Colonie de peuplement
Le concept de « colonisation de peuplement » (en anglais : settler colonialism) désigne, dans certains cadres théoriques contemporains, une forme de colonisation caractérisée par l'installation durable de populations venues de la métropole, visant à établir une société nouvelle sur un territoire donné. Cette notion, telle que développée par Patrick Wolfe dans ses travaux fondateurs , insiste sur les dynamiques de transformation démographique, économique et politique liées à cette implantation.
La nouvelle société s'épanouit et se développe en particulier grâce à l'agriculture, à la chasse et au commerce. Elle s'oppose à la colonie-comptoir.
Dans certains cadres théoriques, la colonisation de peuplement est présentée comme la forme la plus violente de colonisation, s'accompagnant de nettoyages ethniques, surtout lorsque les colons veulent faire disparaître les populations et les cultures autochtones en place[1],[2].
La "colonisation de peuplement" n'est pas une catégorie historiographique unanimement reconnue : son périmètre, ses critères et ses implications font l’objet de débats, certains chercheurs contestant sa portée explicative ou dénonçant ses usages normatifs dans l’analyse de situations contemporaines[3].
Définition
modifierQuelques exemples par zone géographique
modifierEurope
modifier- L'Islande, colonisée par les Vikings ;
- L'Irlande (1169-), par Normands et Angles ;
- Chypre, colonisée par les Grecs, puis les Turcs venus d'Anatolie ;
- La Thrace, colonisée par les Ottomans ;
- La Bulgarie, colonisée par les Ottomans ;
- Les Pays baltes, occupés par l'Union soviétique, colonisés par des Russes ethniques
Afrique du Nord
modifier- L'Algérie, colonisée par la France (1830-1962, Algérie française, pieds-noirs, algérianisme) ;
- La Libye, colonisé par l'Italie[6] ;
- La Tunisie, au début des années 1870 vague d'immigration Italienne, suivi d'une immigration française (pieds-noirs de Tunisie) des années 1880-1890[7].
Afrique subsaharienne
modifier- Le Cap et les Républiques boers, colonisés par les Pays-Bas, puis par le Royaume-Uni ;
- Le Sahara occidental, après la marche verte de 1975, les autorités marocaines ont encouragé l'installation de Marocains dans ce territoire disputé[8].
- Le Liberia, colonisé par les Afro-Américains et les Afro-Caribéens sous la houlette de l'American Colonization Society.
Proche-Orient / Moyen-Orient
modifier- L'Anatolie, colonisée par les Grecs suivis des Turcs venus d'Asie centrale
- Israël, État bâti par des colons juifs principalement européens sur le territoire pré-existant de la Palestine mandataire, elle-même héritière de la Palestine ottomane et de la Palestine historique[9],[10],[11],[12],[13].
- Les territoires palestiniens occupés par des colonies israéliennes. L’État occupant implante sa population civile en violation de la quatrième convention de Genève[14],[15],[16],[17] dans un territoire occupé militairement.
Asie centrale, orientale
modifier- La Sibérie, colonisée par des populations russes à partir du XVIe siècle.
Amérique
modifier- L'Amérique hispanique, colonisée par l'Espagne ;
- Le Brésil, colonisé par le Portugal ;
- Les Treize Colonies (États-Unis), le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud, colonisés par le Royaume-Uni ;
- L'Ouest américain, colonisé par les États-Unis.
Océanie
modifier- L'Australie (1788), par le Royaume-Uni ;
- La Nouvelle-Zélande (1788), par le Royaume-Uni.
- La Nouvelle-Calédonie (1853), par la France[18]
Quelques exemples par époque
modifier- Génocide des Héréros et des Namas (1904, Namibie)
Notes et références
modifier- ↑ (en) Jane Carey et Ben Silverstein, « Thinking with and beyond settler colonial studies: new histories after the postcolonial », Postcolonial Studies, vol. 23, no 1, , p. 1-20 (ISSN 1368-8790, DOI 10.1080/13688790.2020.1719569
, hdl 1885/204080
, S2CID 214046615) :« The key phrases Wolfe coined here – that invasion is a 'structure not an event'; that settler colonial structures have a 'logic of elimination' of Indigenous peoples; that 'settlers come to stay' and that they 'destroy to replace' – have been taken up as the defining precepts of the field and are now cited by countless scholars across numerous disciplines. Les expressions clés inventées par Wolfe ici – que l’invasion est une « structure et non un événement » ; que les structures coloniales de peuplement ont une « logique d’élimination » des peuples autochtones ; que « les colons viennent pour rester » et qu’ils « détruisent pour remplacer » – ont été reprises comme les préceptes déterminants du domaine et sont désormais citées par d’innombrables chercheurs dans de nombreuses disciplines. »
- ↑
(en) Lorenzo Veracini, The Routledge Handbook of the History of Settler Colonialism, Routledge, (ISBN 978-0-415-74216-0), « Introduction: Settler colonialism as a distinct mode of domination », p. 4 :
« Settler colonialism is a relationship. It is related to colonialism but also inherently distinct from it. As a system defined by unequal relationships (like colonialism) where an exogenous collective aims to locally and permanently replace indigenous ones (unlike colonialism), settler colonialism has no geographical, cultural or chronological bounds. It is culturally nonspecific… It can happen at any time, and everyone is a settler if they are part of a collective and sovereign displacement that moves to stay, that moves to establish a permanent homeland by way of displacement. Le colonialisme de peuplement est une relation. Il est lié au colonialisme mais aussi intrinsèquement distinct de celui-ci. En tant que système défini par des relations inégales (comme le colonialisme) où un collectif exogène vise à remplacer localement et de manière permanente les autochtones (contrairement au colonialisme), le colonialisme de peuplement n'a pas de limites géographiques, culturelles ou chronologiques. Il est culturellement non spécifique... Il peut se produire à tout moment, et tout le monde est un colon s'il fait partie d'un déplacement collectif et souverain qui se déplace pour rester, qui se déplace pour établir une patrie permanente par le biais du déplacement. »
- ↑ Caterina Bandini, « Le paradigme du colonialisme de peuplement : un tournant épistémologique ? », Revue internationale de politique comparée, no 31 (2), , p. 5-50 (lire en ligne)
- ↑ (en) Tuck Eve, « Decolonization is not a metaphor », Decolonization: Indigeneity, Education & Society, vol. 1, no 1, (lire en ligne)
- ↑ Emmanuel Melmoux, David Mitzinmacker, Lexique d'histoire géographie, Paris, Nathan, , 239 p. (ISBN 9-782091-845364), p. 42
- ↑ (en) Emanuele Ertola, « ‘Terra promessa’: migration and settler colonialism in Libya, 1911–1970 », Settler Colonial Studies, vol. 7, no 3, , p. 340-353 (ISSN 2201-473X, DOI 10.1080/2201473X.2016.1153251, lire en ligne, consulté le )
- ↑ Jean Nemo, « Du comptoir à la colonie : histoire de la communauté française de Tunisie, 1814-1883 » [PDF], sur academieoutremer.fr, (consulté le )
- ↑ (en) « The Roots of Conflict: From Settler-Colonialism to Military Occupation in the Western Sahara (Part 1) », sur jadaliyya.com, (consulté le )
- ↑ (en) Nur Masalha, Palestine: A Four Thousand Year History, Londres, I. B. Tauris,
- ↑ An Oral History of the Palestinian Nakba, Zed Books Ltd, (ISBN 978-1-350-22557-2, 978-1-78699-352-6 et 978-1-78699-349-6, DOI 10.5040/9781350225572)
- ↑ Rashid Khalidi, Cent ans de guerre contre la Palestine: Une histoire de colonisation et de résistance, Paris, Actes Sud,
- ↑ Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, La Fabrique,
- ↑ (en) Patrick Wolfe, Traces of History: Elementary Structures of Race, Londres, Verso,
- ↑ « Conférence Internationale du Travail - La situation des travailleurs des territoires arabes occupés », Bureau International du Travail, (ISBN 9789222195060), p. 19
- ↑ Assemblée parlementaire Documents de séance Session ordinaire 2002 (troisième partie), juin 2002, Volume VI, vol. VI, Conseil de l'Europe, , 259 p. (ISBN 978-92-871-5086-8, ISSN 0252-0656, lire en ligne), p. 218.
- ↑ « Résolution 7/18 - Les colonies de peuplement israéliennes dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et le Golan syrien occupé », Conseil des droits de l’homme, (consulté le ).
- ↑ « La question de Palestine - Colonies de peuplement israéliennes en territoire palestinien occupé », ONU (consulté le ).
- ↑ La circulaire Messmer de 1972, « opération de peuplement outre-mer » "La Nouvelle-Calédonie, colonie de peuplement, bien que vouée à la bigarrure multiraciale, est probablement le dernier territoire tropical non indépendant au monde où un pays développé puisse faire émigrer ses ressortissants."
Voir aussi
modifierBibliographie
modifier- Bibliographie Oxford sur les colonies de peuplement en théorie littéraire et en anthropologie
- (de) « Siedlerkolonien », dans Europäische Geschichte Online (lire en ligne
) - (en) Lorenzo Veracini, « Settler Colonialism », dans The Palgrave Encyclopedia of Imperialism and Anti-Imperialism, Springer International Publishing, (ISBN 978-3-319-91206-6, DOI 10.1007/978-3-319-91206-6_26-1)
Articles connexes
modifier- Colonisation, colonialisme
- Transfert de population, migration de peuplement
- Doctrine de la découverte, Terra nullius
- Génocide, génocide culturel, ethnocide
- Assimilationnisme, acculturation, intégration culturelle, transculturation
- Impérialisme culturel
- Peuple autochtone, Droit des peuples autochtones (Déclaration des droits des peuples autochtones)
- Études postcoloniales, Études décoloniales, Guerres de l'histoire
