard pour y jouer un rôle actif[46]. Il tenta vainement d’isoler le Spartiate et le Minotaur puis, la bataille étant définitivement perdue, il fit route vers le sud-ouest. Seuls l’Intrépide et le San Augustin obéirent à l’ordre de Villeneuve et s’approchèrent du combat par le nord. Ils furent aussitôt pris sous le feu de plusieurs navires britanniques, dont le Britannia, l’Agamemnon et le Leviathan, et après une heure de combat, l’Orion obtint leur reddition [47]. Vers 16h30, l’amiral Gravina signala à tous les navires encore en état de le faire de se regrouper et de se retirer en direction de Cadix[48]. Le Neptuno espagnol fut le dernier à baisser son pavillon à 17h15 tandis que l’Achille français, incendié, explosa à 17h30[49].
Prises et reprises dans la tempête
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Après la fin des combats, la plupart des navires capturés, ainsi qu’une grande partie des navires britanniques, étaient si gravement endommagés qu’ils durent être remorqués. Collingwood décida donc de mettre le cap sur Gibraltar. Cependant, à cause d’une tempête dévastatrice qui s’abattit sur la flotte à partir du 22 octobre, Collingwood fut contraint d’abandonner et de couler plusieurs navires capturés : parmi ceux-ci figuraient les Santísima Trinidad, Intrépide, Redoutable, San Agustino, Monarca et Argonauta[50],[51].
Une petite escadre franco-espagnole menée par le Pluton du capitaine Cosmao-Kerjulien avec quatre vaisseaux français, deux espagnols et quelques frégates sortit de Cadix à la faveur de la tempête et reprit plusieurs navires capturés dont les Santa Ana et Neptuno. Sur le vaisseau Algésiras, 270 marins français étaient gardés par un équipage de prise de 50 hommes : le navire avarié étant emporté par la tempête, les prisonniers français se libérèrent, en prirent le contrôle et le ramenèrent à Cadix avec les marins britanniques captifs. Le Bucentaure se libéra aussi par la mutinerie des prisonniers mais alla se perdre sur les récifs tandis que l’Aigle, abandonné par son équipage de prise, parvint à s'échouer sur la côte[51].
La tempête dura jusqu’au 29 octobre, détruisit 9 navires et coûta la vie à 2 700 hommes supplémentaires. Après l’accalmie, tous les navires britanniques encore en état de naviguer, ainsi que les prises restantes, atteignirent sans encombre les ports britanniques[50]. Au total, sur 17 vaisseaux franco-espagnols capturés pendant la bataille, 13 furent repris ou coulés pendant la tempête et seulement 4 restèrent à la Navy : le Swiftsure français, les Bahama, San-Ildefonso et San-Juan-Nepomuceno espagnols[52].
Bataille du cap Ortegal
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L'escadre de Dumanoir, quatre vaisseaux français ayant échappé à la destruction, tenta de regagner Brest ou Rochefort. Elle fut interceptée à l'entrée du golfe de Gascogne, au large du cap Ortegal, près du Ferrol, le , par une flotte commandée par le commodore Richard Strachan, composée des vaisseaux HMS Caesar, HMS Hero, HMS Courageux, HMS Namur et de quatre frégates. La flotte française fut entièrement défaite et tous les vaisseaux français capturés. Ainsi se clôt ce que les Britanniques ont appelé la campagne de Trafalgar.
Les raisons de la victoire britannique
modifierOutre les nouvelles tactiques d'attaque de Nelson, ce sont surtout les marins et les officiers qui ont fait la différence. Ils étaient mieux formés, plus disciplinés et en meilleure santé[53].[note 6] L'armement constituait un autre avantage des Britanniques par rapport à la flotte franco-espagnole. Alors que les Français et les Espagnols continuaient à utiliser des fouets d’artificier avec leurs canons, les Britanniques utilisaient un mécanisme à silex. Cela leur permettait de tirer avec leurs canons toutes les 90 secondes, tandis que les Français et les Espagnols avaient besoin de quatre à cinq minutes pour cela.
Les qualités de commandant de Villeneuve en juillet/août 1805 ont souvent été critiquées. Il ne semblait pas très sûr de lui pendant ces mois-là. Il faut toutefois tenir compte du fait qu'il commandait une flotte qui, malgré la supériorité numérique des deux alliés, ne pouvait guère menacer son adversaire lors de la bataille de Trafalgar. Ses décisions le jour de la bataille étaient adaptées à la situation et il avait clairement compris la stratégie de Nelson. Il a par exemple ordonné à son avant-garde de faire demi-tour et de prendre les Britanniques à revers. Ce jour-là, Villeneuve a fait tout ce qu'un chef militaire à la tête d'une force inférieure pouvait faire. La marine britannique a vécu pendant environ un siècle du mythe créé après la bataille de Trafalgar. La bataille et les circonstances de sa mort ont définitivement scellé la renommée de Nelson. Par la suite, chaque amiral britannique a dû se mesurer au mythe qu'il avait créé autour de sa personne[54].
Conséquences
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Pour le Royaume-Uni
modifierLa nouvelle de la victoire et de la mort de Nelson parvint à Londres le 4 novembre. Dans la presse, Nelson fut célébré comme un héros national et la victoire sur Napoléon fut saluée. Nelson fut anobli à titre posthume, et son frère aîné William reçut une pension annuelle de 5 000 livres. Le vice-amiral Collingwood fut élevé au rang de baron et reçut 2 000 livres par an. La dépouille de Nelson fut transportée le 8 janvier 1806 sur la Tamise de Greenwich à Whitehall ; le lendemain, il reçut des funérailles nationales et fut inhumé dans la cathédrale Saint-Paul[55],[note 7]
Le coût de la campagne de Trafalgar pour le trésor britannique est estimé à un million de livres sterling qui seront rapidement amorties par l'ouverture des colonies espagnoles d'Amérique au commerce britannique[56].
Trafalgar ne fit que confirmer la suprématie navale du Royaume-Uni, désormais libre de consolider son empire maritime et commercial mondial : malgré le blocus continental, décrété par Napoléon en 1806, le Royaume-Uni, confiant dans la supériorité de la Navy, put susciter et financer des coalitions successives jusqu'à la défaite de son adversaire.
Pour la France
modifierVilleneuve perdit 18 navires lors de la bataille, dont 17 tombèrent aux mains des Britanniques comme prises. Au total, la flotte alliée déplora 2 458 morts et 2 781 blessés. Du côté britannique, on compta 458 morts et 1 208 blessés. La bataille de Trafalgar élimina définitivement la marine française comme rivale de la Royal Navy. Les Français purent partiellement remplacer les navires perdus, mais leur flotte de guerre n’atteignit jamais plus une puissance dangereuse pour les Britanniques. Ainsi, Napoléon ne fut plus en mesure de menacer la suprématie maritime du Royaume-Uni. Il dut abandonner ses projets d’invasion des îles Britanniques et concentrer ses campagnes sur le continent européen[57].
La bataille fut totalement ignorée en France. Avec Napoléon toujours entre Ulm et Austerlitz, la France n’osa pas montrer le moindre signe de faiblesse[58]. Villeneuve, après sa captivité au Royaume-Uni, rentra en France en avril 1806. Il fut alors exilé par Napoléon à Rennes et se suicida le 22 avril[59].
À moyen terme, ce désastre n'eut pas d'effet majeur sur la stratégie terrestre puisque Napoléon avait déjà abandonné son projet d'envahir la Grande-Bretagne à la mi-août 1805 pour porter ses efforts vers l'Europe continentale où la campagne d'Allemagne se conclut par la victoire d'Austerlitz (). Mais, par leur victoire maritime, les Britanniques confirmèrent définitivement leur suprématie sur les mers. Si, dès avant la bataille, le risque d'une invasion était déjà levé, il disparut totalement à sa suite.

La bataille ne mit toutefois pas fin aux opérations navales françaises. Les escadres de l’Empire continuaient à sortir des ports pour effectuer des opérations et ravitailler les colonies. Entre 1805 et 1810, la marine impériale, faisant généralement face à des escadres britanniques supérieures en nombre, perdit presque autant de navires qu’à Trafalgar[60]. Surtout, Napoléon, minimisant l’importance de la défaite de Trafalgar, n’abandonna jamais ses ambitions navales : le grand programme de redressement naval entamé en 1810, mais interrompu dès 1812, effaça les pertes numériques de vaisseaux de ligne en deux ans[61],[62]. Les pertes humaines furent beaucoup plus difficiles à combler. Selon certains, Trafalgar n’était qu'un épilogue inéluctable depuis la saignée du stock de marins français provoquée par la bataille d'Aboukir (1798)[63].
Pour l'Espagne et l'alliance franco-espagnole
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En Espagne, le gouvernement et l'opinion s'accordèrent à saluer l'héroïsme des marins ; contrairement à la France, personne ne songea à faire passer les officiers devant une commission d'enquête et tous, vivants ou à titre posthume, furent élevés au grade supérieur par décret royal du 9 novembre 1805. Gravina, mortellement blessé, fut promu capitaine général de l'Armada. Il mourut de ses blessures cinq mois plus tard, entouré d'un deuil public qui contraste singulièrement avec les humiliations infligées à Villeneuve par Napoléon et l'opinion française[64]. Le désastre de Trafalgar contribua à rendre impopulaire la politique pro-française de Godoy et envenimer les relations entre Paris et Madrid[56]. Les Britanniques, cherchant à détacher l'Espagne de l'alliance française, libérèrent aussitôt leurs prisonniers espagnols, qui furent débarqués à Cadix et Algésiras, au contraire des prisonniers français, qui connurent une dure captivité sur les pontons britanniques.[65]
Les navires espagnols et français réfugiés à Cadix restèrent immobilisés par le blocus britannique jusqu'à la capture de l'escadre française par les Espagnols insurgés le .
C'est également après la défaite de Trafalgar que Napoléon commença à douter de la fiabilité son allié espagnol, ce qui le mena, en 1808, à profiter de la présence de troupes françaises en Espagne initialement destinées à envahir le Portugal, pour renverser le roi Charles IV et son fils Ferdinand VII et installer sur le trône espagnol son frère Joseph Bonaparte, déclenchant la Guerre d'indépendance espagnole[66].
Trafalgar marqua la première étape du démantèlement de l'Empire espagnol : les liaisons entre la métropole et l'Amérique hispanique devenaient aléatoires, les colonies purent s'ouvrir largement au commerce étranger et amorcer un processus d'indépendance qui se développera à la suite de l'occupation de l'Espagne par les Français en 1808. L'Espagne possédait encore une flotte importante de 44 vaisseaux et 37 frégates, dont une partie sera évacuée vers La Havane en 1808, notamment les Príncipe de Asturias et Santa Ana, rescapés de Trafalgar, mais, privée de ses ressources coloniales, elle n'avait plus les moyens d'entretenir une marine dont la première raison d'être était la défense de l'empire. L'Armada royale tomba définitivement au rang de puissance maritime secondaire[67]. À terme, la ruine de la puissance maritime espagnole contribua de manière significative à la perte de ses colonies en Amérique du Sud[57].
Ordre de bataille
modifierCommémorations
modifierLe HMS Victory, le amiral de Nelson, est conservé de nos jours comme une relique. Il fait toujours officiellement partie de la Royal Navy. Le Duguay-Trouin, capturé au cap Ortegal et qui avait longtemps servi dans la Royal Navy sous le nom d'Implacable, fut conservé comme relique jusqu'en 1949 : le Royaume-Uni proposa alors de le restituer à la France. Comme aucun des deux pays ne souhaitait financer son entretien, il fut coulé le au milieu de la Manche, arborant les drapeaux des deux nations[68].L'une des places les plus célèbres de Londres, Trafalgar Square, porte le nom de la bataille. Elle est ornée d'une statue de l'amiral Nelson. En 2005, une série de cérémonies officielles a marqué le bicentenaire de la bataille de Trafalgar dans le Royaume-Uni. Six jours de célébrations ont eu lieu à la cathédrale Saint-Paul, où Nelson est enterré. La reine britannique a assisté le à la plus grande revue de la flotte des temps modernes. Une flotte réunissant des bateaux britanniques, espagnols et français a conduit des manœuvres navales le 29 vendémiaire an XIV () dans la baie de Trafalgar, près de Cadix, en présence de nombreux descendants des combattants de la bataille.
Chaque 21 octobre, ou à une date très proche, il est de tradition, dans tous les navires de la Royal Navy, de porter un toast à la mémoire éternelle de Nelson et de ceux qui sont morts avec lui. Ce toast se fait en silence, car destiné à commémorer, non une victoire, mais bien le souvenir d'hommes tombés pour leur pays. Contrairement à une légende répandue, la cravate noire portée par les marins français n'était pas un signe de deuil depuis cette défaite. La cravate noire apparaît officiellement dans l’arrêté du 15 floréal an XII (), antérieur à la bataille, qui règlemente les uniformes de la marine[69].
Dans la fiction
modifier- The Battle of Trafalgar est un film muet réalisé en 1911 par J. Searle Dawley.
- La bataille de Trafalgar est une des scènes-clés d'un roman d'Alexandre Dumas, Le chevalier de Sainte-Hermine.
Notes
modifier- ↑ Ce tableau appartient à une série de six toiles qui s'intitule Le Bucentaure à Trafalgar, consacrée au navire amiral français lors de la bataille. On le voit complètement démâté, en train de recevoir une salve du HMS Sandwich. En réalité, le peintre commet une erreur car le HMS Sandwich avait été retiré du service dès 1797. Il est admis que ce navire est en réalité le HMS Temeraire
- ↑ Sur les 18 000 hommes de la flotte, un dixième environ étaient originaires de 25 nations différentes ; le carnet d'équipage nomme trois Français.
- ↑ Villeneuve aurait reçu de fausses informations concernant la supériorité de la flotte britannique dans le golfe de Gascogne, raison pour laquelle il aurait ignoré les ordres et serait retourné à Cadix.
- ↑ La pratique courante à l'époque consistait à s'approcher de la flotte ennemie en formant une seule ligne de bataille, puis à l'attaquer de front. L'objectif était de faciliter le commandement de la flotte. Lorsque tous les navires naviguaient en ligne, les signaux pouvaient être transmis plus facilement. De plus, cette formation en ligne permettait aux deux camps de se dégager rapidement de l'ennemi.
- ↑ La balle lui a transpercé l'épaule, un poumon et la colonne vertébrale au niveau des sixième et septième vertèbres thoraciques.
- ↑ Cela s'explique par le fait que Nelson veillait tout particulièrement à ce qu'il y ait suffisamment de provisions à bord, à ce que les navires soient maintenus aussi propres que possible et à ce que des agrumes soient régulièrement distribués pour prévenir le scorbut.
- ↑ Selon une légende, le rhum qui avait conservé son cadavre fut distribué aux marins, qui lui donnèrent le nom de « Nelson's Blood » (« le sang de Nelson »)
références
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- ↑ Dans la langue de l'époque, on dit couramment « l'armée » pour parler d'une flotte.
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Articles connexes
modifierLa bataille de Trafalgar est à l'origine d'une expression française : coup de Trafalgar.
Liens externes
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