Charles Henri Ford
Charles Henri Ford (1908-2002) est un écrivain, poète et éditeur américain, également cinéaste expérimental, lithographe et photographe, lié aux avant-gardes artistiques du XXe siècle.
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Biographie
modifierOrigines et débuts littéraires
modifierIl est né Charles Henry Ford à Brookhaven, dans le Mississippi, le 10 février 1908 (certaines sources indiquent 1913)[1]. Il a une sœur cadette, la future actrice Ruth Ford (1911-2009). Ses parents, Charles Lloyd Ford et Gertrude Cato, possède une chaîne d'hôtels dans le sud des États-Unis. Bien qu'issu d'un milieu protestant, Charles est envoyé dans des pensionnats catholiques[2].
The New Yorker publie l'un de ses premiers poèmes en 1927, avant son vingtième anniversaire, sous le nom de « Charles Henri Ford », pseudonyme qu'il adopte pour éviter qu'on l'assimile à la famille du magnat des affaires Henry Ford. Il abandonne ses études secondaires et publie neuf numéros d'un périodique mensuel, Blues: A Magazine of New Rhythms, en février 1929 et l'automne 1930, ouvert aux modernistes américains. Les principaux rédacteurs du magazine sont Parker Tyler, Eugène Jolas et Kathleen Tankersley Young (en)[3],[2],[4],[5].
À la fin des années 1920, il fait plusieurs voyages à Paris, où il s'installe en 1931[5],[2], et fréquente le salon de Gertrude Stein, où il rencontre Natalie Barney, Man Ray, Kay Boyle, Janet Flanner, Peggy Guggenheim, Djuna Barnes et d'autres membres de la communauté américaine expatriée de Montparnasse et de Saint-Germain-des-Prés. Il a une liaison avec Barnes et, ensemble, ils visitent Tanger : c'est au Maroc, qu'en 1932, sur la suggestion de Paul Bowles, il dactylographie le roman que Barnes vient d'achever, Nightwood (1936), pour elle[6].
The Young and Evil
modifierAvec Parker Tyler, qui deviendra plus tard un critique de cinéma très respecté, il coécrit The Young and Evil (1933), un roman expérimental qui doit beaucoup à la prose de Barnes et Stein, cette dernière rédigera plus tard la préface à la réédition où elle dit que « The Young and Evil est l'emblème d'une génération comme L'Envers du paradis de F. Scott Fitzgerald fut celui de la précédente »[7]. Tyler le décrivit plus tard comme « le roman qui a devancé la Beat Generation d'une génération ». Louis Kronenberger, qui rédigea la seule critique notable du roman à sa sortie, le qualifia de « premier récit franc et direct de jeunes homosexuels plus ou moins professionnels ». Quant à Edith Sitwell, elle affirme avoir brûler son exemplaire et décrivait ce roman comme « totalement sans âme, comme un poisson mort qui pue en enfer »[8].
Connu désormais pour être l'un des premiers romans américains ouvertement homosexuels, ce roman met en scène un groupe de jeunes artistes qui écrivent des poèmes, font l'amour, déménagent sans cesse de chambres en chambres bon marché et explorent les nombreux bars clandestins de leur quartier de Greenwich Village. L'identité de genre et l'orientation sexuelle des personnages sont présentées sans détour. Le manuscrit a été refusé par plusieurs éditeurs américains et britanniques avant qu'Obelisk Press, à Paris, dirigé par Jack Kahane, n'accepte de le publier. Les autorités britanniques et américaines empêchèrent sa distribution en librairie. De fait, The Young and Evil fut interdit pendant plus de 30 ans aux États-Unis[9].
Retour à New York : un nouveau cercle
modifierFord retourne à New York en 1934, accompagné de son compagnon, Pavel Tchelitchev. Son cercle d'amis de l'époque comprend Carl Van Vechten, Glenway Wescott (en), George Platt Lynes, Lincoln Kirstein, Orson Welles, George Balanchine et E. E. Cummings. Parmi ses amis étrangers, on compte Cecil Beaton, Leonor Fini, George Hoyningen-Huene et Salvador Dalí. Les photographies prises par Beaton représentant Ford marquent une rupture avec ses portraits artistiques de têtes couronnées et de célébrités. Sur l'une d'elles, Ford pose sur un lit couvert de tabloïds, symboles de la violence et des excès de la culture américaine, dans une exploration de la culture populaire aux sous-entendus homoérotiques, puisant dans l'image sexuellement transgressive de Ford[10]. En 1935, Henri Cartier-Bresson, que Ford avait rencontré chez Claude McKay au Maroc[11], exécute un portrait de Ford à Paris, au sortir d'une pissotière[12].
Après une première tentative de publication en Europe, assez confidentielle, Ford publie son premier recueil de poèmes chez un éditeur britannique, The Garden of Disorder, en 1938, avec une préface de William Carlos Williams. Lorsqu'il aborde la notion de poésie, Ford souligne ses liens avec d'autres formes d'art. Ford a déclaré : « Tout est lié au concept de poésie. Comme vous le savez, Jean Cocteau parlait de la poésie du roman, de la poésie de l'essai, de la poésie du théâtre – tout ce qu'il faisait, disait-il, était poésie. Eh bien, il reste l'un de mes maîtres ». Si certains de ses poèmes sont assimilables au surréalisme, il adopte également des formes poétiques très engagées politiquement et ancrées dans un réalisme social affirmé. Il publie dans New Masses, le magazine de la gauche radicale américaine, et donne dans l'un de ses poèmes, la parole à un homme noir confronté à une foule en colère[13].
View
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En 1940, Ford et Tyler lancent la revue View, consacrée aux avant-gardes artistiques[2]. Le périodique profite pleinement de la présence des surréalistes européens réfugiés à New York pendant la guerre. De fait, New York devient en quelques mois le centre du surréalisme. La revue est trimestrielle, et, selon ses moyens, perdure jusqu'en 1947. Elle attire les contributions d'artistes tels que Tchelitchev, Yves Tanguy, Max Ernst, André Masson, Pablo Picasso, Henry Miller, Paul Klee, Albert Camus, Lawrence Durrell, Georgia O'Keeffe, Man Ray, Jorge Luis Borges, Joan Miró, Alexander Calder, Marc Chagall, Jean Genet, René Magritte, Jean Dubuffet et Édouard Roditi. Certaines de ses couvertures font fait appel à Marcel Duchamp, Max Ernst, Man Ray et Isamu Noguchi[14].
Dans les années 1940, View Editions, la maison d'édition du trimestriel, co-développée avec John Bernard Myers (1920-1987)[15], publie la première monographie sur Marcel Duchamp (mars 1945) et un recueil de poèmes d'André Breton en édition bilingue, Young Cherry Trees Secured Against Hares (1946). Ford écrit un recueil de poèmes, Sleep in a Nest of Flames (1949), préfacé par Edith Sitwell, avant de rejoindre l'Europe, où le recueil est publié (interdit de vente aux États-Unis). Ford ne publiera plus de poèmes durant plus de quinze ans.
Retour en Europe
modifierFord et Tchelitchew s'installent en Europe en 1952, et en 1955, Ford organise une exposition de ses photographies, Thirty Images from Italy, à l'Institute of Contemporary Arts de Londres. En juin 1956, Galerie Marforen, à Paris, il présente sa première exposition personnelle de peintures et de dessins, avec un catalogue préfacé par Jean Cocteau, puis en novembre 1958, nouvelle exposition personnelle à la Galerie du Dragon, présentée par André Breton. Entre temps, en 1957, Tchelitchew meurt à Rome[16].
New York, Warhol et le cinéma underground
modifierEn 1962, Ford retourne vivre aux États-Unis et commence à fréquenter les artistes liés au pop art et les cinéastes expérimentaux. Il rencontre Andy Warhol la même année lors d'une fête chez sa sœur Ruth, et un entretien relatant cette rencontre avec Warhol figure dans l'ouvrage de John Wilcock, The Autobiography and Sex Life of Andy Warhol (1971)[17]. En 1965, la galerie Cordier & Ekstrom de New York organise une exposition de son travail intitulée Poem Posters, ce sont des lithographies aux couleurs acides, aux caractères typographiques assemblés et aux images de la culture pop réalisées sur une presse offset à Athènes entre 1964 et 1965. Il s'agit d'une forme particulièrement visuelle et provocatrice de poésie concrète dans laquelle Ford exploite tout ce qu'il avait appris en matière d'édition, de graphisme et d'impression[18].
À la fin des années 1960, il commença à réaliser ses propres films. Son premier film, Poem Posters (1967), est un documentaire de 20 minutes relatant l'installation, le vernissage et le démontage de l'exposition de ses collages exposés à New York[18]. Il est sélectionné pour le quatrième Festival international du cinéma expérimental de Knokke-le-Zoute (EXPRMNTL 4). Son second film, Johnny Minotaur, sort en 1971. Son sujet apparent était le mythe grec de Thésée, Ariane et le labyrinthe du Minotaure. Il s'agit en fait d'un exercice de juxtaposition surréaliste de styles, notamment le cinéma vérité et le « kitsch érotique ». Tourné en Crète et utilisant la mise en abyme, le film dans le film, il prétend documenter le travail d'un producteur de cinéma sur un film contemporain inspiré d'un mythe classique, mais l'œuvre de Ford oscille librement entre le sujet documentaire et le film supposé en production, sans grande distinction entre les deux. Un critique du New York Times déclare à propos du film : « Le sujet du jour est l’anatomie et la sexualité masculines ». Le film a été projeté un temps au Bleecker Street Cinema de New York et a été rarement diffusé depuis. The Film-Makers' Cooperative (en) a projeté ce qu’elle décrit comme la seule copie existante du film dans des festivals, bien que certaines salles aient refusé de le projeter en raison de son contenu sexuellement explicite, et aussi compte tenu de l’apparence juvénile de certains acteurs[19].
Exil au Népal
modifierDans les années 1970, Ford s'installe au Népal et achète une maison à Katmandou. En 1973, il engage un adolescent népalais, Indra Tamang, pour faire des courses et cuisiner, puis lui enseigne la photographie et en fait son assistant. Tamang reste à ses côtés jusqu'à la fin de sa vie, « une sorte de fils adoptif », collaborateur artistique et aidant personnel. Ensemble, ils voyagent de la Turquie à l'Inde, séjournent à Paris et en Crète, puis à New York. Ford réalise plusieurs projets artistiques à partir de des collages et des photographies de Tamang. Leurs trente années de collaboration sont relatées dans l'autobiographie de Tamang, My Curious Years with Charles Henri Ford: The Autobiography of Indra B. Tamang (Turtle Point Press, 2024)[20].
Fin de vie
modifierEn 1992, Ford publie une anthologie d'articles parus dans la revue View, intitulée View: Parade of the Avant Garde, 1940-1947, préfacée par Paul Bowles.
Durant les vingt-cinq dernières années de sa vie, il réside au Dakota Building à Manhattan, occupant tout un étage, et sa sœur Ruth, un autre[21].
En 2001, il publie une sélection de ses journaux intimes sous le titre Water from a Bucket: A Diary 1948-1957. Couvrant les années allant de la dernière maladie de son père à la mort de Tchelitchew, cet ouvrage offre, selon Publishers Weekly[22], « des détails finement observés, à la fois quotidiens et insolites, constituant un portrait charmant, émouvant et poétique d'un homme et d'une sous-culture ». La même année, il fait l'objet d'un documentaire de deux heures, Sleep in a Nest of Flames, réalisé par James Dowell et John Kolomvakis[23].
Charles Henri Ford meurt, âgé de 94 ans, le 27 septembre 2002, à New York[24]. Sa sœur Ruth Ford lui survit, et meurt en 2009, âgée de 98 ans. Indra B. Tamang hérite entre autres des deux appartements des Ford[20].
Œuvre
modifierFilms
modifier- 1966 : Poem Posters, 24 min. coul.
- 1971 : Johnny Minotaur, 80 min. coul., avec Allen Ginsberg.
Ouvrages publiés
modifier- The Young and Evil, roman, avec Parker Tyler, Paris, Obelisk Press, 1933.
- A Pamphlet of Sonnets, poèmes, Majorque, Caravel Press, 1936.
- The Garden of Disorder ans other Poems, couverture de Pavel Tchelitchev, préf. de William Carlos Williams, Londres, Europa Press, 1938.
- ABC's, poèmes, couverture de Joseph Cornell, Prairie City, The Press of J. A. Decker, 1940.
- The Overturned Lake, poèmes, couverture par Matta, Cincinnati, The Little Man Press, 1941.
- The Mirror of Baudelaire, éditeur scientifique, New York, New Directions, 1942.
- A Night with Jupiter and Other Fantastic Stories, anthologie critique, New York, View Editions / Vanguard Press, 1945.
- Poems for Painters. Duchamp, Leonor Fini, Francés, Yves Tanguy, Tchelitchew, New York, View Editions, 1945.
- The Half-Thoughts. The Distances of Pain, ill. de Dimitri Petrov, New York, Prospero Pamphlets no 1, mars 1947.
- Sleep in a Nest of Flames, Stuttgart, New Directions, 1949.
- Spare Parts, poèmes-collages, New York, A New View Book, 1966.
- Silver Flower Coo, New York, Kulchur / The A. Warhol Factory, 1968.
- Flag of Ecstasy: Selected Poems, Los Angeles, Black Sparrow Press, 1972.
- 7 Poems, Katmandou, Bardo Matrix Press (Ira Cohen et Angus MacLise), éditeurs][25], 1974.
- Om Krishna I: Special Effects, poèmes, Cherry Valley (NY), Cherry Valley Editions, 1979.
- Om Krishna II: from the Sickroom of the Walking Eagles, poèmes, Rochester (NY), Cherry Valley Editions, 1981.
- Om Krishna III. Secret Haiku, ill. de Isamu Noguchi, Madison (Wis.), The Red Ozier Press / Steve Miller, 1982.
- Emblems of Arachne, 80 haïkus, New York, Catchword Papers, 1986.
- View: Parade of the Avant-Garde, 1940–1947, anthologie, New York, Thunder's Mouth Press, 1992.
- Out of the Labyrinth: Selected Poems, San Francisco, City Lights Books, 2001.
- Water from a Bucket: A Diary 1948-1957, autobiographie / journal intime, New York, Turtle Point Press, 2001.
Notes et références
modifier- ↑ (BNF 12805797).
- 1 2 3 4 (en) Rufus Ward, « Ask Rufus: Charles Ford’s Gilmer “Blues Magazine” », in: The Dispatch, 31 août 2019.
- ↑ (en) Blues: A Magazine of New Rhythms, vol. 1, févr.-juill. 1929, sur archive.org.
- ↑ (en) Charles Henri Ford et Parker Tyler, « What Happens to a Radical Literary Magazine ?», in: The Sewanee Review (janv. 1931), p. 64.
- 1 2 (en) Parker Tyler, The Divine Comedy of Pavel Tchelitchew: A Biography, New York, Fleet Publishing Corporation, 1967, p. 346-356.
- ↑ (en) Michael Kimmelman, « Art in Review: Charles Henri Ford », in: The New York Times, 24 janvier 2003.
- ↑ (en) Gertrude Stein, The Autobiography of Alice B. Toklas, New York, Harcourt, Brace and Company, 1933, {{|p.|296}}.
- ↑ (en) Tirza True Latimer, Eccentric Modernisms: Making Differences in the History of American Art, LA, University of California Press, 2017, p. 80.
- ↑ (en) Martha E. Stone, « 2002: A Year of Historic Passages », in: The Gay & Lesbian Review Worldwide, (janv.–fevr. 2003), 10 (1).
- ↑ Ryan Linkof, « Shooting Charles Henri Ford: Cecil Beaton and the Erotics of the 'Low' in the New York Tabloids », in: Études photographiques, 2012, no 29.
- ↑ Peter Galassi, Henri Cartier-Bresson. Premières photos. De l'objectif hasardeux au hasard objectif, Paris, Arthaud, 1987, p. 20 — [PDF] extraits en ligne, Archives du MoMA.
- ↑ (en) Une mise en scene de Charles Henri Ford (1935), notice œuvre, catalogue de la National Portrait Gallery / Smithsonian.
- ↑ (en) Cary Nelson, Repression and Recovery: Modern American Poetry and the Politics of Cultural Memory, 1910–1945, University of Wisconsin Press, 1989, p. 96, 290.
- ↑ (en) « Fourteen Views », sur 50watts.com.
- ↑ (en) « John Bernard Myers papers, circa 1940s-1987, bulk 1970-1987 », Archives of American Art / The Smithsonian.
- ↑ (en) « Tchelitchew, 58, Painter, is Dead », in: The New York Times, 2 août 1957.
- ↑ (en) Alex Galan, « The Autobiography and Sex Life of Andy Warhol at the New York Public Library », Art Book, 24 juin 2010.
- 1 2 « That was a great gallery show », Centre Pompidou, 20 septembre 2015.
- ↑ (en) Johnny Minotaur, notice film du catalogue de The Film-Makers' Cooperative.
- 1 2 (en) « Présentation du livre », catalogue de Turtle Point Press.
- ↑ (en) « Nepali butler inherits New York fortune », BBC News, 13 mai 2010.
- ↑ (en) « Nonfiction Book Review: Water from a Bucket », in: Publishers Weekly, 28 mai 2001.
- ↑ Notice base IMDB.
- ↑ (en) Roberta Smith, « Charles Henri Ford, 94, Prolific Poet, Artist and Editor », in: The New York Times, 30 septembre 2002.
- ↑ (en) « Bordo Matrix », notice bibliographique sur Verdant Press.
Liens externes
modifier- Archives conservées par :
- Ressources relatives aux beaux-arts :
- Ressources relatives à la littérature :
- Ressources relatives à l'audiovisuel :
- (en) Charles Henri Ford: An Inventory of His Papers at the Harry Ransom Center
- (en) Love and Jump Back, expositions des photographies de Ford, Mitchell Algus Gallery, 2020-2021