Carmel d'Auschwitz
Le Carmel d'Auschwitz est une affaire qui, dans les années 1980-1990, provoque une crise grave dans les relations entre les Juifs et l'Église catholique. En 1984, huit carmélites s'installent dans un bâtiment situé à l'intérieur du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, classé en 1979 au patrimoine mondial de l'UNESCO et considéré comme le symbole des massacres commis par les nazis et plus particulièrement de la Shoah. Elles seront ensuite quatorze carmélites. Mises devant ce « fait accompli », plusieurs personnalités juives mais aussi catholiques s'élèvent contre cette « christianisation de la mémoire » de la Shoah. Après plusieurs années de discussions, les religieuses ajoutent une grande croix dans la cour du bâtiment en 1988[1], à proximité du Block 11, qui était « la prison dans la prison », lieu de sévices et de tortures.
| Carmel d'Auschwitz | |
Auschwitz, 2008 : la grande croix toujours en place devant le Block 11. | |
| Ordre | Ordre du Carmel |
|---|---|
| Fondation | 1984 |
| Fermeture | 1993 |
| Diocèse | Diocèse de Cracovie avant 1992, depuis diocèse de Bielsko-Żywiec |
| Protection | Depuis 1979 le site du camp d'extermination d'Auschwitz est au patrimoine mondial de l'UNESCO |
| Localisation | |
| Pays | Pologne |
| Région | Petite-Pologne (Voïvodie) |
| District | Oświęcim (Powiat) |
| Commune | Oświęcim (Auschwitz en allemand) |
| Coordonnées | 50° 01′ 53″ nord, 19° 13′ 33″ est |
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L'affaire du carmel d'Auschwitz dure près de dix ans, avant que les carmélites quittent les lieux en 1993, peu de temps avant le cinquantenaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie, alors que la haute croix demeure encore en place.
Les origines de la crise
modifierEn 1985, une collecte de fonds lancée par l'association Aide à l'Église en détresse révèle que des carmélites se sont installées l'année précédente dans les anciens locaux du théâtre d'Auschwitz où plus d'un million de Juifs, hommes, femmes et enfants ont été assassinés au cours de la Shoah au cours de laquelle près de six millions de Juifs furent assassinés durant la Seconde Guerre mondiale, dans le cadre de la « Solution finale de la question juive » mais également un nombre incertain de Tsiganes à travers la tragédie du porajmos[2],[3].
Le cardinal Albert Decourtray, primat des Gaules et personnalité connue du dialogue interreligieux avec les Juifs[4], exprime son incrédulité en espérant qu'il ne s'agit que d'une « rumeur » infondée. Au même moment, par la voix de l'Alliance israélite universelle (AIU), les premières protestations s'élèvent contre la fondation de ce carmel dans l'enceinte d'Auschwitz : « Ni synagogue, ni église, ni temple, ni couvent, seul le silence », dit le président de l'AIU. Plus tard, Simone Veil déclare à son tour : « Auschwitz n'appartient à personne[5]. »
Deux conceptions s'opposent ici, comme le souligne la professeure à l'université catholique de Paris, sœur Dominique de La Maisonneuve, nds. D'une part, pour la tradition juive, un lieu de mort comme Auschwitz est un lieu où Dieu a été nié. Par respect pour les morts, il convient donc de le laisser dans son état de désolation, « sans trace de vie » et sans prière[6]. D'autre part, dans une optique chrétienne, la croix du Christ est victorieuse de la souffrance et de la mort, ce qui « justifie l'installation d'un centre de prière là où la mort l'a emporté »[6].
La population locale, quant à elle, suit une autre logique. Sous influence soviétique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle voit Auschwitz comme un ancien camp de déportés essentiellement polonais, « sans considération particulière » pour les victimes de la Shoah, écrit le père Jean Dujardin[7]. Sous-informés ou désinformés par leur gouvernement, les Polonais ignorent encore à cette époque que les morts d'Auschwitz étaient majoritairement des Juifs : l'imagerie créée par le Parti ouvrier unifié polonais (PC) a effacé la mémoire juive d’Auschwitz pour laisser place à la mémoire nationale d’Oświęcim[8].
Dans le même temps, le gouvernement organise de nombreuses visites scolaires en ce lieu pour y glorifier l'intervention libératrice de l'Armée rouge et s'efforcer ainsi d'« ancrer les jeunes dans un athéisme militant », propagande qui incite l'Église catholique polonaise à défendre sa foi avec d'autant plus d'âpreté[7]. Aussi, la population et l'Église de Pologne, l'une et l'autre en lutte ouverte contre le régime communiste, perçoivent-elles l'installation du couvent comme une victoire à la fois politique et religieuse[7].
Pour sa part, le pape Jean-Paul II se montre favorable au maintien du carmel[1]. Les représentants de la communauté juive, soutenus par plusieurs personnalités catholiques, souhaitent que le couvent soit déplacé hors de l'enceinte du camp. Toutefois, en 1986, le cardinal Józef Glemp, primat de Pologne, dont dépend Auschwitz, oppose une fin de non-recevoir à cette demande.
L'affrontement
modifierLes carmélites
modifierDeux conférences ont lieu à Genève, au château de Pregny, en puis en , réunissant des personnalités juives et catholiques, dont les cardinaux Franciszek Macharski (archevêque de Cracovie), les cardinaux Jean-Marie Lustiger (archevêque de Paris) et Albert Decourtray (archevêque de Lyon), René-Samuel Sirat (grand-rabbin de France) et la présidente de l'Union des communautés juives italiennes (UCEI), Tullia Zevi[7]. Dans une déclaration commune intitulée Zakhor, souviens-toi !, ces participants rappellent qu'Auschwitz-Birkenau est le lieu symbolique de la Solution finale. Ils suggèrent que les religieuses emménagent dans un centre d'information et de prière qui sera construit à l'extérieur du camp[7].
Toutefois, les carmélites refusent de quitter les lieux. En 1988, elles érigent dans la cour une croix monumentale de 7 mètres de haut. Cette croix datait de la première visite de Jean-Paul II en Pologne (1979), au cours de laquelle près d'un quart de la population s'était rassemblée autour de « son » pape pour assister à la célébration d'une messe pour quelque 500 000 personnes sur le terrain du camp d'extermination d'Auschwitz II (Birkenau), pour commémorer l'endroit où 151 prisonniers (dont 80 Polonais) ont été abattus par l'officier SS Gerhard Palitzsch, le 11 novembre 1941[8],[9].
En outre, les religieuses sous-louent le terrain, qui appartient à la municipalité d’Oświęcim, à une association qui engage diverses procédures afin de maintenir la croix en place.
La controverse s'envenime durant l'année 1989. En mai, 300 militantes de l'Organisation internationale des femmes sionistes (WISO) manifestent devant le carmel pour exiger sa fermeture. En juillet, une huitaine de Juifs américains menés par le rabbin libéral de New York, tous vêtus d'uniformes de camp de concentration, investissent la clôture du carmel et harcèlent les religieuses qui y ont élu domicile ; ils sont chassés par des ouvriers polonais, aidés par des habitants de la ville. En août, le clergé polonais annonce que le nouveau couvent qui doit accueillir les religieuses, en bordure du camp, ne sera terminé que dans huit ans. Des représentants du Conseil des Juifs et du Congrès juif mondial rappellent que la plupart des Juifs ont été tués à Auschwitz et exigent que les symboles religieux soient tenus à l'écart du site. Le représentant de l'organisation juive B'nai Brith Canada qualifie l'érection de la croix d'« une lacune évidente dans la compréhension »[10]. Avec le soutien du cardinal Decourtray et de l’ensemble des organisations juives, Me Théo Klein, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), en appelle alors au pape. Le cardinal polonais Józef Glemp demande la renégociation des accords de Genève sur le carmel. Le lendemain, les cardinaux Decourtray, Lustiger et Godfried Danneels signent un communiqué déclarant que « les engagements souscrits doivent être tenus ».
Si les accords de Genève se heurtent à l'incompréhension du clergé polonais, qui y voit une simple déclaration de principe, leur mise en œuvre révèle les failles du dialogue entre Juifs et chrétiens : dans la communauté juive, le doute est loin d'être levé quant à l'évolution de l'Église depuis Vatican II, pendant que chez les catholiques, on ne saisit pas toujours en quoi la présence des carmélites peut nuire au dialogue[7].
Il faudra attendre l'année 1993, soit au bout de dix ans, pour que les religieuses acceptent enfin de déménager dans un endroit à quelques centaines de mètres du site[11].
Les croix
modifierEn mars 1998, le plénipotentiaire du gouvernement pour les relations avec la diaspora juive, Krzysztof Śliwiński, déclare que la croix chrétienne serait retirée, sa présence étant jugée irrespectueuse envers l'héritage juif d'Auschwitz. À la fin du mois, de nombreuses personnalités, tant gouvernementales que non gouvernementales, parmi lesquelles le chef de cabinet du Premier ministre de l'époque, Wiesław Walendziak , 130 députés de la Diète (Sejm), 16 sénateurs, l'ancien président Lech Wałęsa, le cardinal Glemp et l'archevêque de Gdańsk, Tadeusz Rakoczy, s'opposent publiquement à ce retrait. Kazimierz Świtoń, chef des Défenseurs de la Croix du pape, et Mieczysław Janosz, chef de l'Association des victimes de guerre, qui loue le terrain sur lequel se dresse la croix, distribuent des tracts s'opposant à son retrait. En août 1998, cependant, des Polonais ajoutent entre 150 et 300 nouvelles croix sur les lieux, malgré l'opposition des évêques du pays, qui suscitent une vive polémique au sein des communautés catholique polonaise et juive internationale[12],[13]. Les efforts du gouvernement pour résoudre la situation à l'automne 1998 par voie judiciaire, en révoquant le bail du terrain détenu par l'Association des victimes de guerre, n'aboutissent guère[9]. Fin 1998, des manœuvres juridiques complexes se succèdent et deux affaires distinctes sont portées devant le tribunal local : la tentative du gouvernement de rompre le bail et celle des locataires de faire déclarer illégale l'action du gouvernement.
En mai 1999, le Parlement adopte une loi, proposée par le gouvernement, visant à protéger les sites des anciens camps de concentration du pays. Le gouvernement consulte des organisations juives internationales lors de l'élaboration de cette loi, qui lui confère les pouvoirs nécessaires pour régler la question des « nouvelles croix ». Świtoń, chef des Défenseurs de la Croix du pape, annonce alors qu'il a placé des explosifs sous le site où se dressent les croix et menace de les faire exploser si le gouvernement tente de le déloger ou de retirer les croix. La police l'arrête rapidement pour possession d'explosifs et menaces publiques.
Après son arrestation, les autorités locales transfèrent les croix dans un monastère franciscain voisin (le centre Saint-Maximilien de Harmęże), sous la supervision de l'évêque local, et bouclent le site afin d'empêcher l'érection de nouvelles croix[8],[14].
Si les « petites » croix sont retirées en 1999, la grande croix de 7 mètres de haut reste toujours en place. Lors de la cérémonie commémorative, un petit autel est dressé près de la clôture, avec un portrait du pape Jean-Paul II, quelques bougies consumées et un drapeau polonais[15].
Dans la fiction
modifierEn 2013, cette affaire est au coeur du téléfilm Le Métis de Dieu, qui retrace l'engagement du cardinal Lustiger et ses discussions avec le pape Jean-Paul II qui a besoin du soutien de l'Église de Pologne dans son combat contre le communisme[16].
Notes et références
modifier- 1 2 « Une grave crise entre juifs et chrétiens : Le carmel d'Auschwitz », Akadem.
- ↑ « Auschwitz-Birkenau », sur memoirestsiganes.be (consulté le ).
- ↑ (en-GB) Praktikantin, « The destruction of Roma and Sinti in the "Zigeunerfamilienlager" », sur roma-sinti-holocaust-memorial-day.eu, (consulté le ).
- ↑ Claude-François Jullien, « Les paradoxes d'Albert Decourtray : Le cardinal des tempêtes », Le Nouvel Observateur, no 1421, , p. 74–75 (lire en ligne).
- ↑ Dominique de Montvallon, « Simone Veil : Auschwitz n'appartient à personne », L'Express, (lire en ligne).
- 1 2 Dominique de La Maisonneuve, Le Judaïsme : Tout simplement, Ivry-sur-Seine, L'Atelier, coll. « L'atelier en poche », , 191 p. (ISBN 978-2-7082-4522-8), p. 169–170.
- 1 2 3 4 5 6 Jean Dujardin, Catholiques et Juifs : Cinquante ans après Vatican II, où en sommes-nous ?, Albin Michel, coll. « Présence du judaïsme poche » (no 35), , 232 p. (ISBN 978-2-226-24195-5), p. 102–107.
- 1 2 3 Bérengère Massignon, « Geneviève Zubrzycki, The Crosses of Auschwitz. Nationalism and Religion in Post-Communist Poland » (compte-rendu de Zubrzycki 2006), Archives de sciences sociales des religions, no 140, , p. 309–310, article no 91 (ISBN 978-2-7132-2145-3, DOI 10.4000/assr.12293, lire en ligne).
- 1 2 (en) « Rabbi unhappy at Auschwitz cross decision », sur news.bbc.co.uk, (consulté le ).
- ↑ Carter chided for Auschwitz convent stand, Toronto, Ont., Sept. 13, 1989
- ↑ (en) Jim Cosgrove, « Dilemma of the Auschwitz Crosses », sur National Catholic Register, (consulté le ).
- ↑ (en) Bogdan Turek, « Poland: Tension Rises Over Crosses In Auschwitz », Radio Free Europe/Radio Liberty, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (en-US) « 2 More Crosses Erected at Auschwitz », Los Angeles Times, (lire en ligne, consulté le ).
- ↑ (pl) Administrator, « OŚWIĘCIM. 25 lat temu Kazimierz Świtoń wezwał o przywożenie i stawianie krzyży na „żwirowisku' przy Auschwitz » [« Auschwitz. Il y a 25 ans, Kazimierz Switon demandait que des croix soient apportées et érigées sur la « gravière » d’Auschwitz »], sur Lokalny portal, najnowsze informacje, fakty i wiadomości, (consulté le ).
- ↑ (en) The views et Opinions Expressed in This Article Are the Author’s Own, « The Crosses of Auschwitz », sur The Forward, (consulté le ).
- ↑ « Lustiger entre deux points cardinaux », Le Monde.fr, (lire en ligne, consulté le ).
Bibliographie
modifierMonographies :
- (en) Władysław Bartoszewski, The Convent at Auschwitz, New York, George Braziller, , 169 p. (ISBN 0-8076-1267-7).
- Thérèse Hebbelinck (préf. Jean Dujardin), L'Affaire du carmel d'Auschwitz (1985-1993) : Implication des Églises belge et française dans la résolution du conflit, Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain, coll. « ARCA Sillages » (no 17), , 162 p. (ISBN 978-2-87558-042-9, lire en ligne).
- Théo Klein et Jules Chancel (collaborateur), L'Affaire du carmel d'Auschwitz, Paris, Jacques Bertoin, , 273 p. (ISBN 2-87949-000-6).
- Micheline Weinstock (dir.) et Nathan Weinstock (dir.), Pourquoi le carmel d’Auschwitz ?, Bruxelles, Université libre de Bruxelles, coll. « Revue de l'Université de Bruxelles » (no 3-4), , 222 p. (BNF 39182111, lire en ligne).
- (en) Geneviève Zubrzycki (en), The Crosses of Auschwitz : Nationalism and Religion in Post-Communist Poland, Chicago et Londres, University of Chicago Press, , 277 p. (ISBN 0-226-99303-5 et 0-226-99304-3, lire en ligne).
Articles et chapitres :
- Bernard Delpal, « Le Carmel et la Shoah : À propos du carmel d’Auschwitz », dans Bernard Hours (dir.), Carmes et carmélites en France du XVIIe siècle à nos jours (actes du colloque de Lyon, -), Paris, Cerf, coll. « Histoire », , 477 p. (ISBN 2-204-06420-3), p. 434–453.
- Jean Dujardin, « Catholiques, qu'avons-nous compris ? : À propos du Carmel d'Auschwitz », Nouvelle Revue théologique, vol. 111, no 4, , p. 522–536 (lire en ligne).
- Germaine Ribière, « Réflexions à propos du carmel d'Auschwitz », Rencontre chrétiens et juifs, Paris, , p. 15–18.
- Germaine Ribière, « Un carmel à Auschwitz », Le Monde juif, no 121, , p. 19–25 (lire en ligne).
- Bernard Sucheky, « La christianisation de la Shoah : Le carmel d'Auschwitz, les églises de Birkenau et Sobibor », Esprit, no 150, , p. 98–114 (JSTOR 24273028).