La Bruderkrieg (en français : « Guerre des frères »), est le nom donné à un conflit divisant le mouvement anarchiste allemand entre 1883 et 1888 environ. Il oppose deux factions, une centralisatrice et recoupant des lignes plutôt anarcho-collectivistes, réunie autour du journal Freiheit et de Johann Most, et l'autre plus autonome et recoupant plutôt des lignes anarcho-communistes, réunie autour des journaux Der Rebell puis Die Autonomie et de Josef Peukert. Le conflit mène au lourd affaiblissement du mouvement anarchiste allemand pour les décennies à venir.

Bruderkrieg
Informations générales
Date 1883-1888
Lieu Londres, Allemagne, États-Unis d'Amérique
Casus belli
  • Oppositions idéologiques et personnelles
Issue

Victoire pyrrhique anarcho-communiste.

  • Lourd affaiblissement du mouvement anarchiste allemand pour les décennies à venir.
  • Die Autonomie supplante Freiheit en Europe.
Belligérants
Tendance centralisatrice et plutôt anarcho-collectiviste réunie autour de Freiheit Tendance autonome et plutôt anarcho-communiste réunie autour de Die Autonomie
Commandants
Johann Most
Victor Dave
Josef Peukert
Otto Rinke
Pierre Kropotkine
Pertes
Retrait de Dave et Most du mouvement Retrait de Peukert et Rinke du mouvement

Née dans des oppositions à la fois personnelles, théoriques et de pouvoir entre différents dirigeants du mouvement anarchiste allemand des années 1880, la Guerre des frères est d'abord larvée entre les rédactions de Freiheit et celles de Der Rebell, les deux groupes entrant en conflit de manière indirecte entre 1883 et 1885. Le conflit évolue ensuite de manière ouverte et résulte dans l'expulsion de la faction de Peukert de la première section de la Kommunistischer-Arbeiterbildungsverein. Le groupe exclu se rassemble alors autour du groupe, journal et club Autonomie, qu'il fonde.

En 1887, l'arrestation d'un anarchiste important du mouvement allemand, John Neve, marque la fin de toute tentative de réconciliation, les deux factions s'accusant mutuellement d'avoir collaboré avec les autorités pour permettre cette arrestation. Peukert et Rinke, tout comme l'allié de Most, Victor Dave, quittent le mouvement peu après. Most, qui poursuit ses attaques contre Die Autonomie, finit aussi par être marginalisé puis discrédité au sein du mouvement, après l'intervention de Kropotkine, qui se range du côté de Peukert. En Europe, Die Autonomie émerge comme vainqueur du conflit, bien que celui-ci affaiblisse largement le mouvement anarchiste allemand.

Histoire

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Contexte : Internationale noire et clubs allemands de Londres

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En 1881, le congrès de Londres tenu sous l'influence de Johann Most et avec la participation de Pierre Kropotkine, se déroule dans la ville éponyme[1]. Organisé pour refonder l'Internationale anti-autoritaire sur des bases insurrectionnelles et de propagande par le fait ; il marque la naissance de l'Internationale noire[1],[2].

À Londres même, les anarchistes allemands sont très nombreux, et le mouvement allemand vit en bonne partie en exil au Royaume-Uni et ailleurs[3]. La plupart d'entre eux appartient à la Kommunistischer-Arbeiterbildungsverein, qui se subdivise en trois sous sections : la première et la troisième se composent surtout d'anarchistes tandis que la deuxième est surtout d'orientation sociale-démocrate allemande[4]. Chaque section se dote de son propre club car les pubs où se réunissent les révolutionnaires sont progressivement abandonnés face à la surveillance étatique[4]. La première section se réunit au Whitfield Club, au 46 Whitfield Street, la deuxième à Tottenham Street et la troisième au Club Morgenröthe au 23 Gable Street[4]. Ces trois clubs se font une course aux adhésions pendant cette période, étant généralement peu intéressés dans les qualités de leurs adhérents et plus dans le fait d'en réunir le plus possible ; les frais de cotisation sont ainsi très bas[4].

Prémices : dissensions idéologiques et jeux de pouvoir

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Bien que la presque totalité des forces allemandes en présence s'accorde sur la stratégie de la propagande par le fait, et qu'il ne s'agisse pas là d'un point qui les oppose, de nombreux points théoriques et organisationnels commencent à diviser le mouvement allemand à partir des années 1870[5]. En effet, une partie souscrit à des idées plutôt proches de celles de Bakounine, l'un des principaux fondateurs de l'anarchisme, ou anarcho-collectivisme, tandis qu'une autre se range plutôt derrière celles de Kropotkine, un penseur ayant rejoint l'anarchisme au cours des années 1880 et fondant l'anarcho-communisme[5]. Les deux tendances ou écoles de pensée anarchistes s'opposent sur plusieurs points, dont la question de la production ou celle d'une avant-garde révolutionnaire, défendue par les anarcho-collectivistes et critiquée par les anarcho-communistes[5]. De manière générale, les sociaux-démocrates allemands qui devenaient anarchistes à cette période prenaient plutôt des positions bakouninistes tandis que les anarcho-communistes étaient au contraire en croissance plus importante chez les « convertis » et devenaient progressivement la tendance majoritaire au sein du mouvement[1],[5].

Surtout, des oppositions personnelles et de pouvoir opposent les deux factions ; d'un côté, Johann Most, ancien député social-démocrate au Reichstag relativement prestigieux, fervent soutien de la propagande par le fait et rédacteur de Freiheit, qui suit une ligne idéologique hybride, mêlant entre autres le marxisme, le blanquisme ou l'anarcho-collectivisme, estime être le « chef » nominatif des anarchistes allemands[6]. De l'autre, Josef Peukert et Rinke, deux anarchistes évoluant dans les cercles proches de Kropotkine et parlant français, ce qui signifie qu'ils sont en contact avec les derniers développements de la pensée anarchiste continentale, tiennent le journal Der Rebell, fondé sur le modèle du Révolté de Kropotkine[5],[6].

Peukert et Most entretiennent rapidement, dès leur rencontre en 1880, une haine féroce l'un pour l'autre, qu'ils emportent chacun jusqu'à la tombe[6]. Selon Max Nettlau et Emma Goldman, elle même en relations avec Most, Peukert aurait été jaloux de lui et aurait souhaité prendre sa place, tandis que l'historien plus récent Andrew Carlson soutient que la raison profonde de son inimitié envers celui-ci résidait plutôt sur des questions d'ordre organisationnel, Peukert considérant la centralisation du mouvement très dommageable, peu importe qu'il s'agisse de Most ou d'une autre figure charismatique occupant le même rôle[6]. Dès 1880, il réagit dans ce sentiment face au refus de Freheit de publier un de ses articles, déclarant qu'un « journal contrôlé par un seul homme n'a pas le droit de s'appeler social-démocrate »[6].

Bruderkrieg

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La republication de Der Rebell et le conflit intestin (Octobre 1883-Mai 1885)

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À la fin de l'année 1883, Peukert et Rinke relancent Der Rebell en argumentant que le journal Freiheit deviendrait trop américain pour les audiences germanophones européennes, et qu'il leur faudrait un journal dédié[7]. Cette situation provoque une réaction officielle de soutien de la part de Freiheit, mais le groupe autour du journal, composé de Most ou de Johann Sebastian Trunk et Victor Dave, voit cette création d'un très mauvais œil, car elle risque de couper leur publication de son audience européenne et que Freiheit se situe dans une situation de précarité financière qu'une division des fonds entre deux journaux concurrents pourrait aggraver[7].

L'inimitié entre les deux groupes s'accroît à partir d'avril 1884, après la publication d'une série d'articles intitulés La société libre. Un traité sur les principes et la tactique des anarchistes communistes dans Freiheit par Most, où celui-ci défend pourtant des positions plus proches de celles de Bakounine et des anarcho-collectivistes[7]. Peukert est très opposé à ces textes et écrit à un anarchiste qu'il s'agit d'une « honte pour le mouvement », la lettre en question arrivant à la connaissance de Most, ce qui les met d'autant plus en conflit[7]. Peukert accuse notamment Dave, un proche de Most, de chercher à centraliser le mouvement[7].

À la suite de l'arrivée de John Neve à Londres, faisant suite à sa libération de prison, les deux camps essayant de le ranger à eux, Freiheit appelle à une conférence privée à laquelle sont invités la plupart des personnes en question[7]. Dans cette conférence, Dave et Trunk cherchent à centraliser l'assise de Freiheit sur le mouvement en trouvant de nouveaux moyens d'échange et de contrebande du journal en Allemagne, car, jusqu'ici, le journal est distribué clandestinement de manière plus ou moins aléatoire, en fonction des contacts et possibilités sur le terrain - y compris en passant au travers de gens non anarchistes ou à la fiabilité douteuse[7]. Dave propose donc que l'ensemble des participants à la conférence, y compris Peukert et Rinke, donne à un comité central, dont ils feraient partie, la liste de toutes leurs adresses de contact en Allemagne et sur le continent. Peukert et Rinke sont très opposés à cette mesure et considèrent qu'il s'agit à la fois d'une manœuvre autoritaire mais aussi d'une mauvaise stratégie centralisant les contacts à Londres et moins sûre par rapport aux autorités (infiltrateurs, etc)[7].

Peukert et Dave sont en conflit par ailleurs pour que John Neve rejoigne chacun de leurs camps respectifs, et celui-ci finit par plutôt pencher du côté de Dave, bien qu'en maintenant des liens avec les deux factions, tandis que Peukert parvient à recevoir le soutien de Gustav Knauerhase[7],[8]. Un article publié dans Der Sozialdemokrat, qui critique Peukert et les siens est publié pendant cette période, ce dernier accusant Dave de l'avoir écrit[7]. Bien que Dave nie l'avoir écrit, il s'estime en accord avec son contenu[7].

Le conflit ouvert : schisme de la première section et exclusion des frondeurs, naissance du club Autonomie (Mai 1885-Mai 1887)

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Le 16 mai 1885, le conflit qui est jusque là encore souterrain éclate au grand jour, lorsque Freiheit publie un document donnant une liste d'adresses « autorisées » à contacter en Allemagne[9]. De plus, le même titre retire la solidarité qu'il avait donné précédemment à Der Rebell[9].

Cet article est accompagné d'une campagne dans la presse de la part des deux factions, qui s'opposent par articles interposés en se critiquant les uns les autres[9]. D'un côté, un groupe représente Peukert et Rinke comme peu dignes de confiance, de l'autre, ces derniers présentent Dave comme autoritaire[9]. Ce conflit résulte dans un schisme au sein de la Première section, réunie au Whitfield Club, au 46 Whitfield Street, et quinze anarchistes de la faction de Peukert sont exclus, leurs noms étant, pour onze d'entre eux[9]:

Peukert, Rinke, Knauerhase, Prinz, Szimmoth, August Reeder, R. Walhausen, Jakob Nowotny, F. Kirchhoff, H. Heinrich, R. Lieske

En réaction à cette exclusion, les membres en question reforment un groupe, le groupe Autonomie, et fondent un nouveau club : le club Autonomie[9]. Celui-ci, situé au 32 Charlotte Street West, est rapidement submergé par la masse de personnes qui s'y rendent, et se déplacent dans de nouveaux locaux plus grands, au 6 Windmill Street[9].

En 1886, le groupe décide de relancer un nouveau journal, remplaçant ainsi Der Rebell, dont la publication est jusqu'ici intermittente, par Die Autonomie[9]. Ce journal, qui suit une ligne purement anarcho-communiste et qui obtient un meilleur succès en Allemagne que Der Rebell, est visé par des accusations de Dave et Most, qui cherchent à le représenter comme financé par la police allemande[9]. Cette campagne ne parvient pas à influencer sa trajectoire, car il est soutenu par des grandes figures de l'anarchisme, comme Kropotkine, et qu'un jury anarchiste impartial considère qu'il s'agit d'accusations sans fondement[9]. De plus, il est bien mieux tenu que son titre précédent, et arrive à une période où Freiheit, depuis la mi-1885, est en perte de vitesse et de lectorat[9]. Petit à petit, Trunk et Neve, qui sont dans le camp de Most, commencent à entretenir des doutes au sujet de son lieutenant, Dave ; Trunk paie une agence de détectives particuliers pour surveiller Peukert et Rinke afin d'évaluer d'où viennent leurs fonds et, ne constatant pas d'irrégularités, décide de rejoindre leur camp avec un certain nombre de ses alliés[10].

L'arrestation de Neve et les règlements de compte : l'éclatement du mouvement (1887-1888)

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Peu après, en février 1887, John Neve, qui est jusque là l'un des principaux anarchistes parvenant à échapper aux autorités allemandes pour faire passer clandestinement les trois journaux dans le pays, est arrêté par la police belge puis livré aux autorités allemandes[10]. Il est arrêté après avoir rencontré un informateur de la police allemande, Reuss, qui gravite autour de Peukert ; les deux factions s'accusent donc très violemment d'être responsables de son arrestation ; Peukert est présenté comme un indicateur de la police directement, il se défend en disant que les relations de Dave avec Trautner, un autre informateur de la police, auraient été responsables de cette arrestation[10].

Dave et Peukert s'opposent dans les années suivantes ; ils finissent tous deux par quitter leurs positions centrales au sein du mouvement, étant chacun discrédités, Peukert est abandonné et doit se laver des accusations d'être un informateur pendant les décennies suivantes, Dave de celles d'être autoritaire[10]. Rinke et Knauerhase suivent le même chemin, quittant leurs positions au sein du mouvement[10],[11].

Entre temps, Die Autonomie poursuit son avancée en Allemagne ; en effet, Freiheit, publié aux États-Unis, est de moins en moins adapté à un lectorat européen et allemand ; les visées centralisatrices voire autoritaires de Most sont de plus en plus claires pour les anarchistes ; l'arrestation de Neve le coupe de sa principale route vers l'Allemagne et les théories anarcho-communistes de Die Autonomie apparaissent de manière croissante comme mieux pensées que l'idéologie promue par Most[11].

À la suite du départ de Peukert, Dave et Rinke, Most poursuit ses attaques contre Die Autonomie comme étant un journal payé par la police et à éviter[11]. Une conférence anarchiste est alors réunie à Londres pour évaluer la portée de ses accusations et Kropotkine, qui est resté jusqu'ici en soutien tacite à la faction anti-Most, décide d'intervenir et d'en faire partie[11]. La conférence absout le journal de toutes les accusations pesant sur lui et marque la mise à l'écart de Most pour le mouvement allemand[11].

À la fin de la Bruderkrieg, le mouvement anarchiste allemand est détruit pour les décennies à venir ; la plupart de ses principales et plus actives figures se retirent du mouvement, et celui-ci met du temps à se reformer[11]. En synthétisant les résultats de ce conflit, l'historien Andrew Carlson écrit[11] :

Ainsi, l'arrestation de Neve ne se traduisit pas seulement par la perte d'un homme clé pour le mouvement et par la découverte de la route de contrebande par laquelle la littérature et les explosifs étaient introduits et distribués en Allemagne ; elle mena la Bruderkrieg à une lutte finale au cours de laquelle les dirigeants du mouvement furent victimes d'échanges insensés d'accusations viles. Les dirigeants du mouvement ont disparu ; disparus étaient Neve, Rinke, Peukert, Dave, Most, Trunk, Knauerhase et les innombrables subalternes qui avaient tenu les stations des routes de contrebande vers l'Allemagne. Le gouvernement allemand lui-même n'aurait pu détruire le mouvement anarchiste allemand de manière plus efficace. La Bruderkrieg accomplit ce que les lois antisocialistes, la loi sur la dynamite, et la décapitation de Hödel, Reinsdorf, Küchler et Lieske n'avaient pas réussi à faire : il détruisit le mouvement.

Références

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  1. 1 2 3 Carlson 1972, p. 250-252.
  2. ↑ Michael Schmidt et Alexandre Sanchez, Cartographie de l'anarchisme révolutionnaire, Lux éd. diff. Harmonia mundi, coll. « Instinct de liberté », (ISBN 978-2-89596-136-9), p. 51
  3. ↑ Carlson 1972, p. 321.
  4. 1 2 3 4 Carlson 1972, p. 324-326.
  5. 1 2 3 4 5 Carlson 1972, p. 326-329.
  6. 1 2 3 4 5 Carlson 1972, p. 328-331.
  7. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Carlson 1972, p. 331-335.
  8. ↑ Laqua 2019, p. 142-143.
  9. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Carlson 1972, p. 335-339.
  10. 1 2 3 4 5 Carlson 1972, p. 370-374.
  11. 1 2 3 4 5 6 7 Carlson 1972, p. 375-377.

Bibliographie

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  • (en) Andrew Carlson, Anarchism in Germany, Metuchen, N. J., The Scarecrow Press, Inc., (ISBN 0-8 108-0484-0, lire en ligne)
  • (en) Daniel Laqua, « Political Contestation and Internal Strife: Socialist and Anarchist German Newspapers in London, 1878–1910 », dans Constance Bantman, Ana Cláudia Suriani da Silva, The Foreign Political Press in Nineteenth-Century London : Politics from a Distance, London, Bloomsbury Academic, (ISBN 9781350118935, lire en ligne)