Beni Amrane (Jijel)
Les Beni Amrane (en بني عمران, Banū ʿImrān ; en ⴰⵜ ⴰⵎⵔⴰⵏ, At Amran), transcrits aussi Béni Amran, Beni Ibamrâne, Ouled Amrane ou Ben Amrane, sont une tribu de la Kabylie orientale dont le territoire historique s'étend à l'est de la ville de Jijel (orthographiée Djidjelli ou Gigelli dans les documents des XIXe et XXe siècles), de la Méditerranée vers l'intérieur des terres, entre l'oued Mencha et l'oued Djendjen[6][3].
بني عمران (Banū ʿImrān)
ⴰⵜ ⴰⵎⵔⴰⵏ (At Amran)
| Fondateur | ʿImrān (ancêtre éponyme légendaire) |
|---|---|
| Localisation | Plaine et arrière-pays à l'est de Jijel (Kabylie orientale) |
| Tribu d'origine | Ketamas (hypothèse de l'historiographie contemporaine) |
| Population | 2 337 (Seflia, 1869, selon les commissions du sénatus-consulte)[1] |
| Gentilé | Amrani / Amrania (ethnonymes d'usage local)[2] |
| Confédération | Tribus du cercle de Djidjelli |
| Branches |
Beni-Amrane-Djebala Beni-Amrane-Seflia |
| Langue | Arabe jijélien[3][4][5] |
| Religion | Islam sunnite malékite |
Décrite par l'historiographie contemporaine comme l'une des principales tribus du cercle de Djidjelli[6], elle est scindée après sa soumission en 1851 en deux circonscriptions administratives : les Beni-Amran-Djebala (« ceux de la montagne », au sud) et les Beni-Amran-Seflia (« ceux d'en bas », dans la plaine littorale)[6][2]. Le territoire historique de la tribu correspond aujourd'hui, pour l'essentiel, aux communes de Taher, Emir Abdelkader (Jijel), Kaous et Texenna, ainsi qu'à la partie orientale de la commune de Jijel[6].
La tribu est connue au XXe siècle pour être celle à laquelle appartenait Ferhat Abbas (1899-1985), premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne[7].
Dénominations
modifierLe nom est attesté dans les documents français sous de nombreuses variantes : Beni Amran, Beni-Amran, Béni-'Amrân, Beni Amrane, Beni-Amrane, Beni Ibamrâne, Ben Amrane, Beni Amran-Sefilia, Beni-Amran-Djeballah, Beni-Amran-Sefia[6][2]. La notice statistique officielle publiée par le ministère de la Guerre en 1845 emploie la forme Beni Ibamrâne[3].
L'historiographie contemporaine rattache les populations de cette région, dont les Beni Amrane, à la confédération berbère des Ketamas, présente dans le pays de Jijel depuis l'Antiquité[6][1].
Population
modifierLes premiers chiffres établis contradictoirement sont ceux des commissions chargées d'appliquer le sénatus-consulte du 22 avril 1863 : 4 685 habitants pour les Beni-Amran-Djebala (1867)[réf. nécessaire] et 2 337 habitants pour les Beni-Amran-Seflia (1869)[1]. Les deux circonscriptions ayant été délimitées et dénombrées à deux dates différentes, sur des périmètres distincts, les documents officiels ne donnent aucun chiffre global pour la tribu[1].
Après le séquestre de 1872 et l'évacuation de 1872-1873, le dénombrement de la population échappe à tout cadre tribal : à la fin de 1879, seules quatorze familles des Bni Amrane sont demeurées sur les terres de compensation du Ferdjioua, et 1 044 familles des trois tribus concernées se sont dispersées « à travers la Kabylie orientale ou ailleurs, sans laisser de traces ». En 1902, les deux centres de colonisation établis sur l'ancien territoire ne comptent plus que 325 Européens, contre 4 535 Algériens revenus s'y installer comme locataires ou occupants tolérés, « soit presque le niveau de peuplement de 1871 »[1].
Économie et société
modifierL'olivier occupe une place centrale : les trois tribus voisines concernées par le séquestre de 1872 — Ouled Belafou, Bni Amrane et Cheddia — en possèdent 11 506 plants, « soit plus de deux oliviers par habitant », et « qui n'a pas d'olivier n'a pas de place dans la djemaa »[1].
Langue
modifierLeur langue porte les traits de l'arabe jijélien, décrit au XXe siècle comme l'un des parlers arabes pré-hilaliens villageois les plus fortement marqués par un substrat berbère[8]. Le massif des Babors constitue une zone de contact ancien entre cet arabe jijélien et la tasahlit, langue amazighe : le jijélien « est une variété d'arabe ayant émergé à la suite de la première vague de conquêtes arabo-musulmanes en Afrique du Nord (VIIe – IXe siècle siècles) » et sa diffusion « serait liée à l'histoire de la dynastie amazighe des Koutamas », selon un scénario de changement de langue progressif marqué par de longues périodes de bilinguisme[5].
Histoire
modifierEn avril 1872, le gouverneur général de Gueydon, en visite à Djidjelli, ordonne d'entamer les travaux de création de deux centres de peuplement, Duquesne et Strasbourg, destinés à accueillir en urgence des Alsaciens-Lorrains et des immigrés français ; « le territoire des Ouled Belafou, Bni Amrane et Cheddia est retenu pour ce projet. Les trois tribus doivent donc immédiatement quitter leurs terres »[1].
Le séquestre collectif est prononcé par arrêté du gouverneur général du 1er juillet 1872, publié au Moniteur de l'Algérie du 2 juillet 1872. L'arrêté vise neuf tribus du cercle de Djidjelli et place les Beni-Amran aux deuxième et troisième rangs de la liste. Ses considérants énoncent que ces tribus « ont pris une part active à l'insurrection »[1].
L'évacuation est préparée dès septembre 1872 : le chef du cercle de Djidjelli réunit 1 300 mulets pour transporter les déplacés jusqu'à Ferdjioua, à environ 90 kilomètres au sud, où des terres de compensation leur sont attribuées. « Ils se disent trop pauvres pour aller cultiver dans un pays où ils auront tout à créer, même les abris. Toutes les raisons données pour les décider à partir n'ont pu vaincre leur résistance », admet le colonel chef du cercle, qui ajoute qu'« ils cèderont évidemment devant la force »[1].
L'évacuation commence en septembre, au début de la saison des pluies, « dans une ambiance dramatique et en présence d'un déploiement considérable de forces armées », et s'achève quatre mois plus tard. Outre les 800 hectares compris dans les périmètres de Strasbourg et de Duquesne, elle porte sur 1 200 hectares supplémentaires et laisse « 1 500 gourbis vacants »[1].
Les terres de compensation, d'une superficie de 5 890 hectares dans la région de Mila, « ont une configuration accidentée et mouvementée » où « la déclivité des pentes est telle que la charrue arabe seule peut y fonctionner » ; les sources y sont « éloignées les unes des autres » et, « sauf sur quelques parties peu étendues, les terres sont de qualité médiocre »[1]. Les terrains n'étant pas lotis, un mouvement de dispersion s'engage. « Presque tous les intéressés ont obstinément refusé de souscrire tout engagement, malgré les démarches pressantes faites auprès d'eux par les autorités locales. Ils n'ont du reste jamais occupé effectivement les terrains qui leur étaient accordés dans le Ferdjioua. » À la fin de 1879, seules sept familles des Ouled Belafou et quatorze des Bni Amrane sont demeurées sur place ; 1 044 familles se sont dispersées « à travers la Kabylie orientale ou ailleurs, sans laisser de traces »[1].
Duquesne accueille ses premiers colons en 1873 ; seuls 766 hectares y sont cultivés, le reste étant loué à des paysans sans terre. À Strasbourg, sur les 3 555 hectares attribués à 80 colons, 410 hectares seulement sont cultivés en 1902. En 1902, les deux centres devenus communes de plein exercice ne comptent plus que 325 Européens, tandis que les Algériens, revenus comme locataires ou occupants tolérés, sont passés « de 0 à 4 535 habitants, soit presque le niveau de peuplement de 1871 »[1].
Le nom de la tribu ne subsiste dans aucune des circonscriptions issues de son territoire. Le constat vaut pour l'ensemble de la région : à l'époque de la conquête, les collectivités de l'intérieur de l'actuelle commune mixte de Djidjelli « étaient des tribus. On en comptait une dizaine, ayant chacune une individualité nette et des limites territoriales plus ou moins bien établies. Au cours des cent ans qui ont suivi, une série de découpages administratifs en a profondément modifié la structure »[4].
La loi du 23 mars 1882 sur l'état civil des indigènes achève cette dissolution symbolique : elle « a démembré les anciennes grandes familles en de multiples branches, auxquelles ont été accolés d'autorité des patronymes inventés de toutes pièces par les recenseurs », si bien que les descendants des familles spoliées ont perdu « jusqu'au nom patronymique de leurs ancêtres ». Les terres « continuent d'être l'objet de très nombreux litiges et de revendications de la part des descendants des familles spoliées qui veulent se réapproprier un espace plus symbolique qu'économique »[1].
Personnalités liées
modifier- Ferhat Abbas (1899-1985), premier président du Gouvernement provisoire de la République algérienne puis président de l'Assemblée nationale constituante[7].
Le témoignage de Ferhat Abbas
modifierL'avant-propos de Demain se lèvera le jour, rédigé pendant la résidence surveillée de son auteur et publié à titre posthume en 2010, retrace l'histoire de la tribu[7] :
« Je n'appartiens pas à la chevalerie arabe, ni à la noblesse maraboutique, pas même à la « bourgeoisie ». En 1830, la tribu des Beni Amrane, à laquelle j'appartiens, était installée sur une belle plaine à la sortie de Jijel, terre qu'elle partageait avec ses cousins les Beni Hassène. Cette plaine au climat tempéré s'étendait jusqu'à la rivière Oued Djendjen qui limite la commune de Taher. […] Les Beni Amrane étaient des agriculteurs. »
— Ferhat Abbas, Demain se lèvera le jour, 2010[7]
Le récit de la dépossession suit :
« En 1871, parce qu'ils ont fait cause commune avec l'insurrection du Bachagha Mokrani, ils furent expropriés et déplacés à Fedj M'Zala où la colonisation les recasa sur des terres rocailleuses, si différentes de leurs anciennes terres. […] Les Beni Amrane ne restèrent pas à Fedj M'Zala. Ils revinrent chez eux louer leurs bras et tenter de survivre. […] Dans leur douar d'origine furent créés deux centres de colonisation : Strasbourg et Duquesne. »
— Ferhat Abbas, Demain se lèvera le jour, 2010[7]
Le même passage raconte comment, au moment où « les opérations de recensement et de l'établissement de l'état civil pour “l'indigène” débutaient », le grand-père de l'auteur refusa le patronyme « Daoui » ou « Bendaoui » que lui proposait son fils et imposa le nom de son propre grand-père : « Ainsi fut-il fait et grand-père prit le nom de Abbas Ahmed »[7]. Le manuscrit inédit du Testament politique de Ferhat Abbas a été publié et annoté en 1994[9].
Sources et historiographie
modifierLa documentation disponible sur la tribu est presque entièrement produite par l'administration et l'armée françaises des XIXe et XXe siècles, ce qui impose des précautions de lecture. L'historiographie contemporaine s'appuie sur les archives du séquestre et du sénatus-consulte ; le cas des tribus de Djidjelli, dont les Beni Amrane, y est traité comme un exemple de la colonisation de peuplement et de la destruction des structures tribales[6][10][1].
Les monographies régionales de référence situent la tribu dans le cadre plus large du cercle, de la commune mixte ou du département de Constantine[11][12][13][14].
Notes et références
modifier- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 Hosni Kitouni, Ce que la colonisation doit détruire pour s'imposer, (lire en ligne)
- 1 2 3 Louis Rinn, Le royaume d'Alger sous le dernier dey, Alger, Typographie A. Jourdan, (lire en ligne)
- 1 2 3 Laurent-Charles Féraud, Histoire des villes de la province de Constantine. Gigelli, Constantine, Recueil des notices et mémoires de la Société archéologique de la province de Constantine, t. XIV, (lire en ligne)
- 1 2 Philippe Marçais, Textes arabes de Djidjelli, Paris, Presses universitaires de France,
- 1 2 Massinissa Garaoun, Amazigh et arabe dans le massif des Babors (Kabylie orientale, Algérie) : contribution à la typologie des contacts linguistiques (thèse de doctorat en linguistique), LLACAN, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 Hosni Kitouni, La Kabylie orientale dans l'histoire : pays des Kutuma et guerre coloniale, Paris, L'Harmattan, (ISBN 978-2-336-29343-1)
- 1 2 3 4 5 6 Ferhat Abbas, Demain se lèvera le jour, Alger, Alger-Livres Éditions,
- ↑ Philippe Marçais, Le parler arabe de Djidjelli (Nord constantinois, Algérie), Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient, coll. « Publications de l'Institut d'études orientales d'Alger » (no 16),
- ↑ Charles-Robert Ageron, « Un manuscrit inédit de Ferhat Abbas. Mon Testament politique », Revue française d'histoire d'outre-mer, vol. 81, no 303, , p. 181-197 (DOI 10.3406/outre.1994.3204, lire en ligne)
- ↑ Hosni Kitouni, Le désordre colonial : l'Algérie à l'épreuve de la colonisation de peuplement, Alger-Paris, Casbah-L'Harmattan,
- ↑ A. Rétout, Histoire de Djidjelli, Alger, Jules Carbonnel,
- ↑ Suzette Granger, Au cœur des Babors. Djidjelli en Petite Kabylie
- ↑ Magali Zurcher, La pacification et l'organisation de la Kabylie orientale, de 1838 à 1870, Paris, Les Belles Lettres,
- ↑ André Nouschi, Enquête sur le niveau de vie des populations rurales constantinoises, de la conquête jusqu'en 1919 : essai d'histoire économique et sociale, Paris, Presses universitaires de France,
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Hosni Kitouni, La Kabylie orientale dans l'histoire : pays des Kutuma et guerre coloniale, Paris, L'Harmattan, (ISBN 978-2-336-29343-1)
- Hosni Kitouni, Le désordre colonial : l'Algérie à l'épreuve de la colonisation de peuplement, Alger-Paris, Casbah-L'Harmattan,
- Hosni Kitouni, « Ce que la colonisation doit détruire pour s'imposer », Orient XXI, (lire en ligne)
- Laurent-Charles Féraud, Histoire des villes de la province de Constantine. Gigelli, Constantine, Recueil des notices et mémoires de la Société archéologique de la province de Constantine, t. XIV, (lire en ligne)
- Louis Rinn, Histoire de l'insurrection de 1871 en Algérie, Alger, Librairie Adolphe Jourdan, (lire en ligne)
- Louis Rinn, Le royaume d'Alger sous le dernier dey, Alger, Typographie A. Jourdan, (lire en ligne)
- Henri de Peyerimhoff, Enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 à 1895, t. I, Alger, Imprimerie typographique J. Torrent, (lire en ligne)
- A. Rétout, Histoire de Djidjelli, Alger, Jules Carbonnel,
- Magali Zurcher, La pacification et l'organisation de la Kabylie orientale, de 1838 à 1870, Paris, Les Belles Lettres,
- Philippe Marçais, Le parler arabe de Djidjelli (Nord constantinois, Algérie), Paris, Librairie d'Amérique et d'Orient,
- Philippe Marçais, Textes arabes de Djidjelli, Paris, Presses universitaires de France,
- Charles-Robert Ageron, « Un manuscrit inédit de Ferhat Abbas. Mon Testament politique », Revue française d'histoire d'outre-mer, vol. 81, no 303, , p. 181-197 (DOI 10.3406/outre.1994.3204)
- Ferhat Abbas, Demain se lèvera le jour, Alger, Alger-Livres Éditions,
- Massinissa Garaoun, Amazigh et arabe dans le massif des Babors (Kabylie orientale, Algérie) (thèse de doctorat en linguistique), (lire en ligne)
- Alain Ruscio, La première guerre d'Algérie : une histoire de conquête et de résistance (1830-1852), Paris, La Découverte, (ISBN 978-2-348-08166-8)
Articles connexes
modifier- Jijel
- Ferdjioua
- Kabylie orientale
- Ketamas
- Révolte de Mokrani
- Sénatus-consulte du 22 avril 1863
- Tribus de Kabylie
- Arabe jijélien
- Ferhat Abbas
- Taher
- Texenna
- Kaous
- Emir Abdelkader (Jijel)
- Beni Amrane, commune homonyme de la wilaya de Boumerdès
