Complot de Latréaumont

Complot visant à instaurer une « République libre » en Normandie et démasqué en 1674

Le complot de Latréaumont est une conspiration contre le roi de France Louis XIV visant à instaurer une « République normande ».

Complot de Latréaumont
Image illustrative de l’article Complot de Latréaumont
Le sieur de Latréaumont, représenté dans le roman d'Eugène Sue

Type Sécession et instauration d'une « République libre » en Normandie
Pays Royaume de France
Localisation Drapeau de la Normandie Normandie
Date 1674

Ce complot, démasqué en 1674, est nommé d'après Gilles du Hamel, sieur de Latréaumont, principal inspirateur du projet en compagnie du philosophe et médecin Franciscus van den Enden.

Contexte

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Révoltes antérieures

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En 1659, la révolte des sabotiers se déclenche à la suite des mesures du cardinal Mazarin pour restreindre les dépenses engendrées par la guerre franco-espagnole et la Fronde. Ce soulèvement, bien qu'essentiellement paysan, comporte dans ses rangs quelques nobles[1].

Gilles du Hamel de Latréaumont (originaire de la région de Rouen[2]) avait tenté de soulever une partie de la Normandie, proposant aux paysans de se mettre sous le commandement du comte d'Harcourt. Latréaumont avait déjà, en 1657, tenté un tel soulèvement en proposant de mettre le maréchal d'Hocquincourt, alors au service de l'Espagne, à la tête des insurgés[3].

Rencontre entre les protagonistes

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Latréaumont, en exil après les répressions de ces différentes insurrections et agacé par les réformes de Colbert, cherche une autre occasion de s'opposer au gouvernement royal[4]. Installé à Amsterdam, il rencontre le comte de Guiche, lui aussi exilé par la volonté de Louis XIV[5]. Les deux hommes se croisent durant les cours du médecin et philosophe polyglotte Franciscus van den Enden (dit Affinius), ancien professeur de Spinoza[6]. Ne croyant pas en Dieu, Van den Enden y prône une pensée égalitariste, mettant l'accent sur l'éducation des masses afin de ne pas laisser le savoir aux mains d'une élite[7].

En 1671, Van den Enden quitte Amsterdam pour rejoindre Paris, invité par ses anciens élèves Guiche et Latréaumont, revenus d'exil. Il y fonde une école dans le quartier de Picpus et y enseigne la philosophie, les sciences naturelles, la médecine, le droit canonique et le droit civil[6]. Le lieu sert également de pension de famille[6].

Conflits entre Français et Hispano-Hollandais

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En 1672, Louis XIV déclare la guerre à la république des Provinces-Unies. Cette guerre a plusieurs buts :

  • continuer à conquérir les Pays-Bas espagnols, considérés par le roi de France comme revenant de droit à sa femme, Marie-Thérèse d'Autriche (la conquête avait d'ailleurs commencé par la guerre de Dévolution) ;
  • éclipser les grands chefs militaires français, le Grand Condé ou Turenne, grâce aux brillants succès du roi en campagne ;
  • punir la république protestante, refuge de nombreux opposants politiques et moquant ouvertement le souverain français.

Histoire de la conspiration

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Projet de « République normande »

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L'objectif des conspirationnistes est d'amener la Normandie à se soulever, entrainant sa sécession du royaume de France afin d'y proclamer une « république libre »[4].

La constitution de cette future « République libre de Normandie » est rédigée principalement par Van den Enden[7]. Elle doit amener à une réorganisation sociale du territoire et à la création de nouvelles institutions[2]. Inspirée des nombreux ouvrages politiques que Van den Enden avait lus aux Pays-Bas puis traduit pour Latréaumont[7], la nouvelle organisation entend défendre le « bien commun et général », « seul motif de la noblesse et du peuple de Normandie »[7].

La « République libre de Normandie » souhaitée par les protagonistes doit être articulée autour d'« assemblées générales » composées par la noblesse et le peuple, écartant de fait les ecclésiastiques[6].

Le nouveau système politique admet l'égalité entre les différentes confessions religieuses[6].

En 1674, Latréaumont rédige un long manifeste, la « Déclaration de la noblesse et du peuple de Normandie », destiné à être diffusé sur le territoire. Il y décrit les griefs qui doivent inciter les Normands à se soulever et y présente les contours de l'organisation envisagée[6].

Mise en place de l'entreprise

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Latréaumont et Van den Enden parviennent à recruter d'autres cadres intéressés par le projet :

  • Louis de Rohan, dit « le chevalier de Rohan », ami de Latréaumont et compagnon d'enfance de Louis XIV[8], désormais déconsidéré[9].
  • Le chevalier Guillaume des Préaulx (ou de Préau), neveu de Latréaumont[10] ;
  • La marquise Louise de Villars (en réalité Villers-Bordeville)[11], maîtresse du chevalier des Préaulx ;

Latréaumont réussit également à intéresser à la conspiration d'autres nobles normands (notamment les comtes de Flers et de Créqui[12]).

Pour amplifier l'appui dont ils bénéficient, Latréaumont, Préau et Villars affirment à quelques complices que d'autres hauts personnages sont également partie prenante : le cardinal de Retz, le duc de Bouillon, le comte de Matignon et le marquis de Beuvron (lieutenant général de Normandie), bien que non impliqués, sont souvent cités[13].

Selon l'historien Klaus Malettke : « Les véritables motivations mobilisatrices des conspirateurs étaient leur hostilité aux violations des statuts, des privilèges locaux par le pouvoir centralisateur; c'était l'hostilité à ce que l'on n'appelait pas encore « le despotisme ministériel ». C'était la lutte d'une noblesse d'opposition contre la vénalité des offices, contre les intendants, contre l'impôt royal, contre la réduction des pouvoirs des parlements, des États généraux et des États provinciaux, en bref contre toutes les manifestations de la monarchie absolue par laquelle cette noblesse se voyait menacée dans ses droits traditionnels »[6].

Implication des gouvernements espagnols et hollandais

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Pour assurer le succès de leur projet, les protagonistes comptent sur l'appui des puissances hollandaises et espagnoles, en conflit avec Louis XIV[7]. L'objectif affiché est de soulever la Normandie, permettant ainsi aux navires espagnols et hollandais de débarquer à Quillebeuf, dans l'estuaire de la Seine[6].

Van den Enden, Latréaumont et Rohan parviennent à se mettre en relation avec le comte de Monterey, gouverneur des Pays-Bas espagnols[7], et constatent que la conspiration trouve des appuis dans les Provinces-Unies comme auprès des Espagnols[8]. Le gouverneur espagnol promet de soutenir financièrement le projet et s'engage à fournir des armes, des munitions ainsi qu'un contingent militaire en Normandie[6]. Monterey se charge également d'informer Guillaume III d'Orange-Nassau des détails de l'entreprise et le convainc de s'y joindre[6].

En mai 1674, une flotte hollandaise est déjà en place dans la Manche, à la hauteur du Pays de Caux, afin de soutenir l'insurrection envisagée en Normandie[6].

L'enlèvement du dauphin

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Parmi les stratagèmes envisagés pour la réussite de leur plan, les conspirateurs prévoient d'enlever le dauphin alors qu'il vient chasser le loup en Normandie pendant que le roi est à la guerre, et de s'en servir comme otage en vue d'éventuelles négociations[7].

Pour réussir ce tour de force, 500 uniformes de faux gardes du corps sont confectionnés par un tailleur de Paris[14].

Découverte de la conspiration

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Dès le printemps 1674, Louis XIV, Colbert et le secrétaire d'État Louvois disposent, grâce à certains espions et à la surveillance administrative, d'informations laissant penser qu'un complot se prépare en Normandie avec l'implication du comte de Monterey et de Guillaume III d'Orange[6].

Les soupçons d'une conspiration en cours sont confirmés par les révélations d'un des pensionnaires de Van den Enden, Jean Charles du Cauzé de Nazelle, ancien mousquetaire du roi. Celui-ci s'étonne des visites régulières de Latréaumont et du chevalier de Rohan, des horaires inhabituels de ces rendez-vous et des précautions extrêmes prises par les convives afin de garder discrète leur présence comme le contenu de leurs discussions[14].

Le , alors que Van den Enden part pour Bruxelles, Du Cauzé prévient Louvois des réunions et colloques mystérieux qui ont lieu dans sa pension[15].

Arrestations

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En septembre 1674, Louis XIV ordonne l'arrestation des conspirateurs identifiés par Du Cauzé.

Rapidement, Rohan est appréhendé à Paris puis envoyé à la prison de la Bastille[14]. Le lundi 17 septembre, Van den Enden, de retour de Bruxelles, est arrêté à son tour, reconnaissant les faits qui lui sont reprochés[14].

Une soixantaine d'autres personnes sont arrêtées en lien avec cette affaire[16], notamment grâce à la saisie de documents chez les principaux protagonistes[6].

Arrestation et mort de Latréaumont
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Le 12 septembre 1674, Latréaumont se trouve à Rouen pour préparer le soulèvement de La Normandie, ignorant les ordres d'arrestations émis par le pouvoir[14]. Il est appréhendé au matin par le major Brissac, un ancien camarade de régiment qui feint de connaitre la raison de l'interpellation[14].

Ayant réussi à se munir de deux pistolets, l'inculpé ouvre le feu, atteignant un des gardes qui meurt de ses blessures quelques jours plus tard[14]. Un autre garde réplique avec sa carabine, touchant Latréaumont de trois balles dans le ventre. Toujours vivant, ses blessures sont pansées, en attente du médecin et du chirurgien appelés d'urgence par le major Brissac[14].

Devinant le sort qui lui sera réservé par la justice, Latréaumont profite d'un moment d'inattention des gardes pour se séparer de l'appareil qui couvre ses plaies, entraînant l'hémorragie[14]. Latréaumont meurt quelques instants plus tard[6].

Devenir des conjurés

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Enfermés à la Bastille, les principaux prévenus (Van den Enden, Rohan, Préau et Mme de Villars) sont soumis à la question et à la torture des brodequins[14].

Pour leurs procès, en novembre 1674, le lieutenant général La Reynie est choisi comme rapporteur et prononce les sentences suivantes[14] :

  • La pendaison pour Van den Enden, coupable d'espionnage et de crime d'état.
  • La décapitation pour Rohan, Préau et Mme de Villars, coupables du crime de lèse-majesté.

Les 27 novembre, les quatre prévenus sont exécutés rue Saint-Antoine, face de la Bastille[14].

La peine capitale n'est prononcée que pour les quatre conspirateurs jugés comme les plus actifs (Latréaumont, considéré comme la tête du projet, étant décédé deux mois plus tôt)[14].

Les écrits des conjurés (ainsi que les ouvrages, jugés séditieux, appartenant à Van den Enden) sont brûlés, place de la Bastille, le dans un autodafé ordonné par les commissaires délégués à l'instruction du procès[17].

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Dans les arts et la culture populaire

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En 1837, l'écrivain français Eugène Sue rédige le roman historique Latréaumont, inspiré de la vie de Gilles du Hamel de Latréaumont. D'abord publié en extraits dans la Revue des deux Mondes, le récit est proposé à la vente en deux tomes en 1838, accompagné de pièces justificatives et reproduisant des documents historiques, dont deux extraits de lettres manuscrites de Latréaumont.

En septembre 1840, une adaptation théâtrale du roman d'Eugène Sue, cosignée avec Prosper Goubaux[18], est donnée à la Comédie-Française. Elle est adaptée en espagnol l'année suivante[19].

Le poète franco-uruguayen Isidore Ducasse prit pour pseudonyme « Lautréamont », vraisemblablement inspiré de la vie de Latréaumont et du roman d'Eugène Sue[20].

Bibliographie

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  • Olivier Tréhet, « Une république normande ? La dernière conspiration politique importante du règne de Louis XIV », Images de la contestation du pouvoir dans le monde normand (Xe-XVIIIe siècle), , p. 283-294 (lire en ligne)
  • Eugène Sue, Latréaumont, .
  • Gustave Planche, « Romanciers modernes de la France - XXVII - Eugène Sue », Revue des deux Mondes, vol. 13, (lire en ligne).
  • Pierre Clément, Trois drames historiques, Paris, Didier éditeurs, .
  • Alfred Maury, « Une Conspiration républicaine sous Louis XIV - Le Complot du Chevalier de Rohan et de Latréamont », Revue des deux Mondes, vol. 76, (lire en ligne).
  • Claude Derblay, L'affaire du chevalier de Rohan, Paris, La nouvelle édition, .
  • Cecil Saint Laurent, Le Cadet de Nazelle, Paris, Pierre de Meyer éditeur, .
  • (de) Klaus Malettke, Opposition und Konspiration unter Ludwig XIV : Studien zu Kritik und Widerstand gegen System un Politik des französischen Könings während der ersten Hälfte seiner persönlichen Regierung, Gœttingue, Vandenhoeck & Ruprecht, .
  • Klaus Malettke, Complots et conspirations contre Louis XIV dans la deuxième moitié du XVIIe siècle : Actes du colloque international organisé à Rome, 30 septembre-2 octobre 1993, Rome, Publications de l'École Française de Rome, (lire en ligne).
  • Éliane et Serge Seuran, Le prince infortuné : ou le rêve d'une république au temps du Roi-Soleil, Clamecy, Point de mire, , 206 p.

Articles connexes

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Notes et références

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  1. Dont le marquis de Bonnesson, l'un des meneurs, qui sera décapité à la Croix-du-Trahoir, à Paris, en . Paris, ses organes, ses fonctions et sa vie dans la seconde moitié du XIXe siècle, Hachette, 1879 (tome 3, pp. 133-193).
  2. 1 2 Olivier Tréhet, « Une république normande ? La dernière conspiration politique importante du règne de Louis XIV », dans Images de la contestation du pouvoir dans le monde normand (xe-xviiie siècle), Presses universitaires de Caen, coll. « Symposia », , 283–294 p. (ISBN 978-2-84133-811-5, lire en ligne)
  3. Maury 1886, p. 385.
  4. 1 2 Frédéric de Natal, « Un jour, une histoire... Le 27 novembre 1674 », sur Revue Dynastie, (consulté le )
  5. Olivier Tréhet, « Une république normande ? La dernière conspiration politique importante du règne de Louis XIV », dans Images de la contestation du pouvoir dans le monde normand (xe-xviiie siècle), Presses universitaires de Caen, coll. « Symposia », , 283–294 p. (ISBN 978-2-84133-811-5, lire en ligne)
  6. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 Klaus Malettke, « Complots et conspirations contre Louis XIV dans la deuxième moitié du XVIIe siècle », Publications de l'École française de Rome, vol. 220, no 1, , p. 347–371 (lire en ligne, consulté le )
  7. 1 2 3 4 5 6 7 8 Alfred Maury, « Une Conspiration républicaine sous Louis XIV - Le Complot du Chevalier de Rohan et de Latréamont », Revue des Deux Mondes, , p. 376–406 (lire en ligne, consulté le )
  8. 1 2 Docteur Th.-M. Chotzen, « Le Gouvernement hollandais et la Révolte du papier timbré (L'amiral de Ruyter et la Bretagne en 1675) », Annales de Bretagne, Tome 49, numéro 1, 1942, pp. 102-132.
  9. Rohan, grand veneur de France à 20 ans (en survivance de la charge de son père), puis colonel des gardes du roi, dut démissionner de la première charge après avoir joué un rôle dans la fuite d'Hortense Mancini du domicile conjugal. Cette histoire, associée à une tentative de séduction de Madame de Montespan, maîtresse royale, l'avait complètement perdu aux yeux du roi. Il était de plus extrêmement endetté.
  10. Maury 1886, p. 391.
  11. Planche 1838, p. 61.
  12. Maury 1886, p. 393.
  13. Maury 1886, p. 394.
  14. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 Alfred Maury, « Une Conspiration républicaine sous Louis XIV - Le Complot du Chevalier de Rohan et de Latréamont », Revue des Deux Mondes, , p. 756–784 (lire en ligne, consulté le )
  15. Ernest Daudet, Mémoires Du Temps De Louis XIV, p. 7.
  16. Jean-Christian Petitfils, Louis XIV, Perrin, (lire en ligne), p. 379
  17. Maury 1886, p. 397.
  18. Comédie française, « Latréaumont - La Grange - Comédie Française », sur comedie-francaise.bibli.fr (consulté le )
  19. University of North Carolina at Chapel Hill University Library, Latréaumont : drama en cinco actos, Madrid : Impr. de Boix, (lire en ligne)
  20. Jean-Luc Steinmetz, préface à Les Chants de Maldoror et autres textes, Le_Livre_de_poche, 2001.